Article de revue

Entretien

« Il y a de la solidarité car les gens se sentent en marge »

Avec Nadera Hamitouche, sur les luttes du quartier

Pages 56 à 59

Citer cet article


  • Illustrations et propos recueillis par : Desquesnes, N.
(2014). « Il y a de la solidarité car les gens se sentent en marge » Avec Nadera Hamitouche, sur les luttes du quartier. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 8(1), 56-59. https://doi.org/10.3917/rz.008.0056.

  • Illustrations et propos recueillis par : Desquesnes, Naïké.
« “Il y a de la solidarité car les gens se sentent en marge” : Avec Nadera Hamitouche, sur les luttes du quartier ». Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2014/1 N° 8, 2014. p.56-59. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-z-2014-1-page-56?lang=fr.

  • Illustrations et propos recueillis par : DESQUESNES, Naïké,
2014. « Il y a de la solidarité car les gens se sentent en marge » Avec Nadera Hamitouche, sur les luttes du quartier. Z : Revue itinérante d’enquête et de critique sociale, 2014/1 N° 8, p.56-59. DOI : 10.3917/rz.008.0056. URL : https://shs.cairn.info/revue-z-2014-1-page-56?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rz.008.0056


Notes

  • [1]
    Tenue composée d’une robe longue assortie d’un foulard.
  • [2]
    Le tchador est surtout porté par les femmes iraniennes, lorsqu’elles sortent dans la rue. Ce tissu, porté en châle, ne cache pas le visage.
  • [3]
    L’ensemble des primes et indemnités reçues en plus du salaire.

Nadera Hamitouche, habitante du quartier Pyramide à la ZUP des Minguettes de 2005 à 2012, vient de déménager à Lyon. Agent spécialisée des écoles maternelles (Atsem) à Vénissieux depuis 2007, elle revient sur son histoire dans cette ville, entre les voisines isolées et les résistances du quotidien.

Description de l'image par IA : Femme chauve avec des boucles d'oreilles, portant des bijoux aux mains, gesticulant avec les mains.

1« Je suis née en France, en 1968, de parents d’origine algérienne. J’avais treize ans lorsque, sans explication, mon père nous a ramenés en Algérie avec mes frères et sœurs. J’ai alors compris toute la souffrance d’être d’un autre pays. Ça n’était ni ma langue, ni ma culture, ni mon humour. Les femmes des quartiers sont souvent critiquées car elles rencontrent de grosses difficultés à s’exprimer et aussi à cause de leur voile. On oublie qu’elles sont déracinées et souvent isolées. Cet isolement, je l’ai vécu : lorsque j’ai eu 19-20 ans, je me suis sauvée de chez mon père et je suis arrivée à Alger. Puis, j’ai rencontré mon mari, qui était militaire. J’ai travaillé dans une grande maison de couture, mais mon employeur travaillait avec des Émirats et les autorités nous ont accusés, mon mari et moi, d’espionnage. Menacés, nous avons dû partir en France avec nos deux enfants en 2005. Après vingt ans d’Algérie, j’ai rejoint ma sœur aux Minguettes, où j’ai obtenu un logement social très vite. Je resterai toujours reconnaissante pour cela à la ville de Vénissieux.

2Quand on est arrivé aux Minguettes, mon mari n’acceptait pas de vivre du RMI. Il travaillait dans deux boîtes de distribution de prospectus en même temps. Chez Adrexo, il était en CDI variable, c’est-à-dire qu’il pointait tous les matins, payé au kilo. Qu’il mette deux ou vingt heures à distribuer, il touchait le même salaire. Toutes les nuits, pendant trois ou quatre heures, nous assemblions les prospectus dans notre appartement qui croulait sous les paquets. On était donc en fait deux à travailler, pour une seule paye : les bons mois, il gagnait 800 euros. Régulièrement, les responsables vérifiaient si on n’en mettait pas à la poubelle durant la tournée. Une fois, mon mari s’est fait attraper. Il leur a dit : « Vous pensez pas que je vais me tuer à les mettre dans toutes les boîtes pour le salaire de misère que vous me donnez. » Ils l’ont viré. Maintenant il travaille dans la sécurité, 35 heures au SMIC. C’est plus confortable. Comme il dit souvent : « On n’est pas trop malheureux, on n’est pas trop riches, on n’est pas trop pauvres, Hamdullah [Grâce à Dieu, ndlr]. » De mon côté, avec une amie, j’ai passé le concours pour devenir Atsem en 2007 et j’ai été reçue.

