Senghor et l'ouverture culturelle de la RFA en 68
Pour une histoire transnationale Allemagne – France – Afrique
- Par Jakob Vogel
Pages 135 à 148
Citer cet article
- VOGEL, Jakob,
- Vogel, Jakob.
- Vogel, J.
https://doi.org/10.3917/ving.094.0135
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- Vogel, J.
- Vogel, Jakob.
- VOGEL, Jakob,
https://doi.org/10.3917/ving.094.0135
Notes
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[1]
Cf. Christoph Conrad et Sebastian Conrad (dir.), Die Nation schreiben. Geschichtswissenschaft im internationalen Vergleich, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2002 ; Stefan Berger et al. (dir.), Writing National Histories. Western Europe Since 1800, Londres, Routledge, 1999.
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[2]
Pour ces débats voir, par exemple, le site internet du forum : http:// www.geschichte-transnational.clio-online.net. Pour un résumé du débat international, voir Sebastian Conrad et al. (dir.), Transnationale Geschichte. Themen, Tendenzen und Theorien, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006. En dehors des approches postcoloniales, le débat autour de l’« histoire transnationale » a été fortemente influencé par les notions de « transfert culturel » et d’« histoire croisée » : Michael Werner et Benedicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, Paris, Seuil, 2004 ; Michel Espagne et Michael Werner (dir.), Transferts. Les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand (xviiie-xixe siècle), Paris, Éd. de recherche sur les civilisations, 1988. Pour un résumé des débats sur les postcolonial studies, voir Emmanuelle Sibeud, « Postcolonial et colonial studies : enjeux et débats », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 51 (4 bis), 2004-2005, p. 87-95.
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[3]
Ceci implique, pour citer les initiateurs du forum Internet professionnel mentionné, d’« étudier l’histoire transnationale comme un entrelacs de relations, d’influences croissantes des processus de mondialisation sur les évolutions locales, régionales et nationales, et comme une dialectique aux effets durables de dé- et reterritorialisation dans les relations économiques, politiques, sociales et la culture ». ( http:// geschichte-transnational. clio-online. net/ transnat. asp? pn= about)
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[4]
Sebastian Conrad, Globalisierung und Nation im Deutschen Kaiserreich, Munich, Beck, 2006 ; Sebastian Conrad et Jür-gen Osterhammel (dir.), Das Kaiserreich transnational. Deutschland in der Welt 1871-1914, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2004.
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[5]
Voir, par exemple, l’ouverture transnationale de l’histoire de la RDA dans Sandrine Kott et Emmanuel Droit (dir.), Die ostdeutsche Gesellschaft. Eine transnationale Perspektive, Berlin, Links, 2006.
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[6]
Axel Schildt et al. (dir.), Dynamische Zeiten. Die 60er Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Göttingen, Wallstein, 2000.
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[7]
Voir Hannes Siegrist et Konrad Jarausch (dir.), Amerikanisierung und Sowjetisierung in Deutschland 1945-1970, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 1997.
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[8]
Les éléments allemands ne peuvent être compris sans les événements de Mai 68 en France ou encore le mouvement contre la guerre du Vietnam aux États-Unis.
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[9]
Ingrid Gilcher-Holtey (dir.), 1968. Vom Ereignis zum Gegenstand der Geschichtswissenschaft, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1998 ; Ingrid Gilcher Holtey, Die 68er Bewegung. Deutschland, Westeuropa, USA, Munich, Beck, 2001 ; et Tho-mas Etzemüller, « Imaginäre Feldschlachten ? “1968” in Schweden und Westdeutschland », Zeithistorische Forschungen, 2 (2), 2005, p. 203-223.
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[10]
Étienne François et al. (dir.), 1968. Ein europäisches Jahr ?, Leipzig, Universitätsverlag, 1997.
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[11]
Voir, entre autres, Edgar Wolfrum, Geschichtspolitik in der Bundesrepublik Deutschland. Der Weg zur bundesrepublika-nischen Erinnerung 1948-1990, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999 ; Étienne François et Hagen Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte, Munich, Beck, 2001, 3 vol. Pour une nouvelle approche sur l’histoire des relations culturelles transnationales, voir Johannes Paulmann (dir.), « Auswärtige Repräsentationen ». Deutsche Kulturdiplomatie nach 1945, Cologne, Böhlau, 2005.
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[12]
Voir Julia Angster, Konsenskapitalismus und Sozialdemokratie. Die Westernisierung von SPD und DGB, Munich, Oldenbourg, 2003 ; Arnd Bauerkämper et alii (dir.), Demokratiewunder ? Transatlantische Mittler und die kulturelle Öffnung Westdeutschlands 1945-1970, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2005 ; Anselm Doering-Manteuffel, Wie westlich sind die Deutschen ? Amerikanisierung und Westernisierung im 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999. Voir l’article du futur traducteur et éditeur de Senghor : Rainer Arnold, « Senghor und die Afrikaner », Die Weltbühne,
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[13]
47, 1968 ; et sa postface de 1963 à l’anthologie de Langston Hughes, Gedichte aus Afrika, Rainer Arnold (éd.), trad. de Hubert Witt, Leipzig, Reclam, 1972, p. 151-163.
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[14]
Sur l’histoire de la réception de Senghor par son traducteur est-allemand, voir surtout la postface de Rainer Arnold à Léopold Sédar Senghor, Wir werden schwelgen, Berlin (Est), Freundin, 1983, p. 189-199, p. 193 sq. Sur la réception de la littérature d’Afrique noire en RDA influencée par Jahn – Albert Gouaffo renvoie ici entre autres à une étude de Jahn de 1959 parue en RDA –, voir aussi : Albert Gouaffo, Fremdheitserfahrung und literarischer Rezeptionsprozeß. Zur Rezeption der frankophonen Literatur des subsaharischen Afrika im deutschen Sprach- und Kulturraum (unter besonderer Berücksichtigung der Bundesrepublik Deutschland und der DDR 1949-1990), Francfort-sur-le-Main, Verlag für interkulturelle Kommunikation, 1998, p. 56. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1960 dans le contexte d’une politique de « solidarité internationale » du régime qu’apparaissent en RDA une réception spécifique des auteurs africains et de nouvelles traductions et que se développe une recherche universitaire distincte sur les cultures des pays d’Afrique noire.
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[15]
Archives de la Börsenverein des Deutschen Buchhandels, Referat Friedenspreis, Berlin, classeurs Korrespondenz 1968, Bilddokumentation, Frankfurter Buchmesse 1968. Dokumentation Léopold Sédar Senghor, Einladungslisten Paulskirche 1968.
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[16]
Voir le site Internet de la Börsenverein, http:// www. boersenverein. de.
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[17]
Friedrich Wittig, « Über des Friedenspreis », in Friedenspreis des Deutschen Buchhandels. Reden und Würdigungen, t. I : 1961-1965, Francfort-sur-le-Main, Marketing- und Verlagsservice des Buchhandels, 1966, p. 5-7.
