Surmonter les dualismes par l’éducation intégrale
- Par Joël Molinario
Pages 21 à 33
Citer cet article
- MOLINARIO, Joël,
- Molinario, Joël.
- Molinario, J.
https://doi.org/10.3917/trans.141.0021
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- MOLINARIO, Joël,
https://doi.org/10.3917/trans.141.0021
Notes
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[1]
Congrégation pour l’éducation catholique, Éduquer aujourd’hui et demain. Une passion qui se renouvelle. Instrumentum laboris, novembre 2014.
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[2]
L’exhortation apostolique post-synodale du pape François, Amoris laetitia (19 mars 2016), mentionne sept fois l’adjectif « intégral » (dont deux fois « éducation intégrale », aux n° 84 et 279) et deux fois le substantif « intégralité ». Signalons aussi les huit mentions d’« écologie intégrale » dans la lettre encyclique Laudato si’sur la sauvegarde de la maison commune, du 24 mai 2015.
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[3]
Jacques Maritain, Education at the Crossroads, New Haven, Yale University Press, août 1943, octobre 1943, juillet 1944.
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[4]
Jacques Maritain, L’éducation à la croisée des chemins (Education at the Crossroads), avant-propos de Charles Journet, Paris, EGLOFF, 1947.
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[5]
Ibid., p. 11.
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[6]
Ibid., p. 152.
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[7]
Ibid.
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[8]
Ibid., p. 16. Il faut noter la grande proximité de langage avec les premières pages de Jean-Jacques Rousseau dans son ouvrage de référence sur l’éducation : Émile ou de l’éducation. « Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’Église, au barreau, peu importe. Avant la vocation des parents, la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premièrement homme… » (Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 42). Cela ne signifie pas que Maritain partage la philosophie éducative de Rousseau, loin de là, il s’opposa notamment à Rousseau à propos de la nature déchue de l’homme.
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[9]
Jacques Maritain, L’éducation à la croisée des chemins, op. cit., p. 16-17.
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[10]
Ibid., p. 24.
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[11]
Ibid., p. 26.
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[12]
Ibid., p. 23.
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[13]
Ibid., p. 59.
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[14]
Ibid., p. 32.
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[15]
Ibid., p. 63-66.
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[16]
Ibid., p. 83.
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[17]
L’idée chrétienne de l’homme, conférence prononcée à Kent School, Connecticut, en novembre 1955. Publiée d’abord dans l’ouvrage The Christian Idea of Education, éd. par Edmund Fuller, Yale University Press, elle a été traduite et publiée dans le livre de Jacques Maritain Philosophie de l’éducation, dont la première édition date de 1959. La citation est tirée de l’édition la plus récente : Paris, Parole et silence, 2012, p. 171-172.
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[18]
Jacques Maritain, L’éducation à la croisée des chemins, op. cit., p. 16.
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[19]
Ibid., p. 17-19.
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[20]
Philippe Chenaux, « Humanisme intégral » (1936) de Jacques Maritain, Paris, Cerf, coll. Classiques du christianisme, 2006 ; Jean-Luc Barré, Jacques et Raïssa Maritain, les mendiants du ciel, Paris, Fayard, 2009 ; Florian Michel, Jacques Maritain, Yves Simon, correspondance, t. 1, 2, CLD éditions.
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[21]
Philippe Chenaux, « Humanisme intégral » (1936) de Jacques Maritain, op. cit., p. 9.
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[22]
Ibid., p. 49.
-
[23]
Publié chez Aubier en 1936. Nos prochaines références se feront à partir de l’édition Paris, Aubier, 2000.
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[24]
Ibid., p. 126.
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[25]
Ibid., p. 127-131.
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[26]
Ibid., chapitre V, « L’idéal historique d’une nouvelle chrétienté ».
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[27]
Ibid., p. 207-210.
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[28]
Ibid., annexe, p. 295-296.
