Avis de recherches
Pages 153 à 159
Citer cet article
- LOSTEC, Fabien,
- HAON, Lauranne,
- DAGORN, Jean-Baptiste
- et GARCÍA DE TERESA, Marcos,
- Lostec, Fabien.,
- et al.
- Lostec, F.,
- Haon, L.,
- Dagorn, J.-B.
- et García de Teresa, M.
https://doi.org/10.3917/ving.133.0153
Citer cet article
- Lostec, F.,
- Haon, L.,
- Dagorn, J.-B.
- et García de Teresa, M.
- Lostec, Fabien.,
- et al.
- LOSTEC, Fabien,
- HAON, Lauranne,
- DAGORN, Jean-Baptiste
- et GARCÍA DE TERESA, Marcos,
https://doi.org/10.3917/ving.133.0153
Notes
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[1]
Deux des trois journées d’étude préparatoires à ce colloque ont fait l’objet d’un premier compte rendu dans la rubrique « Avis de recherches » de cette revue. Voir Fabien Lostec, « Vers une histoire transnationale des épurations », Vingtième Siècle : revue d’histoire, 124, octobre-décembre 2014, p. 179-181.
-
[2]
Pour reprendre la notion développée par Emmanuel Droit dans « Le Goulag contre la Shoah », Vingtième Siècle : revue d’histoire, 94, avril-juin 2007, p. 101-120.
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[3]
Notons que l’ensemble des interventions a été enregistré par l’Université Rennes-II. En outre, Emmanuel Laurentin et Anaïs Kien, de l’émission « La nouvelle fabrique de l’histoire », avaient préalablement consacré la semaine du 9 au 12 mars 2015 à l’histoire connectée et transnationale des épurations en Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Six intervenants à ce colloque y avaient participé. Les émissions peuvent être téléchargées sur le site de France Culture.
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[4]
Les principaux organisateurs étaient Maria-Benedita Basto (Université Paris-IV), Françoise Blum (CNRS), Pierre Guidi (Université Paris-I), Héloïse Kiriakou (Université Paris-I), Martin Mourre (EHESS), Céline Pauthier (Université Paris-VII), Ophélie Rillon (Université Paris-I), Alexis Roy (Université Paris-I) et Elena Vezzadini (Université Paris-I).
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[5]
Leurs témoignages ont été diffusés le 30 avril 2016 sur RFI durant l’émission « La marche du monde » consacrée au thème « Africains et socialistes ». Ils peuvent être écoutés en ligne.
Histoire transnationale des épurations post-1945
1 Au terme de trois journées d’étude très riches (organisées à l’Université Rennes-II, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et l’Université catholique de Louvain entre février et décembre 2014), s’est tenu le colloque final du programme de formation-recherche du CIERA « Pour histoire connectée et transnationale des épurations en Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale » les 11 et 12 juin 2015 [1]. Situé sur un front pionnier scientifique, il a fait dialoguer des historiographies nationales qui se sont longtemps ignorées, notamment en raison de la guerre froide. Bien plus, l’histoire connectée et transnationale s’intéresse aux circulations et aux transferts des normes et des pratiques épuratoires et analyse des objets historiques hybrides, qu’il s’agisse d’acteurs et d’espaces en proie à l’épuration. À l’heure où le « rideau de fer mémoriel [2] » n’est pas totalement levé et alors que les épurations et les amnisties demeurent des enjeux sociaux importants, la volonté des organisateurs était également de placer cette manifestation à la confluence de l’histoire et de la mémoire. Phénomène partagé à l’échelle européenne, l’épuration est analysée comme un processus social majeur (Marc Bergère).