Description de l'image par IA : Statue sur piédestal dans parc urbain, bâtiments en arrière-plan.

Parler français pour s’en sortir

3Je connais beaucoup de mères du quartier qui triment dans les grands hôtels de Lyon. Pour vingt heures déclarées et payées, elles font 50 heures par semaine. L’une de mes anciennes voisines bosse depuis un an et son employeur lui fait croire qu’elle n’a toujours pas droit à une semaine de congés payés. Elle doit laisser sa fille à des voisines le dimanche car elle travaille aussi ce jour-là. Lorsque je lui dis que je peux l’aider à se défendre contre ces pratiques illégales, elle répond qu’elle ne veut surtout pas de problème. Elle est obligée de frauder le tram. Comment faire autrement ? Ces femmes se font exploiter ! Souvent, elles ne parlent pas bien français, elles viennent d’arriver en France, certaines fraîchement ramenées du bled par leur mari. « Elles ne voient rien, s’occupent des enfants et moi je fais ce que je veux dehors », pensent-ils. La liberté, c’est par les femmes qu’elle passe. Il faut leur donner les moyens de leur indépendance. Et la langue française en est un. Or, pour l’apprendre, c’est le parcours du combattant. Pour aider des voisines, j’ai contacté des structures et on m’a rétorqué : « Nous ne prenons pas ces gens-là. » Alors, je me suis tournée vers la mairie, ils ont financé une formation pour vingt personnes environ avec la Safore [Organisme de formation lyonnais ndlr]. Les mamans ont travaillé à partir des cahiers de liaison des enfants car l’école, c’est le premier lien avec l’extérieur. C’est ce qui permet à des femmes de sortir, de rencontrer d’autres personnes. Mais une matinée de français par semaine, ce n’est pas suffisant ! Pour le pouvoir municipal, ce n’est pas une priorité. Pourtant, la demande existe. Elle déborde, même ! Demain, je peux vous trouver 200 femmes qui souhaitent apprendre le français.

Valoriser les parents

4Mon fils était à l’école Jean-Moulin. J’ai commencé par aller aux conseils d’école, et puis j’ai essayé d’y intéresser d’autres adultes. On dit que les parents ne sont pas assez investis, mais que fait-on pour les y intéresser ? Il faut leur parler, prendre le temps, les rencontrer individuellement. Les valoriser, aussi. Aux conseils d’école, on a fait venir des femmes coupées de tout, qui par la suite se sont impliquées pleinement. Je leur ai dit : « Ne vous inquiétez pas, venez vous asseoir à côté de moi, et vous serez libre ensuite de revenir ou non. » Avec les profs et les parents, on a organisé des vide-greniers et des repas. Ailleurs, beaucoup d’enseignants ne s’adaptent pas à leur public, sont dans leur bulle, en décalage avec tout le reste. Et ça peut provoquer beaucoup d’incompréhensions. Par exemple, au Maghreb, un enfant ne doit pas regarder un adulte dans les yeux, c’est considéré comme de l’impolitesse. Mais à l’école, mon fils, on lui a dit : « Malpoli ! Regarde-moi dans les yeux ! » De la même façon, à un enfant qui dit « hamdullah » parce que s’il ne le dit pas chez lui il va se faire démonter, on lui dit : « Non, tu dois dire pardon, on parle français ici ! » Il y a un manque de tolérance.

5Si on écoute les conseillers d’orientation, les enfants qui sortent des Minguettes sont des bons à rien ! Ils vont tous dans des sous-filières. Même si des élèves ont de bons résultats, on ne cherche pas à savoir ce qu’ils veulent faire plus tard. Quand j’ai été convoquée pour mon fils, je leur ai dit : « C’est pas la peine de me parler, pour vous rien n’est accessible à mon fils. Pas le niveau, pas de place, etc. » Je les appelle les conseillères de désorientation.

