Article de revue

L'Union des industries métallurgiques et minières

Organisation, stratégies et pratiques du patronat métallurgique (1901-1940)

Pages 117 à 135

Citer cet article


  • Fraboulet, D.
(2012). L'Union des industries métallurgiques et minières Organisation, stratégies et pratiques du patronat métallurgique (1901-1940) Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 114(2), 117-135. https://doi.org/10.3917/vin.114.0117.

  • Fraboulet, Danièle.
« L'Union des industries métallurgiques et minières : Organisation, stratégies et pratiques du patronat métallurgique (1901-1940) ». Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2012/2 N° 114, 2012. p.117-135. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2012-2-page-117?lang=fr.

  • FRABOULET, Danièle,
2012. L'Union des industries métallurgiques et minières Organisation, stratégies et pratiques du patronat métallurgique (1901-1940) Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2012/2 N° 114, p.117-135. DOI : 10.3917/vin.114.0117. URL : https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2012-2-page-117?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/vin.114.0117


Notes

  • [1]
    Plusieurs raisons peuvent expliquer ce retard : les influences marxiste et libérale conduisant à insister sur l’individualisme patronal et sur le fait que la coordination des intérêts individuels passait par des canaux non syndicaux, l’attirance des chercheurs pour l’étude du monde ouvrier et de ses organisations plutôt que pour celle du mouvement patronal, la réticence d’une partie des milieux patronaux face à la recherche universitaire qui rendait difficile l’accès aux sources. Cette recherche a pu s’appuyer sur les archives de l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) et de deux groupes régionaux (région parisienne et Rhône), du moins sur celles qui n’ont pas été détruites.
  • [2]
    Les auteurs de science politique les avaient précédés (Jean Meynaud en 1958, Henry W. Ehrmann en 1959, etc.). Parmi les historiens, en dehors de l’ouvrage particulier de Georges Lefranc, (Les Organisations patronales en France : du passé au présent, Paris, Payot, 1976), nous pouvons citer Jean-Noël Jeanneney (L’Argent caché, Paris, Fayard, 1981) et Jean Garrigues (dir.) (Les Groupes de pression dans la vie politique contemporaine en France et aux États-Unis de 1820 à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002). Parallèlement des chercheurs d’autres disciplines ont appréhendé le patronat sous des angles différents, par exemple celui de la sociologie économique ou celui des relations professionnelles (Jean-Michel Chapoulie, « Sur l’analyse sociologique des groupes professionnels », Revue française de sociologie, 14 (1), 1973, p. 86-114 ; Alain Degenne et Michel Forsé, Les Réseaux sociaux : une approche structurale en sociologie, Paris, Armand Colin, 1994 ; Michel Offerlé, Sociologie des organisations patronales, Paris, La Découverte, 2009, etc.). D’autres études, portant sur des institutions, ont mis en évidence l’influence des représentants des organisations patronales dans l’espace public comme le suggéraient politologues et sociologues (notamment Alain Chatriot, La Démocratie sociale à la française : l’expérience du Conseil national économique, 1924-1940, Paris, La Découverte, 2002 ; Claire Lemercier, Un si discret pouvoir : aux origines de la chambre de commerce de Paris, Paris, La Découverte, 2003).
  • [3]
    Bertrand Gille, « Syndicalisme patronal dans la sidérurgie française », Revue d’histoire de la sidérurgie, 5, 1964, p. 209-250.
  • [4]
    L’étude de Michael J. Rust (« Business and Politics in the Third Republic : The Comité des Forges and the French Steel Industry, 1896-1914 », thèse de Ph.D, Princeton University, 1973) insiste sur le rôle du Comité des Forges de France (CFF), non seulement comme groupe de pression, mais aussi comme acteur économique et social.
  • [5]
    Conformément à l’article 5 de la loi du 21 mars 1884.
  • [6]
    Il faut y ajouter, en 1906, les Forges et Mines de fer de Meurthe-et-Moselle. Chacune conserve sa direction, ses bulletins et circulaires, son budget, etc.
  • [7]
    André François-Poncet, La Vie et l’œuvre de Robert Pinot, Paris, Armand Colin, 1927, p. 149. Directeur du service documentation de l’UIMM et du Bulletin quotidien, il devient en 1920 l’un des dirigeants de la Société d’études et d’informations économiques.
  • [8]
    1903 : Automobile, Forces hydrauliques et Industrie du gaz ; 1904 : Syndicat général des fondeurs en fer de France ; 1908 : dix nouvelles chambres syndicales (fabricants de robinetterie et tourneurs en cuivre, d’outils d’agriculture de France, et de limes, du commerce et de la fabrication de quincaillerie), dont deux régionales (les métallurgistes ardennais et les fondeurs en fer, acier et aluminium de Paris et du département de la Seine), etc. Voir Danièle Fraboulet, Quand les patrons s’organisent : stratégies et pratiques de l’Union des industries métallurgiques et minières, 1901-1950, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2007, annexes cd-rom.
  • [9]
    Le nombre d’adhérents par chambre syndicale étant inconnu, il est impossible de quantifier le nombre d’entreprises adhérentes à l’UIMM.
  • [10]
    Danièle Fraboulet, op. cit., p. 40.
  • [11]
    La situation est la même pour les syndicats professionnels. Il est difficile d’évaluer la proportion de syndiqués.
  • [12]
    Colette Chambelland (dir.), Le Musée social en son temps, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1998 ; Janet R. Horne, A Social Laboratory for Modern France : The Musée Social and the Rise of the Welfare State, Durham, Duke University Press, 2002 ; trad. fr., id., Le Musée social : aux origines de l’État providence, trad. de l’angl. par Louis Bergeron, Paris, Belin, 2004.
  • [13]
    En dehors du délégué général, le nombre de permanents s’élève à sept en 1920, dix-huit en 1929, vingt en 1936, vingt-neuf en 1939, auxquels s’ajoutent trois collaboratrices intérimaires qui suppléent le personnel mobilisé (archives de l’UIMM, annuaires). Voir Olivier Dard et Gilles Richard (dir.), Les Permanents patronaux : éléments pour l’histoire de l’organisation du patronat en France dans la première moitié du 20e siècle, Metz, Centre de recherche Histoire et civilisation de l’Université de Metz, 2005.
  • [14]
    Elle est devenue la Caisse d’entraide professionnelle des industries métallurgiques (EPIM), en 1972.
  • [15]
    S’y concentre l’essentiel du pouvoir du patronat : siège des principales chambres syndicales professionnelles, des différents organismes et même de la jeune Confédération générale de la production française devenue Confédération générale du patronat français (CGPF) en 1919. On y trouve, outre les différents services, une bibliothèque en croissance constante, les archives et des salles de réunion.
  • [16]
    Voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 52-55.
  • [17]
    Les dépenses ont beaucoup augmenté, mais y sont incorporées celles de la section patronale des retraites ouvrières dont la plus grande partie est remboursée. Voici donc l’explication des deux pourcentages : le premier prenant le total des dépenses, le second le total moins le poste concerné.
  • [18]
    Idem.
  • [19]
    Archives de l’UIMM, Assemblée générale du 12 mars 1917, article 15 des nouveaux statuts de 1918, article 18 des statuts de 1936.
  • [20]
    Archives de l’UIMM, Conseil de direction du 14 février 1933.
  • [21]
    Archives de l’UIMM, Conseil de direction du 20 novembre 1918.
  • [22]
    Il y aura deux autres secrétaires jusqu’en 1968 : Adolphe Pichon et Pierre Waline.
  • [23]
    Danièle Fraboulet, op. cit., p. 53
  • [24]
    Robert Pinot, reçu à l’École des mines en 1883, a dû démissionner faute de moyens financiers.
  • [25]
    André François-Poncet, op. cit., p. 13.
  • [26]
    Edmond Duval (1901-1904), Florent Guillain (1904-1915) et Gabriel Cordier (1920-1925), X-Ponts ; Charles Laurent (1916-1920), X et inspecteur des finances ; Pierre Richemond (1925-1937), centralien ; Jacques Lenté (1937-1945), licencié en droit fiscal. Sur l’ensemble des présidents et vice-présidents, voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 65-80.
  • [27]
    Archives de l’UIMM, Conseil de direction du 18 novembre 1919.
  • [28]
    Alain Chatriot, op. cit. ; François Denord, « Genèse et institutionnalisation du néo-libéralisme en France (années 1930-années 1950) », thèse de doctorat en sociologie, Paris, EHESS, 2003.
  • [29]
    Ingo Kolboom, La Revanche des patrons : le patronat français face au Front populaire, Paris, Flammarion, 1986 ; Richard Vinen, The Politics of French Business, 1936-1945, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.
  • [30]
    Voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 121-156 ; id. et Gilles Richard, « Au Parlement : représentation et lobbying », in Jean-Claude Daumas, Alain Chatriot, Danièle Fraboulet, Hervé Joly et Patrick Fridenson (dir.), Dictionnaire historique des patrons français, Paris Flammarion, 2010, p. 1186-1191.
  • [31]
    Puis sur le ministère du Travail et de la Prévoyance sociale à partir de sa création en 1906.
  • [32]
    À partir de 1908, les principaux organismes mis sur pied par le CFF ou par l’Union y sont présentés au fur et à mesure de leurs créations : sociétés d’assurances mutuelles contre le chômage forcé, Caisse syndicale des retraites (1911), Comité central des allocations familiales (1925), etc.
  • [33]
    François de Wendel est le plus connu.
  • [34]
    Conseil supérieur du travail, Conseil national économique… L’UIMM craint toujours les empiètements des pouvoirs publics sur ses prérogatives au travers de ces organismes. C’est pourquoi, bien qu’hostile à leur mise en place, elle tente ensuite d’y jouer un rôle important, ayant compris que sa participation lui permettait de contribuer à l’élaboration des règlements ou de les modifier en fonction de ses intérêts, voire d’en retarder l’application.
  • [35]
    Jean Garrigues, Les Patrons et la politique, Paris, Perrin, 2002.
  • [36]
    L’étude du financement des partis politiques se révèle particulièrement difficile du fait du manque de sources et du secret entourant ces tractations.
  • [37]
    Archives de l’UIMM, Comités de l’Union, 22 mars 1909 et 5 novembre 1909.