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[29]
Cette réconciliation avec la démocratie et les droits de l’homme n’est pas encore développée dans Humanisme intégral (1936) mais deviendra évidente pour Maritain lors de son séjour aux États-Unis durant la Deuxième Guerre mondiale, à partir de 1940. Il découvre qu’une formulation des droits de l’homme peut être positive et sans opposition à l’Église et au christianisme. Il reconnaît même l’héritage chrétien de la démocratie et des droits de l’homme (cf. Philippe Chenaux, « Humanisme intégral » (1936) de Jacques Maritain, op. cit.). La répercussion de son humanisme intégral sera telle que l’Unesco en 1947 lui confiera la lourde tâche de constituer le dossier préparatoire pour la déclaration universelle des droits de l’homme (cf. Joseph Yacoub, L’humanisme réinventé, préface de Mgr Francesco Follo, Paris, Cerf, p. 29-62).
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[30]
Nous retrouvons l’expression dans différents textes de la Congrégation pour l’éducation catholique : trois fois dans L’école catholique au seuil du troisième millénaire (1997), une fois dans Éduquer ensemble dans l’école catholique, mission partagée par des personnes consacrées et des fidèles laïcs (2007) et cinq fois dans le dernier texte, Éduquer aujourd’hui et demain. Une passion qui se renouvelle (2014). Dans le Directoire général pour la catéchèse (1997), texte écrit par la Congrégation du clergé, nous trouvons quatorze fois l’adjectif « intégral » et deux fois l’adverbe « intégralement ». Le vocabulaire de l’éducation intégrale s’accompagne dans ces textes d’un emploi massif des termes « personnes » et « personnalités » : 57 fois dans Éduquer ensemble, 180 fois dans le DGC. Enfin, Amoris laetitia reprend l’expression comme nous l’avons signalé dans la note n° 2.
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[31]
René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Union générale d’édition, coll. 10/18, 1951. Dans la présentation de cette édition, le philosophe François Misrachi parle de la philosophie cartésienne comme « une philosophie d’ingénieur », p. 22.
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[32]
Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique Ottavi, Transmettre et apprendre, Paris, Stock, coll. Les essais, 2014.
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[33]
Ibid., p. 16.
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[34]
Joseph Colomb, Pour un catéchisme efficace (2 tomes : t. 1 : L’organisation d’un catéchisme ; t. 2 : La vocation de catéchiste), Lyon, Vitte, 1948 (voir t. 1).
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[35]
Ibid., p. 56.
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[36]
Voir sur ce sujet l’ouvrage de référence : Marc-André Bloch, Philosophie de l’école nouvelle, Paris, PUF, 1948 (1re éd).
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[37]
Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet et Dominique Ottavi, Transmettre et apprendre, op. cit., p. 9.
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[38]
Voir notre ouvrage, Le catéchisme, une invention moderne, Paris, Bayard, 2013.
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[39]
DGC, n° 84.
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[40]
DGC n° 90.
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[41]
Voir à ce sujet notre texte « Les baptisés dans l’Église locale, problématique du colloque », dans Isabelle Morel, Joël Molinario et Henri Derroitte, Les catéchètes dans la mission de l’Église, Paris, Cerf, coll. Cerf Patrimoines, 2016, p. 11-19.
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[42]
Pie XI, Divini illius Magistri, lettre encyclique de Sa Sainteté le pape Pie XI sur l’éducation chrétienne de la jeunesse, 31 décembre 1929.
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[43]
Ibid., passage situé au début de l’encyclique, qui n’est pas numérotée.
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[44]
Pape François, Amoris laetitia, op. cit., n° 279.
1La notion d’« éducation intégrale » ou tout simplement l’adjectif « intégral » se lisent régulièrement dans les textes sur l’éducation catholique, sur la catéchèse, tant de la part du Magistère de l’Église catholique que chez des auteurs, philosophes, éducateurs ou théologiens de la catéchèse, mais aussi dans les réflexions de responsables de l’enseignement catholique et de congrégations religieuses. Le dernier texte en date de la Congrégation pour l’éducation catholique, « Éduquer aujourd’hui et demain. Une passion qui se renouvelle » de 2014 [1], continue d’employer cette notion et consacre un sous-chapitre au « défi de l’éducation intégrale ». Enfin, la dernière exhortation apostolique du pape François, Amoris laetitia, utilise par deux fois l’expression [2].
2Nous savons le flou qui peut résulter à reprendre une notion d’un texte sur l’autre, sans en préciser toujours le sens, ni l’origine ni le contexte d’énonciation. N’ayons pas peur de dire que la vie et les textes de l’Église catholique n’échappent pas toujours à un effet de style, de mode ou à un simple habillage rhétorique pour bien terminer une phrase. Personne n’y échappe, pas même l’auteur de ces lignes. La vigilance est donc de mise quand une notion est reprise ou citée avec parfois de curieux effets linguistiques de citations de citations.