2 Le premier panel s’intéressait à l’« incubation » des procédures d’épuration (Jonas Campion). La variété des lieux et des milieux de préparation du procès international de Nuremberg (de Londres à Washington, des administrations au monde académique en passant par les organisations gouvernementales) explique pour une large part les tensions apparues durant cette première phase. L’étude des trajectoires professionnelles des praticiens du droit démontre également que l’épaisseur sociale de la genèse du procès ne saurait être négligée. De fait, les acteurs mobilisent des catégories et des pratiques très variées. C’est par exemple dans le répertoire de sa spécialité, le droit des affaires, bien plus que dans la littérature juridique, que l’Américain Murray C. Bernays parvient à placer une nouvelle question, celle du caractère planifié, organisé et collectif des crimes commis par l’Allemagne nazie, au centre de la réflexion (Guillaume Mouralis). À une autre échelle, le processus d’élaboration de la répression des collaborateurs belges est influencé par le précédent répressif des lendemains du premier conflit mondial (déjà mis en œuvre par des cours militaires qui apparaissent d’autant plus légitimes pour s’occuper de cette seconde épuration) et par le contexte politique de l’entre-deux-guerres propre à la Belgique. Pour autant, les réflexions menées par le gouvernement en exil à Londres sont aussi façonnées par des courants transnationaux. La publication en janvier 1942 du décret fixant la sanction des collaborateurs norvégiens influence celle des traîtres belges, notamment à travers l’idée que ces derniers doivent perdre tout ou partie de leurs droits civiques et politiques. Plus d’un an après la libération effective de la Belgique, les comités de confiscation des profits illicites (CCPI) français servent d’exemples afin de créer le comité de purification économique belge (Lawrence Van Haecke).
3 Les politiques et les pratiques d’épuration se comprennent également grâce aux circulations et aux médiations (Emmanuel Droit). En Italie, les Alliés et les résistants sont des passeurs, qui ont facilité l’adoption par ce pays d’une partie du modèle français d’épuration. En témoignent les liens qui se tissent entre les résistants piémontais, les antifascistes du mouvement Justice & Liberté qui ont migré en France et la Résistance française (Valeria Galimi). L’interdiction d’artistes sur les ondes belges et françaises à la Libération démontre également que les deux épurations s’inspirent l’une de l’autre. Certains « indiffusables » parviennent à contourner les interdits, quand d’autres bénéficient d’une sévérité à géométrie variable. Dans ce cas, des éléments indépendants des comportements sous l’Occupation, dont les contraintes financières et l’attractivité des programmes, interviennent dans la prise de décision (Céline Rase). Les circulations des politiques épuratoires s’inscrivent aussi dans le temps. Concernant les pays baltes, davantage qu’une « épuration », les Soviétiques mènent une « lutte contre les traîtres » à partir de la législation des années 1930. Ces derniers sont l’objet d’une épuration relativement modérée au sortir de la guerre : très vite, en effet, les véritables ennemis sont les bandes nationalistes qui luttent contre le régime communiste. Au cours des années 1950, en pleine déstalinisation, des sessions de rattrapage dans l’épuration des collaborateurs sont toutefois organisées en Lituanie. L’objectif est d’instrumentaliser le passé afin de provoquer une loyauté sans faille à l’égard du régime soviétique (Emilia Koustova).
4 Des problèmes de définitions se posent, qu’il s’agisse des catégories juridiques ou d’incrimination (Vanessa Voisin). Les groupes de nationalistes antisoviétiques lituaniens et lettons abritent des collaborateurs, ce qui conduit à un entremêlement des catégories et à une superposition des crimes. Le recyclage est répressif, car des individus sont arrêtés pour collaboration puis pour lutte anticommuniste (Emilia Koustova et Juliette Denis). En Lettonie, la forêt est une métaphore géographique de la violence. Mythifiée par les résistants nationalistes, elle est perçue comme un territoire ennemi par les Soviétiques. Lorsque des amnisties sont prononcées, le NKVD indique par exemple que les traîtres peuvent sortir de la forêt (Juliette Denis). À la différence du processus épuratoire, les amnisties semblent avant tout marquées du sceau des traditions et des problématiques nationales en France et en Italie (Stéphane Gacon et Valéria Galimi). Pratique ordinaire de la République française, l’amnistie n’envahit pas un débat public préoccupé par la construction européenne ou la CED. Si les références aux amnisties étrangères ne sont pas négligeables, elles demeurent redondantes et superficielles (Stéphane Gacon).
