Article de revue

Il faisait si beau ce matin

Pages 21 à 28

Citer cet article


  • Terral, D.
(2006). Il faisait si beau ce matin. VST - Vie sociale et traitements, no 90(2), 21-28. https://doi.org/10.3917/vst.090.0021.

  • Terral, Daniel.
« Il faisait si beau ce matin ». VST - Vie sociale et traitements, 2006/2 no 90, 2006. p.21-28. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2006-2-page-21?lang=fr.

  • TERRAL, Daniel,
2006. Il faisait si beau ce matin. VST - Vie sociale et traitements, 2006/2 no 90, p.21-28. DOI : 10.3917/vst.090.0021. URL : https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2006-2-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/vst.090.0021


Notes

  • [1]
    Titre d’un poème de Louis Aragon, chanté par Marc Ogeret.
« Dans le gravier des cimetières
Que pleure ou chante le fol Autan
Une femme aux tristes mamelles
Cherche les lèvres rances d’un enfant. »
Martial Nabirat

1C’est un temps tout à fait exceptionnel pour cette mi-novembre. Malgré les années, elle s’en souvient très bien. Comme des moments les plus importants de sa vie. Enfin, pas de tous. Pour la petite, ça fait aussi longtemps, et pourtant là, elle a un trou.

2Les vaches sont tranquilles. Et puis, il y a le chien, qui connaît son travail. On peut même dire que c’est lui qui les garde. Il pourrait presque le faire tout seul.

3Le soleil encore un peu chaud est bien agréable en ce dimanche après-midi. Le châtaignier au milieu du pré est jaune, non, ocre, ou roux. Oh, d’un peu toutes les couleurs de l’automne vespéral. Dommage que les bogues empêchent de s’asseoir, le dos bien calé contre son tronc foudroyé, avec juste un peu d’ombre.

4Parce qu’elle sent la fatigue. Son ventre est de plus en plus lourd. Et il bouge le petit diable. Un garçon sûrement. Elle irait bien jusqu’à la rivière, mais là c’est trop frais et ce n’est pas le moment d’attraper du mal. C’est le second. Pour la petite, elle avait été malade. Enfin, pas vraiment, le lait comme du poison. La preuve que le lait des villes et le lait des champs, ce n’est pas le même. Avant, elle était secrétaire. Lui préférait la campagne. En fait, il ne préférait rien du tout, c’était simplement leur vie.

5Leur vie nouvelle à tous.

6La guerre était finie. Et on n’allait pas fabriquer des petits pour en faire de nouveaux soldats. Ce temps-là était bien révolu. Cette fois, elle doit s’asseoir. Le chien est décidément un bon gardien. Sans lui, qu’aurait-elle fait, une secrétaire au pré avec toutes ces bêtes.

7Elle s’en souvient très bien. Elle ne pouvait même pas s’asseoir, qui la relèverait ? Pas le chien. Pas le voisin non plus : les fermes sont tout là-haut. D’ici, on dirait des points de suspension. De loin en loin, les séchoirs à tabac : des guillemets. Le transformateur d’edf à droite, c’est bien un point d’exclamation original. Et le bouquet d’arbres du château, ça c’est un pâté. Elle rit, parce qu’il fait beau, qu’elle est jeune, qu’elle va faire son petit. Mais là c’est trop fort, elle grimace plutôt.

8Les vaches ne lui disent rien mais la regardent d’un drôle d’air. Des années plus tard, elle sera contente quand ils vendront la dernière.

9Lui est resté là-haut. Dimanche ou pas, il y a toujours à faire. La grange sera propre tout à l’heure. Bientôt les vaches ne sortiront plus avant le printemps.

10Elle pourra rester à la maison, dedans, avec le petit et sa sœur qui va bientôt marcher. Quel travail, et quel bonheur. Après ils verront pour en avoir d’autres. Peut-être.

11En fait, ils n’ont jamais su pourquoi ils en avaient voulu d’autres. À cause de la petite ? du garçon ? À ce moment-là, on pouvait pas savoir. Et puis après, ça s’est fait comme ça : mes enfants, c’est ma vie dans cette ferme. Ou lui : avec mon fils, on fera ça et ça, et puis on... C’est pour cela qu’après l’avoir eu comme premier, ses parents à lui n’en avaient pas voulu d’autre. C’est ce qu’ils lui avaient dit.