3Une juste interprétation d’une notion comme « éducation intégrale » requiert une triple démarche : tout d’abord, situer l’origine et si possible l’auteur, ou l’artisan de cette notion, puis analyser le contexte d’énonciation de ladite notion, enfin repérer à quel problème elle répond et ce qu’elle permet finalement de penser. Ceci correspond à la tâche à laquelle je vais m’atteler dans cet article.
4Les réflexions qui vont suivre s’appuieront sur l’hypothèse suivante qu’il faudra démontrer pour en recueillir la pertinence : l’expression « éducation intégrale » a été forgée par le philosophe Jacques Maritain, très précisément lors d’une série de conférences prononcées à l’Université de Yale aux États-Unis durant l’année 1943. Ceci orientera notre propos vers une anthropologie chrétienne et globale de l’éducation.
Jacques Maritain, artisan de la notion d’éducation intégrale
5Les quatre conférences prononcées à Yale dans le cadre des Terry Lectures, par Jacques Maritain en 1943 furent publiées en anglais sous le titre Education at the Crossroads [3] puis traduites en français, relues et revues par l’auteur en 1947 sous ce même titre : L’éducation à la croisée des chemins [4]. Si ces conférences sont marquées par le contexte étasunien, elles portent cependant un projet philosophique plus large, celui de fonder une philosophie chrétienne de l’éducation, redevable de l’Évangile, de saint Augustin et de saint Thomas mais encore d’un humanisme renouvelé qui réponde au défi du contexte historique dramatique que le monde éprouvait en 1943 en se défiant à la fois du traditionalisme et du libéralisme, comme l’explique le futur cardinal Journet dans l’avant-propos de l’édition française [5]. Il faut attendre la quatrième conférence, « Les épreuves de l’éducation aujourd’hui » pour lire explicitement la notion d’éducation intégrale, ce qui oblige le lecteur à reprendre l’ensemble des trois premières conférences pour bien comprendre le sens de cette notion. Au début de cette quatrième conférence, Jacques Maritain énonce clairement sa thèse, c’est-à-dire le sens qu’il donne à l’éducation chrétienne dans un paragraphe intitulé : « une éducation intégrale pour un humanisme intégral » [6].
Si l’humanité vient à bout des terribles menaces d’esclavage et de déshumanisation qu’elle affronte aujourd’hui, elle aura soif d’un nouvel humanisme et sera anxieuse de redécouvrir l’intégrité de l’homme, comme d’en finir avec les divisions internes dont l’âge précédent a tant souffert. Pour correspondre à cet humanisme intégral, on devrait promouvoir une éducation intégrale, – celle dont j’ai tenté dans ce livre de dégager les principaux caractères [7].
7Il est par conséquent nécessaire d’apprécier le projet général des conférences que Jacques Maritain prononça pour comprendre ce que recouvre la notion d’éducation intégrale qui est énoncée lors de la dernière conférence mais qui s’explique par l’ensemble des précédentes.
8Certes, la tâche éducative consiste à former un homme concret, appartenant à une nation, à un milieu social à un moment historique. Mais avant d’être déterminé, l’enfant est enfant d’homme, avant tout il est homme et « rien n’est plus difficile que de devenir un homme » [8] affirme Maritain dès la première conférence. C’est donc d’une anthropologie de l’éducation que Maritain veut nous entretenir. Il introduit l’ensemble de ses conférences par une perspective d’emblée complexe et globale. L’homme n’est pas seulement un être naturel, c’est aussi un animal de culture, un être de société et d’histoire, qui possède un pouvoir de connaître illimité mais qui se réalise progressivement : l’homme peut progresser intellectuellement et moralement s’il est aidé par l’expérience des générations précédentes, il a besoin d’une discipline pour être pleinement libre, besoin aussi d’une tradition qui lui pèsera mais contre laquelle il sera capable de lutter pour enrichir cette même tradition [9]. Le vocabulaire est très éclairant : « aussi », « à la fois », « également », « cependant », « tout à la fois »… Maritain veut tenir la complexité, ou selon son vocabulaire, l’intégralité de ce qui constitue l’humain. Nous retrouvons tout au long de son œuvre le souci de sortir des clivages, des divisions, des options unilatérales. Ceci caractérise autant sa philosophie de l’éducation, sa philosophie politique que son anthropologie chrétienne. Ce qui a fait le monde ancien selon lui, c’est le clivage, les options sans perspective globale. C’est la leçon qu’il tire de cette période historique marquée pour lui par la condamnation de l’Action française par Pie XI – condamnation à laquelle il s’est finalement rallié –, la crise économique de 1929, la montée des totalitarismes et la guerre contre le nazisme.
