L’apprentissage dans l’enseignement supérieur, un modèle à défendre
- Par Vincenzo Vinzi
Pages 139 à 143
Citer cet article
- VINZI, Vincenzo,
- Vinzi, Vincenzo.
- Vinzi, V.
https://doi.org/10.3917/tgs.052.0139
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- Vinzi, V.
- Vinzi, Vincenzo.
- VINZI, Vincenzo,
https://doi.org/10.3917/tgs.052.0139
Notes
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[1]
Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, 2023, L’apprentissage dans l’enseignement supérieur en 2022, Note flash n° 13 du SIES, [en ligne] https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/l-apprentissage-dans-l-enseignement-superieur-en-2022-92388
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[2]
MESR, 2022, Références et statistiques. Enseignements Formation Recherche, DEPP, [en ligne] https://www.education.gouv.fr/reperes-et-references-statistiques-2022-326939
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[3]
TPE : très petites entreprises ; PME : petites et moyennes entreprises.
-
[4]
L’apprentissage dans l’enseignement supérieur : un investissement créateur de valeur, 2021, Étude économique, Astérès, [en ligne] https://asteres.fr/site/wp-content/uploads/2021/10/ASTERES-Note-apprentissage_260821-1.pdf
1 L’ESSEC (École supérieure des Sciences économiques et commerciales) a été créée en 1907 par des Jésuites, puis rattachée à l’Institut Catholique de Paris, affirmant dès le début sa volonté de concilier « morale des affaires » et « ambition humaniste ». Aujourd’hui affiliée à la Chambre de commerce et d’industrie de Région Paris Île-de-France, elle a le statut d’association de loi 1901 à but non lucratif.
2 Elle a été la première école de commerce à s’ouvrir à l’apprentissage, il y a plus de trente ans. Une décision majeure, qui témoigne de l’esprit pionnier propre à notre établissement et qui, pour cette raison, avait pu être contestée ou regardée d’un œil dubitatif à l’époque. Depuis 1993, l’expérience a démontré l’opportunité de ce dispositif de formation, à tous les égards, et le succès exponentiel qu’il connaît ces dernières années en est la preuve. L’ESSEC formait 90 apprenti·es en 1993, elle en compte plus d’un millier par an désormais sur 7 500 étudiant·es. Dans le programme Grande École, 20 % des personnes en formation sont en apprentissage. En 2022-2023, l’ESSEC comptait 1 100 apprenti·es dont 580 femmes. En 2023-2024, elle compte 1 060 apprenti·es dont 560 femmes.
3 Dans les écoles de commerce, l’apprentissage a augmenté de 112 % entre 2020 et 2022 si l’on considère les effectifs. Pour l’ensemble de l’enseignement supérieur, le nombre d’apprenti·es a progressé sur la même période de 78 %. Si cet engouement persiste, l’objectif posé par le gouvernement en 2022 d’atteindre un million de nouvelles·aux apprenti·es par an pourrait même être atteint [1].
Les raisons du succès
4 L’apprentissage est un modèle d’enseignement et de formation qui bénéficie à toutes les parties prenantes, et aux étudiant·es en premier lieu. L’époque où il pouvait être considéré comme une voie de garage est bel et bien révolue. L’apprentissage est particulièrement attractif auprès des jeunes, à tel point que 80 % des étudiant·es interrogé·es confirment que « le fait qu’une formation soit proposée en apprentissage pourrait (les) encourager à postuler », selon l’étude d’opinion IFOP-ESSEC menée auprès de 1 000 étudiant·es et d’entreprises répartis dans toute la France en 2023. Selon cette même source, plus de 90 % ont une bonne image des études en apprentissage et considèrent qu’elles ont autant voire plus de valeur que les études classiques.
