Les États-Unis et Israël sous la présidence de George W. Bush
- Par André Kaspi
Pages 53 à 61
Citer cet article
- KASPI, André,
- Kaspi, André.
- Kaspi, A.
https://doi.org/10.3917/ving.097.0053
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- Kaspi, A.
- Kaspi, André.
- KASPI, André,
https://doi.org/10.3917/ving.097.0053
Notes
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[1]
Cf. International Herald Tribune, 14 novembre 1974. Le président Gerald Ford désapprouve cette opinion. Brown maintient, deux ans plus tard, que l’influence des juifs sur le Congrès est exagérée, mais reconnaît qu’ils ne possèdent pas toutes les banques et tous les journaux. Le 30 novembre 2006, l’International Herald Tribune cite un extrait de la lettre que le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a envoyée au président George W. Bush , à propos de « l’influence sioniste sur les États-Unis » : « Il est regrettable que pour l’Administration américaine, les intérêts de ces occupants [il s’agit de l’occupation israélienne des territoires palestiniens] l’emportent sur les intérêts du peuple américain et des autres nations dans le monde. »
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[2]
John J. Mearsheimer et Stephen Walt, « The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy », working paper n° RWP06-011, université Harvard, mars 2006, hhttp:// ksgnotes1. harvard. edu/Research/wpaper.nsf/rwp/RWP06-011. Un résumé a été publié par la London Review of Books du 23 mars 2006. À ce jour, ce travail universitaire a donné lieu à une publication et à une traduction en allemand, en japonais, en néerlandais, en danois, en arabe, en grec, en italien et en français. Pour cette dernière version, beaucoup plus étoffée que le working paper: John J. Mearsheimer et Stephen Walt, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, Paris, La Découverte, 2007.
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[3]
Condoleezza Rice, « Campaign 2000 : Promoting the National Interest », Foreign Affairs, 79 (1), janvier-février 2000, hhttp:// www. foreignaffairs. org/ 20000101faessay5/ condoleezza-rice/campaign-2000-promoting-the-national-interest.html.
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[4]
Discours du gouverneur George W. Bush devant l’AIPAC, hôtel Hilton, Washington (D.C.), 22 mai 2000.
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[5]
Toutes ces informations ont été recueillies sur le site Internet de l’AIPAC.
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[6]
Pour une étude plus complète des juifs américains, on peut se reporter à André Kaspi, Les Juifs américains, Paris, Plon, 2008.
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[7]
Il existe de nombreuses analyses du lobby sioniste-chrétien. On peut se reporter notamment à Walter Russell Mead, « God’s Country », Foreign Affairs, 85 (5), septembre-octobre 2006, http:// www. foreignaffairs. org/ 20060901faessay85504/ walter-russell-mead/ god-s-country. html.
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[8]
Aux élections présidentielles de 2004, George W. Bush a recueilli 23 % des voix juives, tandis que 77 % allaient à son adversaire démocrate John Kerry. Aux élections législatives de 2006, les démocrates ont été soutenus par 85 % de l’électorat juif.
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[9]
À quoi il faut ajouter des aides spéciales, par exemple pour l’installation des juifs éthiopiens, russes, etc., sans oublier des garanties bancaires pour les emprunts qu’Israël obtient sur le marché américain.
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[10]
John J. Mearsheimer et Stephen Walt, op. cit.
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[11]
Déclaration de Dany Ayalon, ancien ambassadeur israélien à Washington. Elle est partagée par Nicholas Burns, numéro trois du ministère des Affaires étrangères. (Le Figaro, 17 août 2007)
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[*]
Professeur émérite à la Sorbonne, André Kaspi a longtemps occupé la chaire d’histoire de l’Amérique du Nord à l’université de Paris-I. Spécialiste des États-Unis, et plus particulièrement des relations internationales, il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Américains (Seuil, 2002), Les États-Unis d’aujourd’hui (Perrin, 2004) et, en collaboration, La Civilisation américaine (PUF, 2006). Il vient de terminer une étude sur Les Juifs Américains (Plon, 2008), qui permet de comprendre un peu mieux les enjeux de la prochaine élection présidentielle.
(andre.kaspi@cnrs-dir.fr)
1Au printemps 2006, deux éminents universitaires américains publiaient une analyse fracassante du rôle joué par le lobby israélien dans la définition de la politique étrangère des États-Unis. John J. Mearsheimer (professeur de sciences politiques à Chicago) et Stephen Walt (professeur de relations internationales à Harvard) soulignaient notamment que l’influence de l’American Israeli Public Affairs Committee (AIPAC) avait plusieurs fois conduit les dirigeants américains à entériner des options stratégiques contraires à l’intérêt et à la sécurité des États-Unis. André Kaspi, fermement opposé à cette interprétation des faits, prend ici position dans un débat essentiel et nécessaire.
