Article de revue

Mao, objet historique

Pages 95 à 108

Citer cet article


  • Roux, A.
(2009). Mao, objet historique. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 101(1), 95-108. https://doi.org/10.3917/ving.101.0095.

  • Roux, Alain.
« Mao, objet historique ». Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2009/1 n° 101, 2009. p.95-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-95?lang=fr.

  • ROUX, Alain,
2009. Mao, objet historique. Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2009/1 n° 101, p.95-108. DOI : 10.3917/ving.101.0095. URL : https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-95?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ving.101.0095


Notes

  • [1]
    Toutefois, beaucoup de textes de Mao ne sont à ce jour connus que par des publications de Gardes Rouges, de médiocre qualité scientifique. En outre, de nombreux documents manuscrits de Mao sont cités par les seuls historiens chinois ayant accès aux Archives centrales du parti, comme Pang Xianzhi et Jin Chongxi. Une édition scientifique complète des écrits de Mao Zedong demeure une nécessité.
  • [2]
    Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien [1942], Paris, Armand Colin, 1949, rééd. dans Marc Bloch, Marc Bloch, l’histoire, la guerre, la résistance, Paris, Gallimard, « Quarto », 2006, p. 849-985.
  • [3]
    On traduit souvent waishi par « histoire officieuse », « anecdotique », « marginale ». La traduction « histoire indiscrète » a été proposée par Tchang Fou-jouei pour rendre compte du titre du célèbre roman de Wu Jingzi, le Rulin waishi, habituellement traduit par La Forêt des Lettrés, Paris, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1976. On remarquera qu’en l’occurrence cette « chronique » dite historique est une pure fiction romanesque.
  • [4]
    Ce texte se trouve aux pages 112-177 du livre de reportage sur la Chine rouge publié par Edgar Snow en février 1938, aux Éditions Random House de New York sous le titre Red Star over China. Cf. également, Bernard Thomas, Edgar Snow in China : Season of High Adventurism, Berkekey, University of California Press, 1996.
  • [5]
    Cette version abrégée du reportage de Snow avait été publiée par l’un de ses amis chinois, Wang Fushi (Fullsea Wang), dont le père éditait un journal subventionné par le seigneur de la guerre Zhang Xueliang. Ce livre, enrichi de cartes et de photographies pour prouver l’authenticité des informations qu’il contenait, comptait trois cents pages et avait été tiré à cinq mille exemplaires. La traduction de Red Star over China en chinois fut diffusée sous le titre « Le voyage à l’ouest » (xixiang manji) en quatre éditions à partir de novembre 1938. L’autobiographie de Mao qui s’y trouve a été publiée à part sous le titre de zishu en 1993 aux Éditions du Peuple à Pékin et sous le titre de zizhuan aux Éditions littéraires de l’Armée populaire de libération, en 2002. Ce n’est qu’en 1979 que les Chinois de Chine populaire ont pu lire à nouveau une édition officielle d’une bonne traduction chinoise du livre complet de Snow. La résolution sur l’histoire du parti communiste chinois depuis 1949, adoptée en juin 1981 par le 12e Congrès de ce parti, fait de Snow un des amis du peuple chinois dont il convient de célébrer la mémoire. Le succès du livre hors de Chine fut immédiat ; en Angleterre on en vendit cent mille exemplaires en quelques semaines. Ce fut beaucoup moins net aux États-Unis où vingt-trois mille exemplaires furent achetés, puis vingt-sept mille à l’occasion d’une seconde édition en 1944. La traduction française par Jacques Reclus, chez Stock, date de 1965. Les partis communistes occidentaux, sous l’influence des Soviétiques, furent très discrets sur cet ouvrage. En effet, à l’époque soviétique, on ne traduisit pas en entier l’ouvrage de Snow en russe, mais seulement des extraits sous le titre « L’héroïque peuple chinois ». L’interview de Mao n’y figure pas et la biographie de Mao est résumée en une annexe d’une page. L’ouvrage est préfacé par un certain A Lin qui trouve le moyen de parler du « génial Staline » et dénonce « l’esprit petit bourgeois et philistin dont a fait preuve Edgar Snow ». Les Soviétiques n’avaient pas apprécié la présentation critique faite par Mao de la stratégie chinoise de Staline en 1927, ni l’affirmation selon laquelle « un parti communiste qui luttait pour l’émancipation de son peuple (comme le parti communiste chinois) ne le faisait pas pour remettre le pays à Moscou ».
  • [6]
    Thomas Kampen, « Wang Jiaxiang, Mao Zedong and the Triumph of the Mao Zedong’s Thought (1935-1945) », Modern Asian Studies, 23 (4), 1989, p. 705-725.
  • [7]
    Le 12 décembre 1936, le maréchal Zhang Xueliang, associé à un autre général et à un groupe d’officiers de l’armée de Mandchourie repliée à l’Ouest, avait arrêté à Xi’an (Shaanxi) Tchiang Kai-sheck (Jiang Jieshi), venu y donner l’ordre d’attaquer résolument les forces communistes établies au nord du Shaanxi à l’issue de la Longue Marche. L’intention des mutins était de traduire le généralissime devant un tribunal populaire pour haute trahison à cause de son attitude face à l’agression japonaise. Après des négociations confuses où intervinrent les communistes chinois ainsi que Staline, Jiang Jieshi fut libéré et put rentrer à Nankin en compagnie de Zhang Xueliang, repentant. Reçu en triomphe, il avait accepté de mettre fin à la guerre civile et de s’allier aux communistes pour repousser les Japonais.
  • [8]
    Mao Tsé-toung, poésies complètes, Paris, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1976, p. 71.
  • [9]
    Publié en 1973 à New York en format poche aux Collier Books et jamais traduit en français.
  • [10]
    Le cinquième volume, sur la période 1949-1957, publié en 1977 sous les auspices de Hua Guofeng a un statut particulier. Il était destiné par ce président du parti communiste chinois, mal à l’aise dans les habits de son illustre prédécesseur à renforcer sa légitimité et à discréditer ses rivaux par le choix des articles et les notes de la rédaction. L’ouvrage a disparu de la vente en Chine populaire dès 1980.
  • [11]
    Comme Jerome Chen, auteur du livre Mao and the Chinese Revolution, dès 1965, préférable à celui vite vieilli d’Edward Rice (Mao’s Way, University of California Press), publié en 1972, Richard Solomon (Mao’s Revolution and the Chinese Political Culture, University of California Press, 1971), Lucian Pye (Mao Tse-tung : The Man in the Leader, Basic Books, 1976), Frederick Wakeman (History and Will : Philosophical Perspectives of Mao Tse-tung’s Thought, University of California Press, 1973) et Raymond F. Wylie (The Emergence of Maoism : Mao Tse-tung, Ch’en Pota and the Search for Chinese Theory 1935-1994, Stanford University Press, 1980).
  • [12]
    On peut se référer, notamment pour ces erreurs, à la recension du livre faite par l’impitoyable Frederik Teiwes dans le numéro 145 de mars 1996 de The China Quarterly et au dossier contenu dans le numéro 35 de janvier 1996 de la revue australienne The China Journal.
  • [13]
    Frederick C. Teiwes, Politics at Mao’s Court : Gao Gang and Party Factionalism in the Early 1950s, Armonk, M.E. Sharpe, 1990.
  • [14]
    Pages 482 et 483 de la traduction française.
  • [15]
    Ainsi à la page 162, les « tueurs en robe noire » apparus à Shanghai en mars 1927 sont présentés comme des « terroristes communistes ». C’est ce qu’écrivait à l’époque le très réactionnaire journal, défini par son rédacteur en chef comme le « défenseur des intérêts britanniques en Extrême-Orient », North China Daily News. En fait, s’il est vrai que les piquets armés des syndicats communistes n’avaient pas toujours un comportement exemplaire, ce dont se plaignait Zhou Enlai dans un rapport, ces tueurs étaient des sicaires de la Bande Verte, société secrète dirigée entre autres par Du Yuesheng qui contrôlait notamment le trafic de l’opium. À son habitude, Du Yuesheng pêchait en eau trouble : pour rétablir l’ordre et éliminer les communistes, il fallait qu’il y eût du désordre ! À la page 249, Short nous dit que Xiang Zhongfa, le très incompétent secrétaire général du parti communiste chinois imposé par Staline dont le seul mérite était son origine ouvrière, aurait été « abattu par les communistes ». Il avait en fait été arrêté dans la concession française par la police de l’inquiétant capitaine Fiori, extradé, jugé sommairement et fusillé par le Guomindang à Longhua. Page 316, l’armée japonaise Guandong, ainsi dénommée car installée au Liaodong, à l’est (dong) de Shanghaiguan (guan) où commence la Grande Muraille, est appelée « l’armée Guangdong », ce qui en ferait une armée de la province de Canton.
  • [16]
    C’est à Lushan que ce noua un des drames majeurs de la Chine contemporaine : Peng Dehuai adressa le 13 juillet 1959 à Mao une lettre où il critiquait avec lucidité et modération les erreurs du Grand Bond en avant, alors que la famine commençait à faire son apparition dans les campagnes chinoises. Mao le foudroya et relança de plus belle sa politique désastreuse qui dura encore deux ou trois ans.
  • [17]
    En décembre 1930, dans cette localité du Jiangxi, Mao, aidé par les principaux chefs militaires communistes, réprima avec férocité une mutinerie militaire au sein de l’Armée rouge. Cette crise dramatique s’inscrivait dans le cadre d’un conflit politique qui opposait Mao et sa guérilla paysanne à Li Lisan, placé à la tête du parti avec l’appui de Staline, qui poursuivait une stratégie suicidaire d’insurrections urbaines dirigées par une classe ouvrière mythique.
  • [18]
    Andrew Nathan dans le London Review of Books du 17 novembre 2005, Jonathan Spence dans le New York Review of Books du 3 novembre 2005, John Pomfret dans The Washington Post du 28 décembre 2005, Gregor Benton, Timothy Cheek, Lowell Dittmer et Geremie Barmé dans un gros dossier de The China Journal (numéro 5, janvier 2006) concluent tous que l’ouvrage de Jung Chang et Jon Halliday n’est pas historiquement fiable.
  • [19]
    Dossier publié dans The Age, le 8 octobre 2005.
  • [20]
    Bonne mise au point par Chen Yung-fa, « The Fut’ian Incident, the AB League : The Terror in the CCP Revolution », Republican China, avril 1994. Ce même Chen Yun-fa avait découvert bien avant nos auteurs l’importance du trafic de l’opium pour financer les activités communistes dans la « région frontière » du Nord Shaanxi. Cf. Chen Yun-fa, « The Blooming Poppy under the Red Sun : The Yan’an’an Way and the Opium Trade », in Tony Saich et Hans Van de Ven (dir.), New Perspectives on the Chinese Communist Revolution, Armonk, M.E. Sharpe, 1995.
  • [21]
    Gao Hua, Hongtaiyang shi zenyang shengqilai de [Comment le soleil rouge s’est-il levé ?], publié à Hong-Kong en 2000 aux Éditions de l’université Zhongwen. L’imposante bibliographie du livre est étrangement sélective : il y manque d’excellents ouvrages et il y a abondance de livres dépourvus du moindre intérêt.
  • [22]
    Stephen Averill, « The Origins of the Futian Incident », in Tony Saich et Hans van de Ven, op. cit. ; id., « Party, Society and Local Elites in the Jiangxi Communist Movement », The Journal of Asian Studies, 46 (2), mai 1987, p. 279-303.
  • [23]
    « Que l’histoire n’ose rien de faux et ne s’interdise rien de vrai », Cicéron, De oratore, II-15. Ce texte est issu d’une intervention au colloque international « Mao objet historique » organisé par le Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (EHESS) et le Département d’études chinoises (Inalco) du 7 au 9 juin 2007.