  • [38]
    L’Organisation internationale du travail (OIT) s’inscrit dans la volonté d’établir à l’issue de la Première Guerre mondiale une paix universelle et durable, qui ne peut être fondée que sur la justice sociale. Une Constitution, élaborée entre janvier et avril 1919 par la Commission de la législation internationale du travail, composée des représentants de neuf pays, la dote d’une structure tripartite composée à égalité des représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs. Une Conférence internationale, qui réunit une fois par an les mandants de l’OIT, oriente ses travaux. Le Bureau international du travail (BIT), installé à Genève durant l’été 1920 avec le secrétariat permanent, réunit la documentation et prépare les conventions.
  • [39]
    Application de la treizième partie du traité de Versailles. Ce sont ainsi les hommes qui ont mené la mobilisation industrielle durant le conflit qui se retrouvent à la tête de la Conférence internationale du travail.
  • [40]
    Ils ont même contribué à faire élire comme directeur le socialiste Albert Thomas, pour contrer le candidat britannique, Harold Butler
  • [41]
    Archives de l’UIMM, Assemblée générale du 17 février 1920.
  • [42]
    Elle a aussi son siège dans l’immeuble de l’UIMM.
  • [43]
    Avec ses variantes comme le corporatisme chrétien de François-René de La Tour du Pin ou le catholicisme social d’Albert de Mun.
  • [44]
    François Ewald, L’État-Providence, Paris, Grasset, 1986, p. 126-129 ; Gérard Noiriel, « Du “patronage” au “paternalisme” : la restructuration des formes de domination de la main-d’œuvre ouvrière dans l’industrie métallurgique française », Le Mouvement social, 144, juillet-septembre 1988, p. 17-35 ; Jean-Claude Daumas, « Les métamorphoses du paternalisme », in id. et al. (dir.), op. cit., p. 880-886.
  • [45]
    Il a suivi les cours du professeur de sciences sociales Edmond Demolins à la Société de géographie en 1884. Celui-ci lui présente l’un des héritiers spirituels de Frédéric Le Play, l’abbé Henri de Tourville, qui engage Robert Pinot comme rédacteur de sa revue, La Science sociale.
  • [46]
    Frédéric Le Play, Vues générales sur la statistique, suivies d’un aperçu de statistique générale de la France, Paris, Martinet, 1840.
  • [47]
    Sur les relations entre « l’autorité dirigeante et le devoir social » durant la seconde industrialisation, voir Jean-Pierre Daviet, La Société industrielle en France 1814-1914, Paris, Éd. du Seuil, 1997, p. 127-132.
  • [48]
    Les propositions de membres influents de l’UIMM, comme Maurice Olivier au Comité central de l’organisation professionnelle (CCOP) qui souhaite organiser la profession par la profession, ou comme Auguste Detœuf, Henry Davezac et Jacques Lobstein dans le groupe des Nouveaux Cahiers constitué à l’automne 1936, qui prêchent pour l’établissement d’une économie concertée, ne font guère l’objet de débats dans les différents conseils. Selon François Ceyrac, Henry Detœuf ne s’exprimait qu’avant ou après les réunions bien qu’il fût un bon orateur. Il pensait que l’organisation professionnelle était paralysée par sa masse même et que l’action ne pouvait passer que par de petits groupes (entretien de l’auteur avec François Ceyrac le 11 avril 2005). Sur les Nouveaux Cahiers, voir Olivier Dard, Le Rendez-vous manqué des relèves des années trente, Paris, PUF, 2002.
  • [49]
    Ainsi, elle approuve les orientations de la loi Astier, qui décharge les industriels d’une partie du poids financier de la formation professionnelle, tout en veillant au contenu des enseignements.
  • [50]
    Voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 205-218 ; Patrick Fridenson et Bénédicte Reynaud (dir.), La France et le temps de travail, Paris, Odile Jacob, 2004.
  • [51]
    À partir du 1er mai 1894, les manifestants réclament les trois-huit : « Huit heures de travail, huit heures de vie familiale, sociale, personnelle, huit heures de sommeil » (Archives de l’UIMM, document du 5 mai 1919 sur la loi du 23 avril 1919, annexe III).
  • [52]
    Les représentants des syndicats appartenant à l’UIMM forment 44 % des délégués patronaux (Archives de l’UIMM, document du 5 mai 1919, annexe III).
  • [53]
    Archives de l’UIMM, document du 5 mai 1919, p. 30.
  • [54]
    Pour Louis Renault, la réduction du temps de travail doit permettre sa rationalisation (Gilbert Hatry, Louis Renault : patron absolu, Paris, Éd. Lafourcade, 1982, p. 189). Dans l’ensemble, les dirigeants de l’UIMM sont plus conservateurs.
  • [55]
    Archives de l’UIMM, 39 21 01, document 1099.
  • [56]
    Archives de l’UIMM, document du 5 mai 1919, note préliminaire.
  • [57]
    Incorporation dans le taux d’affûtage de l’ancienne prime spéciale pour ouvriers travaillant à l’heure, maintien de la prime de cherté de vie séparée, majoration de 25 % sur le salaire minimum horaire garanti pour le travail aux pièces.
  • [58]
    Archives de l’UIMM, Assemblée générale du 17 février 1920.
  • [59]
    Archives de l’UIMM, Assemblée générale du 15 février 1927.
  • [60]
    CAC, 39 AS 1000. Par exemple, des séries statistiques sur la progression des cellules locales, des cellules d’usines, du comité de rayons dans les différents quartiers de Paris et dans quelques régions entre octobre 1934 et octobre 1935.
  • [61]
    Archives du Groupe des industries mécaniques et métallurgiques de la région parisienne (GIM), projet du Bulletin d’octobre 1937, V – Le Mouvement ouvrier dans la région parisienne : la première partie s’intitule : « La colonisation du mouvement syndical ».
  • [62]
    Archives de l’UIMM, 27 31 62, note sur l’organisation communiste, mars 1925.
  • [63]
    CAC, 39 AS 1000, note sur les cellules communistes, 12 septembre 1924.
  • [64]
    438 466 grévistes en 1906, 1 300 000 en 1919, 2 400 000 en 1936.
  • [65]
    CAC, 39 AS 1002, action civile directement engagée par un syndicat pour ses adhérents en cas de grève, 25 octobre 1937.
  • [66]
    Ainsi, en décembre 1939, le GIM demande à ses adhérents de ne pas contrer la propagande des éléments réformistes de la Fédération des métaux qui ont engagé une lutte contre les « éléments staliniens au sein des entreprises de la métallurgie » (CAC, 39 AS 1000, note du GIM).
  • [67]
    Voir Luc Boltanski, Les Cadres : la formation d’un groupe social, Paris, Éd. de Minuit, 1982.
  • [68]
    Archives de l’UIMM, 27 21 23, groupements intermédiaires.
  • [69]
    Le Syndicat des ingénieurs salariés (SIS) créé le 12 juin 1936 (9 200 ingénieurs diplômés et assimilés), le Syndicat professionnel des ingénieurs diplômés français créé le 23 juin 1936 (SPID, 7 000 à 9 000 adhérents) et le plus ancien, datant des années 1920, l’Union des syndicats des ingénieurs français (USIF), recrutant essentiellement dans le secteur chimique. Si les deux premiers « méritent » d’être soutenus, l’UIMM se méfie de l’USIF divisée en deux tendances, dont l’une liée à la CGT. Voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 177-180.
  • [70]
    Archives de l’UIMM, 27 21 23, note du 20 mai 1937.
  • [71]
    Archives de l’UIMM, archives Waline, 27 11 11, structure patronale, 12 mai 1939, p. 14.
  • [72]
    Archives de l’UIMM, 39 21 01, note du 3 juillet 1919 à envoyer aux chambres régionales.
  • [73]
    Archives de l’UIMM, 39 21 01, note du 3 juillet 1919 à envoyer aux chambres régionales.
  • [74]
    Archives de l’UIMM, 39 21 01, note du 3 juillet 1919 à envoyer aux chambres régionales.
  • [75]
    Le Consortium de l’industrie textile à Roubaix emploie une méthode similaire en 1920 : un chèque en blanc, dont le montant est basé sur le chiffre des salaires payés, est déposé par tous les membres et sert de menace en cas de non-respect des salaires décidés dans la profession (Archives de la CSIMR, Conseil de direction du 7 mars 1923). Sur le Consortium, voir Jean-Claude Daumas, « Le Consortium de l’industrie textile de Roubaix-Tourcoing et la régulation du marché du travail (1919-1938) », in Pierre Vernus (dir.), Les Organisations : une approche locale (xixe-xxe siècles), Lyon/Paris, Université Lyon-II/CNRS éditions, « Cahiers du Centre Pierre-Léon d’histoire économique et sociale, 1 », 2002, p. 169-186.
  • [76]
    Les discussions ont lieu au niveau régional. L’objectif est d’éviter les distorsions trop importantes entre les différents secteurs de la métallurgie et limiter, dans des proportions raisonnables, les écarts avec les fluctuations du coût de la vie. Ayant rassemblé une documentation précise sur les salaires pratiqués, le GIM joue un rôle leader dans ce domaine, l’UIMM coordonnant les politiques salariales. Alain Baudant signale que les statistiques de salaires fournies par l’Union permettent aux firmes de situer leur politique salariale par rapport à celles des autres (Alain Baudant, Pont-à-Mousson : stratégies industrielles d’une dynastie lorraine, Paris, Publications de la Sorbonne, 1980, p. 89-106).
  • [77]
    Archives de l’UIMM, archives Waline, note envoyée par Pierre Richemond à Alfred Lambert-Ribot le 13 août 1936 ; Adrian Rossiter, « Popular Front Economic Policy and the Matignon Negotiations », The Historical Journal, 30 (3), juillet-septembre 1987, p. 663-684.
  • [78]
    Archives de l’UIMM, archives Waline, note manuscrite de Alfred Lambert-Ribot, août 1936, reprise dans la note de Pierre Richemond.
  • [79]
    Archives de l’UIMM.
  • [80]
    Jean-Claude Daumas, « La Charte du Travail et les politiques sociales des entreprises sous Vichy : entre corporatisme, paternalisme et modernisation », in Didier Musiedlak (dir.), Les Expériences corporatives dans l’aire latine, Berne, Peter Lang, 2010, p. 371-390.
  • [81]
    Archives de l’UIMM, procès-verbal du Conseil de direction, 1936-1939.
  • [82]
    Voir Danièle Fraboulet, op. cit., p. 213-214.
  • [83]
    Le programme de recherche, mené de 2010 à 2014, sur les organisations patronales en Europe aux 19e et 20e siècles ouvre des perspectives nouvelles, notamment comparatives. Les résultats du premier colloque qui a réuni une trentaine de chercheurs de nationalités et de disciplines différentes les 10 et 11 juin 2011, seront publiés en mai : Danièle Fraboulet et Pierre Vernus (dir.), Genèse des organisations patronales en Europe aux xixe et xxe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