12Les enterrer, c’est encore plus dur que de les élever.

13Les vaches remontent déjà. Oui, c’est trop tôt mais elle n’en peut plus. Elles arrivent toutes seules avec le chien qui finit toujours par rattraper la dernière, la traînarde.

14Il n’a pas vu tout de suite qu’elle n’était pas là. Puis c’est à cause du chien qui repartait. Elle a dû vouloir traverser le fossé pour ne pas faire le grand tour par la combe : la voilà trempée jusqu’au ventre. Non, c’est son ventre rond qui ruisselle, et elle qui n’en peut plus, qui ne sait plus si elle rit ou si elle pleure. Pour la petite, ça avait fait pareil, et on peut dire que pour une première, à son âge, ça s’était bien passé ! Et vite. Sa belle-mère avait estimé que, ma foi...

15Ses bottes ne sont pas pleines du limon du fossé un peu vert et poisseux sous lequel disparaissent de belles salamandres jaunes et noires qu’elle aime taquiner avec la pointe clouée au bout de son long bâton de vachère. Les bâtons de noisetier sont les meilleurs. On dit plus exactement «en» noisetier. Longs, fins, suffisamment souples, ils ne cassent pas, ne prennent pas le charançon, et ça ne rouille jamais autour de la pointe, qui ainsi ne rompt ni ne branle et sert d’aiguillon.

16Les bottes sont pleines parce qu’elle a perdu les eaux.

17C’est le petit qui maintenant arrive, en plein champ. Déjà un paysan. Pourvu qu’il n’en soit pas un, pense-t-elle. Bien sûr il n’aimerait pas l’entendre, lui qui l’espère tellement. Il y a toujours eu au moins un garçon dans toutes les lignées connues de cette famille, et voilà que c’est son tour, à lui. Un dimanche. C’est d’autant plus son tour qu’il est fils unique. Et les germains n’ont pas l’air d’avoir idée de se marier. D’ailleurs, ils ne se marieront pas. Mais ça n’a pas la même importance, ils sont déjà partis, comptable et instituteur, tous les deux fonctionnaires. Et les fonctionnaires, si ça peut avoir des enfants, ça ne sait pas en faire.

18Elle s’est assise là, tout essoufflée, à l’entrée de la grange, sur une botte de paille. Ce sont ces grosses bottes de paille compactes que font encore les batteuses de sol, et qui mobilisent facilement trois hommes pour les remuer d’un coup. Pourvu qu’il y ait un peu d’herbe ou de trèfle, elles font vite entre deux ou trois quintaux. Pire, si c’est une année à vesce. On dit qu’une année à vesce, c’est pas une année à pain.

19Lui n’a pas le temps de s’asseoir, il faut qu’il attache les bêtes dont chacune a rejoint automatiquement sa place personnelle. À chaque fois, ça la surprend toujours : comment une vache reconnaît-elle sa crèche, alors que rien ne les différencie ? Elle est certaine qu’elle-même s’y tromperait. Et le chien qui semble les accompagner, l’une après l’autre, bienveillant et sûr de lui, jusqu’à ce que la dernière, toujours la même, paraisse installée, n’attendant plus que la chaîne autour de son cou.

20Ou alors, c’est le chien qui sait.

21Elle comprend ce que ça veut dire, souffler comme une vache. Elle est en nage. Mais l’air de novembre est traître, elle a déjà appris cela en à peine deux automnes.

22Il la regarde par-dessus les cornes de ses bêtes patientes, et la voit se bouchonner comme il a l’habitude de le faire au petit veau qui naît en le présentant à sa mère, pour qu’elle le lèche et le reconnaisse. Cette idée le fait sourire, et elle croit qu’il lui sourit. C’est un peu de tendresse.

23Alors elle peut pleurer parce qu’elle a mal. Mal au ventre et un peu à sa vie. Comme il n’a pas le temps de l’accompagner jusqu’à la maison, elle attend un peu de se refaire. Ce petit qui à son tour est en train d’arriver la remplit de bonheur et de craintes. Elle n’en voudrait pas un comme ça tous les ans.

24Il fait déjà si nuit quand elle peut s’allonger. Son ventre est plus calme. Elle s’est occupée de la petite. Elle fait bien d’en profiter. Elles font bien de profiter l’une de l’autre. Comme si toutes les deux, complices incertaines, savaient déjà.