2Fantasme ou réalité ? Le lobby juif – ou, pour être plus précis, le lobby israélien – ferait la pluie et le beau temps à Washington. Les États-Unis sacrifieraient leur intérêt national au profit des ambitions de l’État d’Israël. C’est à Jérusalem que seraient prises les décisions de la Maison Blanche et du Congrès. Voilà une vérité d’évidence, soutient en 1974 le général George Brown, président du comité des chefs d’état-major. Les juifs, déclare-t-il en public, « possèdent, vous le savez, les banques et les journaux de notre pays ». La communauté juive « jouit d’une influence exagérée sur le Congrès des États-Unis » [1]. Des livres, des articles, des propos reprennent l’antienne. Le lobby, souvent affublé d’un L majuscule, dépasse par son influence tous les autres groupes de pression. Il porte atteinte à l’indépendance nationale, sape l’action internationale du pays, instaure par tous les moyens dont il dispose une connivence coupable. Tout récemment, deux universitaires, John J. Mearsheimer et Stephen Walt ont longuement défendu cette thèse dans un working paper qui a fait beaucoup de bruit [2].
3Comment expliquer les relations spéciales, particulièrement étroites entre Israël et les États-Unis ? Reposent-elles sur l’influence des juifs ? Ont-elles détourné Washington d’une orientation plus conforme à sa politique étrangère ? Le président George W. Bush a-t-il cédé aux injonctions des Premiers ministres israéliens, qu’il s’agisse d’Ariel Sharon de 2001 à 2005 ou d’Ehoud Olmert depuis janvier 2006 ? Autant de questions qui méritent, si possible, des réponses nuancées et solidement démontrées.
Trois phases distinctes
4Lorsqu’il accède à la magistrature suprême, George W. Bush ne nourrit pas l’ambition d’intervenir dans le conflit israélo-palestinien. Il suffit de relire l’article de sa principale conseillère, publié en janvier 2006 par Foreign Affairs [3]. Condoleezza Rice définit les priorités du président : renforcer la puissance militaire des États-Unis, se préoccuper des États voyous (rogue states), gérer les relations avec Moscou et Pékin. Elle cite l’Irak, la Corée du Nord, l’Iran qui, plus tard, seront réunis dans l’expression d’« Axe du Mal ». C’est à la fin de son analyse seulement qu’elle mentionne Israël, menacé par l’Iran. Elle n’évoque pas les Palestiniens, comme si la question ne se posait pas. Ce qui n’empêche pas le candidat républicain d’assurer, en mai 2000, que « l’Amérique et Israël ont noué une amitié spéciale. De fait, c’est plus qu’une amitié. L’Amérique et Israël sont frère et sœur dans la famille des démocraties. Ils sont des alliés naturels pour la défense de la paix ». Et George W. Bush d’ajouter que cette amitié fraternelle repose sur la démocratie, les dix commandements, la haute technologie et qu’elle sera préservée sous sa présidence. Il est vrai que ces promesses sont prononcées devant un auditoire juif dont il convient de capter les voix [4].
5Il n’empêche que, pendant les dix premiers mois de l’année 2001, le nouveau président ne prend aucune décision majeure concernant le conflit israélo-palestinien. Il estime que les États-Unis doivent, pour l’instant, rester à l’écart. Son prédécesseur a tenté d’obtenir un accord entre Yasser Arafat et Ehoud Barak. Bill Clinton a échoué. Il n’y aura pas de nouveaux accords de Camp David, même si les conditions d’un accord sont définies et serviront un jour à établir la paix entre les deux camps. En revanche, la Chine et la Corée du Nord, l’Irak et l’Iran, la Russie réclament toute l’attention des diplomates et des militaires américains.