5 Le colloque a également effectué un retour sur le sort des minorités allemandes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En Europe centrale et orientale, des millions d’individus à l’identité allemande trop affirmée sont au cœur d’une équation épuration-bolchévisation-homogénéisation ethnique qui se matérialise par des expulsions de masse. D’autres y échappent car ils ont une identité considérée comme plus souple, tels les Allemands de Mazurie qui peuvent être « re-polonisés ». L’instrumentalisation ethnique est aussi importante en Roumanie. Considérée comme pervertie par le fascisme, la population germanique est victime d’expropriations et d’exils intérieurs (Gwénola Sébaux). En Tchécoslovaquie, les expulsions ne forment qu’un pan de l’épuration et les Allemands qu’une partie des châtiés. Des tribunaux extraordinaires sont installés afin de juger ceux qui ont intégré les organisations nazies (Ségolène Plyer). Une fois en Allemagne, les expulsés forment jusqu’à 25 % des personnes passées devant les commissions de dénazification. Individus à l’identité incertaine, les preuves manquent à leur encontre car ils n’ont pas de papiers. Mais l’épuration s’inscrit dans le temps long. Contrairement à l’Ouest où ils disposent d’un réel poids politique qui leur permet d’évoluer professionnellement, à l’Est, ils végètent à des postes très inférieurs à leurs qualifications (Claire Trojan).
6 Les peuples punis ne sont pas les seules populations qui connaissent l’exil, comme en témoigne le cas des réprouvés de la collaboration (Marc Bergère). C’est le cas de la vingtaine d’épurés du mouvement breton qui rejoint l’Irlande, après avoir vécu à Paris, en Allemagne ou au Pays de Galles. Les autonomistes usurpent de fausses identités et bénéficient parfois des réseaux ecclésiastiques afin de traverser la Manche et de rejoindre leur terre promise. Très vite cependant, les désillusions se multiplient car la tolérance à leur égard et leurs perspectives d’avenir sont faibles en Irlande (Sébastien Carney). Plus surprenante est la mise en place d’un réseau d’expulsés allemands entre le Banat et l’Est de la France entre 1945 et 1948. Ancienne terre d’immigration, le Banat concentre une minorité d’habitants germanophones d’origine française, notamment lorraine. Celle-ci profite d’une dynamique inscrite dans des réseaux politiques, culturels et économiques ; d’autant que, durant une période où l’idée de construction européenne épouse celle d’un affaiblissement de l’Allemagne, la séduction des populations germanophones de France est une priorité (Ségolène Plyer). C’est d’ailleurs dans cet esprit que s’inscrit l’épuration de l’Alsace-Moselle. Au sein de cet espace frontière, la mémoire des épurations passées, et notamment des expulsions opérées en 1918, influence la répression des faits de collaboration en 1945. L’objectif est d’éviter les regroupements de réprouvés qui, soutenus par le gouvernement allemand, ont effectué une importante propagande antifrançaise pendant l’entre-deux-guerres. Dès lors, les épurés sont dispersés et assignés à résidence dans d’autres régions françaises. La menace de leur rapprochement disparaît et les enfants d’épurés tournent définitivement la page de la culture alsacienne ou mosellane (Christiane Kohser-Spohn)
7 Le dernier panel du colloque était consacré aux lieux et milieux de « recyclage » ou de rédemption des individus compromis (Dominik Rigoll). Ainsi, dès 1946, de nombreuses institutions supérieures d’art sont réouvertes en Allemagne. Primordiales dans la rééducation de la population, des individus irréprochables sont appelés à les diriger. Des questionnaires sont remplis par les postulants, qui peuvent également apporter des lettres de recommandation. Néanmoins, ils demeurent très peu nombreux et le personnel manque, ce qui permet à des individus compromis de rester en poste. Le pragmatisme l’emporte et la réhabilitation d’une partie des anciens membres du NSDAP les autorise à retrouver leur emploi (Axelle Fariat). En République fédérale d’Allemagne, la chronologie politique de la réintégration épouse celle de la « politique du passé » menée par Konrad Adenauer dans les années 1950. Le pays réhabilite très largement les épurés car il est crédible démocratiquement. Toutefois, la peur des critiques internationales invite à la prudence et à respecter les grands interdits fixés par Nuremberg. Malgré leurs revendications, les anciens membres de la Gestapo et des Waffen-SS sont donc criminalisés et demeurent exclus de l’élan de dés--épuration (Marie-Bénédicte Vincent).