25L’odeur grasse des beignets en train de cuire l’écœure. Peut-être parce que ça se combine si mal avec ce goût qui flotte dans la cuisine du repas des cochons, mélange assuré de son et de navets. Celui qui donne cette impression subtile de bonheur que dégagera pour toujours la préparation de la «brennade», pour le petit. Il devait déjà la sentir, depuis le ventre. La belle-mère rajoute du bois dans le fourneau. Elle se doute tout de suite que ça n’est pas parce qu’elle grelotte, mais plutôt parce que l’eau va bouillir pour jeter sur la pâtée, et parce qu’il manque encore quelques beignets.

26Il n’y a que le dimanche qu’on a le temps d’en faire.

27Les autres jours, à la veillée, ce sont quelques voisins qui viendront avant qu’on aille à notre tour chez eux. Le vin blanc des dernières vendanges est encore tout pétillant. C’est là qu’il est le meilleur. On trie les châtaignes, et plus tard on dépouillera le maïs. Puis on tuera les cochons, les oies et les canards.

28L’idée de toute cette viande saignante sur la table lui donne des haut-le-cœur. Surtout les tripes du cochon. Et puis les yeux encore brillants qu’on passera à la poêle pour les gourmands. Sottises, c’est le bébé qui travaille pour sortir. Non, le bébé la laisse tranquille depuis qu’elle est rentrée des vaches. Et maintenant tout le monde devrait aller se coucher. Il arrivera le moment voulu. Une grande bassine d’eau est restée à chauffer sur la cuisinière. C’est la même qui sert pour ébouillanter les poules. Elle est pratique même si on se brûle facilement les mains à cause de ses poignées galvanisées un peu fines.

29Il est trop tard dans la nuit, et ce petit qui ne dit plus rien. Elle est à demi allongée et retient son ventre qui n’ira pas plus loin. Lui s’est endormi, assis à califourchon sur la chaise près du feu, le chien à ses pieds. Il n’y a pas que les journées d’été qui soient rudes. Et l’arrivée de son fils lui prend toutes ses forces ce soir. Pourtant, il va partir chercher le médecin. La sage-femme est passée, mais elle a dit à demain. À demain ! Il peut s’en passer des choses d’ici demain. C’est peut-être parce que ça sera bientôt une nuit d’hiver, mais à cette heure, dehors, il n’y a plus que la lune et lui. Bienveillante. Ronde, et grosse de tous les mystères. Plus de grillons ni de petits crapauds ni de rainettes, ceux qui chantent les soirs d’été au frais derrière les pots de géranium le long du mur fané de la véranda. Pas même un chien qui aboie. Juste le grincement du pédalier, et ce bruit scandé par le frottement devenu irrégulier de la dynamo sur la roue légèrement voilée de son vélo.

30Son vélo, quelle histoire ! Cette roue qui cherche les pointes, ça vient sans doute de cette fois où il a dû foncer sans pouvoir en descendre, dans la petite rivière, filant droit sous le pont. Il avait soudain entendu, encore lointain, le bruit tellement caractéristique de la colonne de camions au sortir de la forêt. Si les soldats le prenaient, les voyageurs ou les passants ne s’étonneraient pas quelques années plus tard de trouver à cet endroit-là comme une petite borne kilométrique, avec un drapeau tricolore peint dessus, et puis son nom suivi de « assassiné » et une date d’un jour de ce mois d’août qui en donne ainsi quelques-uns consécutifs, avec le nom de quantité de ses copains de 20 ans.

31Cette époque-là était finie, tellement finie que ça n’était pas la peine d’en parler. Que ça ne servait à rien. D’autant qu’il n’y avait rien à en dire, mis à part l’épisode du vélo qui aujourd’hui l’aurait fait rire. Trempé jusqu’au ventre, cul par-dessus tête, et vélo par-dessus cul, sous les arches de pierre rouge d’un petit pont de pleine campagne. À deux pas des vestiges également voûtés de ce qu’on dit être, alentour, le four de Bernard Palissy. Cette nuit, ce mot sent encore l’âcre dans sa tête.

32Tout à l’heure aussi, sa femme était trempée jusqu’au ventre.