1Face au développement du mouvement ouvrier et à l’intervention toujours plus décisive des pouvoirs publics dans les relations de travail, les patrons s’organisent. Créée au début du 20e siècle, l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) est une des plus puissantes organisations patronales. Comment parvint-elle à fédérer des intérêts divers, parfois contraires, et à s’imposer comme un acteur majeur des grands débats sociaux, à l’échelle nationale et au delà ? Danièle Fraboulet rend compte de la construction, de l’organisation et des modes d’action de ce syndicat patronal.

2L’Union des industries métallurgiques et minières, appelée depuis 2001 l’Union des industries et métiers de la métallurgie, naît avec le 20e siècle. Elle devient très vite l’une des confédérations patronales les plus puissantes de France, puissance qu’elle conserve durant tout le siècle et au-delà.

3En France comme ailleurs, l’ascension du patronat organisé est un processus complexe, périodiquement remis en cause, et récusé même par une partie des patrons. Des raisons spécifiques à la France, toutefois, comme la diversité des espaces économiques régionaux ou la composition du tissu économique, et d’autres propres aux entreprises, notamment la concurrence inhérente à leur fonctionnement, contribuent à expliquer les réticences multiples auxquelles l’idée même de syndicalisme patronal se heurte. En conséquence, celui-ci, dès sa naissance, est confronté à des enjeux de principe : les compétences qui lui sont reconnues, économiques ou sociales, les délégations de pouvoir qui lui sont consenties, l’élaboration de règles de vie commune acceptables par l’ensemble des adhérents, l’attitude à adopter face aux deux éléments majeurs du fonctionnement des démocraties que sont le droit et la politique. Il est aussi confronté à des questions pratiques : l’apprentissage de ses possibilités, l’équilibrage entre PME et grandes entreprises, le dilemme entre la bureaucratisation et la prise en compte de la diversité de ses composants, la remise en question périodique de la légitimité. L’histoire de l’UIMM durant la première partie du 20e siècle témoigne de cette complexité.

4Les historiens français se sont intéressés tardivement (notamment par rapport à leurs homologues britanniques et allemands) aux organisations patronales [1], axant souvent leurs réflexions sur les rapports de leurs dirigeants avec le pouvoir politique [2], plus rarement sur les organisations elles-mêmes [3], ce que nous nous proposons de faire ici.

5L’étude est envisagée sous trois angles. Dans un premier temps, il s’agira de saisir les conditions de la formation de l’organisation, de cerner la dynamique de sa croissance, d’étudier son fonctionnement et de s’attacher au rôle des dirigeants qui y incarnent le pouvoir. Dans un second temps, nous nous interrogerons sur les stratégies déployées par l’UIMM pour se faire entendre. Dès l’origine, elle forme un groupe d’intérêt dont l’objectif est de peser sur les mesures gouvernementales et, en conséquence, devient un groupe de pression, dont la puissance dépend en partie de la cohérence interne. Comment les dirigeants s’adaptent-ils à l’évolution sociale et politique ? Quel rôle l’UIMM joue-t-elle dans les grands débats sociaux ? Nous analyserons, dans un troisième temps, les attitudes de l’Union face au mouvement ouvrier. Quels sont les moyens d’actions utilisés (négociation, répression) ? Dans quelle mesure sont-ils orientés par une connaissance précise des organisations ouvrières ?

6Nous avons choisi ici d’arrêter l’étude à la veille de la Seconde Guerre mondiale, car s’amorce avec l’installation du régime de Vichy une période très particulière dans l’histoire de l’UIMM. En effet, elle est à la fois étroitement associée à la volonté de rénovation économique et sociale voulue par le nouveau régime et dans l’ensemble très hostile à la mise en place d’un corporatisme « intégral » qui éliminerait de la vie politique, économique et sociale le type d’organisation qu’elle incarne.

La création d’une nouvelle organisation

7Les industriels de la métallurgie ont constitué plusieurs types d’organisations tant au niveau national que régional au cours du 19e siècle. La plus importante d’entre elles, le Comité des Forges de France (CFF), né en 1864, défend les positions des maîtres de forges (essentiellement sur les tarifs douaniers) auprès du gouvernement, action facilitée par les liens de ses dirigeants avec le pouvoir. Mais, paralysé par des divergences d’intérêts (les producteurs de matières premières et de produits semi-finis s’opposent aux transformateurs sur la question des tarifs douaniers), des rivalités personnelles et l’inertie de son président Robert de Wendel (1898-1903), la contestation se développe parmi ses membres [4]. L’arrivée au pouvoir du gouvernement Waldeck-Rousseau en 1899, avec le socialiste Alexandre Millerand au ministère du Commerce et de l’Industrie, l’expansion du syndicalisme ouvrier et la multiplication des grèves ne sont pas étrangères à cette remise en cause. Un certain nombre de syndicats nationaux professionnels existent déjà ou sont en cours de formation, mais la menace de l’institution de conseils du travail requiert une mobilisation de plus grande envergure. C’est la Chambre syndicale des constructeurs de matériel de chemin de fer et tramways, nouvellement fondée par Edmond Duval en mai 1899, qui en prend l’initiative. Épaulé par le dynamique secrétaire général Robert Pinot, celui-ci propose aux dirigeants d’une dizaine de syndicats des principaux secteurs de la métallurgie et des mines de se rassembler dans une organisation plus combative. Légalement constituée le 5 mars 1901 [5], l’Union des industries métallurgiques et minières réunit des chambres syndicales professionnelles de la métallurgie, qui reflètent sa polyvalence, et des organisations regroupant dans un cadre territorial la totalité ou une partie des syndicats locaux (une seule en 1901, celle des mécaniciens, chaudronniers et fondeurs de Paris). Les liens se renforcent avec le CFF en 1903 à la mort de son président, Robert de Wendel, le baron de Nervo devenant vice-président des deux organisations.

