« Le cpf nous a tuer »...
- Par Joseph Rouzel
Pages 109 à 112
Citer cet article
- ROUZEL, Joseph,
- Rouzel, Joseph.
- Rouzel, J.
https://doi.org/10.3917/vst.128.0109
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- ROUZEL, Joseph,
https://doi.org/10.3917/vst.128.0109
1Un certain nombre de collègues à qui j’ai pu exposer les conséquences catastrophiques, pour les salariés et pour les centres de formation, du texte de mars 2014 sur la réforme de la formation continue m’ont dit combien ils étaient perdus. Voilà un texte d’une centaine de pages, abscons, imbuvable, à la limite de la compréhension, qu’il s’agit d’interpréter. Je vais tenter une version sous-titrée pour ce qu’à ma petite mesure j’ai pu comprendre, et en tirer les conséquences.
2Le rncp (Répertoire national des certifications professionnelles), interrogé, m’a fait la réponse suivante, qui a le mérite d’être claire et d’où nous pouvons partir : « La réforme de la formation professionnelle remplace le dif (Droit individuel à la formation) par le Compte personnel de formation (cpf), mais les autres dispositifs restent en vigueur, le plan de formation des entreprises notamment. C’est pour le cpf que les formations doivent déboucher sur une certification, ce n’est pas obligatoire pour le plan de formation. Pour être éligibles au cpf, les formations doivent être sanctionnées par une certification professionnelle enregistrée au rncp, ou par une certification enregistrée à l’inventaire, ou par un cqp (Certificat de qualification professionnelle) de branche, et figurer sur une des listes établies par les branches professionnelles ou Pôle emploi. »
3Ajoutons à cela les règles concernant les cotisations. Pour les entreprises de moins de 10 salariés : 0,55 % de la masse salariale ; au-dessus de 10 salariés : 1% ; mais les entreprises de plus de 300 salariés ne sont pas obligées de cotiser pour le plan de formation, même si elles conservent une obligation de former.
4Si l’on sait lire, il ne reste guère au maximum que 0,2 % pour le cpf. Et si l’on ajoute l’obligation de développer des formations certifiantes, qualifiantes ou diplômantes, on comprendra que non seulement les salariés perdent une bonne partie du budget affecté aux formations – jusque-là 2,31 % du total de la masse salariale (dans le secteur social), réduit à 1 % ; sauf à ce que les accords de branche dans le social fassent un peu mieux, mais pour le moment les syndicats employeurs et salariés se bouffent le nez. De plus, les choix de formation sont détournés de façon drastique vers des formations qui, quand on y réfléchit bien, sont déjà financées : cap, bts, masters, etc.
5Bref, pour un petit centre de formation comme le nôtre, dont les formateurs depuis plus de quinze ans travaillent d’arrache-pied pour maintenir vivant et ouvert, pour les professionnels du social, du médicosocial, du sanitaire, du scolaire…, un espace de questionnement et d’élaboration de leurs pratiques quotidiennes, inutile de tergiverser : c’est la mort assurée. On me dira : mais pourquoi ne pas faire certifier les formations ? Mais nos formations, pour la plupart d’une semaine, n’entrent pas dans ce cadre. Les deux formations plus longues : superviseur d’équipe et art-thérapeute, demanderaient un travail de titan pour les inscrire au rncp et les faire entrer dans le cadre des domaines de compétence, des référentiels métiers et formation… Nous avons fait la démarche il y a deux ans pour faire inscrire la formation de superviseur au rome (Répertoire opérationnel des métiers et des emplois) pour nous entendre rétorquer, après plus d’un an de démarches, de rencontres, de constitution de dossier… que notre formation n’était pas valide puisqu’elle ne débouche pas sur un emploi exercé à temps plein. Le dossier de certification étant du même acabit, nous ne voulons pas une fois encore perdre notre temps pour ce genre d’écrit bureaucratique rédigé dans une novlangue déshumanisante. Et quand bien même nous passerions sous les fourches caudines de la certification, nous ne pourrions pas assurer, avec deux formations, les frais de fonctionnement. Un coup d’œil sur les formations éligibles nous en apprend de belles : pour près d’un tiers ont été retenues les formations trustées par Microsoft. Le mouvement est lancé : ne subsisteront que les lobbies et les centres de formation seront utilisés comme sous-traitants. À quand des formations de travailleurs sociaux gérées par Vivendi, Google ou MacDo ?