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[18]
Ibid., p. 6.
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[19]
Il est surtout connu pour ses travaux sur la « philosophie de l’espoir », influencés par Aristote, Hegel et l’eschatologie judéo-chrétienne. Son œuvre majeure est Ernst Bloch, Das Prinzip Hoffnung, Berlin, Aufbau Verlag, 1954.
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[20]
Texte de l’acte de nomination, Börsenblatt für den deut-schen Buchhandel-Frankfurter Ausgabe, 79, 1er octobre 1968, p. 2603.
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[21]
Voir le discours de remerciements de Senghor, « L’accord conciliant », in Friedenspreis…, op. cit., t. III : 1966-1975, p. 100-132.
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[22]
Une biographie récente retrace l’influence qu’exerça la culture française sur la pensée et l’œuvre de Senghor : János Riesz, Léopold Sédar Senghor und der afrikansiche Aufbruch im 20. Jahrhundert, Wuppertal, Peter Hammer, 2006.
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[23]
Sur les processus d’appropriation lors des transferts culturels, voir Michel Espagne et Michael Werner, op. cit.
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[24]
Voir son discours en Sorbonne en 1961, dans lequel il construit la notion de « négritude » sur la réception des études africaines françaises. (Léopold Sédar Senghor, « Sorbonne et négritude. Allocution à sa réception par la Sorbonne, 21 avril 1961 », in id., Liberté, t. I : Négritude et Humanisme, Paris, Seuil, 1964, p. 315-319)
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[25]
Leo Frobenius (1873-1938) était ethnologue et professeur à Francfort. À travers la lecture de ses œuvres que firent Senghor et d’autres activistes africains dans les années 1930, surtout de son histoire culturelle de l’Afrique (Kulturgeschichte Afrikas, Zurich, Phaidon, 1933), il a été érigé comme un des précurseurs de la pensée de la « négritude ». Senghor soulignait volontairement cette affiliation intellectuelle avec le monde germanique dans le contexte de la remise du prix de la paix à Francfort, ce qui facilita beaucoup la réception de son œuvre par le public allemand. Voir par exemple la nouvelle édition de son article de 1961 : Léopold Sédar Senghor, Négritude et Germanité, Tübingen, Erdmann, 1968. Sur la réception de Goethe par Senghor : Kokora Michel Gnéba, « Es wandelt niemand ungestraft unter Palmen » : Goethe und die Goethezeit im frankophonen Schwarz-afrika, Pfaffenweiler, Centaurus, 1997.
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[26]
Janheinz Jahn, Schwarzer Orpheus. Moderne Dichtung afrikanischer Völker beider Hemisphären, Munich, Hanser, 1954.
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[27]
Cf., par exemple, l’édition en allemand et en français des poèmes de Senghor : Léopold Sédar Senghor, Botschaft und Anruf : sämtliche Gedichte, französisch und deutsch, trad. du fr. par Janheinz Jahn, Munich, Hanser, 1963.
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[28]
Voir, par exemple, les romans très populaires de l’auteur sud-africain Laurens von der Post (1906-1996) et son image romantique de l’Afrique.
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[29]
La confrontation avec les soldats de couleur des puissances d’occupation et avec la musique afro-américaine ne pouvait que peu remettre en cause cette image stéréotypée, parce que les contacts culturels avaient lieu dans ce contexte sous le signe de la représentation d’une « culture nègre » spécifique.
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[30]
Janheinz Jahn, Geschichte der neoafrikanischen Literatur. Ein Einführung, Düsseldorf, Diederichs, 1966.
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[31]
Le plus connu de ces critiques fut certainement l’écrivain Wole Soyinka avec ses propos ironiques sur la « tigritude ». Voir Wole Soyinka, Myth, Literature, and the African World, Cambridge, Cambridge University Press, 1976.
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[32]
Eugène Ionesco et Italo Svevo lui doivent par exemple la diffusion de leur œuvre dans l’ensemble de l’Europe, de même qu’une série d’auteurs et d’écrivains d’Europe de l’Est, qu’en tant qu’éditeur du mensuel intellectuel parisien Preuves il fit connaître à un large public occidental. Né dans une famille judéo-allemande à Prague, il grandit en Suisse, étudia à la Sorbonne, vécut la guerre et la période nazie en Suisse. Ancien membre du parti communiste, il édita le journal Preuves dès 1951. À partir de 1970, il fut rédacteur en chef du journal de la gauche libérale Weltwoche à Zürich. Voir Ulrich Weinzierl, « Eine paneuropäische Erscheinung », Die Welt, 30 mai 2003.
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[33]
François Bondy (dir.), Das Sandkorn und andere Erzählungen aus Nordafrika, Zurich, Diogenes, 1962.
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[34]
Sur le mouvement européen du « Congrès pour la liberté culturelle » voir l’étude d’Ulrike Ackermann, Sündenfall der Intellektuellen : ein deutsch-französischer Streit von 1945 bis heute, Stuttgart, Klett-Cotta, 2000.
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[35]
François Bondy, « Léopold Sédar Senghor », in Friedenspreis…, op. cit., t. III, p. 83-99, p. 87.
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[36]
Senghor Sénégal, Stuttgart, Tele Africa, 1968.
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[37]
Notons l’invitation, par l’intermédiaire de Senghor, à un voyage au Sénégal à l’automne 1962. (Voir Carlo Schmid, Erinnerungen, Bern, Scherz, 1980, p. 736-741) Sur le rôle de Schmid dans la politique d’aide au développement des années 1950, voir Petra Weber, Carlo Schmid 1896-1979. Une biographie, Munich, Beck, 1996, p. 561-567.
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[38]
Pendant un de ces voyages en 1962, Lübke s’était rendu au Sénégal où il avait rencontré Senghor.
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[39]
Nagueye Kasse, « Les Relations culturelles entre la RFA et l’Afrique subsaharienne (1949-1980). Leur place dans la politique extérieure de la République fédérale », mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris, université Paris-VIII, 1994-1995, p. 460.
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[40]
Ibid., p. 302.
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[41]
Cf. le tract du SDS Francfort non daté et intitulé « Belagert die Buchmesse » dans les archives de la Börsenverein des Deutschen Buchhandels, Referat Friedenspreis, Berlin, classeur Léopold Sédar Senghor.
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[42]
Voir le compte rendu de Jean Ziegler, « Krise im Senegal », Die Weltwoche, 21 juin 1968, p. 2.
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[43]
Ibid.
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[44]
Voir le compte rendu de Klaus Natorp, « Senghor und seine Studenten », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 30 septembre 1968, p. 2.
