Une jouissance immédiate. Clinique éducative et addictions
- Par Joseph Rouzel
Pages 90 à 96
Citer cet article
- ROUZEL, Joseph,
- Rouzel, Joseph.
- Rouzel, J.
https://doi.org/10.3917/vst.120.0090
Citer cet article
- Rouzel, J.
- Rouzel, Joseph.
- ROUZEL, Joseph,
https://doi.org/10.3917/vst.120.0090
Notes
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[1]
Ce texte reprend les grands points d’une intervention faite aux 25 ans de l’Espace du possible de Lille, les 22 et 23 novembre 2012. Thème des journées : « La clinique éducative au service du soin aux personnes souffrant d’une problématique d’addiction ». La version intégrale de cette intervention est sur www.cemea.asso.fr/
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[2]
Jean-Pierre Vernant, L’univers, les dieux, les hommes, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 2006.
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[3]
Discours de clôture des journées d’étude de l’École freudienne de Paris, 9 novembre 1975.
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[4]
Il s’agit du Théâtre du fil, toujours actif au sein de la Protection judiciaire de la jeunesse.
1C’est dans l’air du temps : chacun veut jouir le plus possible et le plus vite possible. On peut même penser que c’est devenu le mot d’ordre de notre société capitaliste et marchande, qui fait de nos sociétés hypermodernes des régimes d’addiction. En tant qu’analyste, je vais tenter de cerner ce qu’il en est de la drogue au niveau du sujet et d’en tirer les conséquences en matière de clinique éducative et thérapeutique, qui de mon point de vue se résume à une clinique du sujet.
2L’expression « une jouissance immédiate » vient en droite ligne de Freud, qui définit de cette façon dans Malaise dans la civilisation ce que produit la drogue, l’intoxication chimique, comme il dit. Immédiate, c’est-à-dire sans médiation. Immédiate parce qu’à la différence d’autres tentatives de jouissance, qui elles fonctionnent nettement moins bien, comme la parole ou toute autre sorte d’échange, ce type de jouissance repose sur un court-circuit que l’oms a bien repéré en définissant la drogue comme la rencontre entre un produit et un organisme vivant. Ce qui permet d’introduire dans la série des drogués les fourmis qui élèvent des pucerons dont elles sucent le suc pour se défoncer. Cette définition laisse ainsi de côté l’essentiel : chez l’humain, la jouissance en tant que telle est impossible parce qu’on parle. Donc, entre le produit et l’organisme, il y a un sujet de la parole et du langage. D’où la difficulté. Pour ma part, je n’ai jamais vu de fourmi droguée au suc de puceron venir me consulter. Visiblement, ça ne leur pose pas problème aux fourmis ce que nous, êtres parlants, nommons drogue. Donc rectifions la formule de Freud : la drogue est une tentative vouée à l’échec de jouissance immédiate. C’est pour cela que les toxicomanes viennent consulter : ça semble marcher un petit moment cette immédiateté, puis ça s’effrite. Comme me l’a confié un toxico lors d’une première rencontre : « La poudre, c’est plus ce que c’était ! » En effet, il avait eu beau tenter de faire taire sa qualité d’être parlant pendant des années, celle-ci se réveillait et le bousculait. Je ne pense pas qu’on avait changé la composition de sa cocaïne. Simplement, le sujet en lui s’était déplacé ; il faisait retour là où la drogue le maintenait sous silence. Voilà pourquoi dans la clinique des addictions la question des produits est secondaire ; seule la question du sujet permet d’aborder la compréhension et le traitement de ce qui lui pose problème dans sa vie. Autrement dit : la cause est dans le sujet.
3D’emblée, j’indiquerai qu’en matière de toxicomanie il convient de ne pas se tromper de porte d’entrée. Ainsi entrer dans la question par la porte des produits, à moins d’être chimiste ou chercheur en toxicologie, n’offre aucun intérêt, parce que toute la clinique des toxicomanies nous enseigne que ce n’est pas la drogue qui fait le toxicomane, mais le toxicomane qui fait la drogue, je dirais même sa drogue. Par conséquent, ce n’est pas dans les molécules qu’il faut chercher les solutions mais chez le sujet qui s’y adonne. Une des premières questions que j’ai toujours essayé de cerner avec un toxicomane, c’est de comprendre à quoi ça lui sert et comment il s’en sert. Un psychotique peut utiliser la drogue pour calmer son angoisse, alors qu’à un bon névrosé ça peut servir à lutter contre la timidité, les coups durs de la vie, etc.