1Comment démêler l’écheveau des récits retraçant la vie de Mao ? Alain Roux s’interroge tout d’abord sur le crédit que l’historien peut apporter aux sources de type biographique qui s’offrent aujourd’hui à lui. Il scrute ce que l’on peut retenir tant de l’histoire officielle que des textes de Mao désormais disponibles en grand nombre. L’auteur montre également comment Mao est devenu un véritable objet d’histoire et s’intéresse à ses « biographies historiques ». Il dresse ainsi un impressionnant et utile bilan historiographique.

2Il est devenu possible, depuis les deux dernières décennies, d’étudier la vie et l’œuvre de Mao Zedong comme on le fait d’autres personnalités de premier plan qui ont modifié durablement le cours de l’histoire de notre siècle, pour le meilleur ou pour le pire : la plus grande partie des textes écrits ou des discours du Grand Timonier est devenue accessible [1] et la chronologie des faits et gestes de ce dernier est solidement établie, même s’il demeure des zones d’ombre à explorer. Il s’agit ici de faire le point sur les œuvres de Mao et sur les biographies qui lui ont été consacrées.

Un genre historique hybride

3Il y a vingt ans, alors que la biographie historique était un genre florissant, un éditorial du deuxième numéro de l’année 1988 des Annales. Économie, Société, Civilisations invitait à réfléchir sur les séductions trompeuses et les pièges de ce type d’ouvrage. Divers historiens y soulignaient combien il était tentant de céder aux facilités de l’illusion d’un « effet de réel » construit à partir d’anecdotes plus ou moins apocryphes ou à celle de l’« utopie biographique » qui conférait après coup une cohésion parfaite à tel ou tel destin et permettait à l’historien de s’octroyer de la sorte une lucidité quasi divine. Pour cette raison, une biographie historique digne de ce qualificatif implique une rigueur particulière dans l’utilisation des sources et se doit de situer le personnage étudié dans le champ complexe où sa vie s’est déroulée, au centre de son réseau de relations sociales, en restituant, sans anachronisme, les influences politiques, économiques, intellectuelles et culturelles qu’il a pu subir. La biographie historique est « totalisante », sous peine de tomber dans le roman, son concurrent immédiat, dans le récit anecdotique d’un Suétone, avec sa galerie de monstres, ou dans le discours moralisant d’un Plutarque. Mais – et il s’agit là d’une contradiction inhérente à tout essai biographique – l’auteur doit, malgré la froideur de sa démarche, éprouver une certaine empathie avec le personnage qu’il étudie, fut-il monstrueux. Ceci nécessite le recours éventuel à d’autres outils que ceux qu’il emploie d’ordinaire dans son « métier d’historien [2] ». En effet, comment, avec quel document, grâce à quel type d’enquête, déchiffrer le mystère de la prise de décision chez tel ou tel grand homme, l’impression déterminante produite sur lui par tel ou tel événement, les images, les souvenirs, les idées qui l’obsèdent et influencent son comportement ? Parvenu à ce stade de son travail, l’historien n’est plus tout à fait un savant mais devient un romancier s’il veut que son héros ait quelque profondeur et ne soit pas une figurine de carton-pâte.