6Dernier point, évoqué dans la réponse du rncp, et par la conseillère de F. Rebsamen, alors ministre du Travail, qui nous a téléphoné : mais il vous reste le plan de formation ! En effet, les formations inscrites au plan de formation des établissements ne nécessitent pas de certification. Mais si l’on fait attention au tableau ci-dessus, on s’aperçoit que les entreprises de plus de 300 salariés ne cotisent pas. On assiste donc à une quasi-disparition de l’obligation fiscale et légale du plan de formation. D’où la diminution comme peau de chagrin des budgets. Ça n’est plus un impôt pour les employeurs, clament les experts, mais un investissement ! Autrement dit, la formation, ce sera désormais : à votre bon cœur m’sieurs, dames ! Comme les établissements ont quand même l’obligation de former leurs personnels, cela se traduira par des commandes telles celle que nous avons encore enregistrée il y une semaine : un jour de formation pour 100 salariés. Et l’employeur pourra se targuer d’avoir rempli ses obligations. Plusieurs collègues m’ont également fait part de la jubilation de leur direction leur annonçant cyniquement : c’est fini d’aller se balader en formation, désormais ça se passera sur place ! Il est évident que la disponibilité d’un professionnel à penser sa pratique « sur le tas » n’est pas la même lorsqu’il a le nez dans le guidon et qu’il doit, à chaque pause, courir pour régler des problèmes institutionnels… Nous nageons en pleine régression : la formation continue, facteur de promotion sociale et d’évolution dans le métier, revient à des formes anciennes d’adaptation à la tâche.
7Pour nous, à Psychasoc, au-delà de l’impératif financier, il y va aussi d’une position éthique de résistance face à l’envahissement du champ social par une langue déshumanisée. Le champ du travail social et, partant, de la formation est subverti par un langage digne d’Orwell dont on peut subodorer la fonction. Dans son introduction à l’Essai sur le don de Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss précise la fonction d’organisateur symbolique du langage : « Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion. » « Toute langue, commente notre amie Charlotte Herfray, véhicule une culture, c’est-à-dire des représentations spécifiques de l’univers. Des modifications dans les manières de parler sont souvent révélatrices de modifications dans les façons de penser. Véhicule de connaissances ayant valeur d’exactitude, toute langue est aussi véhicule d’idéologies (croyances collectives). Dans les discours qui constituent notre environnement, des “novlangues” se font jour et certaines “novlangues” qui gagnent du terrain fonctionnent comme un “cheval de Troie” qui vient coloniser nos esprits. Ce phénomène se manifeste à tous les niveaux de notre société… Appliquant ses recherches de linguiste à la langue de IIIe Reich, Victor Klemperer a démontré avec brio combien l’imprégnation idéologique, envahissant la langue allemande, diffusait à bas bruit une “Weltanschauung” (représentation du monde) spécifique du nazisme. »
8« La relation qu’il peut y avoir entre les habitudes de pensée totalitaire et la corruption de la langue est un sujet important, qui n’a pas été examiné comme il le devrait », précise Georges Orwell. La langue de la postmodernité est frappée au sceau du chiffre et du calcul généralisés. C’est l’économique qui prime, dans sa forme la plus barbare. Réduire au calcul l’humain, qui se définit avant tout d’être parlant, obéit à l’impératif capitaliste, qui vise rien de moins que l’abolition du désir, au profit d’un branchement permanent sur les objets de consommation. « Jouis, consomme », tel est le mot d’ordre. Ainsi en va-t-il des modèles de formation, où le désir d’apprendre est rabattu sur le besoin chiffré de savoirs calibrés et évalués à l’aune d’une consommation à outrance [1]. À chaque besoin, un objet. À chaque question, une explication.