6Survient le 11 Septembre. Les États-Unis sont précipités dans une lutte, longue et indécise, contre des mouvements terroristes. Les opérations militaires en Afghanistan commencent immédiatement pour abattre le régime des Talibans et capturer Oussama Ben Laden. Au sein du ministère de la Défense, on prépare énergiquement le renversement de Saddam Hussein, parce que l’on redoute qu’il détienne ou qu’il soit sur le point de détenir des armes de destruction massive, parce que l’on souhaite « démocratiser » le Moyen-Orient. Dans cette perspective, il faut tenter de rallier l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Jordanie, les plus modérés des États arabo-musulmans, suivant l’exemple qu’a donné, une douzaine d’années auparavant, le président George H. W. Bush. Un geste s’impose donc : le 2 octobre 2001, George W. Bush envisage la création d’un État palestinien, « pour autant que le droit d’un État israélien est respecté ». Il faut, au préalable, réduire le niveau de la violence qui touche la région. « Je comprends parfaitement, ajoute le président, que les progrès au Moyen-Orient se mesurent en centimètres. »
7En dépit des démentis officiels, un pas vient d’être franchi : Bill Clinton avait défendu « le principe » d’un État palestinien ; George W. Bush va plus loin. Colin Powell, le ministre des Affaires étrangères, est chargé d’appliquer la nouvelle diplomatie, non sans mal d’ailleurs. Ariel Sharon proteste avec énergie. Il évoque un nouveau Munich et compare implicitement George W. Bush à Neville Chamberlain. Washington condamne les assassinats ciblés auxquels les Israéliens se livrent dans les territoires palestiniens. À quoi les Israéliens répliquent que Washington n’agit pas autrement, lorsque la Maison Blanche promet de s’emparer de Ben Laden « mort ou vivant ». Puis, la tension s’apaise. Bon gré mal gré, Ariel Sharon se laisse convaincre. Du côté palestinien, Yasser Arafat applaudit à l’initiative des Américains, mais il ne peut empêcher le Hamas de passer outre et d’attaquer des cibles israéliennes. Il n’est plus question de pourparlers. Tout au plus met-on sur pied des trêves, longuement négociées, vite rompues.
8George W. Bush doute des bonnes intentions de Yasser Arafat. Surtout après l’affaire du Karine A, un cargo qu’intercepte la marine israélienne le 3 janvier 2002. Le bateau transporte une cargaison de katiouchas, de mortiers, de fusils, de mines, d’explosifs et de munitions pour une valeur d’environ quinze millions de dollars. Cet armement, vraisemblablement d’origine iranienne, est destiné à l’Autorité palestinienne. Désormais, les États-Unis raidissent leur attitude, que l’on pourrait résumer ainsi : impossible, selon eux, de compter sur Yasser Arafat ; les Israéliens ont raison de l’enfermer dans son quartier général de Ramallah ; son entourage est corrompu ; tant que des réformes ne seront pas entreprises, il ne servira à rien de proposer une médiation ; Ariel Sharon, au contraire, est un allié sûr, un peu rugueux sans doute, voire obstiné. Dans les circonstances présentes, il faut lui faire confiance. De cette nouvelle attitude découle « la feuille de route » que propose George W. Bush le 24 juin 2002. Elle prévoit trois étapes. Au cours de la première année, les Palestiniens mettront fin à la violence et éliront leurs dirigeants, tandis que les Israéliens cesseront de créer des implantations en territoire palestinien et prépareront leur retrait des implantations existantes. Puis, une conférence internationale ouvrira la voie à un État palestinien avant la fin de l’année 2003. Enfin, une seconde conférence règlera les questions les plus compliquées, comme le statut de Jérusalem et le problème des réfugiés. Cette feuille de route entre en vigueur le 30 avril 2003, après que Yasser Arafat a accepté, non sans réticences, de nommer Mahmoud Abbas au poste de Premier ministre. Outre les États-Unis, elle reçoit le soutien de l’Union européenne, de la Russie et des Nations unies.
9À vrai dire, les États-Unis tiennent un rôle ambigu. Ils n’ont pas renoncé à jouer les arbitres dans le conflit du Proche-Orient. Et chacun sait, quel que soit le camp auquel il appartient, que sans eux aucun progrès ne sera accompli. Dans le même temps, leur attention est tout entière tournée vers l’Irak et, plus généralement, contre ce qu’on est en train de baptiser le « terrorisme islamo-fasciste ». Ce qui entraîne, de la part des responsables politiques, un tropisme très marqué en faveur d’Israël. L’État hébreu, seule démocratie du Proche et du Moyen-Orient, est lui aussi aux prises avec des attentats terroristes. Depuis bien des années, il a imaginé des ripostes, plus ou moins efficaces, plus ou moins désapprouvées par l’opinion internationale, qui servent d’exemples à suivre ou à ne pas suivre. En un mot, l’expérience israélienne est précieuse, qu’il s’agisse de la protection du territoire, de la sécurité des transports aériens, de la recherche de renseignements. Une communauté de destin unit les deux nations. Tout comme il existe une communauté d’ennemis. Ariel Sharon est reçu en ami, « en frère », lorsqu’il rend visite au président des États-Unis. En avril 2004, il présente son plan de désengagement unilatéral dans la bande de Gaza. De quoi surprendre de la part d’un partisan du Grand Israël. Cette politique tient compte de la conviction d’Ariel Sharon selon laquelle il est impossible de trouver un partenaire palestinien pour négocier la paix, au moins l’arrêt des hostilités. Elle permet, dans le même temps, de justifier la construction d’un mur de sécurité qui protégera le territoire israélien. Elle a pour contrepartie l’annexion « définitive » à l’État d’Israël de plusieurs groupes d’implantations. George W. Bush donne son accord. L’alliance entre les États-Unis et Israël semble plus solide que jamais. Les manifestants qui protestent, dans les pays arabes ou en Europe occidentale, contre l’intervention américaine en Irak, ne s’y trompent pas. Ils vouent aux gémonies Bush et Sharon, Sharon et Bush.