4Il va de soi que cette présence de la fiction dans le récit historique, pour fécond qu’il puisse être à l’occasion, présente de gros dangers : le roman peut remplacer l’histoire. Pis, on peut faire passer la fiction pour de l’histoire. La tradition culturelle chinoise favorise cette confusion entre la réalité et la fiction : en effet l’histoire (lishi) y est écartelée entre l’histoire officielle (zhengshi), édifiante, écrite par des historiographes pour montrer comment la dynastie qui venait de perdre son mandat céleste avait été légitimement remplacée, et l’histoire indiscrète, informelle (waishi) [3], faite de rumeurs, d’anecdotes plus ou moins douteuses mais relatant éventuellement des faits importants gommés par l’histoire officielle. La waishi peut devenir shiwai, sortir de l’histoire, être pure fiction, mais il y a souvent des pépites de véritable histoire à trouver dans cette masse confuse de faits invérifiables, controuvés ou occultés. Ces « chroniques indiscrètes » sont aussi appelées yeshi, « histoire vulgaire », ou baiguanshi, histoire écrite non par des lettrés mais par des mouchards de police appelés baiguan qui, sous les Ming, informaient l’empereur sur l’état de l’opinion. Pour la biographie, cela donne des waizhuan, des « biographies indiscrètes ». Il va de soi que la biographie historique véritable a du mal à trouver sa place dans cette littérature friande de scandales et de commérages dignes de nos publications people. Surtout quand le personnage s’y prête aussi bien que Mao !

L’histoire officielle (zhengshi) de Mao

5À l’origine des biographies de Mao, on trouve une version communiste de la zheng shi, avec la célèbre autobiographie de Mao réalisée à partir de cinq interviews de lui en juillet 1936 par le journaliste américain Edgar Snow (Sinuo) [4] dans une grotte de Bao’an (aujourd’hui Zhidan) au Nord du Shaanxi. C’était un scoop. Le livre avait été précédé par des articles d’Edgar Snow en novembre 1936 dans la China Weekly Review publiée à Shanghai par Benjamin Powell, diplômé comme lui du l’école de journalisme de l’université d’État du Missouri à Kansas City, et d’une première ébauche en chinois de Red Star over China qui circulait dès mars 1937 sous le titre anodin « impression d’un journaliste étranger en voyage dans la Chine du Nord-Ouest [5] ». Il est intéressant pour notre propos de noter que l’invitation faite à Edgar Snow de venir visiter la Chine rouge et de rencontrer Mao avait fait l’objet d’une réunion du Bureau politique en mai 1936, présidée par Zhang Wentian (Luo Fu) [6]. La direction du parti étant encore collective en ce temps-là, Wang Jiaxiang y avait présenté un rapport, ainsi que Wu Lianping qui sera le premier interprète d’Edgar Snow, avant l’arrivée de Huang Hua. La liste des questions que poserait Edgar Snow à Mao et le canevas des réponses de ce dernier avaient été fixés.

6Sans aucun doute, cette célèbre autobiographie de Mao contient des bases solides et véridiques et constitue un document très valable pour l’historien. Mais Mao avait aussi déjà commencé avec cette interview réécrite à élaborer une histoire finalisée de sa vie. Il avait ouvert le chantier de la reconstruction de son passé. On trouve déjà dans ses propos, soigneusement relus et explicitement approuvés par lui, une présentation standard de la Longue Marche et l’ébauche de la version orthodoxe des luttes internes dans la direction du parti communiste qui accompagna sa conquête du contrôle total sur ce parti entre 1942 et 1945. Mao fit ainsi contribuer Snow, en quelque sorte, au futur texte intitulé « À propos de quelques questions relatives à l’histoire de notre parti » adopté au 7e Congrès du parti communiste chinois à Yan’an en mai-juin 1945. La résolution votée le 27 juin 1981 par le Comité central élu par le 12e Congrès du parti communiste chinois « sur quelques questions de l’histoire de notre parti depuis la fondation de la république populaire de Chine » se situe dans le prolongement, trente-six ans plus tard, de cette première résolution sur l’histoire du parti communiste chinois. Il contient une appréciation officielle du rôle historique de Mao, résumée par Deng Xiaoping qui reprenait ainsi, avec quelque ironie, l’évaluation faite par Mao de Staline, à 70 % de bon et 30 % de mauvais. Cette résolution a fait l’objet de longues et complexes discussions politiques et nullement historiques au sein de l’appareil dirigeant, comme cela avait été le cas pour la résolution de 1945. Elle a force de loi pour les historiens de Chine populaire. On se situe toujours ainsi dans l’histoire officielle, la zheng shi, dont Edgar Snow a été le premier instrument. C’était aussi grâce à Snow que Mao Zedong s’était fait connaître hors de Chine, d’autant plus que le rôle joué lors de l’affaire de Xi’an entre le 12 et le 25 décembre 1936 [7] par les communistes chinois avait attiré l’attention sur leur principal dirigeant : hier chef d’une bande de hors-la-loi du bout du monde, voilà qu’il avait tenu entre ses mains le sort de Jiang Jieshi, le puissant maître de la Chine ! L’image des communistes chinois comme des patriotes austères et héroïques, capables d’exploits fabuleux, totalement dévoués à leur cause, commença ainsi à parvenir aux lecteurs anglo-américains. Mao fit preuve à cette occasion d’un art consommé de la communication. Dans les grandes villes chinoises, les premières ébauches de la traduction chinoise d’Étoile rouge sur la Chine circulent durant l’hiver 1936-1937, en même temps que son poème épique, La Longue Marche, écrit à l’automne 1935 [8].