5 Cette valeur tient à l’alternance entre temps passé à l’école et temps en entreprise : la professionnalisation précoce et avancée du cursus est perçue comme une valeur ajoutée, à juste titre. Les étudiant·es sont de plus en plus attiré·es par la pédagogie de l’expérience, qui complète l’enseignement théorique prodigué à l’école. Apprendre sur le terrain, c’est se familiariser aux codes de l’entreprise et du monde du travail, se former concrètement à un métier, développer des compétences transversales et comportementales, les fameuses soft skills. De plus, l’apprentissage est un accélérateur d’insertion professionnelle : toujours selon l’étude IFOP- ESSEC, 82 % des entreprises recrutent un·e apprenti·e pour travailler sur un poste qui a vocation à être pérennisé, contre 18 % seulement qui le font pour l’affecter à une mission temporaire. Dans la plupart des cas, l’alternance fonctionne donc comme une sorte de longue période d’essai et de formation. Pour les étudiant·es, obtenir une alternance chez un·e employeur·euse est bien souvent l’assurance de décrocher un emploi à la suite. Enfin, commencer plus tôt sa carrière est aussi un moyen de progresser plus vite.
6 À son intérêt pédagogique s’ajoute son intérêt économique : l’apprentissage est aussi un bon calcul financier pour les étudiant·es – ce qu’elles et ils ne savent pas toujours avant de le choisir ! Le coût de leur formation académique est intégralement pris en charge par l’employeur·euse, elles et ils disposent en plus d’un salaire pour leur travail, allant de 735 € minimum par mois pour un·e apprenti·e âgé·e de 18 à 20 ans, à 905 € minimum entre 21 et 25 ans, pour la première année d’apprentissage. C’est ce qui en fait un véritable levier d’ouverture sociale et d’inclusion : en effet, l’alternance permet à tous les étudiant·es, quelle que soit leur origine, de financer leur formation dans un établissement d’enseignement supérieur. Pour de nombreux étudiant·es issu·es de milieux modestes l’apprentissage est la seule voie d’accès à une grande école. On voit ainsi que les étudiant·es boursier·es sont deux fois plus nombreux à postuler à l’apprentissage à l’ESSEC que les non-boursier·es, et on constate que 26 % des apprenti·es sont issu·es de familles dont aucun parent n’est cadre, contre 14 % pour les non-apprenti·es. L’apprentissage renforce donc la diversité au sein des grandes écoles et des filières d’excellence.
7 Indissociable de la réflexion sur l’inclusion et la diversité, la question du genre appliquée à l’apprentissage se pose de façon différente selon les filières. À l’ESSEC aujourd’hui, un·e étudiant·e sur deux est une femme. Dans les spécialités « sciences de données » ou encore la finance, la part des femmes reste cependant plus faible (34 %) que dans d’autres spécialités avec toutefois une part de femmes plus importante parmi les étudiant·es internationaux·ales que parmi les étudiant·es français·es, signe que le biais culturel est important dans l’idée que les mathématiques seraient « masculines ». Des études ont permis d’observer que l’apprentissage ne permet pas de féminiser les filières d’enseignement les plus masculines. Pour prendre un exemple, il n’y a que 21 % de femmes parmi les apprenti·es en école d’ingénieur. On a aussi remarqué [2] que la part des femmes apprenties (44 % en 2020-2021) est inférieure à la part des femmes dans l’enseignement supérieur (58,9 %). Autrement dit, les femmes sont plus nombreuses à faire des études mais moins nombreuses à choisir l’apprentissage. Les écoles de commerce, elles, en offrent le contre-exemple : 57 % des apprenti·es sont des femmes, soit une proportion supérieure à la féminisation des effectifs étudiants (51 %). Preuve que cette question ne trouve pas de réponse univoque, et ne peut pas être dissociée de celle, plus générale, des biais et des freins qui entravent l’égalité d’accès à certaines formations. En d’autres termes, les inégalités de genre constatées au niveau de l’apprentissage reflètent celles des filières elles-mêmes.
8 À l’heure de la guerre des talents et des difficultés de recrutement qui affectent de nombreux secteurs, les entreprises voient également dans l’apprentissage un moyen fort utile d’attirer et de retenir les étudiant·es – raison pour laquelle 74 % d’entre elles recrutent des apprenti·es. Elles bénéficient d’avantages financiers et peuvent former l’apprenti·e exactement à leurs besoins, de façon à disposer, une fois l’apprentissage terminé, d’un·e collaborateur·rice déjà opérationnel·le, familier·e de l’entreprise, de sa culture et intégré·e à son équipe. Ce sont des gages d’une collaboration réussie et durable, d’autant plus précieux que les nouvelles générations de diplômé·es sont connues pour leur plus grande volatilité face à l’emploi. Enfin, les entreprises apprécient elles aussi la plus grande diversité permise par l’apprentissage : 78 % d’entre elles indiquent qu’il leur permet de recruter des profils plus diversifiés, selon l’étude IFOP-ESSEC. Le bénéfice de ce modèle se prolonge ainsi des études au marché du travail.