8 En conclusion, Xavier Rousseaux dégage de ces deux journées très riches six thématiques nodales et ouvertes à l’approche connectée ou transnationale : les acteurs ou réseaux (des épurateurs comme des épurés), les lieux de l’épuration (de sa préparation, de sa mise en œuvre, ou au contraire de résistance – y compris d’exil), les temporalités, les populations « cibles », les outils (enquêtes, procédures, sanctions, mesures de clémence), et enfin la question des représentations, instrumentalisations ou interprétations [3]. Ayant montré les réalités mais aussi parfois les limites de l’approche transnationale, comme dans le cas des amnisties, le colloque est resté lacunaire sur certains espaces européens, en particulier l’Europe balkanique. Une publication à venir aux éditions Peter Lang de l’ensemble des travaux du programme, couvrant à la fois le colloque et les ateliers qui l’avaient précédé, permettra d’établir un premier bilan tout en mesurant les chemins qui restent à parcourir.
9 Fabien Lostec
Socialismes africains, socialismes en Afrique
10 De nombreux mouvements politiques africains se sont revendiqués du socialisme, de même que de nombreux régimes mis en place après les indépendances. Mais de quel socialisme s’agit-il ? Comment articuler l’anticolonialisme, le nationalisme et l’adhésion à une idéologie a priori étrangère au continent africain ? Ce sont des questions posées par le colloque « Socialismes africains, socialismes en Afrique », co-organisé par douze centres de recherche transdisciplinaires et qui s’est tenu à Paris du 7 au 9 avril 2016 [4]. Y sont intervenus des participants africains, états-uniens et européens, étudiants ou chercheurs confirmés, issus de différentes disciplines comme l’histoire, la géographie, la sociologie ou la littérature, et travaillant sur des zones géographiques variées. Si quelques contributions ont porté sur la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale, la plupart se sont intéressées à la lutte pour l’indépendance et à la mise en place de régimes socialistes des années 1950 aux années 1980. Ce colloque visait à la fois à redonner sa place au socialisme dans l’histoire de l’Afrique et à insérer l’Afrique dans l’histoire globale du socialisme. Ont donc particulièrement été étudiées les circulations entre pays africains et autres pays socialistes. Les participants se sont d’abord penchés sur les doctrines socialistes avant de s’intéresser au « socialisme en acte », autour des thèmes des politiques culturelles, urbaines, éducatives, de la coopération avec d’autres pays socialistes ainsi que de la constitution de socialismes au sein de mouvements d’opposition parfois armés. Des acteurs d’événements liés au socialisme sont également intervenus [5].