7Une légende dorée de Mao était née. Divers ouvrages la reprirent et la diffusèrent. Cependant, l’importance croissante de la Chine, son intervention dans la politique mondiale (guerre de Corée en 1950-1953, conférence de Genève en 1954, conférence afro-asiatique de Bandung en 1955…) et la rapidité de la reconstruction du pays retenaient l’attention des observateurs et des historiens. Divers ouvrages parurent dès les années 1950 aux États-Unis qui, sans être des biographies de Mao, analysaient avec pertinence son rôle politique réel. Certains sont encore valables, à quelques corrections de détail près. Ainsi Chinese Communism and the Rise of Mao de Benjamin Schwartz, aux Harvard University Press en 1951. Bientôt parurent les premières biographies proprement dites : elles portaient sur les années de jeunesse, avant son entrée en politique, donc sur la période la moins « sensible » de sa vie. Il y en eut bientôt trois qui relevaient étrangement de chacun des trois genres historiques signalés plus haut : Mao Tsé-tung, his Childhood and Youth, par le très orthodoxe Emi Xiao (Xiao San), à la Bombay People’s Publishing House en 1953, peut être classé dans la zheng-shi et n’a pas grand intérêt. Son frère (et ennemi) Siao Yu publia en 1959 aux Presses de l’université de Syracuse Mao Tse-tung and I were Beggars[9] : ces libres propos, échangés entre l’auteur et le jeune Mao alors qu’étudiants tous les deux ils vagabondaient dans le Hunan durant l’été 1917, dormant à la belle étoile ou hébergés par les parents de leurs condisciples de l’École normale de Changsha, constituent un bel exemple de waizhuan, car ils ont été reconstitués de mémoire des décennies plus tard. C’est un des secrétaires de Mao, Li Rui, avec son livre « Les premières activités révolutionnaires du camarade Mao Zedong » (Pékin, Éditions du Peuple, 1957 ; traduit en 1977 en anglais : Armonk, M.E. Sharpe), qui est le plus près d’une véritable œuvre historique, si l’on veut bien ne pas trop s’attarder sur certaines appréciations toutes faites, concessions à l’histoire officielle. On sait d’ailleurs qu’après des années de disgrâce, ce même Li Rui apporta une contribution de très grande qualité à la biographie scientifique de Mao en publiant en 1995, aux Éditions du Peuple du Henan, les notes qu’il avait prises à la conférence de Lushan de juillet-août 1959. Nora Wang, dans son livre Mao, enfance et adolescence, publié en 1999 aux Éditions Autrement fait un point quasi définitif sur cette première période de la vie de Mao, en utilisant aussi des ouvrages ultérieurs évoqués plus bas et des recueils de documents récemment mis à la disposition des chercheurs. Notons que Giorgio Mantici avait publié dès 1981 aux Éditions Reuniti de Rome les articles de Mao Zedong journaliste parus en 1919 dans la revue Xiangjiang pinglun (la revue de la rivière Xiang) qu’il dirigeait. C’est d’ailleurs surtout par la communication aux chercheurs de textes de plus en plus nombreux de Mao que l’histoire avait commencé à refouler sa légende dorée dans les coulisses.

La connaissance des textes de Mao

8Longtemps, il n’avait existé qu’une version officielle des textes de Mao d’avant 1949 [10], corrigée politiquement dans les années 1950 avec l’aide d’experts soviétiques en novlangue marxiste-léniniste : les quatre volumes des Œuvres choisies. On commença à disposer de la version originale de ces textes et de nombreux inédits grâce à l’édition japonaise en dix volumes des Œuvres, publiée par Takeuchi Minoru, à Tokyo, entre 1970 et 1972.

9Stuart Schram joua un rôle déterminant pour la connaissance de Mao et de ses idées, dès les années 1963-1964. Ses livres sont devenus des classiques, notamment Mao Tse-toung, publié à Paris, chez Armand Colin, en 1963. De cette époque datent aussi sa présentation de L’Étude sur l’éducation physique de Mao puis La Révolution permanente en Chine, publiés chez Mouton (Paris-La Haye) respectivement en 1962 et en 1963, ainsi que The Political Thought of Mao Tse-tung et le Mao Tse-tung édités à Londres aux Penguin Books en 1963 et 1966. Stuart Schram, outre de nombreux articles, a écrit un chapitre du treizième volume publié en 1986 de la Cambridge History of China, intitulé « Mao Tse-tung’s thought to 1949 » et un livre sur les inédits de Mao à partir du mouvement des Cent Fleurs : Mao Tse-tung Unrehearsed, 1956-197I (Londres, Penguin Books, 1974 ; traduit en français : Mao parle au peuple, Paris, PUF, 1974). Surtout, Stuart Schram poursuit toujours avec méthode et obstination à l’université Harvard sa tâche gigantesque commencée en 1992 de publication en collaboration avec les autorités académiques chinoises compétentes des Œuvres complètes de Mao Zedong jusqu’en 1949 dans une traduction anglaise faite à partir de textes rigoureusement établis. Sous le titre Mao’s Road to Power on peut déjà lire les sept premiers des dix tomes prévus, couvrant toute la période 1912-1941, dans d’élégants volumes de sept cents à neuf cents pages (Armonk, M.E. Sharpe). Le huitième tome, portant sur la période 1942-1945, est sous presse et complètera de façon très utile le livre fort incomplet de Boyd Compton, Mao’s China : Party Reform Documents, 1942-1944, publié en 1951 par l’université de l’État de Washington. De nombreuses notes et d’excellentes mises au point rédigées par Stuart Schram et ses collaborateurs font de cet imposant ensemble une véritable biographie scientifique de Mao. Michael Kau et John K. Leung ont entrepris une œuvre analogue chez le même éditeur pour la période 1949-1976, dans le cadre d’un projet du département de sciences politiques de l’université Brown à Providence (Rhode Island). Ne sont parus à ce jour que deux volumes sous le titre The Writings of Mao Zedong, le premier en 1986 portant sur la période 1949-1955 et le second en 1992 pour les années 1956-1957. En France, les Éditions du Sycomore ont publié en 1960, avec une préface de Jean Chesneaux, des textes le plus souvent inconnus de Mao publiés par les Gardes Rouges durant la Révolution culturelle sous le titre Mao Zedong sixiang wansui (Vive la pensée de Mao Zedong). Au final, cela donna deux volumes d’une médiocre qualité scientifique, sous le titre Le Grand Bond en avant : inédits 1958-1959 et Les Trois Années noires : inédits 1959-1962 publiés en 1960. Hu Chi-hsi écrivit en 1975 aux Éditions du Seuil Mao Tsé-toung et la construction du socialisme, modèle soviétique ou voie chinoise : textes inédits. Il s’agit des annotations faites par Mao en 1958 et 1959 au livre de Staline Problèmes économiques du socialisme en URSS et de ses annotations en 1960 au Manuel d’économie politique soviétique. Les Éditions du Cerf éditèrent en 1976 un recueil de textes intitulé De la réforme agraire aux communes populaires. On dispose aussi du livre, publié en 1989 aux Presses de l’université Harvard, de Roderick MacFarquhar, Timothy Cheek et Eugene Wu, The Secret Speeches of Chairman Mao : from the Hundred Flowers to the Great Leap Forward, ainsi que de quelques textes de Mao durant la Révolution culturelle dans le livre de Michael Schoenhals paru en 1996 chez M.E. Sharpe : China’s Cultural Revolution, 1966-1969 : not a Dinner Party.