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[45]
« Je voudrais surtout que vous soyez rassuré, les manifestations organisées par Cohn-Bendit ne m’ont pas du tout impressionné. Je suis même heureux qu’il ait obtenu le sursis pour sa condamnation. » (Senghor, lettre au membre du comité d’organisation du prix de la paix Dödeshöner, 1er octobre 1968, archives de la Börsenverein des Deutschen Buchhandels, Referat Friedenspreis, Berlin, classeur Korrespondenz 1968)
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[46]
Voir les articles « Wink aus Afrika » et « Der SDS kündigt eine “Justiz-Kampagne” an », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 16 septembre 1968.
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[47]
Frankfurter Allgemeine Zeitung, 23 septembre 1968.
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[48]
Tract du SDS Francfort non daté et intitulé « Belagert die Buchmesse », archives de la Börsenverein des Deutschen Buchhandels, Referat Friedenspreis, Berlin, classeur Léopold Sédar Senghor.
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[*]
Jakob Vogel est directeur adjoint du Centre Marc Bloch à Berlin. Habilité à diriger des recherches en histoire moderne et contemporaine, il enseigne l’histoire européenne du 18e au 20e siècle à l’Université technique de Berlin. Il est notamment l’auteur de Nationen im Gleichschritt. Der Kult der « Nation in Waffen » in Deutschland und Frankreich 1871-1914 (Vandenhoeck & Ruprecht, 1997), il a codirigé, avec Ralph Jessen, Wissenschaft und Nation in der europäischen Geschichte (Campus Verlag, 2002) et, avec Hartmut Berghoff, Wirtschaftsgeschichte als Kulturgeschichte. Dimensionen eines Perspektivenwechsels (Campus Verlag, 2004).(Jakob.Vogel@tu-berlin.de)
1Cette étude de cas se veut avant tout un plaidoyer en faveur de l’adoption par les historiens du temps présent d’une perspective transnationale dans leur compréhension de l’histoire nationale. En accordant une attention toute particulière aux transferts, échanges et réseaux transfrontaliers, cette démarche, actuellement très en vogue en Allemagne dans l’historiographie ou les forums d’historiens, devrait séduire largement en France et, pourquoi pas, faire école...
2L’un des défis actuels les plus importants pour la science historique réside dans l’intégration d’une perspective transnationale à l’histoire nationale. Depuis le 19e siècle, les historiens ont participé à l’écriture téléologique d’une histoire de la nation [1]. Mais depuis quelque temps se manifeste la volonté, en Allemagne aussi bien qu’en France, de délaisser l’étroit cadre national pour prendre plus fortement en considération les transferts, les rencontres et les échanges transfrontaliers. La création d’un forum Internet plurilingue geschichte.transnational (histoire.transnationale) tout comme les discussions menées de manière intensive depuis quelques mois, dans le cadre du forum comme ailleurs, sur la faisabilité d’une histoire transnationale sont des exemples parlants de cet intérêt nouveau de la discipline pour les études transfrontalières [2].
3L’objectif de cet article n’est pas d’ajouter une nouvelle contribution aux débats en cours sur les implications méthodologiques d’une approche transnationale. À côté de l’histoire traditionnelle des relations internationales et des différentes études comparées, il s’agit de mettre plus fortement l’accent sur les interdépendances et les circulations qui s’étendent au-delà des frontières nationales, sur les transferts et les appropriations mutuelles [3]. L’histoire transnationale ainsi définie, nous souhaiterions davantage montrer, par un exemple, l’apport important de la perspective transnationale à la compréhension de l’histoire nationale. En effet, les historiens du temps présent, à quelques exceptions près, ont relativement peu adopté l’approche transnationale, contrairement aux spécialistes de l’histoire de l’Empire allemand après 1871 [4]. Il est étonnant que les dernières décennies du 20e siècle, qui sont considérées comme la préfiguration immédiate ou comme les premières années de la « mondialisation », ne furent jusqu’à présent que rarement étudiées par les historiens sous l’angle des interdépendances. En Allemagne, la perspective nationale a toujours occupé une place prédominante : l’histoire de la nation, tout comme l’histoire traditionnelle des relations internationales ou les travaux en cours sur l’histoire des États-Unis, de la France ou d’autres États remettent rarement en question le cadre national. Après 1989, avec l’extension des recherches à la RDA, l’approche germano-allemande devint même un modèle si prégnant, qu’au début, il évinça toutes les autres perspectives, à quelques exceptions près [5]. Depuis plusieurs années, toutefois, les historiens ont accordé davantage d’importance aux rapports transnationaux dans l’histoire allemande – dans l’étude des travailleurs immigrés et des migrants par exemple, où en règle générale une perspective exclusivement européenne prédomine. En témoigne l’ouvrage de référence publié en 2000 sous la direction d’Axel Schildt sur l’histoire des années 1960 [6]. Cet ouvrage collectif traite de nombreux aspects de la vie sociale, de la politique du passé et de la culture politique, voire de l’économie ou de l’enseignement supérieur, et ce pour les deux États allemands. Mais au-delà de la discussion sur l’américanisation ou la soviétisation de la société allemande [7], les dimensions transnationales des années 1960 ne furent finalement que peu abordées par les spécialistes. Les événements de l’année 1968 [8] par exemple, à maints égards emblématiques des rapports transnationaux, furent généralement considérés comme un phénomène limité aux pays industriels occidentaux [9], c’est-à-dire comme l’expression d’une « année européenne » à l’Est et à l’Ouest [10], bien que des manifestations aient eu lieu en 1968 aussi bien à Dakar qu’à Tokyo, Mexico ou Córdoba en Argentine.
4Dans ce contexte, nous souhaiterions, par l’exemple de l’attribution, au cours de l’année 1968, du prix de la paix de l’Association des éditeurs et libraires allemands (la Börsenverein) au président de la république du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, attirer l’attention sur la politique culturelle et symbolique de la jeune République fédérale, généralement traitée dans un cadre de pensée national ou, dans le meilleur des cas, sous le signe de l’« européisation » ou de l’« occidentalisation » [11]. Cet article poursuit ainsi deux objectifs : premièrement, en abordant les relations entre la jeune République fédérale et l’Afrique noire, est étudiée une région qui jusqu’ici, à quelques exceptions près, est restée en dehors des préoccupations des chercheurs en histoire contemporaine allemande. Il s’agit de montrer comment, dès les années 1960, dans le domaine de la politique symbolique et culturelle, on en vient à l’ouverture de l’étroite perspective nationale et à une nouvelle définition de la position de l’Allemagne et de la culture allemande dans le cadre de l’Europe et de l’Occident. Face à l’histoire traditionnelle des relations internationales, il convient deuxièmement de mettre en avant certains apports méthodologiques : le rôle des médiateurs culturels ou des interdépendances et réseaux transnationaux, avant tout en France dans le cas étudié. À l’encontre de l’image répandue d’une République fédérale dont l’occidentalisation fut tournée en premier lieu vers l’Amérique [12], les relations culturelles avec la France jouèrent un rôle, qui ne peut être sous-estimé, dans l’ouverture culturelle de la République fédérale durant les années 1950 et 1960.