10La mort de Yasser Arafat, en novembre 2004, inaugure une troisième période qui, aujourd’hui, n’est pas terminée. Mahmoud Abbas est élu à la présidence de l’Autorité palestinienne en janvier 2005. Un an plus tard, les élections législatives, que les Américains réclamaient à cor et à cri, donnent la majorité au Hamas, ce qui provoque aux États-Unis surprise et consternation. Au printemps de 2007, le Fatah est chassé de Gaza par les forces du Hamas. Le Fatahland est réduit à la Cisjordanie, moins les implantations israéliennes. Dans ces circonstances, les États-Unis peuvent-ils définir une politique nouvelle et plus efficace ? On pourrait le croire. Mahmoud Abbas a besoin du soutien américain et israélien. Il est, semble-t-il, disposé à chercher une solution pacifique. Les Israéliens, de leur côté, sont particulièrement inquiets des propos génocidaires du président iranien, de l’encerclement de leur territoire au Sud par le Hamas, au Nord par le Hezbollah. Les Européens sont prêts à collaborer à toute tentative de pourparlers de paix. Quant à l’opinion publique américaine, majoritairement hostile à la poursuite de la guerre en Irak, elle applaudirait son président s’il parvenait à mettre fin à un conflit cinquantenaire.
11Voilà pour les aspects positifs. Il n’en reste pas moins que la situation politique de Mahmoud Abbas est très fragile, qu’il ne peut plus parler au nom de tous les Palestiniens, que plus il se rapproche des Israéliens et des Américains, plus il perd de sa crédibilité aux yeux de l’opinion arabe, y compris de l’opinion palestinienne. Ehoud Olmert, qui a succédé à Ariel Sharon en janvier 2006, est politiquement affaibli. Ses compatriotes lui reprochent d’avoir conduit, avec maladresse sinon incompétence, les opérations militaires au Liban contre le Hezbollah en juillet et août 2006, de manquer de charisme et de vision. Il faut ajouter que le retrait du Sud-Liban, puis de Gaza n’a pas donné, bien au contraire, les résultats qu’espérait l’opinion publique israélienne et qu’il n’est donc pas certain qu’elle accepterait un nouveau retrait, cette fois-ci des territoires occupés de Cisjordanie. Bref, affaibli par l’impopularité croissante de la guerre d’Irak et par la proximité de la fin de son mandat, George W. Bush ne dispose pas de la force, de l’imagination, du dynamisme nécessaires pour réussir là où Bill Clinton a échoué. Est-ce à dire qu’il obéit, pieds et poings liés, au lobby israélien ?
Lobby juif, lobby israélien
12Le lobby juif n’est pas structuré. Il ressemble à une nébuleuse. Il regroupe les organisations, voire les individus qui militent pour des causes dites juives, qu’il s’agisse de politique sociale, économique, culturelle ou de politique étrangère. En son sein, figurent notamment l’American Jewish Committee, l’American Jewish Congress, l’Anti-Defamation League. Le lobby israélien a pour nom l’American Israeli Public Affairs Committee. Il s’appuie sur la Conférence des présidents des principales organisations juives. L’AIPAC poursuit des objectifs spécifiques : animer le canal de communication entre la communauté juive des États-Unis et l’État d’Israël, défendre auprès du Congrès, de la Maison Blanche et de l’opinion publique l’image, les demandes et, plus généralement, les positions d’Israël.