10En Chine populaire, le projet d’une publication complète des Œuvres de Mao avait connu un premier développement entre 1981 et 1989. On dispose ainsi de « lettres choisies » (shuxin xuanji) publiées en 1984 qui font suite aux « écrits de Mao sur les enquêtes rurales » (nongcun diaocha wenji) de 1983. Le projet d’ensemble a été abandonné au second semestre de l’année 1989 dans le contexte de la répression du mouvement démocratique de la place Tian’anmen. Toutefois, il en est résulté de nombreuses publications de textes de Mao soigneusement établis, édités avant et après 1989. On dispose ainsi des treize volumes publiés entre 1987 et 1998 des manuscrits de Mao depuis 1949 (wengao), des six volumes publiés en 1993 de ses « écrits militaires » (junshi wenji), des huit volumes du recueil de texte (wenji) publié en 1993-1999. Les nombreux récits chronologiques (nianpu) et les biographies (zhuan) publiés durant les quinze dernières années (cf. infra), contiennent des références à des manuscrits encore inédits, comme celui de Gu Longsheng en 1993 qui porte sur les écrits de Mao en matière économique. Le Bureau d’étude des archives du parti communiste chinois au Hunan a publié aux Éditions du Peuple à Changsha, en 1990, « les manuscrits de jeunesse de Mao » et « les écrits de Mao pendant la période de formation du parti et de la grande révolution, décembre 1920-juillet 1927 ». On dispose aussi depuis 1994 grâce aux Éditions centrales de documents, d’un recueil d’écrits diplomatiques de Mao, sans compter des nombreuses éditions plus ou moins complètes de ses poèmes. Le chercheur commence ainsi à être moins dépendant des recueils de textes de Mao manipulés par les Gardes Rouges, mal datés, et parfois apocryphes qui nourrissent notamment les quinze volumes publiés par le Center for Chinese Research Materials de Virginie. Le biographe a désormais suffisamment de blé à moudre pour faire de la bonne farine. S’il se comporte en historien.

Des biographies libérées

11D’autant plus que deux livres ont joué un rôle décisif pour libérer les biographes d’une sorte de révérence qui s’emparait de leur plume quand ils écrivaient sur le Grand Timonier.

12Le premier de ces ouvrages salutaires fut le livre de Simon Leys, de son vrai nom Pierre Ryckmans : Les Habits neufs du président Mao, publié aux Éditions Champ libre en 1971 et traduit en anglais par Palgrave-MacMillan en 1978. Le superbe irrespect de ce pamphlet solidement informé attestait d’un nouvel état d’esprit dont il allait accélérer l’expression. Dans les années qui suivent, la contribution pertinente de Lucien Bianco sur Mao parue dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier chinois publié en 1985 dans le cadre du « Maitron » aux Éditions ouvrières traça un portrait sans complaisance d’un révolutionnaire devenu tyran (« Pour la gloire de Mao, il eut mieux valu qu’il mourût, comme Lénine, quelques années après le triomphe de la révolution »). On retrouve une appréciation non moins sévère sous la plume d’Yves Chevrier dans son petit livre incisif, Mao et la révolution chinoise, aux Éditions Casterman-Giunti de Florence, en 1993, et dans celui de Claude Hudelot, Mao, la vie, la légende, paru, en 2002, chez Larousse. À peu près au même moment, dans le monde anglo-saxon, divers biographes de Mao avaient déjà fait œuvre d’historiens véritables [11]. Le titre de leurs ouvrages fait apparaître que leur sujet était traité sous un angle particulier qui n’en faisait pas des biographies à proprement parler, même s’ils enrichissaient nos connaissances sur la pensée politique et les idées philosophiques de Mao. C’est évidemment le cas du pamphlet polémique de Jacques Andrieu, Psychologie de Mao Tsé-toung, aux Éditions Complexe de Bruxelles en 2002.

13Certains auteurs se limitent de leur côté à l’étude du rôle de Mao dans divers événements : ainsi Hu Chi-hsi dans L’Armée Rouge et l’ascension de Mao (Éditions de l’EHESS, 1982) pour les soviets du Jiangxi, ou Roland Lew, 1949 Mao prend le pouvoir (Éditions Complexe, 1981) pour la phase décisive de la guerre civile. C’est surtout le cas de nombreux historiens américains, comme John E. Rue (Mao Tse-tung in Opposition (1927-1935), Stanford University Press, 1966) et beaucoup d’autres auteurs d’études précises faites de plus en plus souvent sur le terrain qui portent sur l’histoire de telle ou telle zone sous contrôle communiste. On y trouve de nombreuses références à des instructions de Mao qui ne sont pas connues par ailleurs. Peu à peu, Mao devient ainsi un homme politique dont le destin fut exceptionnel mais qui, comme tant d’autres, a rusé, douté, haï, trahi, rêvé, erré, séduit et s’est montré à l’occasion d’une brutalité extrême et a fait preuve d’une froide cruauté pour imposer sa volonté ou vaincre ses adversaires. Fasciné et parfois horrifié, le chercheur voit les effets et les méfaits de l’ego d’un homme qui a su tirer profit au fil des ans d’une situation historique exceptionnelle. La richesse des informations dont il dispose rend très vite caduques les biographies historiques trop anecdotiques, comme celle de Delia Davin, Mao Zedong (Sutton, 1997) ou celle de Dick Wilson Mao, 1993-1976 (Éditions Jeune Afrique, 1989) parues un peu trop tôt. De façon marginale, le copieux essai sur Mao de Henry et Laure Bauchau (Flammarion, 1982) tout comme la biographie d’Alain Bouc, Mao Tse-toung (Éditions du Seuil, 1975) constituent, avec quelques livres de l’opportuniste Han Suyin, les dernières manifestations de la mythologie maoïste et n’ont d’intérêt qu’à ce seul titre. Les temps sont définitivement venus pour une nouvelle génération de biographes de Mao.

Une nouvelle génération de biographes

14Leur apparition dans les années 1990 a été favorisée par un second livre à l’effet libérateur. L’ouvrage de Li Zhisui, La Vie privée du président Mao, a été publié en 1994 chez Plon, à Paris, l’année même où il a été édité en anglais, à New York, chez Random House, juste après être sorti en chinois à Taïwan. Ce médecin privé de Mao entre 1954 et 1972 exagère sans aucun doute son degré d’intimité avec le président. Ayant détruit par prudence toutes ses notes au début de la Révolution culturelle, il a dû se fier à sa mémoire pour écrire son gros livre de souvenirs. Il est clair, dans ces conditions, qu’il a subi fortement l’influence de sa collaboratrice Anne Thurston et de divers sinologues américains, à partir de son installation aux États-Unis en 1988 jusqu’à sa mort en 1996. On trouve d’ailleurs sous la plume de ce docteur qui dit avoir été protégé par Wang Dongxing plus de confirmations de faits historiques connus par ailleurs que de véritables révélations. Ainsi que quelques erreurs [12]. Mais l’essentiel n’est pas là : ce livre constitue un témoignage véridique sur l’ambiance de terreur sacrée qui régnait autour de Mao dès son arrivée à Zhongnanhai. Il l’est aussi dans sa présentation de la duplicité et de la cruauté rancunière du personnage. Il l’est enfin dans son exposé de la frénésie sexuelle de Mao à partir de 1958, puis de la dégradation rapide de sa santé à partir de 1972. Cette histoire, souvent scandaleuse ou révoltante, constitue sans aucun doute une contribution à la grande histoire. Frederick Teiwes ne donne-t-il pas comme explication principale à l’éviction dramatique en 1954-1955 de Rao Shushi et Gao Gang [13] cette ambiance de cour impériale qui s’était installée autour de Mao, devenu un Sardanapale assommé durant des heures par l’abus des soporifiques et qui imposait ses caprices à des adulateurs serviles ? Gao Gang avait eu le tort, à partir de quelques signes qu’il avait mal interprétés, de penser que Mao voulait se débarrasser de Liu Shaoqi : fatale erreur de timing ! Et Gao Gang dut se suicider. Il y a parfois du Tacite chez notre Diafoirius. Ainsi quand il décrit Mao, dissimulé derrière un rideau dans le palais de l’Assemblée du Peuple envahi par les étudiants rebelles le 29 juillet 1966, en train d’écouter avec délectation les accusations dont les manifestants invités par ses soins accablaient Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Soudain, le rideau de fond de scène s’ouvrit et Mao apparut : ovationné par la foule, il salua de la main, traversa la scène en silence puis disparut, avec Zhou Enlai sur ses talons qui, à l’instar de son maître, abandonnait ses collègues aux insultes des émeutiers [14].