5Ainsi, seront présentées dans une première partie les circonstances de l’attribution du prix de la paix à Senghor, dans le cadre de la politique culturelle de la République fédérale des années 1960. Il s’agit de montrer en quoi le choix du comité, d’une part exprime le souhait d’une ouverture culturelle de la République fédérale et, d’autre part, correspond aux tendances intellectuelles et libérales (liberal-bildungsbürgerlich) de l’élite culturelle ouest-allemande. La deuxième partie de cet article est consacrée à trois personnalités qui, dans ce contexte en particulier, font fonction de médiateurs et de contacts dans la réception de Senghor en Allemagne : le traducteur Janheinz Jahn, le laudateur officiel de l’église Saint-Paul de Francfort, François Bondy, et, dans le domaine de la politique culturelle, le ministre chargé alors des affaires de la Chambre fédérale (Minister für Bundesratangelegenheit) Carlo Schmid. Ces trois figures mettent au jour, de manière distincte, l’influence des relations culturelles franco-allemandes sur l’image de l’Afrique véhiculée dans l’opinion publique ouest-allemande : la dimension littéraire, les débats politico-intellectuels des années 1950 et 1960, et les rapports politiques se reflètent dans le choix du lauréat. Le contexte plus large de l’histoire internationale et des événements de 1968 forme le thème de la troisième partie, dans laquelle sont étudiées plus avant les protestations du mouvement étudiant ouest-allemand que suscita l’attribution du prix au président sénégalais. En conclusion, seront une fois encore résumés les différents aspects qui encouragent, à travers une relation triangulaire Allemagne – France – Afrique, à poser un regard transnational sur l’histoire contemporaine allemande.
6Encore deux courtes remarques préliminaires : par la suite, le terme d’« Allemagne » n’en désigne en général qu’une partie, la République fédérale. Cette limitation s’explique entre autres par le fait que, pendant longtemps, le point de vue sur l’Afrique et la réception de Senghor en RDA ne se distinguent pas de ceux de l’Allemagne de l’Ouest. C’est seulement à la fin des années 1960 qu’apparaît une différenciation claire, pour des motifs avant tout politiques [13]. Mais dans les débuts de la jeune RDA, le regard posé sur Senghor et sur la littérature de l’Afrique noire était marqué sur le plan culturel, de l’histoire littéraire, par les images et les idées qui prédominaient aussi dans la partie occidentale de l’Allemagne [14].
7Concernant les sources, en raison des statuts relatifs à l’attribution du prix de la paix, il ne fut malheureusement pas possible d’accéder aux documents du comité chargé de décerner le prix. Toutefois, la Börsenverein s’est montrée tout à fait coopérative en nous donnant libre accès au reste de sa documentation concernant l’événement : cinq grands classeurs avec des coupures de presse, des photos, du courrier externe, des listes des invitations, etc. [15] L’article s’appuie donc sur ces fonds ainsi que sur d’autres sources publiées, avant tout des articles de journaux, des livres et des essais parus lors de l’attribution du prix de la paix de 1968. L’étude de l’ensemble de ces sources, auxquelles s’ajoutent les publications de recherche, permet de reconstruire les réseaux de relations transnationaux qui, d’une part, aboutissent à l’attribution du prix allemand de la paix à Senghor et, d’autre part, influencent les points de vue de ses opposants au sein du mouvement radical étudiant.
Senghor, le prix de la paix et l’ouverture culturelle de la RFA
8Avant de s’intéresser à la personne de Léopold Sédar Senghor et de mettre en évidence les principaux aspects de sa personnalité et de son œuvre qui président à sa nomination comme lauréat du prix de la paix de l’année 1968, il est nécessaire de présenter plus précisément l’honneur qui lui est accordé. La cérémonie du 22 septembre 1968 s’inscrit dans une série d’attributions de prix, par lesquelles les éditeurs et les libraires allemands, chaque année depuis 1950, distinguent une personnalité qui, comme le mentionnent les statuts, « par son activité essentiellement dans les domaines de la littérature, de la science et de l’art a contribué de manière remarquable à la réalisation de l’idée de paix [16] ».
9Le prix, décerné depuis 1951 à la Foire de Francfort, recelait dès le début une dimension importante de politique culturelle, qui visait aussi bien l’intérieur, la société d’après-guerre ouest-allemande, que l’extérieur, les pays étrangers : d’une part, il s’agissait d’une « réponse spontanée aux années terribles de culpabilité allemande », car – comme le soulignait l’un des initiateurs du prix, l’éditeur de Hambourg Friedrich Wittig – au moyen de ce prix « on honore des hommes et des femmes qui se sont engagés pour la paix par le verbe et par leur œuvre, et à qui on doit témoigner compréhension et constant intérêt [17] ». D’autre part, le prix de la paix avait pour but, vis-à-vis de l’étranger, de « regagner la confiance perdue [18] » en raison du national-socialisme. Le prix décerné, non sans signification sous-jacente, dans l’église Saint-Paul de Francfort (symbole central de la tradition démocratique de l’Allemagne), était de ce point de vue davantage qu’un honneur accordé par une organisation professionnelle. En témoigne aussi le fait que, depuis 1951, le président de la République comptait parmi les hôtes et les laudateurs fidèles de la manifestation. Theodor Heuss fut plus tard lui-même lauréat. Bien que manifestation non étatique (dans le comité chargé d’attribuer le prix siègent exclusivement des membres de la Börsenverein), le prix de la paix peut être placé dans la sphère d’une politique symbolique plus ou moins officielle, par laquelle la jeune République fédérale tentait de démontrer sa nouvelle orientation culturelle après la période nationale-socialiste.
10Le choix des lauréats depuis 1950 montre clairement à quel point, dès le début, le prix est marqué par une compréhension intellectuelle (bildungsbürgerlich), et avant tout conservatrice et libérale, de la culture. Théologiens, philosophes et écrivains d’une école moderne plutôt traditionnelle (Hesse, Nelly Sachs) prédominaient dans les années 1950 et au début des années 1960, parmi lesquels peut au mieux être distingué l’américain Thornton Wilder, en tant que représentant d’une culture à la fois démocratico-égalitaire et religieuse. Les années 1960 virent un certain élargissement du cercle des lauréats, aussi bien d’un point de vue géographique avec le philosophe des religions et deuxième président de l’Inde, Sarvepalli Radhakrishnan, que politique avec l’hommage au philosophe marxiste déchu de sa nationalité est-allemande, Ernst Bloch [19]. Le prix de la paix se révèle ainsi être un clair indicateur d’une ouverture progressive du milieu intellectuel ouest-allemand dans les années 1960. Cette ouverture dépendait autant du renouvellement des élites culturelles ouest-allemandes, encore relativement fermées à la fin des années 1950, que des changements politiques des années 1960 avec les débuts de la « grande coalition » en 1966 et la nomination du président Gustav Heinemann en 1969.
