Quelle professionnalisation en travail social ?
La clinique comme référence incontournable de la rencontre du sujet
Pages 103 à 108
Citer cet article
- BESNARD, Dominique,
- Besnard, Dominique.
- Besnard, D.
https://doi.org/10.3917/vst.128.0103
Citer cet article
- Besnard, D.
- Besnard, Dominique.
- BESNARD, Dominique,
https://doi.org/10.3917/vst.128.0103
1La professionnalisation du travail social s’inscrit aujourd’hui dans une tendance marquée par l’approche symptomatique de la personne en demande d’aide ou en souffrance ; cette approche basée sur des protocoles construits en référence au diktat de l’évaluation permanente dénie la complexité du sujet dans son histoire et son environnement. Cette objectivité qui voudrait expliquer les difficultés des personnes uniquement à la lumière d’origines individuelles et familiales participe de cette lecture libérale des comportements et des relations humaines qui refuse la prise en considération des facteurs sociaux et économiques comme éléments déterminants. Les souffrances humaines sont ainsi appréhendées par les décideurs et certains professionnels dans cette évolution qui conduit tout droit à la réadaptation au plus vite aux normes dominantes pour une partie des personnes ou à la relégation pour les autres. L’accroissement des souffrances et des exclusions auxquelles les professionnels du travail social sont confrontés est un des signes qui vient interroger cette orientation.
2Ce qui est premier dans le travail social, c’est la rencontre ; rencontre entre deux personnes dont l’une a un devoir d’aide et d’accompagnement dans les réponses à élaborer, réponses qui devraient poser l’inscription de toute action dans l’espace politique et citoyen dans le respect de la dignité du sujet. Cette conception qui s’inscrit dans l’histoire du secteur du travail social n’est nullement dépassée ; elle s’entend comme consubstantielle d’une relation d’aide dans une démocratie où le principe de solidarité construit les relations humaines. Cette forme d’intervention peut être qualifiée de « clinique », au sens où l’observation, le temps et le travail collectif sont les éléments indispensables pour penser l’action du professionnel.
3La référence clinique, c’est l’observation directe au plus près du sujet, tel le médecin au chevet de son patient ; c’est l’observation des moindres signes et non les plus visibles ou exprimés, tout autant ce qui se dit que ce qui ne se dit pas. C’est l’observation avant toute interprétation, c’est surtout la résistance à toute interprétation hâtive, tout jugement, qui dans trop de situations s’appuient sur des lectures parcellaires et partiales. Ce sont donc aussi le temps, la durée, qui sont les soubassements de l’exercice de l’observation. Le temps qui permet l’installation de la relation de confiance par l’apprivoisement de l’autre et qui libère petit à petit les expressions. La durée pour installer les répétitions des rencontres, dont les intervalles sont des aides précieux des élaborations dans l’après-coup, autant pour la personne en difficulté que pour le professionnel. Et la référence clinique, c’est le travail collectif entre professionnels comme étayage des analyses individuelles et soutien aux réponses. C’est aussi le lieu et le temps des expressions des difficultés éprouvées dans ces rencontres qui touchent, qui heurtent ; c’est travailler le contre-transfert.
4L’observation, le temps et le collectif, trois compétences pour le professionnel qui s’articulent à des arrière-plans théoriques et politiques développés dans trois points d’appui qui définissent la clinique comme référence incontournable de la rencontre du sujet en difficulté.
Qu’est-ce qu’un professionnel du travail social ?
5Le professionnel du travail social est quelqu’un en rencontre de l’autre, dans un rapport d’aide et d’accompagnement de personnes en difficulté et en fragilité. Sa professionnalité s’exerce alors dans une relation à un sujet pris dans une histoire familiale et sociale dont les éléments d’appréciation de la situation d’intervention ne laissent apparaître au grand jour qu’une part infime de la complexité. Cette rencontre est d’abord et avant tout celle de deux êtres humains séparés seulement par deux trajectoires de vie différentes, dont l’un a la tâche de relier l’autre en humanité. Cette rencontre avec cet « Autre » inconnu, mais identique et différent, nécessite alors pour le professionnel de développer sa « technicité » dans une référence à un cadre de droit ainsi qu’à un cadre éthique. Enfin, cette rencontre suppose également de poser un regard critique sur la place des personnes dans la société, au risque sinon d’extraire cette relation du contexte socio-économique dans lequel elle s’inscrit.