11 Le constat qui se dégage de l’étude des socialismes africains est celui d’une grande variété et d’une hybridité des doctrines. Cela s’explique par la diversité des influences, qu’il s’agisse du marxisme, du socialisme soviétique, chinois, cubain, de la pensée chrétienne progressiste, de l’islam, voire de théories coloniales. Cependant ces doctrines socialistes non africaines ne sont pas reprises telles quelles : elles sont plutôt une source d’inspiration. L’adaptation stricte de la théorie marxiste au contexte africain pose en effet un problème, qu’il s’agisse de la mise en avant des ouvriers dans des pays dont l’économie est majoritairement agricole, de la lutte des classes ou de l’athéisme. Les Africains réinventent donc le socialisme. Les communistes ougandais ont ainsi intégré à leurs revendications le retour à la monarchie comme symbole culturel pour mobiliser le peuple dans leur lutte pour le pouvoir entre 1981 et 1988 (Pauline Bernard).
12 Cette hybridité se retrouve dans la propagande des groupes socialistes, qui mêle références à la culture africaine et au marxisme. Plusieurs contributions ont mis l’accent sur l’utilisation de la culture dans une optique pédagogique, qu’il s’agisse du chant, du cinéma, du théâtre, qui présentent l’intérêt de toucher des publics importants et peu éduqués. Ces arts, influencés par le réalisme socialiste, sont aussi soutenus par les pays socialistes. L’URSS finance des projets cinématographiques, forme des techniciens (Gabrielle Chomentowski) ainsi que des projets architecturaux comme la place de l’Étoile rouge à Cotonou au Bénin (Sophie Cohen).
13 Cette hybridation est permise par les circulations nombreuses entre l’Afrique et l’extérieur. L’avant-garde des mouvements est souvent formée par les syndicalistes, qui s’appuient sur des réseaux de solidarité internationale et par les étudiants qui partent à l’étranger et participent aux festivals mondiaux de la jeunesse. Les textes circulent également : Amadou Traoré a ainsi raconté comment il a mis en place après l’indépendance du pays en 1960 la librairie populaire malienne qui vendait à bas prix des ouvrages pédagogiques et politiques fournis notamment par le Parti communiste français. Ces circulations prennent aussi la forme d’une coopération entre États, par exemple entre Israël et la Zambie pour le développement de fermes sur le modèle des kibboutz entre 1968 et 1973 (Lynn Schler). La réciprocité de ces échanges doit être prise en compte : si les professeurs venus de RDA en Tanzanie pendant les années 1970 et 1980 sont envoyés par le gouvernement pour influer sur le socialisme de Nyerere dans un sens plus orthodoxe, ils y découvrent un socialisme plus axé sur le développement individuel (Éric Burton). Il faut également étudier le contexte dans lequel s’inscrivent ces circulations, celui de la guerre froide mais aussi des rivalités entre pays communistes.
14 Les intervenants qui se sont intéressés aux politiques socialistes ont dû s’interroger sur leur réception. Roland Colin a ainsi témoigné de l’investissement des paysans sénégalais dans les structures coopératives mises en place après l’indépendance. En revanche, Alexis Roy a montré l’échec de l’application du « socialisme des ancêtres » au Mali entre 1960 et 1968. L’institution de coopératives y est motivée par la vision du village africain comme une communauté socialiste, sans propriété de la terre, sans lutte des classes. Or les paysans ne travaillent pas en collectivité mais en famille, la société villageoise est hiérarchisée et ce sont les élites traditionnelles qui s’emparent des structures de gestion. Il y a donc un fossé entre les élites urbaines instruites prônant le socialisme et les masses rurales illettrées. Prolongeant ce questionnement de la réception des politiques, plusieurs participants se sont interrogés sur la mémoire des régimes socialistes (Marie-Aude Fouéré, Karine Ginisty).
15 Les différentes communications ont donc permis de mettre en évidence les tensions qui parcourent les socialismes africains entre diversité et universalisme, nationalisme et internationalisme, panafricanisme et marxisme, invocation du peuple et difficulté à le mobiliser (Frederick Cooper). Les intervenants ont également souligné l’importance des circulations, notamment intra-africaines. Enfin, la présence de modérateurs spécialistes du communisme européen, russe ou asiatique a permis de donner des pistes de comparaison entre les systèmes. Une publication des actes du colloque est envisagée.