4Il me semble que c’est la recherche de cette logique qui doit primer dans l’approche d’une clinique éducative qui prend au sérieux le sujet et ses dires. Ainsi de ce jeune homme que j’ai accueilli qui énonce d’emblée : « Je me suis drogué à cause d’une meuf. »
5La drogue serait alors le paravent, l’écran de fumée qui recouvre finalement ce qui affecte tout humain du fait d’être appareillé à la parole et au langage, condition qui impose dans les processus d’humanisation une perte radicale de jouissance. Les toxicomanes ont bien raison de crier haut et fort qu’ils sont en manque, mais dans l’énoncé il faudrait s’arrêter là. Pas en manque de ceci ou de cela, de tel ou tel produit. Mais en manque comme les pipes sont en bois. La drogue ou l’envers de la castration. C’est ce que met en scène un mythe de création recueilli par Hésiode il y a plus de 2 800 ans. La version la plus intéressante, il me semble, étant celle que Jean-Pierre Vernant rédigea à l’usage de son petit-fils dans L’univers, les dieux, les hommes [2].
6Dans ce mythe, je m’attacherai à la naissance d’Aphrodite. Au début, il y a Chaos, mot que l’on traduit malheureusement par chaos, ce qui n’a rien à voir. Chaos existe avant tout langage, c’est un innommable, une béance. Chaos engendre Gaïa qui deviendra la terre, puis Ouranos. Ouranos est un agité sexuel qui passe son temps à copuler avec Gaïa, dans un corps à corps tel qu’il n’existe aucun espace pour que viennent au monde les fruits de cet accouplement. Un jour, Gaïa dit à un de ces rejetons, Chronos, qui est là en train de pourrir dans son ventre : quand Ouranos me pénètrera, prends cette serpe et coupe-lui les couilles. Ce qui fut fait. Ouranos se détacha du corps de Gaïa dans un cri déchirant et alla se loger là où on peut encore le voir aujourd’hui. Il forme la voûte céleste. Des gouttes de sang tombèrent sur la terre et donnèrent naissance aux Titans. Le membre tranché d’Ouranos roula dans Pontos, le premier océan. Il se forma une écume, et de cette écume jaillit Aphrodite, d’où son nom : « née de l’écume » (aphros, écume). Mais si l’on lit ce mythe à l’envers, Aphrodite, déesse de l’amour, de l’harmonie, de la beauté, se présente comme le paravent de la castration. D’où le terme : « aphrodisiaque ». Le produit issu d’Aphrodite, la drogue entre autres, ce pourquoi on le désigne comme aphrodisiaque, est bien, lorsqu’on lit ce mythe à rebours, ce qui masque la castration.
7Un qui s’est bien intéressé à la question et qui est même un grand inventeur en la matière puisqu’on lui doit la découverte de la cocaïne comme produit de substitution, c’est Freud. Dès le début de Malaise dans la civilisation, il pose la question de ce que veut l’homme. Je défie quiconque de dire autre chose, quelle qu’en soit la modalité, que : je veux être heureux. Mais, nous dit-il, trois obstacles majeurs se présentent qui empêchent cette volonté farouche. Le corps, le monde et les autres. Face à ces obstacles, les êtres humains ont sans cessé tenté de dépasser les limites qu’ils leur imposent. Face aux lois du monde, la science sur son versant technologique a fait merveille ; les processus de civilisation (Kultur) ont permis de se supporter un minimum les uns les autres. « Le terme [Kultur] désigne la totalité des œuvres et des organisations dont l’institution nous éloigne de l’état animal et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux », écrit Freud. Mais maintenant reste la question du corps : en quoi fait-il obstacle à la jouissance ? On a un corps et évidemment chacun entend en tirer le maximum de jouissance, mais là également il y a une limite. Pour outrepasser la limite, de tout temps, les sociétés et les individus ont inventé des pratiques corporelles qui visent à demander toujours plus au corps. Le yoga, la gymnastique, le sport, les cures d’amaigrissement, etc. font partie de la série. Cependant, précise Freud, « la plus brutale, mais aussi la plus efficace des méthodes destinées à exercer pareille influence corporelle est la méthode chimique, l’intoxication. […] On lui doit non seulement une jouissance immédiate [je souligne], mais aussi un degré d’indépendance ardemment souhaité à l’égard du monde extérieur. On sait bien qu’à l’aide du “briseur de soucis” (Sorgenbrecher) l’on peut à chaque instant se soustraire au fardeau de la réalité et se réfugier dans un monde à soi qui réserve de meilleures conditions à la sensibilité ».