11Dans ce contexte politique et social renouvelé, la Börsenverein chercha en 1968 à donner une nouvelle impulsion à son prix par une large campagne de presse et de publicité auprès du public ouest-allemand. À la télévision, à la radio, dans la presse écrite mais aussi dans les vitrines des librairies, une large place fut accordée au lauréat du prix et à son œuvre. En tant que premier lauréat d’Afrique noire, Léopold Sédar Senghor, né en 1906 au Sénégal dans le village côtier de Joal, se distingue de prime abord des précédents. Sa nomination témoigne de l’intérêt pour un continent auquel la jeune République fédérale n’était liée de manière particulièrement étroite ni culturellement ni politiquement. L’image de l’Afrique répandue dans les médias de ces années-là était celle des famines (république du Biafra en 1967) et, simultanément, celle d’une politique nationale d’aide au développement à ses débuts. Le choix de Senghor incarnait de manière presque parfaite l’ouverture culturelle que visait le comité, par l’attribution du prix, à la fin des années 1960. En tant que « poète, homme d’État et philosophe », comme il fut présenté dans l’acte de nomination, en tant qu’ancien enseignant de langues classiques et professeur de langues et civilisations africaines, Senghor prenait place, relativement sans rupture, dans la chaîne des intellectuels honorés, dont l’œuvre se caractérisait par un modèle culturel à la fois « intellectuel et classique » (« klassisch-bildungsbürgerlich »). Par ce prix, les membres du jury récompensaient moins l’œuvre littéraire de Senghor, ses poésies néoromantiques, grâce auxquelles il fut connu dès les années 1950, ou ses études philosophiques, qui traitent notamment de la notion de négritude et de la conception d’une culture et d’une philosophie africaines spécifiques, que son engagement en faveur de la réconciliation entre les Africains noirs et leurs anciens maîtres coloniaux. Dans l’acte de nomination, la contribution de Senghor à la compréhension entre civilisations européenne et africaine fut particulièrement soulignée :
« Puisant au fond de l’âme noire-africaine, Senghor est à la cherche, malgré l’histoire pleine de souffrances de cette Afrique formée à l’esprit européen, d’une harmonie entre les parties de la Terre, harmonie inscrite dans la Création. Son œuvre poétique est une voix sans haine, orientée par l’intelligence, la fermeté du cœur. Il aspire à l’équilibre entre sentiment et raison, au lien entre poésie et politique. Son but est la réconciliation sur les fondements d’une “culture universelle” et l’attention mutuelle de la dignité des hommes [20]. »
13La présentation, éloquente dans cette citation, d’une harmonieuse vie en commun des hommes peut aujourd’hui paraître étrangement lointaine et idéale. Mais l’image ainsi conçue d’une compréhension profonde entre les cultures correspond quasiment à cette pensée philosophique romantique que Senghor, dans son discours de remerciements, tentait d’esquisser comme programme politique : la réconciliation entre l’Afrique entre-temps devenue indépendante et les anciennes puissances coloniales européennes [21].
14L’expression de « culture universelle » esquissait une autre dimension de la figure du lauréat qui d’ailleurs n’était pas évoquée dans l’acte de nomination : l’influence qu’exercèrent la France et la culture française sur Senghor et son œuvre [22]. Tous les commentateurs contemporains de la cérémonie soulignèrent à cet égard la double identité de Senghor : « Africain et Français ». Le discours de Senghor, tenu en français, rendait cette dimension plus que manifeste. Mais le choix de la part du comité d’attribuer le prix à Senghor témoigne aussi de sa volonté de s’« approprier » l’œuvre du président-philosophe pour mieux la transmettre au public allemand. Cette appropriation se laisse interpréter comme le résultat d’un transfert culturel, qui fit du poète et homme politique franco-sénégalais un intellectuel européano-africain et, en cela, une personne susceptible de recevoir un prix allemand de la paix [23]. Les différents commentateurs mirent en avant autant le lauréat lui-même [24] que son admiration particulière pour « l’âme allemande », associée notamment à l’œuvre de Goethe et à l’africaniste Leo Frobenius présenté comme un des précurseurs de la pensée de la négritude [25]. Cette appropriation de Senghor par l’opinion publique allemande résulte d’un transfert culturel dû à des médiateurs qui mirent en évidence chaque aspect spécifique de sa personnalité et de ses actes, ainsi que sa nomination.
Médiateurs culturels entre l’Allemagne, la France et l’Afrique
Janheinz Jahn, traducteur et promoteur de la littérature néo-africaine
15Si l’on se consacre à l’étude de la réception de l’œuvre littéraire de Senghor ou de la littérature d’Afrique noire dans la jeune République fédérale, on fait rapidement la connaissance d’une des figures les plus intéressantes de médiateur entre l’Afrique, la France et l’Allemagne : le traducteur, écrivain et critique littéraire Janheinz Jahn. Celui-ci avait connu Senghor au début des années 1950, probablement au cours de l’année 1951 (les biographies divergent sur ce point), lors d’une conférence à l’Institut français de Francfort. Il fit de son enthousiasme spontané pour la poésie de Senghor la mission de toute une vie : promouvoir la littérature d’Afrique noire. En 1954, Jahn publie aux Éditions Carl Hanser l’anthologie Schwarzer Orpheus (Orphée noir) [26], qui débutait avec des poèmes de Senghor traduits et présentait, pour la première fois à un lectorat germanophone, une large sélection de poésie moderne d’auteurs d’Afrique noire. Le livre connut plusieurs éditions et constitua le point de départ d’une série d’autres traductions de Jahn [27]. Aussi, en RDA, la réception de la littérature africaine, quelle qu’elle soit, fut tout d’abord fortement marquée par les traductions et la vision de Jahn.
16Lorsque l’on considère l’influence de Jahn sur la réception de Senghor dans l’espace germanophone, un élément est à prendre en compte : son attachement fort à la présentation d’une culture noire unitaire, qui provenait selon lui de l’« âme » et de l’art de vivre traditionnel de l’Afrique. L’anthologie de Jahn portait le sous-titre significatif Moderne Dichtung afrikanischer Völker beider Hemisphären (poésie moderne des peuples africains des deux hémisphères) et associait aux écrivains de l’Afrique noire francophone et anglophone, des auteurs de la Caraïbe et des États-Unis. Jahn se fit ainsi l’écho de l’idée de « négritude » – développée par Aimé Césaire dans le milieu des étudiants et des hommes de lettres noirs francophones à la fin des années 1930 à Paris, et diffusée par Léopold Senghor – qui en comportait une autre, celle d’une identité africaine unitaire. La formulation retenue dans l’acte de nomination quant au rôle fondamental de Senghor dans la prise de « conscience par les Africains de leur valeur propre et universelle » avait ici son origine.