16 Lauranne Haon
Amérique latine globale
17 Le colloque « Amérique latine globale : atelier d’histoire connectée, globale et internationale », organisé par Daniel Emilio Rojas (Université Paris-III), s’est tenu les 14 et 15 avril à l’Université Paris-III. Il était structuré en trois séries d’exposés, qui ont rassemblé des spécialistes du 19e siècle d’abord, du 18e siècle ensuite, enfin du 20e siècle. Il s’est en effet agi de réunir des chercheurs travaillant sur des périodes historiques diverses, d’origines nationales et d’appartenances institutionnelles multiples, le colloque visant à promouvoir un dialogue interdisciplinaire et interinstitutionnel pour dépasser les frontières temporelles et lesdites aires culturelles.
18 L’événement partait du constat d’une fréquente marginalisation de l’Amérique latine, aujourd’hui encore traitée comme une périphérie au sein de l’histoire globale. À plus long terme, la participation des latino-américanistes devait permettre de remettre en question la segmentation des recherches en aires culturelles : la notion d’« Amérique latine » même conserve-t-elle encore toute sa pertinence ? Des études révélant des interconnexions insoupçonnées entre différentes parties du globe ont cherché à dépasser cette division artificielle qui n’a plus sa place dans le cadre d’un progressif dépassement des historiographies nationales.
19 La multiplication depuis un quart de siècle des archives et matériels accessibles vient à l’appui de la nécessité d’un travail, éventuellement en équipe, sur des sources émanant de divers pays afin de recouper les productions nationales et de mettre en évidence les circulations d’idées, d’objets et de personnes. La présentation par Florencia Faccio (Université libre de Berlin/DICYT, Uruguay) du cas de la première coupe du monde de football, organisée à Montevideo en 1930 au moment du centenaire de l’indépendance de l’Uruguay, en donne un bon exemple. L’étude de journaux français et uruguayens, des archives d’organismes internationaux tels que le Comité international olympique et la Fédération internationale de football association (FIFA) ainsi que d’organisations nationales dédiées au football révèle en effet l’importance du processus de créolisation d’un sport au moment de sa constitution en loisir de masse, ainsi que son lien intime avec les identités politiques nationales. De même, l’analyse de revues, de manuels scolaires ou de discussions universitaires sur la doctrine marxiste dans la seconde moitié du 20e siècle, réalisée par Rafael Pedemonte (SIRICE, Université Paris-I), remet en question l’idée selon laquelle le communisme latino-américain fut une simple transposition du modèle soviétique. En effet, même si le projet politique du communisme cubain fut directement soutenu par l’URSS, cela n’empêcha pas l’émergence d’un débat dont les tenants entraient parfois en contradiction avec les principes soviétiques eux-mêmes. Fallait-il prôner un réalisme socialiste tropical, ou élaborer un modèle politico-culturel autonome ? Multiplier les foyers d’insurrection (Che Guevara), ou suivre la stratégie de coexistence pacifique prônée alors par l’URSS ? Le communisme mondial apparaît ainsi dans son hétérogénéité, la gauche latino-américaine elle-même se divisant en courants et doctrines divergentes, qui s’influencent mutuellement tout en conservant leur indépendance.
20 La contribution propre des historiens latino-américanistes à l’histoire globale est une remise en cause de l’histoire classique dite des relations internationales, qui se focalisait uniquement sur les relations diplomatiques entre États. Ainsi, la création d’un réseau algéro-brésilien au moment de la guerre d’Algérie étudiée par Rodrigo Nabuco de Araujo (CIRLEP, Université de Reims) jette une lumière nouvelle sur le rôle et la place de l’Amérique latine dans le débat international qui eut lieu dans les années 1950-1960 autour de l’unité du tiers-monde dans la lutte face au colonialisme et à l’impérialisme décriés. Cette recherche met également en évidence la contribution de journalistes et autres acteurs brésiliens dans la légitimation internationale du mouvement insurrectionnel algérien, hors du cadre officiel de l’État. L’avènement de l’histoire globale en tant que champ de recherche spécifique, disposant de ses revues et de ses congrès propres, signerait-il l’arrêt de mort de l’histoire des relations internationales ? C’est ce qu’ont laissé entendre certains participants au colloque, ainsi que son organisateur, Daniel Emilio Rojas.
