Ory Pascal, L’Invention du bronzage, Paris, Complexe, 2008, 136 p., 16 €
Pages 211zi à 246zi
Citer cet article
- COURTINE, Jean-Jacques,
- Courtine, Jean-Jacques.
- Courtine, J.-J.
https://doi.org/10.3917/ving.102.0211zi
Citer cet article
- Courtine, J.-J.
- Courtine, Jean-Jacques.
- COURTINE, Jean-Jacques,
https://doi.org/10.3917/ving.102.0211zi
1 « Ce qu’il y de plus profond dans l’homme, c’est la peau » : Pascal Ory a pris au sérieux la formule de Valéry, en dépouillant de toute superficialité l’histoire de l’exposition de l’épiderme au soleil. Rien de frivole en effet dans cette exploration d’un pan de la culture sensible du corps moderne, mais plutôt un enjeu d’importance pour l’histoire culturelle telle que Pascal Ory la conçoit et la pratique, une généalogie des sensibilités contemporaines où l’histoire du corps croise ici celle du regard.
2 Car le problème est bien d’expliquer la généralisation d’une nouvelle norme pigmentaire après 1945, qui va soumettre la pâleur de l’épiderme occidental aux bienfaits hygiéniques et esthétiques du « bain de soleil ». Non sans résistances initiales toutefois : la blancheur de la peau, indice de candeur et de virginité chrétiennes, a longtemps bénéficié d’un préjugé anthropologique favorable face aux carnations sombres et basanées, tout naturellement diabolisées. Il y eut encore un « Ancien Régime épidermique », amateur de fards blancs et de poudre de riz, qui jugeait l’exposition au soleil incompatible avec l’entretien d’une beauté pâle.
3 On allait cependant assister après la seconde guerre mondiale au renversement de ce système. Les pionniers du bronzage (parmi lesquels Coco Chanel) se sont fait entendre dès les années 1920, un phénomène de masse s’est ébauché avec les premiers congés payés de 1936, auquel l’industrie cosmétique a emboîté le pas dès l’avant-guerre : l’Ambre solaire, dont le parfum tenace va rester pendant longtemps indissociable de l’univers de la piscine ou de la plage, est inventée en 1937. Se développe donc dès le premier 20e siècle tout un ensemble de pratiques et de sensibilités qui va conduire au triomphe du bronzage dans les années 1950 : développement du naturisme et apologie du plein air, reconnaissance des vertus thérapeutiques des bains et des cures de soleil, réponse à « l’inquiétude musculaire ». « Je rebronzerai une jeunesse veule et confinée », promet Coubertin. Le Larousse du 20e siècle l’entend, qui accepte en 1928 le verbe « bronzer ».
4 Le développement, après-guerre, de l’hédonisme et de la civilisation des loisirs et du sport va contribuer à l’extension du domaine du bronzage à la surface des corps. L’émancipation dénudée du corps féminin y est pour beaucoup, sanctionnée par le triomphe du bikini sur les plages dès 1946, et culminant dans celui du monokini des années 1970. C’est alors qu’apparaissent cependant les premières ombres au tableau : un certain retour « punk » du blafard, une inquiétude médicale face aux dangers de la surexposition. Tout cela n’affaiblira pas, mais diversifiera la référence bronzée. C’est donc à l’explication d’un changement culturel que nous convie Pascal Ory : le bronzage y figure comme signe dans des stratégies de la distinction, indice de déplacements dans l’histoire du genre, symptôme enfin de l’émancipation du corps humain d’anciennes contraintes culturelles.
5 Le livre peut être lu indifféremment à l’ombre ou au soleil.
6 Jean-Jacques Courtine