17Dans la République fédérale des années 1950, les contacts directs avec des Africains noirs et la connaissance élémentaire du contexte politique, culturel et géographique de l’Afrique faisaient défaut [28]. Les idées relatives à l’existence d’une « âme » et d’une culture d’Afrique noire universelles, qui procédaient de fait à une homogénéisation culturelle, trouvaient donc un écho d’autant plus large dans le public allemand qu’elles étaient conformes aussi bien aux images racistes propagées à l’époque nationale-socialiste qu’à la vision classique d’une culture noire unitaire, associée entre autres à des stéréotypes (datant au plus tard du 18e siècle [29]), tels que « rythme », « danse », « vie » et façon de vivre prétendument « traditionnelle » ou « authentique ». L’effet fut encore renforcé par la résonance internationale des écrits de Jahn, dont l’histoire de la littérature « néo-africaine » publiée en 1966 fut également largement diffusée dans l’espace anglo-américain [30]. Jahn influença aussi le regard international sur la littérature noire d’Amérique, bien que le concept de « négritude » fût déjà rejeté relativement fortement par des auteurs anglophones d’Afrique noire. L’attribution du prix de la paix à Senghor officialisait en quelque sorte la lecture de Jahn à un moment où, face aux multiples définitions nationales en Afrique, le concept de « négritude » était de plus en plus critiqué, notamment par des écrivains africains [31].
François Bondy, le laudateur et l’intellectuel européen
18Le choix du journaliste François Bondy comme laudateur officiel de Senghor à l’occasion de l’attribution du prix dans l’église Saint-Paul de Francfort souligne à quel point le contexte et les discussions parmi les intellectuels africains étaient peu connus de l’élite culturelle de la République fédérale. Bondy, issu d’une famille d’intellectuels et d’artistes pragois, partageant sa vie entre la France, l’Allemagne et la Suisse, collaborateur de l’hebdomadaire Die Zeit en 1968, s’était fait un nom dans l’opinion publique allemande avant tout par ses travaux et essais sur les intellectuels et écrivains de France et d’Europe [32]. Mais, contrairement à l’annonce publique de la Börsenverein, ce n’est pas en tant qu’éditeur d’une anthologie de littérature africaine que François Bondy aurait été choisi pour le rôle de laudateur de Senghor : il n’était pas spécialiste de l’Afrique noire. Un coup d’œil au livre évoqué permet de le prouver : le volume publié par Bondy en 1962 aux Éditions Diogenes [33] ne réunit pas des textes de littérature d’Afrique noire, mais des récits d’Afrique du Nord, d’écrivains aussi bien arabes que d’origine européenne, que Bondy, ami de Camus, avait connus à Paris. La formulation, peut-être délibérément source de malentendus, des officiels de la Börsenverein souligne encore une fois l’idée confuse, qui dominait en général du côté allemand, de la situation de l’Afrique noire et de ses intellectuels.
19Mais le choix de Bondy, connaisseur intime des intellectuels parisiens, comme orateur officiel n’était en aucune manière une solution de repli. Dans son discours, il réussit d’une façon extrêmement élégante à présenter les dimensions controversées de l’œuvre de Senghor et le débat international autour de la « négritude », sans confondre le lauréat. Bondy laissa néanmoins à l’arrière-plan un autre aspect, qui avait aussi eu une influence, et pas des moindres, sur le choix du lauréat : la proximité de Senghor du mouvement intellectuel antitotalitaire qui s’était rassemblé dans les années 1950 autour d’un « Congrès pour la liberté culturelle ». Ce mouvement, fondé en 1950 à Berlin et soutenu secrètement par l’argent de la CIA, se trouvait au centre d’un réseau, étendu à l’Europe, d’intellectuels orientés « à l’Ouest » – réseau qui publiait, à côté du journal français Preuves dirigé pendant de longues années par Bondy, le Monat berlinois [34]. Senghor était lié au Congrès en tant que lecteur de Preuves, pour lequel il avait, de surcroît, comme président du jury, décerné le prix de la nouvelle africaine [35]. Bien que socialiste déclaré et admirateur de Marx, dont il voulait interpréter l’œuvre en termes humanistes dans le sens de Teilhard de Chardin, Senghor, en raison de ses liens à la fois avec les intellectuels libéraux et antitotalitaires de gauche et avec les hommes politiques gaullistes (Georges Pompidou entre autres), pouvait dans le contexte de la guerre froide s’élever au rang de figure de proue d’un « postcolonialisme » modéré et acceptable aux yeux des Occidentaux.
Carlo Schmid, l’homme des politiques culturelle et extérieure
20Le fait que les idées politiques de Senghor et son « socialisme humaniste » fussent connus et appréciés de Bonn était en partie dû à Carlo Schmid, figure politique et intellectuelle éminente du parti social-démocrate allemand (SPD) dans ces premières décennies de la République fédérale. Au cours des années 1950, Schmid avait collaboré étroitement avec Senghor pendant huit ans au sein de la fraction socialiste de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe. Dans la brochure Senghor Sénégal – réalisée à l’initiative de l’ambassade du Sénégal, spécialement pour l’attribution du prix de la paix –, qui chantait les louanges du sage président et homme d’État dans les deux langues, allemande et française [36], Schmid était présent par un mot d’accompagnement. Par sa relation personnelle au président sénégalais, Schmid, ancien professeur de sciences politiques à l’université de Francfort, occupait une position importante dans le triangle politicoculturel formé par Bonn, Paris et Dakar. Dès les années 1950, il avait acquis un poids politique important dans les relations de la jeune République fédérale avec les pays africains ; et par son travail au sein de la commission de politique extérieure du Bundestag où, en tant que spécialiste des politiques de développement, il avait accompagné (non sans critiques) la politique africaine des gouvernements Adenauer et Erhard [37]. Bien que ministre des affaires du Conseil fédéral et des Länder dans la grande coalition formée en 1966, et donc officiellement chargé ni des politiques culturelle ou extérieure ni de l’aide au développement, l’intellectuel Schmid (il avait entre autres traduit Malraux et Baudelaire en allemand) entretenait aussi des liens étroits avec le monde de l’édition et des libraires : il avait été choisi en 1964 par le comité de la Börsenverein comme laudateur officiel pour la remise du prix au philosophe français Gabriel Marcel.
21Cependant, ce ne fut pas Schmid qui, lors de l’attribution du prix à Senghor à Francfort, se montra en présence du président sénégalais comme le représentant le plus important du monde politique de Bonn, mais un autre membre du SPD : le ministre des Affaires étrangères Willy Brandt. Dans la brochure officielle de la Börsenverein, ce dernier occupe, avec quatre photographies en demi-page, plus de place encore que le président de la république Heinrich Lübke – qui de son côté, avec trois voyages officiels en Afrique pendant son mandat [38], avait pris part de façon non négligeable dans les années 1960 à la « découverte » de l’Afrique noire par Bonn. Alors que Lübke resta finalement étranger à l’Afrique, Willy Brandt, en tant que ministre des Affaires étrangères en fonction depuis décembre 1966, avait saisi l’importance centrale du continent dans le cadre d’une politique internationale et des conflits Nord-Sud.