15D’une certaine façon, l’ouvrage de Li Zhisui exerça sur les biographes un effet analogue : il leur livra Mao. D’autant plus que les auteurs disposaient désormais d’une riche documentation. Malheureusement Ross Terrill (Mao : A Biography), dans son ouvrage publié aux Presses de l’université de Stanford en 1999, gâcha son livre par ailleurs solide et bien documenté en le truffant de dialogues reconstitués. Au contraire, Jonathan Spence, dans son Mao Zedong de 1999, traduit en français aux Éditions Fides en 2001, est rigoureux, brillant et sévère dans un livre qui souffre seulement de sa trop grande concision. Le Mao Tsé-toung de Philip Short, traduit chez Fayard en 2005 d’un ouvrage publié à Londres en 1999 chez Hodder et Stoughton, constitue selon moi à ce jour la meilleure biographie disponible. Rédigée par un excellent journaliste, correspondant de la BBC à Hong-Kong puis à Pékin, il donne une vision équilibrée et solidement fondée, même s’il contient quelques erreurs ici ou là [15]. Certes, on peut penser que l’auteur n’accorde pas assez de place aux écrits de Mao ainsi qu’à l’articulation entre la vision politique du Grand Timonier et la société qu’il se propose de transformer. Mais Short donne mieux que tous ses prédécesseurs une vision équilibrée de son sujet : il ne masque rien des crimes, des erreurs, des félonies commises par Mao, sans oublier pour autant ses réussites et ses mérites.

16D’autres biographies, pourtant plus récentes, me semblent moins intéressantes que celles de Short ou de Spence. Lee Feigon, connu pour son excellente biographie de Chen Duxiu (Princeton University Press, 1983), a publié Mao : A Reinterpretation, en 2005 aux Éditions Ivan Dee à New York. Il y fait de Mao une créature de Staline et un initiateur de la politique actuelle, ce qui laisse tous les commentateurs sceptiques, même s’il est vrai que Staline avait choisi Mao plutôt que Wang Ming en 1938, contrairement à ce que l’on a longtemps cru. L’erreur de Lee Feigon me semble être de ne pas voir que Mao, lors des grands choix qu’il a dû opérer, a presque toujours défendu aussi, pendant quelque temps, la thèse inverse de celle qu’il allait imposer. Cette ambiguïté de pensée, qu’il était le seul à pouvoir pratiquer, correspondait à sa forme d’esprit. Elle présentait par ailleurs l’avantage de lui permettre de paraître après coup infaillible. Toutefois, à partir de 1953 et du lancement accéléré de la Ligne générale, Mao a invariablement fait, en dernière analyse, le mauvais choix. Certes, la « démocratie nouvelle », développée par lui lors de la prise du pouvoir, peut être considérée comme une des origines de la politique de réforme inaugurée en décembre 1978 par Deng Xiaoping et approfondie depuis. Mais, s’il en fut l’initiateur, Mao en fut aussi le destructeur précoce et obstiné, quand il instaura dès novembre 1953 le monopole d’État sur le commerce des céréales, précipita dans la seconde moitié de 1955 la collectivisation des terres, puis lança durant l’été 1957 et, à nouveau durant l’été 1959, des campagnes antidroitières qui brisèrent la vie de centaines de milliers d’intellectuels. Il porte la responsabilité fondamentale de la grande famine des « trois années noires 1959-1961 ». Lee Feigon donne une vision réductrice de Mao qui ne peut convaincre.

17La biographie de Michael Lynch, intitulée simplement Mao, parue chez Routledge à Londres en 2004, confirme que la biographie de Mao est entrée dans une autre époque : le temps n’est plus où l’on pouvait se contenter d’une teinture de langue chinoise et de nombreuses lectures en anglais. C’est malheureusement ce qu’a fait Michael Lynch qui ne connaît comme sources chinoises que celles traduites par Stuart Schram. Lynch continue ainsi à écrire, comme beaucoup d’excellents historiens occidentaux avant lui, que Mao reprochait à Peng Dehuai et à Deng Xiaoping d’avoir ôté des statuts du parti communiste chinois toute référence à la « pensée de Mao Zedong » lors du 8e Congrès en septembre 1956 et qu’il avait voulu leur faire payer cet affront pendant la Révolution culturelle. Or, un document en date du 19 décembre 1954 du département de propagande du parti communiste publié par Pan Xianzhi dans sa biographie de Mao indique que « le camarade Mao Zedong a donné des instructions pour ne plus employer l’expression “pensée de Mao Zedong” qui prêtait à confusion » et de la remplacer par la formule « l’adaptation aux réalités chinoises de la vérité universelle du marxisme-léninisme », voire, tout simplement, par « le marxisme-léninisme ». Michael Lynch ne pouvait pas connaître ce texte : en d’autres termes, on ne peut plus laisser sur la touche les historiens chinois quand on traite de la Chine contemporaine, dans la mesure où ils ne sont pas de simples idéologues.

18Certes, ils sont écartelés entre les exigences de l’histoire et les contraintes imposées par le parti. Cela aboutit à deux types de biographies : d’une part des ouvrages sérieux mais conformistes et lacunaires, tentés par le modèle de l’histoire officielle (zheng shi), et d’autre part des livres qui relèveraient plutôt de l’« histoire indiscrète » (wai shi). Ils brisent des tabous, lancent des hypothèses qui divergent de la ligne officielle, mais manquent de la rigueur requise. Ce dernier courant donne d’ailleurs naissance, trop souvent, à une littérature croustillante et dénuée d’intérêt pour l’historien, avec divers feuilletons sur les grands gangsters du passé, comme Du Yuesheng ou Zhang Xiaolin, des « souvenirs » de gardes du corps de Mao ou de fausses révélations sur ses nombreuses maîtresses. Mais de bons livres émergent de ce fatras douteux.

19Ainsi, la biographie en quatre volumes parue aux Éditions Liwen de Hong-Kong, en 1997, écrite par un certain Xin Zilin. Cette « biographie complète » (Mao Zedong quanzhuan) était la première en langue chinoise qui ne s’arrêtait pas en 1949 et traitait des années 1949-1976. L’auteur semble avoir disposé de solides informateurs au sein de l’Armée populaire de libération, mais, malheureusement, à de très rares exceptions près, il ne cite pas ses sources, ce qui interdit à l’historien de métier d’en faire usage sans précaution, même quand il pense que le récit de tel ou tel événement est plus vraisemblable que sa version officielle. Par exemple, dans son quatrième volume, aux pages 162-163, Xin Zilin donne une présentation tout à fait passionnante du Bureau politique élargi tenu à Shanghai en mars-avril 1959, qui précéda la dramatique réunion de Lushan en juillet-août [16]. Il cite une intervention de Peng Dehuai disant que la politique du Grand Bond en avant était totalement erronée et ajoutant : « Il ne suffit pas de le dire, mais il faut absolument prendre des mesures pour y remédier… Sinon le peuple perdra sa foi dans le communisme. » C’est beaucoup plus dur que la célèbre lettre adressée par le même Peng Dehuai à Mao le 13 juillet 1959 et cela expliquerait mieux la violence de la réaction de ce dernier qui paraît disproportionnée aux critiques respectueuses contenues dans cette lettre. Mais, hélas, l’auteur ne donne pas ses sources !