13L’AIPAC occupe une place primordiale dans le monde politique. Créé en 1954 par le Conseil sioniste américain, il a pris son essor à la fin des années 1970. Aujourd’hui, il revendique cent mille membres, répartis dans les cinquante États. Son budget avoisine les quarante millions de dollars. Soixante-quinze organisations juives y sont représentées. Son bulletin, Near East Report, accessible sur Internet, est diffusé à trente mille exemplaires. Dans le classement des groupes de pression, l’AIPAC se situe à la deuxième place, juste derrière le lobby des retraités (American Association of Retired People) [5].
14Cette description statistique réclame des explications. Les lobbies aux États-Unis sont légaux. S’ils agissent dans le domaine de la politique intérieure, ils doivent faire l’objet d’une déclaration auprès du Congrès. S’ils exercent leur influence sur la politique étrangère, ils se déclarent auprès du département fédéral de la Justice. Tous disposent, à des degrés divers, de moyens puissants et variés pour influer sur les politiques : la presse écrite, la radio et la télévision, les lettres et les télégrammes adressés aux élus, les messages électroniques et les visites personnelles aux dirigeants de la nation, le financement des campagnes électorales, le bulletin de vote. L’AIPAC n’agit pas autrement que le lobby noir, le lobby des médias, le lobby des enseignants ou des retraités. Le pouvoir politique y trouve son avantage, puisqu’en consultant les représentants de l’AIPAC il recueille, ou du moins croit recueillir l’opinion des juifs américains. Il peut aussi, par cette voie, faire passer ou recevoir les messages informels des Israéliens. Rien n’est clandestin ni inavouable dans cette démarche. Tout au plus peut-on s’étonner que l’AIPAC soit classé parmi les « domestic lobbies», c’est-à-dire tournés vers la politique intérieure, et non pas parmi les lobbies « étrangers ».
15L’influence de l’AIPAC tient au rôle que jouent les juifs américains [6]. Ils ne sont pas nombreux : entre 5,2 millions et 7 millions, suivant la définition que l’on donne de la judéité, alors que la population totale du pays avoisine les 300 millions, soit aux environs de 2 %. Ils sont profondément intégrés dans la société, appartiennent pour la plupart aux classes moyennes, exercent des emplois qualifiés dans le monde des services et font de belles carrières dans les affaires. À leur manière, ils ont réalisé « le rêve américain », qui a poussé leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents vers la nouvelle Terre promise. Ce qui entraîne deux conséquences. Les juifs votent, alors que le taux d’abstention est en moyenne particulièrement élevé. Leur participation aux consultations électorales atteint 90 %. Ils font mieux que toutes les autres minorités. L’impact politique dépasse ainsi le poids démographique. Dans l’État de New York, par exemple, la population juive correspond à 8,4 % de la population totale, mais à 18,3 % de l’électorat. Dans les scrutins du New Jersey, du Maryland, du Connecticut, du Massachusetts, de la Californie, de la Pennsylvanie, de l’Illinois, de la Floride, les juifs comptent deux fois plus que leur nombre réel. Autant d’États qui déterminent, en grande partie, le résultat des élections présidentielles. De plus, convaincus que la société peut être réformée par l’intervention du politique, qu’ils sont pleinement citoyens d’une démocratie, ils sont présents à tous les échelons de la vie politique. À telle enseigne que dans le Congrès fédéral élu en novembre 2006, on compte trente juifs à la Chambre des représentants et treize sénateurs, soit 8 % des législateurs. Certains d’entre eux, précisons-le, sont les élus de circonscriptions ou d’États qui comptent moins de 1 % d’électeurs juifs.
16La deuxième conséquence touche au financement des campagnes électorales. Les juifs sont de gros donateurs, encore qu’on ne puisse pas chiffrer avec exactitude l’ampleur de leurs dons. Les politiques puisent dans ce réservoir, d’autant que les campagnes électorales coûtent de plus en plus cher. Pour payer les déplacements des candidats, la publicité à la télévision, les assistants et les conseillers, les sondages, le matériel de propagande, il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Dans les limites imposées par la législation, les juifs sont mis à contribution, ce qui renforce encore leur influence sur le monde politique.