22Brandt avait surtout perçu le rôle essentiel que le président Senghor, se situant en rupture avec les anciennes colonies européennes, pouvait jouer. Ainsi, le ministre des Affaires étrangères souligna l’importance de l’homme politique sénégalais dans les initiatives qui visaient à renforcer l’influence politique et culturelle de l’Allemagne et de l’Europe en Afrique noire, et ce dès la conférence des ambassadeurs au début de l’année 1968 à Abidjan, lors de laquelle il avait annoncé un certain assouplissement de la doctrine Hallstein [39]. L’attribution du prix de la paix à Senghor est de ce point de vue aussi à inscrire dans une orientation nouvelle de la politique du gouvernement de Bonn vis-à-vis des pays africains. En effet, l’Allemagne fédérale, à partir des années 1960, s’affranchissait progressivement de son association étroite aux puissances coloniales d’alors, la France et l’Angleterre, et devenait plus autonome sur le plan de la politique extérieure. Dans ce contexte, il fut accordé une importance particulière à la politique culturelle – « troisième colonne » à côté de la politique extérieure traditionnelle et de la politique économique et d’aide au développement –, en vue de nouer, dans l’idée de paix, « un réel dialogue avec l’Afrique dans le cadre européen », selon les termes de Willy Brandt [40].
La manifestation contre Senghor et les dimensions internationales de 68
23Si une histoire de l’attribution du prix de la paix à Léopold Senghor ne peut être écrite sans faire constamment référence aux interdépendances étroites, personnelles, entre Bonn, c’est-à-dire Francfort, Paris et Dakar, et à la circulation permanente des points de vue et des images entre l’Allemagne, la France et l’Afrique, il en va de même des protestations et des manifestations que les étudiants radicaux organisèrent à l’encontre de la cérémonie du 22 septembre 1968. Le 15 septembre à Francfort, lors de la conférence des délégués fédéraux de l’Union des étudiants allemands socialistes (Sozialistischer deutscher Studentenbund, SDS), il fut discuté de l’orientation à donner aux actions du mouvement étudiant après les manifestations et la vague d’arrestations de l’été 1968. Des actions relatives à la cérémonie du 22 septembre y furent décidées. Un tract, publié par le groupe francfortois du SDS et versé aux archives de la Börsenverein, qui appelait à une action devant l’église Saint-Paul au centre de la Foire, reprochait à Senghor et à son concept de négritude une vision « fasciste » de la culture noire et « une péroraison impérialo-culturelle [kulturimperialistisches Schwadronieren] de l’ensemble des valeurs de l’“être-nègre” [41] ». Mais le président sénégalais était avant tout critiqué en raison de son intervention contre le mouvement protestataire et contre des grèves qui s’étaient produites en mai 1968 à Dakar et dans d’autres lieux du Sénégal. En effet, au début de l’année 1968 eurent lieu des confrontations violentes à l’université de Dakar à propos de la diminution des bourses et de la fermeture de certains cursus, ainsi que des grèves liées à une mauvaise humeur croissant dans la population en raison du prix élevé des aliments et notamment du riz [42]. Face à ces troubles, Senghor n’avait pas hésité à faire appel aux parachutistes français encore stationnés dans le pays après l’indépendance, pour protéger son régime menacé. Le journal indépendant Weltwoche de Zurich interpréta la crise comme l’expression d’un « délabrement [général] de l’État » dans un pays que le président ne pourrait de toute manière pas gouverner, en raison des tensions permanentes entre groupes ethniques [43].
24Certes Senghor réussit à maîtriser relativement bien la crise dans son propre pays – grâce au soutien de l’ancienne puissance coloniale, à des concessions partielles aux étudiants manifestant et à la libération des syndicalistes emprisonnés [44] –, mais les effets de celle-ci se firent encore sentir dans la lointaine Allemagne lors de l’attribution du prix de la paix. Les protestations contre la cérémonie à l’église Saint-Paul furent adoptées, en effet, après l’intervention d’un représentant de l’Union des étudiants sénégalais auprès des délégués de la SDS qui mettaient violemment en accusation l’intervention de Senghor contre les étudiants manifestant à Dakar.
25À partir des comptes rendus à disposition, il est difficile de reconstruire clairement ce qui se passa en amont de l’intervention du représentant sénégalais près la SDS et des protestations des étudiants contre Senghor. À la lecture de l’article paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung sur la conférence de la SDS et d’autres témoignages dans la presse allemande, il est cependant probable que le chef de file des étudiants, Daniel Cohn-Bendit, revenu à Francfort après les protestations étudiantes à Paris en mai, joua ici un rôle décisif. Le président sénégalais, lui aussi, exprima sa conviction que Cohn-Bendit, dont la participation aux manifestations en mai à Paris avait assuré la notoriété internationale, avait organisé la manifestation devant l’église Saint-Paul [45]. Face aux atermoiements de l’organisation, l’expulsé de France avait reproché à la SDS lors des débats du 15 septembre d’être un « mouvement de boys-scouts » (« Wandervogel-Verein »), qui, « dans son piteux état, [aurait] oublié la politique internationale [46] ». Comme en témoigne une photographie de son arrestation par la police de Francfort devant l’église Saint-Paul [47], Cohn-Bendit participa activement aux actions menées lors de l’attribution du prix, ce qui lui valut une incarcération de plusieurs jours.
26Une intervention directe de Cohn-Bendit sur le cours des protestations contre Senghor est d’autant plus plausible qu’il avait certainement acquis une connaissance de la politique africaine du fait de sa participation au mouvement étudiant en France. Le nombre d’étudiants d’Afrique noire dans la capitale française étant important, Cohn-Bendit avait été en contact avec le mouvement protestataire étudiant du Sénégal certainement bien plus étroitement que ses camarades d’études des universités allemandes. Si l’on suit cette hypothèse, apparaissent deux réseaux de relations transnationales entre l’Allemagne, la France et l’Afrique : l’un conduisit à son hommage par l’Association des libraires et éditeurs allemands, l’autre se fait jour parmi les contestataires de Senghor.