8Donc, la question est claire : en gros, la drogue, l’intoxication chimique, comme dit Freud, ça sert à supporter l’humaine condition.
9À partir de ces prémisses, comment penser le traitement des toxicomanes ? On voit que l’approche médicale, que l’on met le plus souvent en avant aujourd’hui, n’a de pertinence que pour soigner les effets secondaires de la prise abusive de drogues. La médecine n’en approche pas la ou les causes. D’ailleurs, dans l’histoire du traitement des toxicomanies, pendant bien longtemps, c’est la prise en charge psycho-éducative qui a prévalu. Ce n’est qu’à l’apparition de l’épidémie de sida que le médical est revenu en force sur un mode assez féroce : poussez-vous de là les psys, les éducs, les travailleurs sociaux, maintenant c’est du sérieux. Et c’est à partir de là que l’on lance la mode des drogues de substitution : Méthadone®, Subutex®… Mode déjà inaugurée de façon dramatique par Freud lui-même : son collègue et ami Von Fleischl étant accro à la morphine, il eut le coup de génie de le faire décrocher en lui administrant des doses de cocaïne.
10On devrait crier, en tant que clinicien : à la drogue, il n’y a aucune substitution possible. Pas de substitution qui puisse faire l’économie de la castration, de la finitude, de l’incomplétude. La seule issue est finalement de proposer au toxicomane, là où il tente de s’intoxiquer avec des produits, de s’intoxiquer au signifiant, c’est-à-dire de parler de ce qui lui arrive. La parole est un mode de traitement de la jouissance en ce qu’elle évoque la Chose en son absence. La parole comme jaculation extraite du corps rebranche le sujet avec ce qui dans son propre corps s’inscrit comme différence, donc limite, pas tout, autrement dit le met au pied du mur de se coltiner la castration liée à un corps sexué. Comme l’affirme Lacan, l’angoisse se localise « quand le sujet s’aperçoit qu’il est marié avec sa queue. Tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est le bienvenu, d’où le succès de la drogue, par exemple. Il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi [3] ». Que faire alors pour recentrer les prises en charge au niveau éducatif ?
11Il me semble que le premier acte à envisager consiste à désintoxiquer le sujet du ou des signifiants qui l’emprisonnent et l’empoisonnent. Comme le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, le clinicien dispose alors d’une voie d’accès à l’histoire du sujet et à son aliénation. Un jour, je reçois un toxicomane – le même qui dit s’être drogué à cause d’une meuf, passant à la trappe un premier souvenir – qui remonte ses manches, exhibe ses bras criblés de piqûres et se contente d’un : « Je suis toxicomane ! » Comme s’il n’y avait rien d’autre à dire. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai demandé, à brûle-pourpoint : « Qui c’est qui vous l’a dit ? » Il a été interloqué. Mais il est revenu et c’est cette phrase qui avait fait ouverture. À partir de là, il a pu m’expliquer qu’à l’âge de 13 ans sa mère avait découvert un paquet de shit sous son matelas et lui avait lancé à la figure qu’on commençait par le shit puis que c’était l’escalade. Et elle avait conclu cette algarade par : « Tu vas finir toxicomane ! » Or la question qui agite tout adolescent, c’est bien celle de l’identité. Ce jeune a saisi au bond les dires de sa mère en faisant jouer la logique suivante : je me demande qui je suis, ma mère dit que je peux être toxicomane, donc je suis toxicomane. On verra qu’un peu plus tard cette position subjective lui permit d’entrer de plain-pied dans l’usage de drogues dures. C’est cet énoncé resté dans l’ombre, enfoui dans l’inconscient, que la question énigmatique qui m’avait échappée, « qui c’est qui vous l’a dit ? », avait exhumé.