9Le Marché s’empare du manque en le détournant vers l’aliénation au produit. Au Droit qui régule le vivre ensemble vient se substituer le scientisme du calcul. La formation doit alors se mouler dans les domaines de compétence [2], les référentiels métiers, etc., pour in fine rentrer dans des grilles d’évaluation à structure binaire : tel savoir, acquis ou non acquis. C’est le fonctionnement des ordinateurs qui impose cette structure binaire de (non-) pensée : 0 ou 1. À partir de là, la formation n’est plus qu’une marchandise comme une autre, un marché des explications totales et totalitaires dans tous les domaines. Le sujet, devenu essentiellement individu, y est délesté de sa part manquante qui le pousse à (se) poser des questions et renvoyé à une tentative folle d’échapper à sa propre division subjective. Le nouage du sujet au collectif en formation perd de son tranchant. Autant dire que les ressorts mêmes de la pédagogie et de la transmission, que ce soit d’un métier ou de connaissances, s’en trouvent dynamités. Là où la formation reposait sur les ressorts du transfert, c’est-à-dire d’un savoir supposé au formateur, point d’appui mais aussi de dépassement pour permettre au sujet en formation de s’autoriser à construire son propre savoir, c’est désormais l’indice de satisfaction qui fait force de loi. Nous revenons de fait à d’anciens modèles de formation d’adaptation à la tâche, disparus depuis une bonne cinquantaine d’années. L’employeur ne financera que s’il considère qu’il y a retour sur investissement. D’un droit acquis par les salariés au titre de la promotion sociale, nous glissons vers un outil de pression et de contention patronal.
10Alors se pose la question de résister à ce laminage qui prend les formes d’un management industriel des corps et des esprits et produit une société de contrôle généralisé, comme l’annonçait Michel Foucault. Voilà pourquoi à Psychasoc nous ne nous y plierons pas. Et nous paierons en conséquence le prix de la liberté de penser et d’intervenir à notre façon. Nous ne ferons pas de catalogue pour 2016, mais il nous reste, comme nous l’envoie dire le ministère, les interventions au titre du plan de formation.
11Devant un tableau aussi désolant, que nous reste-t-il à faire, si ce n’est de fermer boutique, de rendre nos locaux et de tenter, comme me le dit Marie-Jean Sauret, de poursuivre la lutte par d’autres voies ? Notamment en se reportant sur les formations en intra. D’autre part, nous venons d’être habilités pour l’évaluation externe : gageons que quelques ouvertures se feront à ce titre. Il y a encore tant et tant à inventer. On peut comprendre, dans un tel contexte, que la psychanalyse, notre point de référence à Psychasoc, représente un souffle d’air dans un espace social devenu irrespirable. Mais du coup, on peut aussi comprendre ce que cette orientation a… d’incasable.
12En discutant avec l’ami Jacques Cabassut et Geneviève Rouzel, nous avons eu l’idée de marquer le coup… d’arrêt. « On ne va pas arrêter comme ça », dit Jacques. Nous avons donc décidé de réaliser une dernière rencontre le samedi 30 janvier 2016 à Montpellier, salle Pétrarque. Le thème : « De la clinique avant toute chose »… Un baroud d’honneur en quelque sorte… pour lancer des fusées sur l’avenir.
13Et puis le site de Psychasoc poursuivra son rôle de plate-forme d’échanges.
14Résister, c’est créer.
Quelques précisions par vst
15La réforme est toujours en cours, elle va modifier en profondeur le panorama et bien sûr, elle a des attendus. On passe d’un impôt « obligatoire » (ou qui devait être dépensé) à une obligation de former pour les entreprises. Cela se traduit par des modifications dans les contributions et par des réaffectations.
16Le cpf ne remplace pas exactement le dif ; il est toujours à l’initiative du salarié, le compte de chaque salarié est géré en ligne et en heure par la Caisse des dépôts, il est financé par les contributions des entreprises (le dif n’avait aucun financement dans la loi) et les formations finançables doivent être inscrites au rncp et déposées par les listes de branche ; c’est une volonté de financer des formations longues et professionnalisantes.
17D’autre part, les taux de contribution fixés par le législateur (0,55 % pour les entreprises de moins de 10 salariés – rien de changé et 1 % pour toutes les autres) sont des minimum ; beaucoup de branches ont signé des accords plus élevés. Ces contributions financent toujours les cif (et globalement, il y aura plus d’argent), toujours la professionnalisation (et là aussi, il y aura à peu près autant, sauf que la période professionnalisante sera d’un minimum de 70 heures), et enfin le fspp (Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels, qui était financé auparavant par une ponction sur le droit de tirage des entreprises).
18Reste le plan de formation, qui lui n’a plus d’obligation légale pour les entreprises de plus de 300 salariés et dont la contribution pour les entreprises de plus de 10 et plus de 50 salariés est minime au niveau législatif, mais sera étendue soit par des contributions conventionnelles, soit directement par des financements employeurs.
Sites utiles
- Psychasoc : www.psychasoc.com
- asies (Association des superviseurs indépendants européens) : www.asies.org
- Réseau travail social : rezo-travail-social.com