Article de revue

Toujours même et différente...

Pages 52 à 55

Citer cet article


  • Berthelier, R.
(2005). Toujours même et différente... VST - Vie sociale et traitements, no 87(3), 52-55. https://doi.org/10.3917/vst.087.0052.

  • Berthelier, Robert.
« Toujours même et différente... ». VST - Vie sociale et traitements, 2005/3 no 87, 2005. p.52-55. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2005-3-page-52?lang=fr.

  • BERTHELIER, Robert,
2005. Toujours même et différente... VST - Vie sociale et traitements, 2005/3 no 87, p.52-55. DOI : 10.3917/vst.087.0052. URL : https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2005-3-page-52?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/vst.087.0052


1 La parole du Poète a eu une résonance vivace, cette année, pour ces élèves de Première et Terminale du Lycée Guillaume Budé, à Limeil-Brévannes.

2 Pour la deuxième année consécutive, en effet, un Atelier d’écriture hebdomadaire s’est organisé autour du thème proposé par VST, Identités en mouvement, animé par Annick Drogou et Vincent Blin, joyeusement fidèles à cette sollicitation. L’expérience a confirmé ce que le travail de l’an passé avait suscité, c’est-à-dire un réel plaisir de tous. Le Centre de Documentation du Lycée ayant exposé en bonne place le numéro de VST de mai 2004 sur le thème de la Nuit, dans lequel leurs camarades avaient été publiés, ils se savaient donc confortés dans leur entreprise. Et ils ont découvert, avec la perspective de ce passage à l’acte éditorial, le travail ardu de l’élaboration des textes et de leur correction commune. D’un ou plusieurs textes qui leur étaient propres à chacun, dans l’ivresse jubilatoire du premier jet, il s’agissait de procéder à un choix, nécessairement collectif, de ceux qui seraient soumis à élagage et remise en forme. Et certains ont appris la douloureuse dépossession que subit tout auteur de son propre travail, le choix du groupe ne correspondant pas forcément au sien. Déconcertés aussi par cette grande inconnue qu’est le public, ils n’avaient pas de repères pour éventuellement adapter leur production à des lecteurs potentiels. Écrire en aveugle… L’identité prédéfinie les aurait à coup sûr rassurés…

3 Nous y voilà. Ces adolescents sont, pour la plupart, dans un rapport à l’écriture strictement scolaire, avec une indifférence, voire une répulsion manifeste à l’exercice. Or, non seulement l’Atelier librement consenti, mais davantage encore le thème choisi, ont placé ces volontaires dans une posture radicalement différente, celle d’un dépassement de l’utilitarisme, pourrait-on dire, de l’exercice d’écrire, d’un déplacement vers autre chose, qui les remuait au plus profond d’eux-mêmes. D’un déplacement d’eux-mêmes.

4 Adolescents, dans cette jungle peu confortable des regards de leurs condisciples, l’écriture les contraignait à la fois à se dire eux-mêmes et à tenter souvent inconsciemment de se fondre dans une identité supposée du groupe, pour découvrir que le travail de correction des textes les emmenait dans une autre forme d’identité nécessaire, celle de la mise en forme collective. En tant qu’auteur, chacun s’était accordé la liberté de son inspiration, mais le correcteur qu’il devenait ensuite devait se fondre dans l’approbation commune. Et aucun texte n’a obtenu l’aval final, tant qu’une réticence même minime s’y faisait jour.

5 Au début du travail, comme on pouvait s’y attendre, l’appétence fut immédiate pour les formes supposées du dédoublement de personnalité, très dans l’air du temps des films et romans, dangereusement tentantes pour ces adolescents en recherche d’eux-mêmes. Nombre de textes furent écrits sur le mode du « schizo », sans gravité apparente. Les professeurs les ayant amenés à reconsidérer le thème proposé, s’est alors initié le lent cheminement de l’identité mentale et individuelle vers l’identité sociale, et ils ont commencé à envisager la question de l’Autre, l’inévitable regard mutuel. Très dérangeante cette prise de conscience, qui interdit désormais l’égoïsme jaloux de son aveuglement…

6 Progressivement, ils ont mesuré que leur propre identité était la somme de toutes ces identités successives inévitablement entr’aperçues.