20Au contraire, la biographie de Jin Chongxi (Mao Zedong zhuan), en deux volumes, publiée en 1996 aux Éditions centrales de documents à Pékin cite des sources parfois inédites et donne la reproduction de certains documents essentiels. Mais elle ne conduit le lecteur que jusqu’en 1949, n’apporte rien de bien nouveau et fonctionne un peu comme un plaidoyer habile pour accorder des circonstances atténuantes à Mao pour sa brutalité, comme lors du récit de l’affaire de Futian en décembre 1930 [17]. Le même auteur a publié en 2004 avec Pang Xianzhi une autre biographie de Mao en deux gros volumes (1 798 pages en tout), qui va enfin de 1949 à 1976. Les textes sont parfois cités in extenso et les photocopies jointes sont inédites. Mais il y flotte encore comme un parfum récurrent des années Mao : on y observe d’étranges silences, diverses lacunes et la même tendance à la recherche de circonstances atténuantes. L’ouvrage de Chen Mingxian, Wannian Mao Zedong, 1953-1976, publié aux Éditions du Peuple du Jiangxi à Nanchang en 2003, fort de 613 pages et qui porte sur la dernière partie de la vie de Mao présente les même mérites et les mêmes défauts.

21Néanmoins, et quels que soient leurs écueils, ces récentes biographies se situent toutes sur le terrain de l’histoire. On a bien quitté celui de l’hagiographie : Mao est devenu un objet historique.

Une controverse inutile

22J’ai omis de parler jusqu’à maintenant de la biographie de Mao la plus diffusée depuis Étoile rouge sur la Chine d’Edgar Snow et la seule à avoir été longuement présentée derrière ces « étranges lucarnes » (la télévision selon de Gaulle) qui hypnotisent nos contemporains et décident du destin d’un livre : Mao, l’histoire inconnue de Jung Chang et Jon Halliday, traduit d’une édition anglaise publiée en 2005 par Jonathan Cape à Londres et paru en 2006 dans la prestigieuse collection « Biographies » des Éditions Gallimard.

23Je reconnais mon embarras. En consultant les comptes rendus parus à ce jour sur ce livre dans la presse spécialisée anglo-saxonne [18], j’ai constaté un trouble similaire au mien chez tous les auteurs de recensions de l’ouvrage, à l’exception d’un ou deux d’entre eux et de quelques journalistes. Tous rappellent l’importance du précédent best seller de Jung Chang, Les Cygnes sauvages (Plon, 1992) où l’histoire de la grand-mère de l’auteur, de sa mère et d’elle-même nous fait pénétrer dans les drames d’un siècle d’histoire de la Chine. Nul ne peut oublier la terrible description que l’on peut y lire de l’œdème de la faim qui frappa à mort des centaines de milliers de paysans du Sichuan à l’occasion du Grand Bond en avant, ni l’inhumanité de certains cadres du parti traquant des récoltes prétendument cachées par des malheureux à l’agonie. Tous reconnaissent aussi la compétence exceptionnelle de Jon Halliday sur l’histoire des ex-pays européens du bloc soviétique, dont il lit à peu près toutes les langues : il a pu apporter à l’entreprise un regard comparatiste fort utile. Tous s’accordent d’ailleurs sur le fait que ce monument de 844 pages pour l’édition française et de 814 pour l’édition originale constitue une mine d’or pour l’historien : on y trouve ainsi des informations nouvelles sur les discussions entre les dirigeants communistes chinois, coréens et soviétiques à l’occasion de l’entrée de la Chine dans la guerre de Corée en 1950 (pages 371 à 395 de l’édition originale), sur la rencontre Staline-Mao à Moscou en décembre 1950 (pages 360-370), sur la construction de la bombe A chinoise (pages 500-506) ou sur le style de vie extravagant du président chinois (pages 336-347). L’appareil critique déployé est impressionnant : 85 pages de notes, 363 interviews, une bibliographie en langue chinoise de 26 pages qui s’ajoutent aux 23 pages d’ouvrages et de références en langues occidentales (dont l’albanais et le hongrois !).

24Toutefois, à y regarder de plus près, on observe un mélange déroutant d’archives inédites, le plus souvent d’origine soviétique, d’indiscrétions crédibles, d’enquêtes de terrain sérieuses, avec des ragots, des dossiers déformés, des commérages invérifiables et des traductions sollicitées : on reconnaît très vite tous les traits, dont les pires, de la « chronique indiscrète » chinoise (waizhuan). C’est ainsi que nos auteurs citent à la page 562 l’enregistrement supposé d’un dialogue amoureux entre Ye Qun, la volage épouse de Lin Biao, et son amant Huang Yongsheng, qu’ils ont trouvé dans un pamphlet écrit en 1993 par un certain Xiao Sike pour discréditer Jiang Qing et la Bande des Quatre : ils n’ont pas vérifié davantage cette source douteuse. Ce manque évident de sérieux dans le choix des matériaux est constant. Comme l’écrit Andrew Nathan dans le London Review of Books « Jung Chang et Jon Halliday font penser à ces pies attirées par tout ce qui brille et qui ne distinguent pas entre un bijou en jade et son imitation en plastique ». Le très sérieux journal de Melbourne The Age[19] a ainsi mené sa contre-enquête sur l’affaire du pont de Luding durant la Longue Marche, franchi le 29 mai 1935. On sait qu’il s’agit d’un des exploits les plus célèbres de la Longue Marche racontée par Mao à Edgar Snow : vingt-deux soldats communistes auraient franchi ce pont sous une grêle de balles en se tractant avec les mains le long des câbles car le plancher en bois avait été incendié. C’est ainsi qu’ils auraient éliminé à la grenade la garnison du fortin Guomindang dont les mitrailleuses balayaient le passage. L’Armée rouge, menacée d’encerclement en un lieu qui avait vu la destruction d’une armée Taiping au siècle précédent, était sauvée. Jung Chang et Jon Halliday avaient cru pouvoir établir au contraire, à partir du témoignage d’une vieille femme de 93 ans qu’il n’y avait pas eu de bataille au pont de Luding. Ce vénérable ouvrage d’art aurait été franchi sans combat, car Jiang Jieshi aurait voulu favoriser le succès de la Longue Marche afin d’obtenir la libération de son fils, Jiang Jingguo, retenu par Staline en otage en URSS depuis 1925. Interrogée trois ans plus tard par les journalistes australiens, le même témoin décrivit avec force détail ce fameux combat qui, pourtant, n’aurait pas eu lieu ! Après avoir examiné l’enquête et la contre-enquête et exploré les archives du Guomindang, Steve Tsang, professeur à l’université d’Oxford, explique dans The Age qu’il y a bien eu bataille à Luding, même si le récit communiste en a été fortement héroïsé : Jiang Jieshi avait ordonné au seigneur de la guerre local, sous peine de traduction devant une cour martiale, de tenir le pont jusqu’à l’arrivée des cent mille soldats du Guomindang qui traquaient les communistes. Mais le seigneur de la guerre, peu désireux de passer sous le contrôle de Jiang Jieshi, avait confié la défense de ce pont à un détachement de « soldats à deux tubes » (celui de leur fusil et celui de leur pipe à opium) qui détalèrent après quelques salves mal ajustées. Quant à l’amour de Jiang Jieshi pour son fils qui l’aurait conduit à ménager les communistes, la biographe de Mao Delia Davin rappelle, dans le supplément littéraire du Times, qu’il ne l’avait nullement empêché de massacrer ces mêmes communistes en avril 1927 à Shanghai, alors que ce fils bien aimé était déjà en otage à Moscou depuis 1925 !