6Cette triple dimension (rencontre d’une personne et de son histoire, cadre de droit et cadre éthique, regard critique sur la société) en tant que tentative de définition du professionnel du travail social me semble indissociable et caractérise à mon sens ce qui pourrait qualifier une forme de professionnalisation, dans la ligne directe de l’héritage de l’autonomie et de l’émancipation qui a animé le mouvement des professionnels du secteur médicosocial dans la transformation de leurs pratiques dans les années 1960. Ce professionnel spécialisé dans la prise en considération de personnes en difficulté déploie ses compétences et ses modes de résolution dans une approche holistique de la personne, les difficultés présentes ayant bien évidemment des effets simultanés sur les composantes physique, psychique et sociale de chaque être humain. Or nous assistons depuis quelque temps à la multiplication et à la diversité des dénominations des diplômes et des certifications (25 à 30 dans le champ social), qui viennent signifier une orientation contraire. Cette évolution entraîne une plus grande spécialisation des formations, dont les référentiels de compétences attendues sont reliés plus à des normes d’adaptation sociale et moins à la reconnaissance des difficultés des personnes. De fait, la conséquence majeure est une plus grande dilution, voire un abandon de l’indissociabilité des trois termes de la définition qui qualifie le professionnel du travail social.
7Ainsi les services à la personne, qui se sont fortement développés, réfèrent à une professionnalisation « emplois » et moins à une professionnalisation « métiers ». Les services à la personne relèvent ainsi plus du service que du travail social, d’autant plus quand, selon les secteurs d’activité et les employeurs, les diplômes nationaux sont remplacés par des Certificats de qualification professionnelle (cqp) puisque les compétences requises ou les missions pour s’occuper de ces catégories de personnes n’exigeraient pas ces diplômes !
Que peut-on attendre d’une formation en regard des objectifs de la professionnalisation dans le travail social ?
8Les pratiques du travail social sont transdisciplinaires, nourries de nombreuses références certes, mais sans théorie d’ensemble, sans théorie de leur objet spécifique pourrait-on dire. Et pour cause, sans doute, les réponses sociales et éducatives pour pallier les difficultés des personnes – enfants, adolescents et adultes – tentent de résoudre l’impossible d’une situation intime individuelle dans le cadre des droits et devoirs de la société, ce dans une relation de confiance entre le travailleur social et la personne concernée nécessaire pour y parvenir. Ce travail de tension permanent induit qu’il se fait « en marchant », dans un rapport « artisanal » presque, où l’expérience enrichit chaque jour les propositions de remédiation et les résolutions soutenues par les connaissances théoriques. Ces « savoirs d’action » en somme sont d’une certaine manière la marque de fabrique d’une conception de la professionnalisation du travail social référée à une approche bienveillante de l’autre.
9D’où l’intérêt et l’importance dans la formation de la question de l’alternance, de l’analyse des pratiques comme point d’ancrage des élaborations théoriques. Des pratiques instruites par des praticiens qui veillent à ne pas trop se laisser prendre par des certitudes rapidement acquises. C’est la question de la praxis qui est ici posée et celle des compétences collectives qui sont à prendre en considération.
10Apprendre ensemble des situations de travail pour augmenter ses propres compétences : expériences partagées, formation sur « le tas », comment partager des compétences au service des mêmes finalités. Penser que les réponses qui vont permettre une issue aux difficultés des personnes ne se réfèrent pas uniquement aux lectures des difficultés individuelles, mais qu’elles s’inscrivent dans une dynamique de transformation sociale. Agir sur le contexte tout en agissant avec les personnes : autant de façons de porter attention à la dimension sociale de l’existence de tout un chacun, et de signifier la coresponsabilité dans l’engagement de ce qui advient de l’autre.