Fédérer les intérêts

8Quelle stratégie la direction de l’UIMM adopte-t-elle pour renforcer la fédération des intérêts des principaux syndicats ? En premier lieu, elle fait en sorte que les chambres syndicales les plus importantes (CFF, Chambres syndicales du matériel ferroviaire, des constructeurs de navires et des fabricants de matériel de guerre) [6] nomment, en 1904, Robert Pinot secrétaire général commun et adoptent un siège social commun, le sien. « Il avait sous ses ordres des bureaux et une administration, communs à toute la maison ; il agissait selon les circonstances, tantôt pour l’un des syndicats individuellement, tantôt pour l’ensemble ; il était la synthèse vivante des intérêts dont il avait la garde ; il était la clé de voûte du système », nous dit André François-Poncet [7]. Florent Guillain succède à Edmond Duval à la tête de l’Union et de la Chambre syndicale du matériel ferroviaire, puis à la présidence du CFF en 1907. Une voix dissonante, celle du président du Comité des Houillères : Henry Darcy, est réticent au renforcement des liens, car il estime que la toute-puissance de l’industrie de l’acier peut nuire aux intérêts des groupes miniers. Les premiers dirigeants ont pour objectifs l’augmentation des moyens et le renforcement de l’union, ce qui implique la recherche d’adhérents et parallèlement la reconnaissance de la diversification de la branche avec la multiplication des syndicats professionnels.

9Chaque année, des adhésions renforcent le poids de l’UIMM [8]. La progression se poursuit inégalement durant la période étudiée, avec une croissance plus forte au moment des guerres et des périodes de conflits du travail, et un tassement lors de la crise : 323 adhérents en 1931, 297 en 1936 [9]. La reprise à la veille du deuxième conflit mondial ne provoque pas d’augmentation. Il est cependant difficile de parler de reflux du fait des phénomènes de concentration liés à la crise.

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Les chambres syndicales appartenant à l’UIMM [10]

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution des chambres syndicales de l'UIMM de 1900 à 1950.

Les chambres syndicales appartenant à l’UIMM [10]

10À partir de 1922, les groupes régionaux souvent nouvellement créés deviennent plus nombreux que les chambres professionnelles. Cette situation se prolonge jusqu’en 1927 avant que le rapport ne s’inverse jusqu’en 1938. Nés de la volonté des industriels à l’échelon du département ou de l’arrondissement, ils ne comptent pas cependant toutes les entreprises des métaux du pays [11], ni toutes celles qui sont affiliées aux syndicats nationaux.

11La Première Guerre mondiale, en changeant la nature des besoins, a aussi entraîné une redéfinition des objectifs et donc une réorganisation de l’UIMM. Elle ne s’occupe désormais que des questions sociales et fiscales, l’économique étant le ferment de dissensions accentuées pendant le conflit. Le renforcement de l’Union doit permettre de contrer les initiatives de la Confédération générale de la production française (CGPF), fondée en juillet 1919, qui risque de concurrencer l’organisation des métallurgistes sur le terrain social. L’industrie des métaux est désormais divisée en trois parties : la grosse métallurgie, la petite métallurgie et la construction. La première s’organise autour du CFF et regroupe des comités régionaux (Comité des Forges de l’Est, de la Loire, etc.), la deuxième autour du Syndicat général des fondeurs de France, la troisième rassemble des syndicats de constructeurs de chacune des branches principales (mécanique, construction de matériel de chemin de fer, automobile, construction électrique, etc.). Des ajustements ou des réformes structurelles interviennent par la suite du fait de la crise et du Front populaire.

Offrir aux adhérents des services performants

12Sur quels outils et sur quels moyens le dynamisme de l’Union se fonde-t-il ? Elle dispose d’une solide organisation interne qui doit permettre de montrer son utilité aux adhérents et aux adhérents potentiels. Le passage de Robert Pinot au Musée social [12] de 1895 à 1897, puis à la Chambre syndicale des fabricants de matériel de chemin de fer a révélé ses talents d’organisateur. Il transfère le modèle qu’il y a élaboré à l’UIMM. Les services s’étoffent au fur et à mesure et sont gérés par des permanents [13], recrutés pour la plupart parmi des juristes très qualifiés. Outre le secrétariat, l’UIMM compte en 1919 trois départements : celui des questions ouvrières et sociales dirigé par un ingénieur civil des mines (Henri Siméon), ceux des questions fiscales et du contentieux et de la documentation générale qui ont pour directeurs des docteurs en droit (Henri Weber et Charles Ozanam, également docteur en sciences économiques). S’y ajoutent, dans les années 1920, un service des questions internationales avec, à sa tête, un normalien, Pierre Waline, un service central et liaisons et un autre qui s’intéresse à l’organisation scientifique du travail, gérés par deux licenciés en droit, Robert Caron (également diplômé de l’École libre des sciences politiques, ELSP) et Satet. Au milieu des années 1930, deux nouveaux services apparaissent : l’un intitulé application de la législation ouvrière, l’autre, apprentissage, enseignement technique, accidents du travail et maladies professionnelles. Des organismes liés à l’UIMM sont parallèlement mis sur pied pour aider les adhérents dans des domaines divers : caisses d’assurances contre le chômage forcé (contre les grèves [14]), contre les accidents du travail, caisse des retraites, Association métallurgique et minière contre la tuberculose, Caisse foncière de crédit, Comité central des allocations familiales, Comité pour la formation professionnelle des jeunes chômeurs, etc. Ils fonctionnent comme mutuelles, associations selon la loi de 1901 ou sociétés anonymes. À leur création et souvent pour longtemps, la quasi-totalité de leurs sièges se situe dans l’immeuble de l’UIMM au 63, boulevard Haussmann, dans le 9e arrondissement, puis, à partir de l’été 1910, au 7, rue de Madrid, dans le 8e arrondissement [15]. Les multiples services proposés doivent attirer de nouveaux adhérents et œuvrer à la préservation de la cohésion patronale.

Financer l’organisation

13Le développement de ces actions, indispensables à une politique de recrutement dynamique, implique des ressources croissantes. L’analyse du financement se révèle difficile faute de documents. Les bilans partiels sont consultables de la création à 1917. Jusqu’en 1906, puis en 1914 et en 1916, les ressources proviennent exclusivement des cotisations. Ensuite leur montant varie selon les années [16]. Les archives consultées ne permettent pas de connaître la provenance des autres fonds.

14Les frais généraux constituent le poste principal des dépenses. Les extraits de comptes présentés aux membres du comité ne sont guère explicites sur leur ventilation. Sont notées des participations aux frais généraux des chambres syndicales constituantes, principalement celle du matériel ferroviaire, puis du CFF. Théoriquement, les budgets sont séparés malgré un secrétaire général commun ; en fait, il semble exister des rapports étroits. Il y a également une forte participation à la gestion de la Caisse centrale de la métallurgie (assurance contre le chômage forcé). La bibliothèque a bénéficié d’investissements importants lors de sa constitution, nécessaires au fonctionnement du service de documentation. L’autre poste essentiel concerne la communication de l’Union (impression, affranchissement, annuaire) : supérieur à 25 % des dépenses jusqu’en 1906, car il faut faire connaître la jeune Union, autour de 20 % lors de la guerre sans doute afin de resserrer les rangs.

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Le budget de l’UIMM : les emplois [17][18]

Description de l'image par IA : Tableau financier détaillant les dépenses principales de l'UIMM de 1904 à 1914.
Ventilation des principales dépenses (en pourcentage) 1904 1905 1906 1907 1908 1909 1910 19111 19122 1913 1914 Frais généraux 57,14 53,26 57,09 64,26 72,42 84,29 79,16 64,90/84,30 51,7/82,7 88,36 75,55 Bibliothèque 12,68 8,97 10,80 12,30 9,80 5,17 3,27 2,28/2,97 1,36/2,18 3,68 2,69 Impression 25,87 33,92 21,63 18,18 11,75 9,60 9,46 5,18/6,74 3,27/5,24 6,56 13,50 Affranchissement 1,51 3,84 1,65 0,85 1,23 0,92 1,60/2,07 0,82/1,32 1,39 1,62 Annuaire 2,50 4,77 4,53 2,19/3,50 7,62

Le budget de l’UIMM : les emplois [17][18]

(Sources : Archives de l’UIMM, comité de l’Union, extraits des comptes)

15Au lendemain de la guerre, les dirigeants estiment le budget insuffisant pour réaliser un programme ambitieux [19]. La réévaluation périodique des cotisations entraîne souvent contestations et marchandages. La crise économique mondiale provoque de sérieux problèmes de financement et même un déficit en 1932. Les recettes baissent beaucoup à la suite de la diminution des effectifs des établissements industriels, alors que les dépenses restent stables, voire augmentent. L’UIMM n’envisage pas de compression de son personnel pour ne pas porter atteinte « au caractère de l’activité de l’Union et à l’efficacité de celle-ci [20] ». L’assemblée générale de 1933 décide de baser désormais les cotisations, non plus sur les effectifs, mais sur les salaires qui s’ajoutent à un droit fixe. À partir de 1936, les dépenses croissent du fait notamment de l’embauche de nouveaux collaborateurs, si bien que les effectifs passent de vingt en 1936, à vingt-cinq en 1937 et à vingt-neuf en 1938-1939.