7 Travail passionnant et hautement significatif pour les deux professeurs, qui ont perçu au fil des semaines la vague de fond qui taraudait ces jeunes identités. Chrysalide de l’écriture…

8 ANNICK DROGOU ET VINCENT BLIN

9 Pleurs de la mère, cris du père… Jappements…

10 J’avais sept ans et j’observais la chienne de la voisine et son chiot nouveau. C’était décidé, j’étais des leurs : pourquoi seuls les chiens auraient-ils eu des bébés chiens ?

11 Convaincue de mes origines, je plongeais le museau le premier dans mon assiette, je faisais mes besoins dans les rosiers du jardin et, en réponse aux questions exaspérées de mes humains de parents, je tentais d’aboyer…

12 Ils apprécièrent encore moins l’échappée belle que je m’offris, assurée de retrouver seule mon chemin, comme tout chien qui se respecte.

13 Je sautillais, gambadais, flairais…

14 Mais la malchance vint fourrer son vilain nez dans mon bonheur, quand je tombai truffe à nez avec une amie de ma prétendue mère. Babines retroussées, je fus traînée devant mes maîtres.

15 Pleurs de la mère, cris du père… Désormais, il était temps de taire mes origines chiennales. En apparence du moins.

16 Quelques années plus tard, un cours de Biologie mit tragiquement fin à mes illusions : l’homme et le chien sont génétiquement incompatibles !

17 ALICE

18 952 ne vivait plus vraiment. Identité envolée. Subtilisée. Arrachée. On lui avait fait subir toutes sortes d’expériences. Plus l’ombre d’un souvenir depuis son internement.

19 Une femme s’évertuait à lui extirper une partie de son passé. Indiscrète, sans cœur, elle hurlait, et il se refermait sur lui-même. A force d’acharnement, des images, des sensations, des odeurs s’entrechoquaient. Il ne dormait plus. Il ne mangeait plus. Il rejetait cette vie que la sorcière ravivait.

20 On dit qu’un jour, une personne le visita. Elle l’appela Jean. Etonné de porter un nom, on dit qu’il sourit avant de s’éteindre.

21 AURORE

22 Un mur blanc. Autour, rien… Ce visage m’est inconnu. Le Miroir, lui, doit pourtant savoir. Il en a vu tant. Mais il ne veut pas m’aider à me souvenir : toujours cet étrange faciès.

23 Ma rage est telle que je ne sens pas le verre entrer en moi.

24 15 heures, le tribunal m’ouvre ses portes. Ce n’est pas moi qui suis là sur le banc où seuls les coupables ont parfois le sourire.

25 Ils jugent, je les écoute, ils croient savoir. Les preuves sont là. J’éprouve une haine certaine contre l’accusé et j’exige du monde la condamnation de l’étrange parricide.

26 On me montre ma mère, venue assister l’injustice. Je ne suis déjà plus là quand on demande à l’accusé de se lever.

27 Ma mère vide son chargeur comme autant d’arguments méprisants.

28 A présent, je suis là, je me rappelle.

29 Maman, ce n’est pas moi qui… enfin, je crois…

30 THIBAUT

31 Il faisait noir. Je n’arrivais pas à dormir. Mes dents s’entrechoquaient et perturbaient le silence autour de moi. Maman venait de me border avec délicatesse comme tous les soirs. Mon père rentrait tard, je ne le voyais pas souvent. Grincement de la porte d’entrée, ce bruit strident m’obsède encore. Je les ai entendus discuter sans comprendre réellement ce qu’ils disaient. Ils parlaient chiffres, ventes, transactions… La voix de mon père se faisait plus rauque, étrangère. J’allai m’asseoir sur une marche, en haut de l’escalier. J’adorais m’y installer pour les observer sans qu’ils me voient. Le ton montait. Les jambes de Maman tremblaient, son corps semblait se raidir et ses yeux brillaient. Aujourd’hui je le sais, elle avait peur…Pauvre Maman… Depuis, je suis folle d’inquiétude à l’idée de le croiser. Ce soir-là, j’aurais aimé me laisser emporter par le sommeil à l’instant où Maman m’a bercée pour la dernière fois.