11Les compétences collectives sont aussi indispensables : l’aide à l’autre en souffrance doit dépasser le rapport duel, puisque le travailleur social agit dans la réalité socio-économique et socioculturelle, et pas seulement dans l’intime de la souffrance ou de la difficulté. La confrontation des hypothèses de résolution, des doutes aussi, est la garantie pour chaque professionnel de la pondération nécessaire à tout acte. C’est également considérer que la relation d’aide demande à chacun d’être soutenu dans son action ; c’est la fonction de soutien au soutien indispensable pour travailler les projections transférentielles permanentes dans ces situations, éviter les postures de toute-puissance, comme celles de compassion exagérée, d’agressivité ou de rejet. Le travail en équipe et l’équipe au travail ne sont pas un vain mot dans cette conception ; la conjonction des compétences et des regards solidifie les actions et génère l’assurance adaptée pour les professionnels, gage de la qualité de la rencontre. Travail en équipe au sens d’un collectif qui agit, dans lequel les relations sont au service du projet poursuivi.
Quels enjeux de la professionnalisation dans un espace politique et citoyen ?
12Défendre et revendiquer la notion de « clinique dans le travail médicosocial » ! Aujourd’hui, nous assistons à une professionnalisation dont la tendance lourde est technicienne, super technicienne, de moins en moins humaniste et politique. La complexité d’une situation et de l’histoire de la personne, le temps nécessaire, non prévisible, non quantifiable, pour la rencontre sont mis au second rang au profit d’une approche symptomatique des difficultés dont les promoteurs justifient l’efficacité dans les diagnostics et les remédiations qui ne s’encombrent pas des causes. L’effet premier recherché est la disparition des problèmes, moins dans une approche attentive aux personnes que dans un but de réadaptation aux besoins de l’économie dominante libérale. Cette approche utilise alors massivement les réponses comportementales standardisées, auto-évaluables, qui permettent de renseigner les tableaux statistiques et de renforcer le bien-fondé des programmes. La question de la souffrance personnelle – notion complexe s’il en est, qui comprend la part d’ombre de l’histoire de chacun, le rapport à l’angoisse de l’existence –, cette question de la souffrance personnelle dans son rapport au contexte est ici annulée et ce qui prédomine dans l’analyse est ramené à la responsabilité individuelle, biologique, génétique ou familiale.
13Les réussites apparentes ne doivent pas masquer que ces conceptions et leurs conséquences conduisent ainsi insidieusement à des lectures catégorielles de la population référées aux normes dominantes économiques. Apparaissent alors les populations à risque pour lesquelles des mesures devraient être prises en anticipation des conséquences obligées, lecture eugéniste qui ne dit pas son nom ! La prévention disparaît au profit de la prédiction, les théories les plus a-scientifiques se parent d’une scientificité à toute épreuve et les enseignements de la complexité humaine disparaissent. Les conditions du travail social ont beaucoup changé depuis plusieurs années et les cadres en responsabilité dans les établissements sont souvent désormais issus d’autres milieux professionnels, appliquant des modèles de management de l’entreprise ou de la haute administration, avec d’autres références idéologiques.
14Le travail social lui aussi s’enferme dans une logique gestionnaire et techniciste qui repose sur des protocoles et des référentiels qualité ainsi que des procédures d’évaluation concoctés par des ingénieurs en humains conformes aux idéaux libéraux. Les professionnels de demain, mais déjà d’aujourd’hui, ne sont plus des panseurs/ penseurs de l’autre, mais des techniciens des déviances.