Des dirigeants qualifiés

16Autre élément de réussite : le choix des dirigeants, notamment des permanents, secrétaires et délégués généraux (fonction créée pour Robert Pinot [21]). Seules deux personnes occupent ces postes entre 1901 et 1939 [22] : Robert Pinot et Alfred Lambert-Ribot. Juristes de formation, cumulant des études de droit et de sciences [23] politiques [24], ils ont commencé leur carrière, souvent comme haut fonctionnaire, dans divers organismes : Caisse des dépôts et Musée social pour Robert Pinot, Conseil d’État pour Alfred Lambert-Ribot. Ils ont aussi occupé des postes qui les ont mis en contact avec le monde politique : Robert Pinot a été secrétaire des députés monarchistes de l’Orne Georges-Henri Roulleaux-Dugage et le baron de Mackau [25], Alfred Lambert-Ribot, chef de cabinet adjoint du ministre du Travail, Albert Métin, en 1913, puis de celui des Travaux Publics, Albert-André Claveille, en 1917. Quant aux chefs de service, la plupart sont docteurs en droit.

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Le budget de l’UIMM 1902-1917

Description de l'image par IA : Graphique montrant les recettes et dépenses de l’UIMM de 1902 à 1917.

Le budget de l’UIMM 1902-1917

17Durant la période étudiée, six présidents se sont succédé : cinq sont ingénieurs dont quatre polytechniciens et un centralien, le dernier est juriste de formation [26]. Le niveau élevé de leur formation correspond à la fois à l’importance des entreprises qu’ils dirigent et au haut niveau de technicité demandé par les différents secteurs. Le fait d’appartenir pour un certain nombre d’entre eux à de grandes familles de métallurgistes ne les a pas dispensés de solides études. Tous les membres du conseil de l’Union participent au conseil de direction de plusieurs syndicats professionnels, voire interprofessionnels comme la CGPF. On retrouve cette polyvalence chez la plupart des membres du conseil, qui ont des activités multiples et siègent dans de nombreux conseils d’administration dans des branches très diverses. Ainsi, Florent Guillain est censeur de la Banque de France, Gabriel Cordier régent. Pierre Richemond est le seul à avoir des responsabilités à la Chambre (vice-président) et au tribunal de commerce (juge) de Paris et de la Seine. Il est également membre du Conseil national économique. La présence dans ces conseils et de multiples organismes signifie que l’individu est reconnu dans le monde des affaires. Plus il l’est, plus il est sollicité. Dans le même temps, cela accroît son réseau au sens large, et cela explique donc qu’on le coopte de plus en plus. Autrement dit, ce sont ceux qui ont le plus de capital (social ou autre) qui sont choisis, et ainsi de suite. Le mandat des présidents varie de quatre à treize ans. Edmond Duval et Florent Guillain restent à ce poste jusqu’à leur mort, les autres quittent la présidence du fait de leur grand âge (Pierre Richemond) ou parce qu’ils sont appelés à d’autres fonctions. C’est le cas de Charles Laurent qui part en 1920 comme ambassadeur à Berlin.

18Finalement qui, des délégués généraux ou des présidents, détient le pouvoir décisionnel ? Des différends, même s’ils sont peu visibles dans les archives consultées, existent entre les patrons très accaparés par leurs affaires et les fonctionnaires patronaux qui, du fait de leur présence constante dans l’organisation, tirent parti des divergences pour accroître leur pouvoir. Il semble qu’après la mort du fondateur Edmond Duval, Robert Pinot et le conseil de direction choisissent des hommes qui, par leurs hautes fonctions extra-industrielles, peuvent donner à la jeune Union suffisamment de poids pour jouer efficacement son rôle de lobby.

Dissensions et conflits internes

19Des dissensions, voire des crises, entre chambres syndicales, entre industriels, selon la taille de l’entreprise et selon les secteurs, émaillent la vie de l’Union. Une adaptation de l’organisation interne permet fréquemment de les surmonter : ainsi, en 1919, l’abandon de la défense des intérêts économiques, sources de scission, ou le développement des contacts avec les organisations provinciales, outils indispensables au renforcement et à la construction de liens plus étroits avec les industriels. Robert Pinot constate que « l’une des principales difficultés résulte de ce fait que les petits industriels sont souvent portés à ne pas tenir compte des intérêts généraux des grandes firmes et que celles-ci ont d’autre part une certaine tendance à agir isolément [27] ». Plus importante, la crise des années 1930 suscite des réflexions sur la nécessité d’une régulation face à la gravité de la situation industrielle, et sur les relations professionnelles et le rapport à l’État [28], ainsi que de multiples contestations de leurs organisations par les patrons [29]. L’UIMM, comme la CGPF, doivent prendre en compte le mécontentement, une fois encore, des chefs des petites et moyennes entreprises, qui dénoncent la monopolisation de leurs directions par le grand patronat et sa capitulation devant les revendications ouvrières, en les faisant davantage participer aux instances dirigeantes. La scission est ainsi évitée, du moins jusqu’en 1944, année de fondation de la CGPME.

20L’UIMM ne peut pas infléchir les décisions des pouvoirs publics dans un sens favorable au patronat en se contentant de mobiliser ses réseaux habituels fondés sur la famille, les relations ou les connivences. Pour réussir, il lui faut développer une véritable organisation de lobbying.

Un groupe de pression influent

21Les relations étroites entre élites politiques et économiques ne sont pas nouvelles, mais elles se sont transformées et développées à la fin du 19e et au début du 20e siècles [30]. Puis elles se sont institutionnalisées à partir de la Première Guerre mondiale, du fait de l’interventionnisme croissant de l’État et de l’essor des organisations patronales. L’UIMM a d’ailleurs été créée afin d’organiser la défense des métallurgistes contre le gouvernement Waldeck-Rousseau. Pour peser sur le plan politique, elle sait qu’il lui faut non seulement réunir un grand nombre d’adhérents, fédérer les intérêts patronaux, tâche souvent difficile et fruit de compromis, bien connaître l’adversaire et ses pratiques, mais aussi avoir ses entrées dans le monde politique.

Maîtriser l’information

22L’intensification des travaux parlementaires, le suivi des décisions gouvernementales obligent le secrétariat de l’UIMM à exercer une vigilance de tous les instants. Il importe de connaître tous les projets de loi relatifs aux questions sociales et fiscales, qui sont ensuite soumis à des études très précises, complétées le plus souvent par des enquêtes auprès des adhérents et par des comparaisons internationales. L’UIMM se positionne en expert, tant en interne (manuels de législation sociale, informations sociales et fiscales, analyses de jurisprudence, etc.) qu’auprès des autres acteurs de la vie économique et sociale. Robert Pinot a compris l’importance d’une bonne communication au Musée social. Être bien informé, faire circuler les informations, tant à l’intérieur des diverses organisations, que dans l’opinion publique, apparaissent essentiels. Il s’agit de convaincre non seulement les adhérents ou adhérents potentiels, les pairs, mais aussi l’opinion, le Parlement et le gouvernement du bien-fondé de la politique menée.

23Le rôle de la presse, patronale ou d’opinion, fait l’objet d’attentions particulières. Dans le premier cas, un certain nombre de périodiques sont financés, tels L’Usine, La Journée industrielle ou Le Bulletin quotidien. Aux niveaux local, régional, national et par secteurs, des bulletins se font l’écho des résultats des enquêtes auprès des adhérents sur un point d’actualité, comme sur la durée du travail, et prodiguent des conseils. Ils sont complétés par des feuilles d’information traitant d’une question précise, par exemple l’application d’arrêtés concernant les appointements et salaires, et par l’Annuaire de l’UIMM. Outre les listes des membres dirigeants de l’Union et des chambres syndicales adhérentes, les statuts, les annuaires contiennent des renseignements sur l’organisation du ministère du Commerce, de l’Industrie et du Travail [31] ainsi qu’un récapitulatif de la législation ouvrière [32].

24Quant à la presse d’opinion, l’investissement financier, difficile à évaluer, est fréquemment le fait de sociétés spécifiques qui recourent, entre autres, à la publicité. Cela n’exclut pas des interventions directes sous forme de communiqués, d’articles, d’entretiens, de campagnes de presse, etc. Toutefois, même en contrôlant une partie de ces publications, le patronat éprouve des difficultés à rectifier une image souvent défavorable.