Un avenir menacé
9 En dépit ou à cause de son succès, l’apprentissage est mis en danger par des questions de financement qui sont réelles mais surmontables par des mesures innovantes.
10 On argue d’un coût trop important pour les pouvoirs publics et d’un déficit croissant de France Compétences – mais on occulte alors que les dépenses liées au non-emploi des jeunes sont bien supérieures à celles de deux années d’apprentissage ! La Cour des Comptes elle-même a reconnu, dans un rapport daté du 23 juin 2022, que « l’apprentissage et plus généralement les formations en alternance se sont affirmées comme des mesures phares de la lutte contre le chômage des jeunes ». Pourtant, sous la pression de l’hyper-croissance du dispositif, la prise en charge financière de la formation par les opérateurs de compétences ne cesse de baisser. Une double baisse de 5 % en moyenne des niveaux de prise en charge du coût du contrat est intervenue en septembre 2022 et septembre 2023. Cette même année, l’aide exceptionnelle a été réduite de 8 000 € à 6 000 € – aide qui permet aux entreprises de continuer à embaucher des apprentis dans un contexte de crise. Les Centres de formation des apprentis (CFA), au sein des établissements d’enseignement, doivent donc compenser en demandant aux entreprises d’augmenter leur reste à charge.
11 Or elles ne sont pas toutes capables de faire face à cette augmentation des coûts : les TPE [3] et PME sont particulièrement affectées, elles qui accueillent 36 % des apprentis de l’ESSEC. Dans notre école, plus de 50 TPE et PME ont dû se désengager du dispositif et n’ont pas pu prendre d’apprenti·e en 2023 en raison de l’impossibilité pour elles de porter un reste à charge plus conséquent. C’est d’autant plus problématique que les petites structures sont peut-être celles qui ont le plus besoin des apprenti·es des grandes écoles – notamment car elles peuvent avoir plus de mal à attirer ces profils ou à s’en faire connaître. Or une TPE ou PME qui embauche un·e apprenti·e de l’ESSEC ou d’une autre grande école bénéficie d’un véritable atout pour son développement et sa performance. Si la baisse du niveau de prise en charge par l’État se fait au prix de leur capacité à recruter des apprentis, l’apprentissage risque de devenir un luxe que seuls les grands groupes pourront s’offrir. De plus, si l’apprentissage coûte plus cher aux entreprises, celles-ci risquent de privilégier les établissements d’enseignement les plus réputés ou mieux classés afin de maximiser leur calcul, ce qui nuirait à la diversité des écoles impliquées.
12 Pour l’éviter, plusieurs solutions existent. On pourrait moduler la prise en charge du coût du contrat en fonction du niveau de revenu des étudiant·es et de leur famille, de façon à faire payer davantage ceux qui le peuvent, tout en préservant l’accès à ceux dont les ressources sont limitées. Il serait également opportun de moduler la hausse du reste à charge en fonction de la taille et des moyens des entreprises, les plus grandes pouvant supporter ce coût, pour préserver l’accès des TPE et PME à l’apprentissage. Enfin, une autre option serait de défiscaliser partiellement le financement des études pour les familles modestes. Ce sont là quelques propositions mises en avant par l’ESSEC pour sanctuariser le modèle de l’apprentissage, dont la somme des bénéfices pour les jeunes, les acteurs économiques, les écoles et l’État, est bien supérieure à son coût. Rappelons qu’un rapport de l’Astérès [4], en septembre 2021, les avait précisément chiffrés : l’alternance a généré 425 000 emplois, 41 milliards d’euros de valeur ajoutée et rapporté 11 milliards d’euros aux finances publiques en quatre ans. De quoi encourager les pouvoirs publics, les entreprises et les acteurs de l’enseignement et de la formation à travailler ensemble à la préservation et au développement de ce modèle vertueux.
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Date de mise en ligne : 19/11/2024
https://doi.org/10.3917/tgs.052.0139