17Depuis quelques années, l’AIPAC bénéficie de deux renforts. Les néoconservateurs seraient, dit-on souvent, des juifs qui ne penseraient qu’au salut d’Israël, qui parleraient au nom de la droite israélienne et n’hésiteraient pas, dans cette perspective, à sacrifier les intérêts des États-Unis. Ce jugement est excessif. Bon nombre de néoconservateurs sont juifs, comme Richard Perle, Paul Wolfowitz, Donald Feith ou Elliott Abrams. D’autres ne le sont pas, comme Jeane Kirkpatrick (décédée en décembre 2006), Michael Novak, Linda Chavez ou John Bolton, sans oublier ceux qui, au sommet de l’État, sont plus moins proches des néoconservateurs, tels que Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Condoleezza Rice et le président George W. Bush lui-même. Les uns et les autres sont des internationalistes wilsoniens. Ils pensent, comme Woodrow Wilson, que la démocratie est le meilleur des régimes politiques, qu’elle consolide les relations pacifiques entre les nations, que les États-Unis ont pour mission de l’exporter. C’est un courant politique qui a exprimé sa déception à l’égard du tiers-mondisme et de la faiblesse des nations démocratiques. Les attentats du 11 Septembre ont transformé la déception en une volonté d’agir contre le terrorisme. De là, la conclusion qu’il faut « démocratiser » le Moyen-Orient, que les États-Unis peuvent compter sur Israël, un allié solide, indépendant, déterminé. Juifs ou non, ils partagent cette vision du monde.
18Le deuxième renfort surprend. Il provient des chrétiens évangéliques, qui rassemblent un quart de la population américaine. Plus ils sont proches du fondamentalisme, plus ils soutiennent Israël et, précisément, le programme de la droite israélienne. Pour eux, la Cisjordanie – qu’ils appellent la Judée et la Samarie – appartient, de droit divin, à l’État d’Israël. L’évacuation de Gaza fut une erreur tragique. Ils croient que la création d’Israël annonce la seconde venue du Christ. George W. Bush sait qu’il peut compter sur cet électorat, s’il lui donne satisfaction. Il y a plus étonnant encore. Le pasteur John Hagee vient de fonder un lobby chrétien, Christians united for Israel. Ce sera un AIPAC chrétien, plus actif encore que l’AIPAC. Il rassemble des leaders du monde évangélique, recueille des dizaines de millions de dollars, milite pour la reconstruction du temple de Jérusalem, exige du gouvernement américain un soutien sans faille à Israël, car il faut, dit-il, appliquer « la politique étrangère de Dieu [7]».
19Ces alliés évangéliques sont, pour les organisations juives, encombrants. Ils prient pour que les juifs finissent par se convertir au christianisme, lorsque commencera le millénium. Ils expriment des idées très conservatrices sur la société, alors que la grande majorité des juifs sont plutôt « libéraux » (au sens américain du terme). Ils soutiennent l’État d’Israël avec plus de force, plus de constance, plus d’intransigeance que les juifs eux-mêmes. Ils sont, toutefois, indispensables, puisqu’ils donnent au lobby israélien une vigueur nouvelle et souvent décisive.
20Il n’empêche que le lobby rencontre des oppositions. Face à l’AIPAC, des groupes de pression défendent des positions inverses. C’est le cas du lobby arabe. Il fonde son influence sur des associations qui parlent au nom des quatre ou cinq millions d’arabes américains, sur des liens étroits avec les représentants des États arabo-musulmans, sur la collaboration avec les compagnies pétrolières et les multinationales qui souhaitent conserver ou étendre leur réseau d’affaires au Moyen-Orient. Et puis, tous les juifs américains n’apportent pas un soutien indéfectible à l’AIPAC. Sans doute, la référence à Israël entre-t-elle dans la construction de leur identité juive. Mais 80 % d’entre eux votent pour le parti démocrate et sont plus « colombes » que « faucons » [8]. Tous ne sont pas préoccupés par la situation militaire au Proche-Orient. Tous n’ont pas approuvé les opérations militaires au Liban en 1982 ou en 2006. Tous ne soutiennent pas l’implantation de colonies de peuplement dans les territoires palestiniens. Tous n’ont pas applaudi aux accords d’Oslo de 1993. Entre les indifférents, voire les ignorants, les partisans de la paix à n’importe quel prix (si du moins l’existence d’Israël est garantie), les soutiens d’une politique modérée, les champions du Grand Israël, que de visions ! Les juifs américains approuvent les initiatives ou l’absence d’initiatives de la Maison Blanche avec moins d’enthousiasme que les évangéliques. Ils ne suivent pas, les yeux fermés, les orientations de l’AIPAC. Voilà un groupe de pression qui n’est pas le porte-parole d’une communauté unie et homogène.