Accéder aux lieux de pouvoir

25Les interventions plus directes dans le champ politique revêtent des formes diverses. Union créée pour tenter d’infléchir les travaux parlementaires, la conquête d’un accès effectif aux centres décisionnels a constitué une préoccupation centrale des dirigeants. Peu d’industriels occupent des mandats politiques nationaux [33], surtout par manque de temps. Disposer de relais politiques à tous les niveaux implique donc l’utilisation des réseaux des adhérents et des permanents. Contacts personnels, démarches individuelles ou collectives répétées auprès des ministres, des parlementaires, des commissions législatives ou des responsables locaux, participation à des institutions politiques et économiques [34] se multiplient. L’octroi de subventions à des individus ou à des organismes de défense patronale, comme le Comité républicain du commerce et de l’industrie du sénateur Mascuraud [35] (intermédiaire au moins jusqu’en 1911 entre le patronat et le parti radical) ou l’Union des intérêts économiques d’Ernest Billiet, constitue une autre méthode. Ces soutiens sont un élément non négligeable dans les prises de position ultérieures desdits parlementaires [36]. Cela dit, les liaisons entre le monde politique et le monde des affaires se révèlent très complexes, des députés que l’UIMM a pu contribuer à faire élire ne tenant pas toujours leurs engagements. La présence indispensable dans les institutions, qu’elle soit ponctuelle ou constante, semble moins liée à une volonté de manipulation que d’écoute, d’information, de rapports avec des hommes venant de mondes différents.

26Autre élément stratégique, jouer les institutions les unes contre les autres, par exemple le Sénat (avec l’appui de l’industriel du textile et sénateur de l’Aisne (1905-1924), Eugène Touron), où les métallurgistes ont plus d’appuis, contre la Chambre des députés. C’est le cas lors des débats sur les retraites ouvrières en 1909 : Touron, appuyé par le Comité de l’Union, s’oppose à la Chambre, puis au gouvernement, qui demande la capitalisation des versements patronaux et le recouvrement des cotisations ouvrières par des retenues sur salaires et non par l’intermédiaire des sociétés de secours mutuels [37]. La même situation se reproduit lors du débat sur la réduction de la journée de travail à huit heures.

27Une fois la loi votée, il s’agit d’exercer des pressions sur la haute fonction publique, afin d’influer sur les règlements d’administration ; ceci est facilité par le fait que, fréquemment, dirigeants patronaux et hauts fonctionnaires appartiennent aux mêmes viviers et ont fréquenté les mêmes établissements de formation. Le recours administratif peut être tenté en dernier lieu, par exemple pour demander une annulation des décrets auprès du Conseil d’État.

28Compte tenu de la prolifération législative, la volonté de peser sur les décisions passe par des choix tactiques et une vigilance constante. Il faut déterminer les problèmes sur lesquels doit prioritairement porter l’action, tout en faisant en sorte que la cohésion du groupe ne soit pas affectée. Ce n’est pas chose facile, compte tenu des priorités souvent différentes entre les adhérents, de la sensibilité politique du moment et de la rivalité éventuelle entre les divers éléments institutionnels. Les métallurgistes doivent également être défendus sur le plan international, la reconstruction après la Première Guerre mondiale mettant en jeu des intérêts importants. Les dirigeants de l’UIMM sont très actifs au sein de deux organismes internationaux : l’Organisation internationale du travail (OIT) et le Bureau international du travail (BIT) [38]. Robert Pinot et Alfred Lambert-Ribot participent régulièrement, à partir de 1919, aux délibérations de la Conférence internationale du travail [39], au titre de délégués de la CGPF, qui les a également choisis pour la représenter au Bureau international du travail (BIT) [40]. Leurs premiers soins consistent à « établir le lien entre les délégués patronaux des différents pays alliés, afin de les amener à adopter une ligne de conduite identique [41] ». C’est chose faite en 1920 avec la constitution d’un bureau de documentation et de coordination à Bruxelles, où les métallurgistes qui conduisent la délégation patronale française [42] sont très actifs.

29Branche la mieux organisée, la métallurgie possède, de ce fait, une influence qui dépasse largement la profession et devient l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics dans toutes les négociations sociales. Certes l’union ne se réalise que lors de menaces ponctuelles ou lorsqu’elle est imposée de l’extérieur, comme c’est le cas avec la CGPF que l’UIMM contrôle. Mais les patrons ont compris qu’elle était indispensable pour constituer un groupe de pression efficace et permanent, afin de contrecarrer l’ingérence de l’État républicain dans le domaine social face aux syndicats ouvriers.

Être influent

30Peut-on mesurer l’influence du patronat dans de grands débats sociaux de la Troisième République ? Et l’efficacité des stratégies déployées ? Avant l’intervention de l’État, la question sociale était l’affaire exclusive des patrons. Les positions de l’UIMM s’inscrivent dans la continuité de la conception paternaliste des relations professionnelles [43]. Elles sont fortement marquées au début du siècle par la doctrine leplaysienne, qui tente de concilier le besoin de réforme sociale et le souci de préserver l’autorité et l’indépendance du chef d’entreprise [44]. Robert Pinot [45], s’inspirant des méthodes de travail utilisées par Frédéric Le Play pour constituer ses monographies de familles ouvrières [46], fait de l’établissement de données chiffrées la base même du travail des organisations patronales. Cela permet à l’UIMM de se positionner en expert auprès des commissions parlementaires. Avec la mise en place progressive de l’État providence, ses dirigeants, estimant que le patronat doit jouer un rôle essentiel dans la régulation de la question sociale, sont obligés de se tenir constamment sur le qui-vive et d’accepter des compromis entre les logiques patronale, politique et sociale [47]. Peu nombreux sont les métallurgistes souhaitant rénover les relations professionnelles. Les courants nés dans les années 1920 et surtout dans les années 1930 semblent très minoritaires [48], l’Union se contentant la plupart du temps de rester sur la défensive et de maintenir les avantages acquis.

31Quelques grands thèmes de l’action sociale de l’UIMM se dégagent : la régulation du marché du travail, l’organisation du travail, les œuvres sociales et la gestion des conflits. Le premier forme un des enjeux de la lutte entre le patronat et l’État. Les patrons revendiquent la liberté d’embauche et de licenciement. Ils préfèrent les contrats individuels aux contrats collectifs, mais ne répugnent pas à l’intervention des pouvoirs publics pour réguler les flux de main-d’œuvre étrangère ou pour augmenter l’efficacité de l’apprentissage. La métallurgie rencontre tout au long de la période des difficultés de recrutement de personnel qualifié, ce qui explique la position de l’UIMM sur ces deux dernières questions [49].

32Le combat pour le maintien de la durée du travail constitue un bon exemple de la stratégie déployée par l’Union : enquêtes sur le terrain, actions de lobbying afin de retarder le plus possible le vote de la loi, puis pressions pour orienter les décrets réglementaires et demandes de dérogations [50]. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’uniformité de la durée du travail n’existe pas, plusieurs régimes se juxtaposant. La revendication des huit heures s’inscrit depuis 1890 comme slogan des manifestations du 1er Mai [51]. Mais ce n’est, dans le contexte nouveau de conventions internationales et de transformation de l’économie de guerre en économie de paix, qu’un projet de loi demandant l’application des huit heures à l’industrie et au commerce, qui est présenté en janvier 1919 par Albert Thomas et quelques députés socialistes. Lors des réunions à la commission interministérielle des traités internationaux du travail où siègent délégués ouvriers et patronaux [52], « les discussions ont été passionnées, parfois rudes et à la limite de la rupture [53] ». Les représentants patronaux s’opposent à l’insertion du principe des huit heures dans le traité ; ils avancent les pertes démographiques de la guerre, la non-compensation par l’augmentation de la productivité et le renforcement de l’exode rural. Cependant, divisés sur la question, ils finissent par accepter, d’autant que les huit heures sont déjà ou vont être appliquées par leurs concurrents étrangers. La crainte d’une crise économique de reconversion et de la contagion révolutionnaire les pousse également à la conciliation. À la suite d’une consultation sur les répercussions de l’application de la journée de huit heures dans les diverses branches de l’industrie, l’UIMM note que, lorsqu’elle est appliquée, cela se traduit souvent, comme chez Renault [54], par une augmentation du rendement. Après des entretiens avec la Fédération des métaux CGT, un accord est signé le 17 avril 1919 [55], avant la signature de la loi le 23 avril. L’UIMM, qui a donc précédé le législateur, se félicite de la « souplesse remarquable [56] » du texte. En réalité, malgré la signature d’une convention d’application le 24 mai 1919 dans la région parisienne, la mise en place se révèle difficile : les ouvriers travaillant à l’heure la présentant comme un succès, ceux qui travaillent aux pièces comme un danger. Après une grève, un compromis est trouvé le 21 juin entre l’UIMM et la Fédération des métaux [57]. Les accords parisiens servent alors « de base à la plupart des contrats collectifs intervenus depuis lors, dans les différentes régions [58] ». Les années suivantes, les campagnes de l’UIMM, appuyées par les Chambres de commerce, aboutissent à l’obtention de dérogations (1920-1923). L’arrivée au pouvoir du Cartel des gauches en 1924 place l’Union dans une position plus difficile, la Fédération des métaux CGT demandant la révision du décret du 9 août 1920, particulièrement la suppression de toutes les récupérations prévues. En 1926, le décret du 2 avril lui est favorable [59]. Le ralentissement de l’activité économique en 1927 raréfie l’usage des dérogations, les horaires se situant en dessous de quarante-huit heures par semaine dans de nombreux établissements.