12Impliquer le sujet dans ce qui lui arrive, c’est d’abord sortir de la fascination des produits. Comment ouvrir des espaces du possible, des lieux où un sujet puisse, soutenu par des cliniciens chez qui il trouve à qui parler, frayer son chemin dans sa propre histoire, pour l’apprivoiser, la faire sienne, sortir de l’aliénation ? Toute la dimension clinique se résume à répondre à ces questions. Elle implique d’abord un savoir-faire, un tour de main, qui vise la rencontre de l’autre là où il souffre, là où son histoire, la maladie, les injustices, les vacheries de la vie l’ont, en quelque sorte, allongé. Ce tour de main du clinicien consiste, à s’incliner du haut de son savoir, de son pouvoir, pour rencontrer le sujet. Hors de cette rencontre inaugurale, pas de clinique possible. Autrement dit, le clinicien, l’éducateur, le psychologue, le soignant… n’a pas d’autre issue que de se livrer aux effets immaîtrisables du transfert. C’est le b.a.-ba. Ensuite peut s’ouvrir ce qu’on appelle du doux mot d’« accompagnement ». En fait, c’est une traversée.
13Un film de 1989, mais qui a gardé toute son actualité, Les enfants du désordre, de Yannick Bellon, met en scène une jeune fille, Marie, qui va faire l’épreuve de cette traversée. Elle est toxicomane, se défonce autant avec la drogue qu’avec la prostitution. Elle a une petite fille, Juliette, dont s’occupent ses parents. Une rencontre de hasard en prison, où une troupe de théâtre vient présenter un spectacle, lui donne l’envie de rejoindre cette troupe [4]. On pourrait naïvement penser que ses problèmes se résument à la drogue et à la prostitution, qui l’ont d’ailleurs conduite en prison. Or une scène où elle incarne une jeune mère avec son enfant dans ses bras la met en résonance physiquement avec la question que la défonce était venue masquer : comment être mère ? À partir de là, elle peut effectuer la traversée sur ce frêle esquif qu’est le théâtre, avec sa magie, mais également ses exigences et son cadre rigoureux. « C’est un voyage qui en vaut bien d’autres », lui dira un des personnages, éducateur par ailleurs, mais qui lui aussi joue la comédie. L’accrochage à un éducateur qui est le metteur en scène, ancien comédien minable comme il le dit lui-même, lui servira de point d’appui dans cette lente traversée vers elle-même. Le point de contact entre eux se produit lorsque celui-ci lui confie que, comédien sans cesse sur les routes, il n’a pas su s’occuper de son fils, qui s’est fait péter la caisse. Il n’a pas su être père, comme elle ne sait pas être mère. Voilà ce qui les tient tous les deux : cet échec, cette faillite. Mais cet éducateur-comédien ne tombe jamais dans le copain-copain. Il n’a nulle pitié, ni commisération. Le théâtre et ses lois font médiation. Comme metteur en scène, il ne s’intéresse pas aux difficultés de Marie – la drogue, la prostitution, son immaturité maternelle. Il joue le jeu et fait le pari que c’est sur le plateau, « dans la lumière des projos » comme il dit, qu’elle peut trouver son chemin. Chemin qui passe d’abord par être femme, alors qu’une grossesse précoce lui a fait sacrifier ce temps de découverte. Mère trop tôt, il lui reste tout le chemin à reparcourir, de fille à femme et de femme à mère. C’est sur le chemin de la médiation théâtrale qu’elle avancera à petits pas dans ses propres questions.
14À partir de ce film on peut mettre en perspective tout ce qu’implique une clinique éducative des addictions, une clinique qui s’attache au sujet et à son histoire et pas aux produits ni aux comportements, qui de toute façon peuvent être des plus divers.
15Je résume : la rencontre est première. Puis il s’agit de mettre en place des médiations, qu’elles soient artistiques, culturelles, sportives, du quotidien… C’est sur ce théâtre institutionnel qu’un sujet, se saisissant au fur et à mesure de ce qui lui convient, en vient à cheminer au point d’apprivoiser sa propre histoire.
16Je pense à une expérience, qui date aussi des années 1980, que nous avions menée à l’association Accueil toxicomanies de Toulouse – dont, avec une collègue psychologue, j’étais à l’origine. Nous avions ouvert deux types de médiation. L’une thérapeutique et socio-éducative à partir d’entretiens ; et l’autre artistique, avec des ateliers d’expression : théâtre, art plastique, musique, écriture. En effet, un certain nombre de jeunes ne venant pas aux rendez-vous pour des entretiens, il faut alors passer par d’autres modes d’expression. Un jour, je reçois en entretien un jeune envoyé par le procureur. Il a une manie : il attaque les vieilles dames dans la rue, leur arrache leur sac et se précipite dans une pharmacie pour acheter des boîtes de Néocodion®, dont il fait une consommation pharamineuse car ce produit contient une faible proportion d’opium. D’emblée, il me dit qu’il n’a rien à raconter, puis il enchaîne qu’il a vu dans la salle d’attente une affiche pour un atelier théâtre. Est-ce qu’il peut y participer ? Je le branche sur l’animatrice de l’atelier. Ce jeune homme s’est retrouvé à jouer la scène où il attaque une vieille dans la rue. Non seulement il n’a pas été sanctionné par la justice, mais il a été applaudi et félicité. Il lui a fallu toutefois des mois d’efforts pour jouer convenablement cette scène. C’est moins jouissif que le passage à l’acte sur les vieilles et la défonce, relativement immédiate. Notons que ce jeune homme avait perdu très tôt ses parents dans un accident et qu’il avait été élevé par sa grand-mère, à laquelle il en voulait à mort, comme il disait, la jugeant responsable de leur disparition. D’où l’attaque systématique des vieilles dames dans la rue.