21C’est pourquoi il faut porter un jugement nuancé sur l’action de l’AIPAC auprès des pouvoirs publics. La liste de ses défaites est longue. Aucun président, par exemple, n’a accepté de transférer à Jérusalem l’ambassade des États-Unis, bien que quatre-vingt-treize sénateurs sur cent aient voté en faveur du transfert. Aucun président n’a reconnu Jérusalem comme « la capitale éternelle » d’Israël, ni la légitimité de toutes les implantations, ni l’annexion du Golan. Les ventes d’armes aux États arabes, alliés des États-Unis, sont combattues par l’AIPAC, sans grands résultats. Lorsque George H. W. Bush, le père de l’actuel président, exige qu’une conférence internationale se tienne en 1991, il fait pression sur les Israéliens et obtient satisfaction, malgré les réactions de l’AIPAC. La guerre contre l’Irak de Saddam Hussein n’a été soutenue ni par les Israéliens ni par l’AIPAC. Les uns et les autres étaient, et le sont encore davantage maintenant, préoccupés par la politique nucléaire de l’Iran. En 2007, une grande majorité des juifs américains réclame la fin de l’intervention américaine en Irak et le retour des « boys».
22Somme toute, le lobby israélien est d’autant plus influent qu’il défend des positions conformes à l’intérêt national, tel que le définit la Maison Blanche. Il peut infléchir. Il ne peut pas renverser le courant.
L’intérêt national des États-Unis
23C’est pourquoi l’acte d’accusation, dressé par John J. Mearsheimer et Stephen Walt, laisse perplexe. Les deux universitaires rappellent que, de 1945 à 2003, l’État d’Israël a reçu des États-Unis cent quarante milliards de dollars. Depuis une trentaine d’années, l’aide annuelle (militaire et économique) avoisine les trois milliards, soit un cinquième des sommes que les Américains versent au titre de l’aide à l’étranger [9]. Aucun autre pays ne bénéficie d’une telle manne. Au total, les États-Unis accordent à chaque Israélien une somme de cinq cents dollars. Pourquoi faire ? Israël n’est pas un État pauvre, puisque le revenu par tête y équivaut à celui de l’Espagne ou de la Corée du Sud. Israël tire parti de l’aide américaine, concluent Walt et Mearsheimer, pour renforcer son potentiel militaire et nucléaire, opprimer les Palestiniens, construire des implantations. Ceci contribue à noircir l’image des Américains et à donner à leurs ennemis un argument d’une formidable efficacité. Le lobby israélien, qui repose sur le vote juif, porte la responsabilité d’une politique désastreuse [10].
24Certes, l’AIPAC ne cesse de justifier le montant de l’aide américaine, voire de réclamer son augmentation. De fait, les Américains ont peu aidé avant 1970. Puis, sous la présidence de Richard Nixon, l’aide a pris des proportions surprenantes qui ont été maintenues par Jimmy Carter. Dans les deux cas, la sympathie pour les Israéliens n’explique rien. Dans les deux cas, l’AIPAC – à l’époque un lobby relativement faible – a compris que son lobbying correspond à l’intérêt national. De là un véritable jeu de cache-cache. La Maison Blanche et le Congrès font semblant d’accorder la manne sous la pression du lobby israélien. Le lobby se glorifie d’arracher le vote sur des montants extraordinaires. Les dirigeants arabes disposent d’une explication plausible pour justifier leurs échecs auprès de leurs compatriotes.
25La réalité est pourtant simple. Les représentants et les sénateurs votent en faveur de l’aide, souvent plus élevée que les demandes de l’exécutif, pour témoigner de leur indépendance et recueillir auprès de leurs électeurs les fonds nécessaires aux campagnes électorales. Une faible partie de l’aide américaine reste en Israël. L’essentiel sert à rembourser la dette vis-à-vis des États-Unis et surtout à financer des achats aux entreprises américaines, qu’elles fabriquent du matériel militaire ou des produits de consommation. Chaque milliard de dollars crée de soixante à soixante-dix mille emplois aux États-Unis. Enfin, les Israéliens ne demandent pas, loin de là, que des soldats américains stationnent sur leur territoire national. Ils assurent seuls leur défense. En revanche, l’Europe accueille trois cent mille GIs et la Corée du Sud trente mille, dont l’entretien est en partie assuré par les contribuables américains. Si une force équivalente était dépêchée en Israël, le coût atteindrait au moins cent cinquante milliards par an. Dans ces conditions, les trois milliards d’aide annuelle n’ont rien d’excessif. En d’autres termes, on peut conclure que l’aide financière n’est ni gratuite ni désintéressée.