33Il dut s’arrêter pour pisser sur le pédalier qui grinçait de plus belle. Comme il le faisait sur la roue de la décavaillonneuse quand il la passait dans les vignes au printemps avec son père. Ça aussi, il le dira à son fils lorsqu’ils travailleront ensemble et qu’il lui sifflera La Madelon ou le Chant des partisans. Pour l’instant, c’est plutôt l’hiver qui arrive ; le médecin est venu et reparti. Ça s’est déjà vu que le bébé mette du temps à sortir après les eaux.

34Le lundi matin, il fait toujours beau. C’est toute la semaine qui est partie comme ça. Elle ne sait pas si elle a dormi. Le médecin, elle s’en souvient tout de même.

35Enfin, aujourd’hui, si longtemps après, elle ne se le rappelle plus. Pourtant, c’est comme si c’était hier. Ça fait bizarre ces souvenirs qui sont là et dont on ne peut pas parler parce que c’est comme si on n’en savait rien.

36Lui, il comprend bien ça. Il connaît. Le grand-père également ; lorsque quelques mois avant de mourir il racontera la guerre pour la première fois, il ne la racontera pas : il la dira, il la fera. La guerre c’est aujourd’hui. Pourtant il n’était pas trop vieux. Pourtant il n’était pas fou.

37Comme ce n’est pas être fou pour une mère de révéler à son enfant, je ne sais pas comment tu es né. C’est comme si je n’y étais pas. Tu peux me croire, j’y étais.

38Mais c’est cette inquiétude qui montait, avec une espèce de douleur, et qui lui gonflait le ventre alors qu’elle croyait que c’était son petit.

39Le chien a fait deux ou trois tours sur lui-même avant de se coucher en boule devant la cuisinière. Il se protège du chat qui, sinon, vient toujours se coller entre ses pattes, lui titillant la truffe de sa queue dressée vibrant au rythme de ses ronrons sournois. On dirait du bonheur, qui l’agace. Et il la regarde. Heureusement qu’il était avec moi, celui-là, hier pour les vaches, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, elles ne sont pas sorties. C’est un signe pour les voisins qui se sont bien doutés qu’il se passait quelque chose. Elle devait commencer à sentir la fatigue la jeune vachère, à courir derrière le troupeau avec son gardien. C’est pas comme quand on a l’habitude, évidemment.

40La vachère, certes elle n’a guère d’accent bien qu’elle vienne de l’autre côté du fleuve, mais elle confond le nom des bêtes entre elles, et c’est plutôt le chien qui a l’air de commander. Un comme ça, ça n’a pas de prix. La terre, il faut y être né.

41Et quand, devenue vieille, la grand-mère lira Simone de Beauvoir, elle n’aura ni peur ni honte de lui dire en son for intérieur, moi je sais qu’on naît paysanne, on ne le devient pas.

42Ces lectures impies n’empêchaient pas le curé de s’arrêter au bout du chemin, faisant à chaque fois mine d’hésiter avant que d’approcher enfin. Pour ne pas déranger, disait-il. En même temps, il pensait qu’il n’y avait pas de peine perdue à vouloir regagner tous ses chrétiens, après le déferlement de l’enfer sur notre terre.

43Quand ils le virent passer ce jour-là, les voisins se sont dit « c’est pas bon un chat noir ». Mais il avait seulement bu un café bien recuit à passer des heures au coin du feu, et un verre de vin parce que c’est plutôt ça qui donne des forces.

44Elle en avait bien besoin, elle, de forces pour attendre son petit. Au moins la laissait-il un peu tranquille. Comme elle, lui aussi devait être fatigué. À moins qu’il ne soit déjà tellement fainéant pour ne pas vouloir montrer le bout de ses fesses.

45La fin d’après-midi accompagnait doucement l’arrivée de la nuit, et cela la ramenait à la veille à pareille heure, sur sa botte de paille à l’entrée de l’étable. Il lui avait raconté que lorsqu’il l’avait déplacée, pour la litière, il avait découvert à l’intérieur une nichée de souris où elles grouillaient toutes roses. Le chien les avait croquées en moins de deux. La sage-femme est repartie en haussant les épaules. C’est pas la peine de déranger le docteur, tout a une heure. Alors elle attend. Tout le monde autour s’est mis à attendre. Le curé doit repasser demain, elle n’aime pas ça. Celui-là, il a tout prévu : à 7 ans il faudra qu’il fasse sa communion. Sept ans, c’est bien loin se dit-elle.