33Si le discours patronal varie peu, les orientations stratégiques évoluent en fonction des changements économiques, des relations avec les autres interlocuteurs sociaux et politiques. L’Union se veut pragmatique dans ses rapports avec les pouvoirs publics. Quand le contexte est défavorable, l’acceptation d’une nouvelle législation s’impose, mais la bataille continue pour influencer l’application. Tantôt il s’agit d’intégrer les organismes patronaux existants dans la nouvelle gestion mise en place (cas des caisses de retraite ou d’assurances), tantôt l’intervention de l’État est jugée intéressante sur le plan financier comme dans le cas de la formation professionnelle ou sur le plan de l’ordre dans la lutte contre les conflits ouvriers.

34Durant la première partie du 20e siècle, l’attitude de l’UIMM est presque toujours défensive face à la production législative croissante ou face aux syndicats ouvriers. Au fil des combats, la défense patronale peut se résumer à quelques objectifs : défendre l’entreprise contre toute ingérence extérieure (État ou salariés), maintenir le contrôle patronal et restreindre le plus possible les charges.

Une lutte permanente contre le mouvement ouvrier

35L’une des causes de la formation de l’Union a été la lutte contre les syndicats ouvriers. Les techniques déployées sont les mêmes que face aux pouvoirs publics : bien connaître l’adversaire, montrer sa force, dissocier les chefs de la masse, démontrer les contradictions, les erreurs du passé, louer les programmes patronaux. Les stratégies vont de l’intimidation à l’appui donné à des syndicats estimés plus coopératifs, voire utiles, dans la lutte contre les éléments révolutionnaires.

Connaître le mouvement ouvrier

36L’évolution et l’organisation du mouvement ouvrier fascinent les patrons et font l’objet de multiples études, non seulement de la part de l’UIMM mais aussi des groupements régionaux. Des dossiers sont réunis essentiellement sur la CGTU, la CGT, le parti communiste et les cellules d’entreprise [60], jugés les plus dangereux, afin de déterminer les progrès réalisés et le degré d’influence sur les salariés. Les informations proviennent majoritairement de la presse nationale, régionale, locale et étrangère avec la collecte systématique d’articles, ainsi que d’enquêtes régulières, particulièrement sur l’état de la propagande communiste dans les régions.

37Selon les analyses patronales, si les syndicats ouvriers ont pu se défendre un temps contre l’intrusion politique en se référant à la Charte d’Amiens (1906), la situation change à partir de 1920, la SFIO et la SFIC comprenant l’importance du rôle du mouvement syndical. La SFIO recherche des électeurs dans son électorat habituel (employés, ouvriers de métier), alors que la SFIC décide de « coloniser » les entreprises pour recruter des soldats afin de faire la guerre au régime capitaliste et d’établir la dictature du prolétariat [61]. Les rapports étroits entre le parti communiste et la CGTU, particulièrement à partir de 1924 avec la création des cellules d’entreprise, « véritables sociétés secrètes », inquiètent l’UIMM : « On a pu constater de suite dans les ateliers où elles fonctionnent une recrudescence de l’agitation [62]. » Autre souci pour l’UIMM au début des années 1930 : la marche vers l’unité SFIC-SFIO et la réunification syndicale avec le noyautage de la nouvelle CGT par les cadres formés par la CGTU et le parti communiste. Devant renforcer son action face à l’ampleur des grèves de 1936, elle participe amplement au financement du Comité de prévoyance et d’action sociales (CPAS), qui se fixe pour mission de grouper les individus luttant contre le communisme. Celui-ci édite nombre de tracts et de publications, organise des conférences de sensibilisation, etc.

38La collecte de cette documentation sur le long terme permet d’informer précisément et régulièrement les industriels des dangers potentiels. Par exemple, en septembre 1924, une note sur les cellules d’entreprise est adressée par le Groupe des industries mécaniques et métallurgiques de la région parisienne (GIM) aux entreprises et aux groupements locaux, afin de les sensibiliser aux dernières directives venues de Moscou pour la formation des militants [63] et aux moyens d’action de l’organisation dans la région parisienne. Au même moment, l’UIMM envoie à ses adhérents une copie des instructions du parti communiste sur les « moyens pratiques d’éviter et de contrecarrer les représailles patronales ». En 1939, les dix bulletins Informations qui présentent l’histoire du syndicat ouvrier sont également mis à leur disposition.

39Cette connaissance du mouvement ouvrier permet la mise en œuvre de divers moyens d’action pour contrer les manifestations et les conflits [64]. Ils vont de la protection contre « le chômage forcé » à l’affrontement, en passant par l’appel aux ouvriers « inorganisés » à reprendre le travail, à des manœuvres de conciliation « ordinaires », à des campagnes de presse pour retourner l’opinion, ou par l’élaboration et l’application d’un programme social pour s’opposer à celui des organisations ouvrières.

Se protéger contre les grèves

40La protection financière est envisagée dès le début du siècle, l’assurance mutuelle semblant le bon moyen de résister à une interruption du travail. En 1907-1908, l’UIMM met ainsi sur pied six, puis huit caisses spécialisées, indépendantes des chambres syndicales, liées entre elles par la Caisse centrale métallurgique. Après avoir déterminé la « justesse de la cause », elles permettent un recours éventuel à la grève patronale (lock out) et un remboursement des frais généraux.

41Autre manière de « se protéger » : recourir à la force avec le concours des pouvoirs publics, afin de garantir « la liberté du travail » et la propriété. Toutefois, sous le Front populaire, l’expulsion des ouvriers occupant les usines n’est plus de mise.

42Le contrôle de l’embauche, la mise à l’écart des syndicalistes et éventuellement du personnel gréviste lors de la réembauche, mais également le recours à la justice font partie des méthodes utilisées pour éviter la récidive. « Les rapports contractuels créés par une convention collective permettent à toute partie liée par cette convention d’intenter une action en dommages et intérêts contre toute autre partie à la convention, en cas de violation des engagements contractés [65]. » Les industriels en profitent lors des grèves de 1938, les jugeant motivées, non pas par un différend professionnel, mais par des raisons politiques. Considérées alors comme une rupture abusive du contrat de travail, elles conduisent au licenciement du personnel gréviste.

43Tenter de provoquer la désunion des adversaires en soutenant des organisations ouvrières non communistes ou les éléments réformistes de la CGT réunifiée forme un autre volet de la politique patronale [66]. Les patrons pensent un moment que les syndicats chrétiens sont la solution pour contrer les syndicats révolutionnaires, notamment la CFTC à partir de novembre 1919. Toutefois, les positions « extrémistes » de cette dernière les déçoivent ; la Confédération nationale du travail répond mieux à leurs aspirations, mais son influence est très minoritaire dans la métallurgie. S’appuyer sur les cadres et les techniciens apparaît comme un élément stratégique supplémentaire [67]. Non seulement leurs aspirations et leurs besoins sont distincts de ceux du monde ouvrier, mais leur répartition en différentes catégories (ingénieurs, techniciens ou employés) donne des marges de manœuvre. La progression de ces syndicats liée à celle de la rationalisation du travail est, là encore, soigneusement étudiée par l’UIMM. Avec les événements de 1936, les nouvelles organisations prolifèrent [68] : syndicats d’ingénieurs (Fédération nationale des syndicats d’ingénieurs qui regroupe, au début de 1937, trois syndicats [69]), Confédération générale des cadres fondée en 1937, Confédération française du travail, groupant des syndicats d’employés et d’ouvriers. Celle-ci, proche de l’Action française, a la préférence de l’UIMM [70]. Cela dit, ces contre-feux ne semblent pas suffisamment efficaces pour ses dirigeants.