26Dans le domaine militaire, les relations spéciales avec Israël servent aussi l’intérêt national des États-Unis. Les services de renseignements collaborent, encore qu’il leur arrive d’entrer en concurrence. Avant 1991, les Israéliens ont informé les Américains sur les armes soviétiques qu’utilisaient les forces arabes. En 2006, ils ont fourni des informations sur les armements iraniens dont disposait le Hezbollah au Liban. En contrepartie, les satellites américains ont fait gagner aux autorités israéliennes de précieuses minutes avant l’arrivée des roquettes et des missiles. Ceci fait dire au général George Keagan, ancien chef des services de renseignements de l’armée de l’air, que les services israéliens valent cinq CIA. De plus, les forces armées des deux pays se livrent à des exercices en commun, échangent leur expérience, en particulier sur la guérilla urbaine, organisent des rencontres et des stages pour leurs officiers, utilisent souvent les mêmes matériels et les mêmes armements. Bref, là encore, le lobby israélien est d’autant plus efficace qu’il va dans le sens de l’intérêt national.
27Reste, pour les accusateurs, un argument. L’AIPAC, disent-ils, manipule les médias. Il fournit les nouvelles, déforme l’information, interdit toute discussion qui ne serait pas favorable à Israël. Dans les journaux télévisés, sur les campus, au sein des think tanks, il serait impossible de comprendre les réalités du Proche-Orient pour la bonne raison que le lobby israélien assimile à l’antisémitisme toute critique de la politique israélienne. Enchaînés, systématiquement trompés, incapables de réagir, les Américains obéiraient aux ordres d’Israël et seraient les victimes de cette liaison dangereuse.
28Une fois de plus, l’argument ne convainc pas : les médias ne sont pas accaparés par les juifs. Électeurs et élus n’ont pas soudainement renoncé à leur liberté de pensée. Les sondages d’opinion montrent que près des deux tiers des Américains manifestent leurs sympathies pour Israël, que depuis quarante ans la tendance ne varie guère. Personne ne niera, pourtant, que l’image des États-Unis dans le monde est profondément dégradée. Que ce soit en Arabie saoudite ou en Jordanie, deux États qui entretiennent des relations cordiales avec Washington, 88 % des personnes interrogées expriment un jugement négatif sur les États-Unis. Au Maroc, le pourcentage atteint 93 % ; en Égypte, 51 %. Ces statistiques résultent-elles seulement de la relation spéciale entre les deux pays ? Avant 1967, lorsque la France, et non les États-Unis, était « l’alliée, l’amie » d’Israël, bon nombre d’États arabes sont entrés dans l’orbite soviétique. Et les États-Unis ne sont alors pas parvenus à établir la paix au Proche et au Moyen-Orient.
29Et puis, à supposer, comme on le souhaite, que cesse le conflit israélo-palestinien, la Syrie se métamorphosera-t-elle en un État démocratique, respectueux de ses minorités ? L’Arabie saoudite renoncera-t-elle à soutenir les mouvements wahabites ? Al-Qaida prononcera-t-elle sa dissolution ? Les Frères musulmans soutiendront-ils le régime égyptien ou la monarchie jordanienne ? L’Iran mettra-t-il un terme à son programme nucléaire ? Autant de questions dont on devine aisément les réponses. Autant de preuves que le conflit israélo-palestinien n’est pas la seule source du chaos moyen-oriental, que les États-Unis ne sont pas tout-puissants et que leurs liens avec Israël ne rendent pas compte d’une réalité infiniment complexe.
30Reste qu’aujourd’hui, les États-Unis ont une préoccupation majeure. L’Iran est, selon Washington, la menace la plus dangereuse, la plus difficile à endiguer. Pour y faire face, il faut conforter les alliés de la région, c’est-à-dire l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats du Golfe, la Jordanie et Israël. Aux États arabes les Américains vendent des armes sophistiquées. Aux Israéliens, ils promettent une augmentation de 25 % de leur aide militaire, soit trente milliards de dollars sur dix ans. L’AIPAC a-t-il imposé sa volonté à la Maison Blanche ? Ce pactole sera dépensé pour les trois quarts aux États-Unis. Selon Dany Ayalon, ancien ambassadeur d’Israël à Washington, il contribuera à assurer « la stabilité au Moyen-Orient » et servira à « défendre les intérêts des Américains dans la région » [11]. Encore une fois, la victoire du lobby israélien fait illusion. Le réalisme, plus que les bons sentiments, conforte les relations entre Israël et les États-Unis.
Mots-clés éditeurs : États-Unis, Israël, juif, lobby pro-israélien, Palestine
Date de mise en ligne : 10/01/2007
https://doi.org/10.3917/ving.097.0053