17Face à la drogue, qui tente de produire une jouissance immédiate, la clinique éducative propose un chemin de médiation. Pas de court-circuit, mais une traversée. Pas d’immédiat, mais une médiation. Le théâtre ici n’est qu’un média parmi d’autres possibles. L’important n’est-il pas que l’éducateur ou le thérapeute partage une passion, un savoir-faire qui tienne lieu d’entre-deux, d’intermédiaire ? C’est en cela que le vocabulaire n’est pas neutre. Le terme de « médiation », qui ouvre un espace entre-deux, un espace de partage d’un faire ensemble, dit plus que le banal « activité » ou encore l’horrible « support de relation ». Dans la médiation, l’éducateur engage son désir, il mouille sa chemise. Et la médiation, ses lois, son cadre, ses exigences, fait tiers entre l’éducateur et le toxicomane. C’est une protection : une fois posé le cadre, chacun y est soumis. C’est sur cette scène que le sujet va dans ses paroles et ses gestes mettre à ciel ouvert ce qui jusque-là, y compris à ses propres yeux, était caché.
18Et le jeune qui s’était drogué à cause d’une meuf, me dira-t-on ? J’ai laissé en suspens cette phrase énigmatique. Après l’épisode avec sa mère, vers 16 ans, ce jeune homme était tombé amoureux fou d’une fille. Mais – et c’est souvent le drame des adolescents – ce n’est pas parce que vous aimez que l’autre vous aime en retour. Toujours est-il qu’un beau jour cette jeune fille, avec beaucoup de délicatesse, confie au jeune homme qu’elle l’aime bien, qu’ils font des trucs sympas ensemble, mais qu’elle ne l’aime pas d’amour. Celui-ci tombe de haut, effondré. Le soir même, il assiste à un concert de reggae, où il croise un copain à qui il confie ses déboires. Celui-ci lui dit : « T’inquiète pas, j’ai ce qu’il te faut. » Premier shoot d’héroïne. Voici ce que m’a raconté, presque quinze ans plus tard, l’homme qui disait qu’il s’était drogué à cause d’une meuf, et que sa mère avait projeté dans le temps sous le signifiant de toxicomane. Les meufs ont bon dos, les mères aussi, d’autant plus que sous la femme se dessine la mère. Une héroïne peut en cacher une autre ! En effet, comme le confie Lacan à des étudiants en philosophie dans les années 1960 : « De notre position de sujets nous sommes toujours responsables. » Cette responsabilité de sujet, loin de la culpabilisation médicale, constitue bien le point d’appui de toute action éducative. En y regardant de plus près, comme le dit Lacan, c’est le mariage avec sa queue, donc la différence sexuelle et la rencontre de l’autre sexe, qui s’est présenté comme insupportable pour lui. L’héroïne lui a servi pendant quinze ans à tenter de supporter cet insupportable. Mais la cause, la responsabilité, il ne peut la délocaliser ni sur sa mère, ni sur une femme, ni même sur la drogue : il n’y est pas pour rien. C’est la voie qu’il a choisie, celle d’une jouissance immédiate, pour tenter d’échapper à l’humaine condition qui le constitue comme manquant. Quatre ans de travail thérapeutique l’ont remis au pied du mur de la question que la drogue était venue masquer : comment faire avec le corps d’autrui, alors que Lacan dit sans ambages qu’« il n’y a pas de rapport sexuel » ?
19Lors de la dernière de nos rencontres, il déposa un rêve. Il voit une locomotive sur une plateforme tournante. Plusieurs voies sont possibles, c’est un carrefour. Laquelle choisir ? Et il conclut : « C’est difficile de choisir… »