46Sa communion à elle, ce fut une vraie fête. On aurait dit une mariée. Ç’avait été le plus beau jour de sa vie. Ses enfants feraient tous leur communion, tout comme on avait baptisé la petite et ça serait pareil pour son frère. C’est bien là que les familles unies se retrouvent, dans ces cérémonies et les repas qui s’ensuivent, interminables, qu’on détestait étant enfant et qu’on apprécie tellement aujourd’hui.

47Manger ne lui dit pourtant rien. Ni tous ces gens qui n’arrêtent pas de venir, ça la fatigue surtout. Elle ne pourra plus pousser assez fort quand le bébé se présentera.

48Le médecin lui a fait une nouvelle piqûre, et cette fois il ne repart pas. Il s’énerve même un peu comme si c’était sa faute. Elle n’est pas encore de ces femmes qui s’opposent, alors elle préfère penser qu’il a peut-être raison ce brave homme. Il lui dira après qu’il l’avait vue morte.

49Sur le coup, il se disait surtout qu’il fallait qu’il les sauve tous les deux. La mère d’abord. Et ce rameau de buis qui trempait dans un peu d’eau – bénite, mille dieux – sur la table de nuit, avec ce crucifix au-dessus du lit, que croyaient-ils tous, que ça allait les sauver elle et son petit.

50C’était pareil dans toutes les fermes, où l’on ne voyait pourtant les hommes devant l’église qu’aux enterrements de l’un d’entre eux. Les femmes entraient plus volontiers. Mais ici, chacun ayant fait ses Pâques – c’était ça l’essentiel –, le curé faisait maigre le restant de l’année. Ce n’est pas pour autant qu’on lui donnait moins aux rogations, où il était sûr d’être invité à toutes les tables de ces mécréants et autres communistes.

51Communiste, c’est pour ainsi dire quand on ne croit à rien, pensa-t-elle. Son beau-père en était, et c’est lui qu’elle préférait, assurément. Elle aurait aimé ajouter que c’était un saint homme.

52Dehors la nuit venue s’éclairait d’une première neige qui recouvrait déjà les restes du fagotier qu’on n’avait pas fini de rentrer. On lui avait raconté, quand elle était petite, cette belle histoire du Bon Dieu qui plume ses oies à la veillée, et c’est leur duvet qui en traversant le ciel glacé des nuits d’hiver donne ces flocons qui volettent aussi légers que la plume. Forcément. Une autre histoire dit que ce sont les anges qui font des batailles de polochons dans leur chambre au-dessus des nuages, ils s’amusent en attendant Noël. Voilà de quoi raconter à ses enfants elle aussi.

53Sauf que les anges, les vieilles femmes murmurent que ce sont les enfants morts, pour ceux qu’on a eu le temps de baptiser. Il faudra vite le baptiser s’il n’est pas tout à fait mort.

54C’est le docteur qui vient de crier ça, elle va nous le faire mort, j’y vais.

55Après une autre piqûre, elle ne sait plus.

56Le docteur tendait le bras, avec pendu un chat noir gluant. Te voilà, eh bé mon vieux !

57Le vieux d’une minute à peine mais de si longtemps d’attente, c’est le petit qu’il secoue. « Cyanosé », elle espère que ça sera pas son prénom parce qu’ils répètent tous ça. Ce qu’on pouvait être bête à cette époque.

58Elle ne sait pas si elle est toujours vivante.

59Le lendemain est déjà là parce que le jour rosit les carreaux les plus hauts de la fenêtre. C’est ceux-là qu’elle regarde fixement en pensant qu’on a oublié de tirer les volets et qu’elle vient d’avoir une fille. Ça fera deux, pourquoi pas après tout.

60Mais l’enfant bleu est normalement un garçon. Qu’importe. Tout se mélange alors dans sa tête et elle sait qu’elle a un grand trou à la place du ventre, silencieux lui aussi.

61Elle va s’endormir tandis qu’il pleure. Enfin.

62Lui, il aurait pu être heureux de son fils.

63Le docteur a dit, pour moi il s’est passé quelque chose, ce qui n’étonne personne. Il est toujours là. Il va rester un long moment. Et puis, avant de partir, vous pouvez le baptiser si vous voulez.