21 Certaines présentations ont proposé des approches originales afin d’établir le dialogue entre les différents courants historiques au-delà d’un débat scolastique sur la terminologie. Une présentation par Bruno Evans (FRAMESPA, Université Toulouse-II) de l’analyse de correspondances entre industriels du pays d’Olmes révèle ainsi la fécondité d’une rencontre entre histoire économique globale et histoire connectée d’une économie locale. Ces matériaux montrent en effet l’importance des connexions matérielles entre cette région industrielle du Sud de la France et le Río de la Plata à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, via le commerce de cornes de bovins dans le cadre de la production artisanale puis industrielle de peignes de luxe, et les conséquences de ce commerce international sur la géographie commerciale locale à travers notamment la construction d’un chemin de fer venant faciliter le transport des marchandises. L’étude de l’émergence de la mondialisation dans un territoire rural démontre ainsi la fécondité d’une articulation entre échelles temporelles et spatiales, plusieurs fois revendiquée comme un apport original de l’histoire globale par les participants au colloque.
22 Le dialogue entre la micro-histoire et l’histoire globale est apparu comme offrant également des opportunités épistémologiques novatrices. Matthew Brown (Université de Bristol) défend l’expression d’histoire micro-globale à partir de l’exemple de l’émergence en Amérique latine du cyclisme comme discipline sportive à l’échelle mondiale à la fin du 19e siècle. Une histoire de l’appropriation par des élites cosmopolites locales d’un modèle sportif basé sur les valeurs du gentleman britannique constitue une illustration de la fécondité de ces croisements. De même, l’analyse croisée proposée par Isabelle Rispler (Université du Texas, Arlington/Université Paris-VII) entre journaux communautaires, récits de voyage et correspondances inspirée de la thick description théorisée par Clifford Geertz, articule le point de vue de membres de communautés germanophones en Namibie et en Argentine afin de nuancer l’univocité du concept de « colonialisme » : des individus se qualifiant eux-mêmes de « praticiens coloniaux », partis pour participer au développement de l’économie nationale allemande, créent rapidement des collectivités qui se mêlent aux populations locales. Ayant parfois acquis la nationalité de leur pays d’accueil, ces « colons » binationaux en vinrent à faire de la croissance économique de l’Allemagne et de leur nouvel État, l’objectif de leur installation dans l’Atlantique Sud, à la charnière entre les 19e et 20e siècles.
23 Les organisateurs et participants du colloque, de par leurs discussions et présentations, souhaitaient promouvoir une modalité nouvelle d’enseignement de l’histoire au-delà des historiographies nationales et des identités qui leur sont associées. Une lumière nouvelle pourrait alors être portée sur les phénomènes de mondialisation, et sur la richesse de la méthode comparative pour l’étude de connexions internationales jusqu’alors occultées par des recherches encore circonscrites aux frontières des États-nations. Nous remarquons, en tant qu’anthropologue, que le dialogue entre l’histoire et l’anthropologie, qui contribuerait pourtant à une analyse fine des phénomènes de contact et d’échange culturels, est resté assez faible dans ce colloque. Les tables rondes ont fait par ailleurs resurgir la persistance de débats terminologiques, dont on peut espérer qu’ils se résorberont afin de permettre au plein potentiel du comparatisme d’être exploité au mieux.
24 Jean-Baptiste Dagorn et Marcos García de Teresa