32 MARION

33 Il est assis en face de moi. Je le regarde, je lui souris. Autour de nous, les gens. Ils ne font pas attention à lui, ils font semblant de ne pas faire attention. Il parle, il remue, il tressaute. On murmure. Une petite fille demande « Maman, pourquoi le monsieur il est bizarre ? » La mère fait signe de se taire, gênée. Lui, il regarde la petite fille, lui dit bonjour. Moi, je trouve ce bonjour plein d’innocence, de gentillesse. La mère a peur, écarte son enfant. Il ne semble pas comprendre. Il crie « je vous aime ! ». Je trouve ça beau. Il n’est pas comme moi, il n’est pas comme nous. Comme eux. Il les dérange, je le vois. Les gens regardent ailleurs.

34 MAUREEN

35 Chère Sœur,

36 Elle se croyait guérie. Elle se trompait, les voici de nouveau réunies, encore et maintenant, impossible de les séparer. C’est en vain, elle est revenue. Recomposées, cette fois, et à jamais. Ces deux parts en elle, si longemps combattues, l’ont emporté. Elle te remercie pour tes efforts, ton aide précieuse, tes paroles apaisantes. Trop tard. Revenir en arrière semble impossible. Elles ne supportent plus. Elle la hait si fort qu’exister fait mal. Elles ont trouvé la solution. Ne t’en fais pas, tout ira bien. Merci encore, pour tout, pour Elles. Elles t’aimeront toujours. Ta petite sœur.

37 ISADORA

38 Cette image me colle à la peau. Pas un instant où je ne ressasse ce terrible moment.

39 J’ai cinq ans, c’est Noël, le grand repas de famille. Sur la table est dressé un festin : canapés, dinde, bûche glacée. Tout le monde est joyeux. A la fin de la soirée, Maman et Papa ont eu une petite querelle. Je ne sais plus trop ce qui s’est passé, au moment où mon père a levé la main sur ma mère, elle criait, elle pleurait, je ne savais pas quoi faire, je crois que je pleurais aussi. Trou noir. Puis mon père qui gît sur le tapis, baignant dans son sang, ma mère recroquevillée sur elle-même et ma petite main qui tient un couteau.

40 Ils me demandent des nouvelles de mon père, leurs visages s’altèrent.

41 VIRGINIE

42 Maman ne m’a pas réveillé ce matin. Pas à pas, je m’avance le long du papier peint vert. Ou jaune ? je ne vois plus bien. Dans la cuisine, tout est prêt, les toasts, le jus d’orange.

43 Maman…Maman, pourquoi tu pleures ?

44 « Ce n’est rien, elle s’est fait bobo ». Pourquoi prend-on les enfants de six ans pour des imbéciles ?

45 Plus tard, une tante me dira la vérité : une voiture a fauché mon père.

46 J’essaie de serrer ma mère dans mes bras d’enfant, mais elle refuse. Dans la voiture qui s’éloigne, je vois sa silhouette s’évaporer. En un instant, j’ai perdu père et mère. Et cette question « Que vais-je devenir ? ».

47 Maintenant, j’ai douze ans, Maman ne m’est pas revenue, je la vois parfois, mais je ne suis pas sûr qu’elle sache que je suis son fils.

48 AURELIE


Date de mise en ligne : 01/03/2006

https://doi.org/10.3917/vst.087.0052