64Il y a deux jours, c’était encore dimanche et il faisait si beau. C’est drôle cette façon qu’a le temps, parfois, de s’éterniser. Sauter des jours, même. Ici on dit que le temps, c’est quand on a quelque chose à vivre. Mais alors le reste, ça passe où ? Les vieux répètent que ce temps qui disparaît c’est la mort qui le prend, et qu’il faut le lui laisser parce que ça la fait patienter.

65L’horloge du couloir s’est remise à sonner toutes les heures, les quarts et les demies. Son gong de cuivre résonne gravement, majestueux et serein. La vie redémarre.

66Je pense qu’il ne marchera pas. Il a souffert.

67Peut-être ne parlera-t-il pas. Son cerveau.

68Plus tard : c’est normal qu’il ne tienne pas encore assis, avec ce qui lui est arrivé.

69Le docteur fait le docteur.

70Il n’a pas pu prendre de forces comme il faut, avec ce lait empoisonné. Heureusement que ça n’est pas comme ça pour les vaches. Heureusement qu’il y a le docteur pour nous aider.

71Enfin, pour ses 1 an, lui et la petite allaient bien. Quels progrès elle fait. Jusqu’à ce qu’ils attrapent cette maladie. Et la fièvre. Elle est si vive, tellement intelligente, si belle. Et son petit frère comme un gentil poupon un peu amorphe. Il se tient tranquille. Ça recommence avec le docteur. Il vient deux fois par jour à cause de la fièvre. Il dit qu’il faut donner des bains froids, bien qu’on soit en décembre. Noël arrive, la fête des enfants.

72Le garçon n’a plus sa connaissance quand le médecin arrive vers minuit. La petite quant à elle risque de passer la nuit. Si c’est oui, elle sera tirée d’affaire, elle est plus costaude que son frère.

73L’enfant mort ce matin fera arrêter le mécanisme de la pendule, et malgré le ciel bas il est de coutume dans ces circonstances de tirer tous les volets.

74La petite est passée et le garçon a déclaré une « encéphalite ». C’est suffisamment grave pour que cette fois il reste idiot, a pronostiqué le docteur. Au mieux, parce que ça n’est pas encore gagné.

75Quand il marchera, c’est le chien qui l’accompagnera partout. En sifflant le chien, on sait où est le gamin. Quand il parlera, on ne sera sûr de rien pour autant. Sans doute ne pourra-t-il jamais avoir d’enfant. Ça s’est déjà vu.

76Le jour de sa communion, il a étrenné son premier costume. Gris et sur mesure de chez Armand-Thierry, rue de Paris. Et pour une fois, il n’est pas obligé de porter ce béret des hommes qui lui fait un peu honte devant les copains. Il a bien mieux : le brassard de son père, comme en soie, avec un gros nœud et des perles incrustées dans la broderie au-dessus des franges fines comme des cheveux. Personne ne l’avait porté depuis, et il serait le seul à le porter à son tour. Après la messe, ils sont tous allés au cimetière qui se trouve derrière l’église, du côté de la sacristie, mais seul le curé et les enfants de chœur ont le droit de sortir par cette porte. Il le sait, puisqu’il est enfant de chœur comme l’avait été son père, et il s’en trouvait digne. Ses deux petites sœurs n’aiment pas aller voir la tombe. Surtout la plus jeune, car son nom est écrit là. Elle se doute qu’on l’y attend et ça lui fait peur, parce que toute cette terre, ça doit peser. Seul lui plaît ce grand livre de marbre blanc. La photo du bébé triste et beau lui dit que ça n’est pas elle. Elle n’y comprend rien même quand on lui explique, puisqu’elle n’était pas encore née.

77Parce qu’il a 11 ans, qu’il est entré au collège, qu’il est le garçon de la famille avec son costume, qu’il se prénomme comme ses deux grands-parents qui sont les piliers de la maisonnée et les plus anciens qu’il connaisse avant de remonter aux Gaulois, le jeune garçon est fier aujourd’hui. Et peut-être heureux.

78Il ne connaît certes pas tout de la vie, mais tout de même un peu de la mort.

79Est-ce de là que lui vient son goût pour les histoires de fantômes. Et de fées.

80Parce que chez lui, fada ne veut pas seulement dire idiot, comme on pourrait le croire, mais encore et tout simplement habité par les fées.

Description de l'image par IA : Homme marchant dans la neige avec des flocons autour, un oiseau en haut à droite.

Date de mise en ligne : 01/11/2006

https://doi.org/10.3917/vst.090.0021