6En Algérie, on élève ses enfants en famille. Tout le monde s’en occupe, même les voisins. Arrivées en France, les femmes se retrouvent seules dans leur appartement, elles ont peur de l’extérieur, du jugement des institutions, de l’école, de l’assistante sociale. L’assistante sociale, c’est celle qui ne va pas vous lâcher, qui va dire à vos enfants que vous êtes de mauvais parents…

Tisser la communauté

7Quand je suis arrivée à Vénissieux, il y avait plus de femmes qui portaient le djilbeb[1] qu’à Alger. Ici, le voile est très symbolique en terme d’appartenance. Si je suis seule, je vais me rapprocher de ma voisine, faire comme elle. Les femmes portent le foulard sans être forcément très pratiquantes. Elles essaient de tisser leur communauté pour se défendre contre les agressions. Les gens sont souvent sur la défensive car ils se sentent noyés. À mon avis, plus il y aura d’islamophobie dans les médias, pire ce sera. La première fois que j’ai côtoyé une Française d’origine qui portait le tchador[2], ça m’a fait comme un coup de couteau dans le cœur. En Algérie, beaucoup de femmes ont lutté contre le foulard au risque de leur vie : j’ai vu ma tante partir tous les matins en jupe droite, elle refusait de porter le voile, elle pouvait se faire tuer tous les jours. Alors voir une femme française porter le tchador ! Pour moi, c’était difficile. Mais elle ne porte pas de jugement sur les autres, elle ne nous a jamais parlé de religion, elle a même fini par devenir une amie.

Description de l'image par IA : Quartier Pyramide, les Minguettes : dessin montrant des bâtiments, un café, des personnes assises et debout.

8J’ai vécu la montée de l’intégrisme à Alger. Là-bas, quand je passais devant les barbus, ils disaient « Pardon mon Dieu », ils devaient s’excuser d’avoir vu une femme. Je n’ai jamais vu ça à Vénissieux. Vous allez au marché, vous mettez des talons aiguille, un pantalon moulant, personne ne vous dit rien. À l’école où je travaille, certains pères sont des gens un peu repliés sur eux-mêmes, qui pratiquent leur religion et peuvent avoir des réticences avec le principe des sorties scolaires par exemple. Mais quand on leur explique que leur fille sera bien encadrée, ils acceptent et parfois, ils finissent même par participer à des activités de l’école. Dans le quartier, il y a des cours d’arabe qui sont des cours de Coran parce que l’arabe est une langue qui s’apprend aussi avec le Coran. Il faut dire que l’école ne propose pas cette langue. J’ai envoyé mon fils parce qu’on avait des voisins qui y allaient. Il est revenu en désignant des choses dans la maison et en me disant « Ça, c’est péché. Ça, c’est péché ». Là j’ai tilté. Je l’ai retiré tout de suite ! On voit de plus en plus de petites filles qui portent le voile dans la rue. Quand elles n’ont pas le droit d’aller à la piscine, j’essaie toujours de lutter contre, je dis aux parents : « C’est dommage, peut-être que savoir nager ça lui sauvera la vie un jour. » Si on accepte qu’une gamine n’aille pas à la piscine, alors il y en aura vingt ensuite. Car la mère la plus forte dira à sa voisine plus faible : « Moi, ma fille elle ne se montre pas en maillot. » Cela peut avoir de l’influence, parfois même sur tout un bâtiment.

Description de l'image par IA : Trois hommes assis autour d'une table avec des verres et des bouteilles, discutant dans un cadre intérieur.