44L’UIMM rappelle constamment que la prévention et la conduite des conflits exigent une discipline patronale parfaitement observée et orchestrée. Elle désire être prévenue immédiatement en cas de conflit important ; pour les autres, la chambre syndicale régionale, éventuellement les chambres professionnelles, doivent être immédiatement saisies [71]. Parfois, l’UIMM se félicite de la discipline des industriels, qui a contribué, comme en 1919 dans la région parisienne, à faire échouer les mouvements de grèves [72]. Fréquemment, elle reproche aux patrons leur manque de solidarité, c’est le cas en 1936. Nombreux sont ceux qui manifestent alors leur mécontentement à l’égard de leurs organisations en contestant l’accord Matignon. Communication, réorganisation et sanctions accrues contre les industriels récalcitrants sont les réponses de l’Union. Une réforme des organisations est menée, « exigeant des adhérents une discipline de fer et le sens de l’intérêt général » et la destruction « de cette méchante légende de l’opposition du petit et du grand patronat » [73]. Le petit patronat doit comprendre que son sort est lié au grand patronat qui, de son côté, a intérêt à défendre les PME, car « du jour où il n’y aurait plus que de grosses entreprises, les grèves seront plus efficaces et plus ruineuses » [74]. Pour faire respecter la solidarité patronale, l’UIMM suggère l’établissement d’une entente, entre les adhérents des chambres syndicales, non seulement sur l’aide à apporter aux industriels victimes d’un conflit du travail (interdiction de l’embauche des grévistes et du détournement de clientèle), mais aussi répartition, durant le temps du conflit, des commandes non effectuées entre les industriels non touchés, avec l’accord de l’intéressé. Des sanctions pécuniaires et une mise à l’index sont également proposées. L’UIMM regarde, comme toujours, du côté de l’Allemagne, où, dans la plupart des syndicats patronaux, tous les membres signent lors de l’adhésion « une traite en blanc représentant le montant éventuel de la pénalité qui pourra leur être infligée [75] ». Si tous les adhérents sont d’accord sur le principe de solidarité, la réalisation de l’entente pose moult problèmes en limitant la liberté d’action de chacun. Les débats durent jusqu’en 1938, puis le sujet n’est plus à l’ordre du jour avec l’échec de la grève de novembre et la préparation du conflit.

Pratiquer la conciliation

45Des tentatives de conciliation sont menées conjointement à ces diverses actions. La concertation entre les partenaires sociaux est parfois voulue, plus souvent subie. Elle porte sur les contrats de travail, les salaires [76], les règlements d’atelier et plus globalement sur les conventions collectives. Elle s’accentue à partir de la Première Guerre mondiale, du fait de la syndicalisation ouvrière et de l’intervention des pouvoirs publics. Mais, si de nombreuses conventions collectives sont signées en 1919, le reflux commence dès 1920, les organisations patronales profitant de l’échec des grèves de 1920 et des scissions politiques et syndicales qui affaiblissent le mouvement ouvrier. Bien sûr, elles imputent l’insuccès des négociations à l’état d’esprit des syndicats ouvriers, qui se placent sur le terrain de la lutte des classes, et à celui des délégués ouvriers, qui ne conçoivent leur rôle que centré sur la présentation de protestations et de réclamations. L’arrivée du Front populaire et les conflits de 1936 contraignent le patronat à envisager différemment les rapports avec les salariés. L’UIMM est alors impliquée dans les négociations, non seulement à l’échelle de la profession, mais aussi à l’échelle nationale, ce dont les adhérents sont informés [77]. Pierre Richemond et Alfred Lambert-Ribot, tout en trouvant « absurde de proclamer que le capitalisme est mort », sont certains que « l’indifférence et le paternalisme ont vécu » et qu’il faut « un esprit nouveau de collaboration » [78]. Ils préconisent une politique nouvelle, afin de sensibiliser les salariés aux nécessités économiques et financières des entreprises et de les associer à l’établissement des œuvres sociales.

46Le développement de celles-ci complète le dispositif. Il s’inscrit dans la continuité du paternalisme exercé désormais collectivement. Cela permet aussi d’attirer des adhérents (notamment les PME), en les faisant bénéficier de services communs, synonymes d’allégement des coûts, d’assurer une meilleure défense des chefs d’entreprise et enfin de contrer les syndicats ouvriers qui, de plus en plus, concurrencent les syndicats patronaux sur le terrain social.

47De 1938 à la guerre, les relations professionnelles demeurent difficiles, malgré les procédures de conciliation. Conflits, répression avec chasse aux communistes et aux syndicalistes, négociations, recours à l’arbitrage continuent d’alterner. La déclaration de guerre en septembre 1939 ne provoque pas d’Union sacrée. Nonobstant les recommandations du ministre de l’Armement Raoul Dautry, les industriels répugnent à réembaucher les militants renvoyés après la grève de novembre 1938, malgré la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Le président Jacques Lenté déclare alors à l’Assemblée générale du 16 novembre 1939 : « Il faut tout faire pour créer dès maintenant une atmosphère nouvelle autour des relations entre patrons et ouvriers et pour préparer le terrain en vue d’une collaboration dont la lutte des classes serait exclue [79]. » Le patronat estime nécessaire ou inévitable l’établissement d’un autre type de relations de travail. La Révolution nationale lui en donne l’occasion quelques mois plus tard [80].

48Les organisations patronales de la métallurgie s’imposent au cours de la première partie du 20e siècle, à la fois auprès des pouvoirs publics, de l’ensemble des organisations patronales et comme principal interlocuteur des syndicats de salariés. Les fondements de l’unité passent à la fois par l’élaboration d’une organisation structurée et adaptable et par le choix d’une équipe dirigeante de qualité. En effet, se rendre indispensable aux adhérents suppose le développement des services proposés, la multiplicité des actions, et la répartition des tâches entre les chambres syndicales régionales ou nationales qui la composent et entre différents organismes. L’UIMM doit constamment justifier ses compétences, les redéfinir, consolider la cohésion et construire un intérêt intermédiaire visant à établir à la fois une cohérence dans la politique à mener et le respect de l’intérêt général. Il faut sans cesse persuader les adhérents que la fidélité aux dirigeants et la discipline sont le prix à payer pour réaliser une action collective efficace. Celle-ci nécessite l’utilisation de techniques et de tactiques pour tenter d’influer sur un pouvoir politique dont le champ d’action s’élargit sans cesse, pour faire prévaloir ses vues face aux autres agents économiques. L’action sur de multiples fronts implique la formation d’un vaste espace d’échanges et l’élaboration de stratégies diverses. En contraste avec la rigidité de son discours (être maître chez soi et restreindre ses charges), l’UIMM ajuste ses pratiques et ses stratégies en fonction des changements économiques, des modifications des relations et du jeu de ses interlocuteurs sociaux et politiques. Pragmatisme donc qui la conduit à mettre en veilleuse son paternalisme traditionnel, à retarder le plus possible la mise en place de la législation du travail.

49Après la tourmente de 1936, avec la préparation du conflit, le patronat de la métallurgie semble avoir retrouvé une partie de sa puissance. L’UIMM attire dès le mois d’août l’attention du gouvernement sur une application immédiate néfaste des quarante heures dans l’industrie des métaux. Son action s’intensifie avec l’échec du Front populaire : elle participe au début de l’année 1938 à des entretiens avec la présidence du Conseil et avec le secrétaire général du ministère de la Guerre pour les sensibiliser aux difficultés rencontrées notamment par les entreprises travaillant pour la Défense nationale [81]. Interlocuteur incontournable de la Défense nationale, sa voix est mieux perçue dans les couloirs des ministères : multiplication des dérogations aux quarante heures, nouveaux décrets-lois, dont ceux de novembre 1938 sont applaudis par les métallurgistes [82].

50Après la défaite, la majorité des organisations de la métallurgie, excepté le Comité des Forges de France et celui des Houillères, échappe à la dissolution décidée par le gouvernement de Vichy. La réorganisation économique et sociale voulue par celui-ci paraît ne pouvoir se faire sans elles. Dans les faits, l’obligation de gérer la pénurie et de satisfaire les besoins de l’occupant réduit leur liberté d’action et leurs velléités de réorganisation de la production et des rapports sociaux. Certes, la Révolution nationale leur apporte une approche des relations professionnelles qui leur convient, la lutte des classes laissant la place officiellement à la collaboration dans les entreprises, la grève étant interdite. Toutefois, le corporatisme et les dangers de l’étatisme les amènent, sinon à prendre quelques distances avec le régime, du moins à retarder la mise en place d’institutions dont elles se méfient.

51Elles sortent de la guerre, avec la confirmation des adhésions du temps de guerre, les industriels ayant pris l’habitude de se plier aux directives de l’organisation syndicale, car ils ont besoin de son appui dans ces temps difficiles. Après une courte période d’effacement, la métallurgie étant au cœur de la reconstruction et de la modernisation de la France, l’UIMM, avec l’appui des syndicats nationaux et régionaux, s’adapte au nouveau contexte dirigiste et s’impose comme l’instrument fondamental en matière sociale de l’ensemble du patronat français. Elle retrouve une place prépondérante auprès des pouvoirs publics, comme dans la reconstitution du mouvement patronal [83].


Mots-clés éditeurs : groupe de pression, métallurgie, organisation, patronat, relations professionnelles

Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/vin.114.0117