15Ces modèles et ces instruments, bien qu’ils soient pratiqués depuis fort longtemps déjà dans quelques pays, nous le savons, sont inopérants pour penser de façon créative la pratique dans une acception du travail social fondée sur le respect, l’égalité et la dignité. Pour contrarier cette tendance, un des enjeux consiste à articuler les savoirs qui seraient disciplinaires à ceux qui seraient d’expérience. Autrement dit, mettre en avant les savoirs construits et acquis des équipes professionnelles. Faire fonctionner des équipes pluri-professionnelles et non pluridisciplinaires, ce n’est pas seulement jouer sur les mots, c’est poser la nécessité de la question du sens de l’action, du projet partagé, du dépassement de la lecture disciplinaire, de la résistance à la réponse immédiate. Faire que toute action soit inscrite dans l’espace politique et citoyen.
16Les équipes pluridisciplinaires privilégient les approches expertes liées aux statuts de leurs membres, lesquels excellent à poser leurs analyses et leurs pronostics du point de vue de leur discipline, considérant que les autres lectures contribuent d’un autre point de vue qui vient s’additionner au résultat final, mais rarement réinterroger les réponses déjà énoncées. Or dans les métiers de la relation humaine, c’est moins le statut qui compte que la fonction. On n’aide ni ne soigne avec un statut ; c’est la fonction qui doit être première. Quels que soient le statut et le métier, la fonction de tout professionnel du travail social, comme de tout professionnel du soin par ailleurs, c’est d’abord l’attention portée aux autres, la « fonction d’accueil » avant l’expertise savante. La complémentarité des compétences doit primer sur la hiérarchie des compétences, en cela l’équipe pluri-professionnelle est construite sur le partage, donc sur la fonction avant le statut.
17Cette conception qui réfère, il est vrai, au courant de la psychothérapie institutionnelle, prend en compte le sujet tout autant dans son intimité et sa dimension inconsciente que dans son existence sociale dans la résistance aux modes de relations humaines basés sur l’assujettissement. Il est alors indispensable de prêter une attention forte aux institutions dans leurs projets et fonctionnements. La place des uns et des autres dans la société est à ce prix, sinon c’est le règne de l’exclusion qui prédomine.
18Il faut revendiquer également une « clinique du collectif », en s’appuyant sur les personnes en difficulté et leurs réseaux, pour contrarier les seules approches individuelles. Si nous considérons, comme nous l’évoquions plus haut, que les difficultés et les souffrances des personnes sont multifactorielles et inscrites dans leur groupe d’appartenance, il y a des liens à faire avec celles et ceux qui sont dans les mêmes dynamiques. L’aide sera d’autant plus pertinente et opérante qu’elle s’appuiera sur ce qui fait lien, donc ce qui fait sens pour les personnes en difficultés sociales. En confondant la personne et l’usager, la loi 2002-2 signe d’une certaine manière la dérive de l’usager consommateur et renforce le primat de l’individualité. Les principes et les pratiques de l’action sociale communautaire sont justement, a contrario, des leviers de la prise en considération des personnes en difficulté avec leurs réseaux de proximité comme vecteurs aidants. En agissant sur les éléments du contexte et dans une référence au groupe de pairs comme lieu de soutien, cette conception de l’action sociale réinscrit les personnes à leur place d’homme et de femme en dignité.
19De nos jours, les travailleurs sociaux sont eux-mêmes trop souvent pris dans les logiques d’individualisation et de standardisation du travail. Vouloir que les travailleurs sociaux soient des « agents » de la paix sociale, des relais du « monde entreprise », c’est faire fausse route. Si la rencontre entre deux personnes est première dans le travail social, l’aide apportée qui renforce l’estime de soi participe de la résolution des problèmes et de l’émancipation des personnes, comme une co-éducation des uns par les autres, dans l’acception de l’éducation populaire, dont le travail social est pour partie issu. Le travail social doit continuer à prendre appui sur les valeurs fortes d’une société, valeurs qui dépassent les personnes elles-mêmes, et les actes se poser comme des actes de subversion et de résistance à toute tentation de déshumanisation : c’est la définition même de tout travail clinique référé au courant de la psychothérapie institutionnelle !
Bibliographie
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