Une bibliothèque digne de ce nom

9On nous considère comme une sous-population. À l’OPAC il y a deux ans, ils avaient perçu trop de charges et me devaient 500 euros. J’ai râlé, ils n’ont rien voulu entendre : « On vous les a décomptés sur le mois dernier », disaient-ils. C’était faux. Ils m’ont rendue dingue, il a fallu argumenter, revenir à la charge. J’ai fini par récupérer mes 500 euros mais ils ont réussi à me retourner le cerveau, alors imaginez quand ce sont des vieux ou des analphabètes ! Autre exemple : la lutte pour la rénovation de la bibliothèque du quartier Pyramide, il y a sept ans. Elle était toute pourrie, même pas ouverte pendant les vacances. À terme, ils voulaient la fermer. La lecture, pourtant, c’est important pour les enfants. Et c’est un espace public. J’ai fait tourner une pétition et j’ai obtenu 400 signatures dans tout le quartier. Alors ils nous ont reçus à l’hôtel de ville de Vénissieux, comme des gagouelles [« boulets » en argot lyonnais, ndlr] mais avec le sourire. Je leur montre les livres en mauvais état et ils me répondent « Vous savez les livres, dans une bibliothèque, ils peuvent avoir dix ans, vingt ans, ce n’est pas important. » Ils nous prenaient pour des cruches. Je leur réponds que je sais très bien que ces vieux livres viennent de la médiathèque, qui se fournit en livres neufs. Ça les a déstabilisés. Finalement, ils ont accepté nos demandes. Mais lorsqu’ils se sont mis à peindre, ils n’ont fait qu’un mur. « Quand vous repeignez votre chambre, vous ne faites qu’un mur ? », je leur ai demandé. Tout marchait au rapport de force. Même si elle est toujours fermée durant les vacances, maintenant c’est une bibliothèque digne de ce nom. Ceci dit, je voulais aussi dire qu’il y a de très beaux services publics à Vénissieux, accessibles à tous et à des tarifs abordables. Des équipements sportifs dans tous les quartiers, un grand cinéma, un grand théâtre.

La grève, c’était festif !

10Avec les Atsem, nous avons fait une grève l’année dernière. La ville a mis en place une grosse enveloppe pour le régime indemnitaire [3], jusqu’à 1 000 euros par mois pour des cadres A, mais nous, la catégorie C, on était en bas de l’échelle, cotation 1, c’est-à-dire « exécutantes » malgré notre diplôme. Notre prime ? Dix euros par mois. Pour nous ça n’était pas possible, vu notre travail : assister les enseignants, assumer la responsabilité du temps du midi. Nous nous sommes relayées pendant un mois environ devant la mairie. Nous avons laissé plusieurs journées de salaire pour nous battre et beaucoup d’entre nous étaient des femmes seules avec enfants. Madame le maire n’a même pas daigné sortir nous rencontrer, alors qu’elle dit défendre les femmes. Nous sommes montées à au moins 150 au neuvième étage devant son bureau. On a dansé, chanté, joué du tamtam. C’était festif ! Mais on n’a rien cassé, contrairement aux accusations de la mairie. On a juste dit ce qu’on avait sur le cœur, rien de plus.

Description de l'image par IA : Femme aux cheveux courts, bouche ouverte, expression de surprise ou de colère, portant des boucles d'oreilles.

Un pays qui fait marche arrière

11Petite, quand j’habitais à Paris, je ne me suis jamais sentie étrangère. Mais aujourd’hui j’ai l’impression de vivre dans un pays qui fait marche arrière. Le racisme existe. C’est violent. On entend souvent des propos méprisants, « Ils font des enfants pour les allocs », ou bien « Ils mangent à la cantine parce qu’ils ont des tickets à 80 centimes ». C’est un peu comme dire « Ils mangent le pain des Français »…

12Je connais des personnes qui travaillent à Vénissieux mais n’y vivent pas. Ils me disent « Ici je ne m’arrête même pas pour acheter mon pain. Avec les groupes de jeunes qui traînent… » Pour elles, d’entrée de jeu, le jeune est un délinquant. Moi, je retire de grosses sommes d’argent au guichet car je ne fais rien par carte, et pourtant je ne me suis jamais sentie menacée. Je n’ai pas peur de passer au milieu d’un groupe de jeunes dans la rue. Mais je ne les ai jamais méprisés. Je leur dis bonjour. Quand j’ai déménagé, on venait d’avoir un accident de voiture, je ne pouvais pas bouger. Tous les voisins sont venus faire mon déménagement. Certains, je ne les connaissais même pas, ils m’ont monté mes meubles. La solidarité elle existe. Mais elle existe parce que les gens se sentent en marge. Et ça les pousse à des comportements extrêmement gentils et solidaires. Quelle que soit la nationalité d’origine ! À Vénissieux, vous tombez dans la rue, vous aurez toujours quelqu’un qui va vous ramasser. À Lyon, c’est pas sûr.


Date de mise en ligne : 03/03/2021

https://doi.org/10.3917/rz.008.0056