25En fait, tout est bon pour renforcer la thèse exposée dans les quarante-sept premières pages du livre : Mao fut un monstre, pire que Hitler ou Staline, qui voulait à tout prix le pouvoir pour faire de la Chine une superpuissance militaire et assouvir ses penchants sadiques et sa lubricité. Habité dès son plus jeune âge par un ego démesuré, il l’avait renforcé en lisant et en annotant avec passion, à l’École normale n° 1 du Hunan, la traduction de l’Éthique écrite par un philosophe néokantien nommé Paulsen. Ainsi, nos deux auteurs ont-ils relevé à la page 13 de leur ouvrage cette maxime du jeune Mao qu’ils jugent avoir inspiré ses crimes les plus noirs : « Des êtres tel que moi n’ont de devoir qu’envers eux-mêmes et ne doivent rien aux autres. » Pourquoi n’ont-ils pas remarqué dans ce même carnet cette autre phrase : « L’entraide mutuelle est l’accomplissement de l’individu. S’occuper de soi est primordial pour les êtres humains, mais on ne doit pas s’en tenir là : il est aussi de notre nature d’étendre notre intérêt à l’aide à apporter aux autres ? » Comment ne pas en conclure que le jeune Mao ne faisait que reproduire des idées alors à la mode parmi la jeunesse des écoles qui allaient déboucher sur le mouvement du 4 mai 1919 ? Ces jeunes gens en colère exaltaient la personne, les droits de l’individu, le mariage par libre consentement, l’irrespect envers les parents et la tradition, et s’en prenaient au carcan du néoconfucianisme. Il n’y avait là rien de monstrueux ni de vraiment exceptionnel. On sait d’ailleurs que Mao, journaliste à ses heures, mena en 1919 une vigoureuse campagne pour l’émancipation de la femme, après le suicide dans le palanquin de noce d’une jeune épousée mariée contre son gré. Nos auteurs préfèrent en faire un être paresseux, aimant le luxe et les plaisirs, dépourvu du moindre talent de dirigeant (page 15), privé de convictions profonde et vivant des roubles-or fournis par les Soviétiques au jeune parti communiste chinois (page 32). De même, l’expérience du pouvoir faite par Mao durant l’hiver 1926 alors qu’il s’occupait du mouvement paysan dans sa province natale au double titre de responsable du parti communiste chinois et du Guomindang dont témoigne son célèbre rapport de février 1927 (« la révolution n’est pas un repas de gala ») devient, pour Jung Chang, la révélation du plaisir sadique qu’il éprouvait à voir massacrer les tyranneaux de village par les paysans révoltés ! L’insurrection de la moisson d’automne en 1927, où Mao ne put effectivement rejoindre le poste de commandement qui lui avait été attribué qu’après la déroute des insurgés, devient chez nos auteurs une sorte de hold-up (« hijacking a Red Force ») par lequel Mao s’empare de la direction d’une petite force armée lui permittant de devenir un bandit local (pages 51 à 65). La terrible affaire de Futian en décembre 1930 est présentée comme une purge sanglante (pages 92 à 104), ce qu’elle fut sans nul doute [20]. Mais Jung Chang n’a visiblement pas lu le livre de Gao Hua, qu’elle cite pourtant en note [21] : elle y aurait vu que Mao n’était pas à l’origine de cette affaire, lancée contre lui, par les partisans locaux de Li Lisan. Cela n’excuse en rien la brutalité dont il fit usage, mais ne permet pas d’y voir un plan diabolique ourdi par un jeune monstre. D’ailleurs, Jung Chang ignore les excellents travaux réalisés sur ce sujet par Stephen Averill qui restitue le contexte local et la complexité des conflits entre les communistes indigènes et ceux qui venaient du Hunan [22].

26Tout est à l’avenant. Nos auteurs présentent comme des révélations des faits connus des historiens. Quand, en revanche, Jung Chang et Jon Halliday font des révélations, celles-ci ne reposent sur rien. Aucune des pièces conservées aux archives du Guomindang largement ouvertes à Taibei ne permet de prouver que Jiang Jieshi a aidé la Longue Marche à parvenir à son terme, bien au contraire. Il est absurde d’affirmer qu’il n’y eut aucune bataille durant la Longue Marche, même si certains engagements ont été l’objet d’une exagération épique dans la tradition communiste. C’est prendre Jiang Jieshi pour un complet imbécile que d’expliquer les victoires communistes durant la dernière période de la guerre civile comme dues à l’action des « taupes » communistes placées au plus haut niveau dans l’appareil militaire du Guomindang. Il y eut sans aucun doute des « taupes » à l’état-major, bien connues des historiens militaires, mais il n’existe aucune preuve qui permette d’y ajouter les trois personnages cités par nos auteurs. Rien non plus ne confirme la thèse surprenante selon laquelle la Chine attaqua l’Inde en 1962 avec l’appui tacite de l’URSS. On aboutit ainsi à une sorte d’histoire officielle (zheng shi) inversée, où Mao, qui était un Dieu, devient le Diable, tout en restant surhumain. Et les autres dirigeants chinois, sauf peut-être Peng Dehuai et Liu Shaoqi, sont réduits à n’être que de minables marionnettes. Il est vrai que certains des historiens parmi ceux qui ont critiqué le livre de Jung Chang et Jon Halliday ont estimé que Mao étant un monstre, il était salutaire de détruire sa légende pour libérer l’esprit des Chinois. Ils voient donc dans ce livre un outil pour parvenir à cette fin. N’y a-t-il pas chez eux un risque d’instrumentalisation de l’histoire au moment même où les biographes de Mao se sont affranchis de la vision téléologique qui a longtemps prévalu ? N’opèrent-ils pas de la sorte une régression encombrant inutilement de faux problèmes les chantiers qui s’ouvrent enfin aux chercheurs ?

27L’historien n’est pas un moraliste. Il doit garder l’œil sec et la tête froide, même s’il décrit et analyse des faits monstrueux. La documentation actuellement disponible permet de porter maintenant un tel regard sur Mao et ses œuvres. Les débats sont donc largement ouverts. On peut souhaiter qu’ils soient soumis à une double exigence, placée en 1876 par Gutave Monod sur la couverture de la Revue historique qu’il venait de fonder : « Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat historia[23]. »


Mots-clés éditeurs : biographie historique, Edgar Snow, Jung Chang, Mao Zedong, parti communiste chinois

Date de mise en ligne : 22/12/2008

https://doi.org/10.3917/ving.101.0095