27Les actions des étudiants allemands contre la remise du prix de la paix à Senghor furent clairement inspirées par l’idée de la « révolution afro-américaine [48] ». Pendant le « séminaire » qui se déroula à l’entrée de la Foire, les étudiants voulaient désigner un « lauréat adverse ». Les auteurs du tract de la SDS nommèrent pour ce prix non pas, par exemple, le représentant étudiant sénégalais, mais cinq figures emblématiques qui représentaient aussi bien le mouvement noir radical de défense des droits civils aux États-Unis que les mouvements de libération marxistes en Afrique. L’Américain Malcom X, inspirateur du Black Panther, et Stokely Carmichael, propagandiste du Black Power Movement, se trouvaient ici à côté du théoricien du combat anticolonial issu de la Caraïbe Frantz Fanon et d’actifs combattants pour la libération des pays africains, tels le Congolais Patrice Lumumba ou le chef de la guérilla maoïste en Guinée-Bissau, Hamilcar Cabral. C’est ce dernier qui finalement fut distingué par le « contre-prix » officiel du mouvement étudiant.
28Cet épisode du « contre-prix » du mouvement étudiant est à maints égards significatif de la représentation générale de la culture africaine répandue dans la société ouest-allemande dans les années 1960 : paradoxalement, les contestataires de l’attribution du prix de la paix à Senghor se référaient, eux aussi, à une image d’une culture noire unitaire qui associait de la même manière l’Amérique et l’Afrique. Manifeste fut ainsi la circulation des images et des idées entre les deux camps, même si les étudiants voulaient voir incarner cette culture noire de préférence dans le « mouvement [révolutionnaire] de libération noire » en Afrique et en Amérique. Mais la perspective d’« un combat de libération nationale [!] révolutionnaire », qui fut soutenue notamment par les marxistes orthodoxes, par l’Union soviétique, la RDA ou encore la Chine, et qui acquit toujours plus d’influence sur la gauche radicale de l’Allemagne de l’Ouest à la fin des années 1960, fit voler en éclat ces vieilles idées uniformisantes vers le début des années 1970. L’attribution du prix de la paix à Léopold Senghor se révèle ainsi être un jalon sur le chemin d’une vision plus différenciée de l’Afrique noire et de la culture africaine, vision de plus en plus marquée par des considérations nationales. Pourtant, celle-ci n’était pas moins teintée idéologiquement et politiquement que ne l’était l’image harmonieuse d’une culture africaine unitaire, à laquelle renvoyait le concept de négritude soutenu par Senghor.
29Le cas de l’attribution du prix de la paix de 1968 à Léopold Senghor démontre ainsi aussi bien l’importance que les limites du regard sur l’Afrique dans la société allemande fédérale de la fin des années 1960. D’une part, le choix d’un lauréat d’Afrique noire pour ce prix culturel « national » fut l’expression d’une ouverture culturelle de la jeune République fédérale et ainsi d’une distanciation par rapport au poids symbolique du national-socialisme. À une époque où le « continent noir » attirait de plus en plus les regards de l’opinion publique et de la classe politique – comme le montrent les débuts d’une politique officielle de développement et les discussions sur le « combat de libération anticolonial » –, Senghor se révèle être l’incarnation presque idéale d’un anticolonialisme libéral et intellectuel (bildungsbürgerlich-liberal) plutôt mesuré représentant ainsi, par son ancrage politique et culturel en France, en quelque sorte un Africain « idéal » pour les Allemands de l’Ouest dans cette fin des années 1960.
30D’autre part, apparaissent aussi à cette occasion le manque de connaissances et les façons étroites de voir la réalité politique et culturelle d’un continent qui représentait à maints égards, encore à la fin des années 1960, une terra incognita pour une majeure partie de l’opinion publique allemande. L’attachement à la vision uniformisante d’une « culture noire » supposée universelle et marquée par des valeurs traditionnelles ne peut être, semble-t-il, compris seulement par rapport à cette méconnaissance de la diversité des créations artistiques et des façons de vivre des Noirs dans les différents pays et régions d’Afrique, de la Caraïbe et des États-Unis.
31Mais au-delà des rapports avec le continent africain, l’exemple fait apparaître aussi des réseaux de relations étroites, qui liaient les intellectuels et homme politiques ouest-allemands à la France dans les années 1950 et 1960. Peut-être plus encore que l’Amérique, la France et Paris étaient considérés dans les larges cercles de la classe politique et de l’élite culturelle ouest-allemandes comme un modèle culturel, au moins en ce qui concerne les études classiques, celles de littérature et de philosophie. Ainsi, le regard sur l’Afrique fut marqué de façon décisive par les intellectuels noirs formés à Paris, d’autant plus que ceux-ci paraissaient incarner davantage l’idéal culturel européen que les Noirs d’Amérique ou de l’Afrique anglophone. Ces lacis de relations entre l’Allemagne, la France et l’Afrique valaient encore pour les adversaires de Senghor au sein du mouvement étudiant, même si l’influence culturelle des États-Unis était ici plus manifeste, avec la glorification du « combat de libération anticolonial » et le mouvement des Noirs nord-américains, que parmi les partisans de la « négritude » de Senghor.
32Sur un plan plus méthodologique, on remarque, à travers l’exemple de l’attribution du prix des éditeurs et libraires allemands à Senghor, l’ampleur de l’appropriation qui rangeait les images et représentations transnationales chaque fois dans des cadres de pensée plus ou moins nationaux. Chez les avocats de Senghor, cette appropriation se révèle à travers la référence à l’imprégnation de sa pensée par la culture européenne, des écrits de Goethe et de l’africaniste Frobenius ; chez ses adversaires, par le fait qu’ils interprétaient Senghor et ses actes dans le contexte du combat mondial contre « l’establishment impérialiste culturel » et soulignaient le « rapport entre la fascisation croissante des nations industrielles occidentales et l’exploitation renforcée des pays sous-développés ». Les recherches sur les transferts culturels ont montré combien pareils processus d’appropriation sont nécessaires et constitutifs des échanges culturels. Il s’agissait pour les deux côtés de trouver dans le regard sur l’Afrique la confirmation de leurs propres points de vue, mais on constate aussi combien le regard des deux côtés sur le dénommé « continent noir » restait limité.
33Remédier à ce manque de connaissances sur l’Afrique, du moins dans les grandes lignes, est certainement une des tâches importantes d’une science historique comprise comme transnationale. Peut-être notamment dans le domaine de l’histoire contemporaine, l’approche transnationale permet-elle, en effet, de mettre au jour les points de vue et images subconscientes qui influencent encore en partie notre regard sur le monde, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Europe. Ceci ne signifie pas qu’il faille nier le rôle de la nation dans l’histoire. Mais en étudiant les influences et les relations transnationales variées, les circulations transfrontalières et les médiateurs culturels, les particularités nationales ressortent bien plus que dans le modèle traditionnel de l’histoire nationale qui, jusqu’à aujourd’hui, a marqué l’historiographie allemande aussi bien que les autres historiographies européennes.
34(traduit de l’allemand par Hélène Bourguignon)
Mots-clés éditeurs : 1968, Allemagne, histoire transnationale, Léopold Sédar Senghor, politique culturelle
Date de mise en ligne : 01/04/2007
https://doi.org/10.3917/ving.094.0135