9À la question « qu’est-ce que l’homme ? », Maritain répond : il est animal, mais être doué de raison et dont la suprême dignité est dans l’intelligence ; c’est un individu libre, mais en relation avec Dieu, la suprême justice étant de lui obéir ; l’homme est une créature pécheresse mais appelée à la vie divine et à la liberté de la grâce, et dont la suprême perfection est dans l’amour [10]. Cet humanisme intégral est renforcé dans l’argumentation de Maritain par le personnalisme dont il partage pour une part les vues avec Emmanuel Mounier. « La notion de personnalité implique ainsi celle de totalité et celle d’indépendance. Dire qu’un homme est une personne, c’est dire que, dans la profondeur de son être, il est plus un tout qu’une partie et plus indépendant que serf. C’est ce mystère de notre nature que la pensée religieuse désigne quand elle dit que la personne humaine est à l’image de Dieu », explique Maritain dans la première conférence de Yale [11].
10Pour Maritain, l’idée complète ou intégrale de l’homme qui est nécessaire à l’éducation et qui en donne les bases, est à la fois philosophique et religieuse. Cette idée d’un homme intégral peut être parfaitement acceptée dans une société laïque et par des hommes « laïcisés » parce qu’elle est l’héritage d’une civilisation – ou culture, les deux mots sont synonymes pour Maritain – judéo-gréco-chrétienne [12]. Ainsi, sur la base d’une affirmation d’un homme intégral unifié dans ses polarités, notre auteur va s’attacher à débusquer les alternatives exclusives qui empêchent toute éducation d’aller vers sa fin. L’enfant n’est pas seulement un ange (Rousseau) ni seulement de l’argile inanimée [13] ; la finalité de son éducation est certes spirituelle mais aussi pratique, elle tend vers l’amour et la vérité [14] ; l’enfant est à la fois individu et personne, à la fois individu et relation, l’éducation vise la personne et le groupe, l’éducation ne peut être ni despotique ni anarchique [15], doit allier connaissances et exercices pratiques car l’intelligence qui passe par l’expérience doit rompre avec le clivage entre homo faber et homo sapiens ; enfin Maritain défend « l’unité organique de la tâche éducative à accomplir, et le besoin radical de l’esprit de se libérer dans son unité » [16].
11La tâche éducative vise à surmonter par une unification supérieure la multiplicité des énergies vitales et des connaissances. L’éducation vise à unifier l’être de l’enfant afin qu’il devienne pleinement homme, autrement dit, un homme intégral et ceci est la conséquence d’une anthropologie chrétienne qui affirme l’unité du corps et de l’âme dans la vie terrestre et dans la résurrection. « L’âme est sans doute une substance selon Thomas d’Aquin, mais en elle la nature humaine reste incomplète […] Tout cela signifie que l’âme et le corps forment un seul composé substantiel ; en face de l’hindouisme et du platonisme, le christianisme souligne avec force l’unité de l’être humain, et tout retour offensif du platonisme, […] ne peut que déformer l’idée chrétienne de l’homme », précise Maritain quelques années plus tard dans une autre conférence prononcée aux États-Unis [17]. L’éducation intégrale est orientée vers une fin, c’est-à-dire vers un plein accomplissement de l’homme dans un humanisme intégral. Pour Maritain, l’homme intégral est un projet, pas une donnée qu’il suffirait d’entretenir. C’est pour cela que l’éducation est à la fois processus, finalité et institution culturelle et scientifique [18]. Si l’éducation n’est pas orientée vers une finalité anthropologique, alors elle risque de se complaire dans les moyens ou dans une vision matérialiste ou technique de l’homme. Or, l’éducation est un art orienté vers une fin et les progrès indéniables dans les pédagogies de l’école nouvelle, bien meilleures que les anciennes pédagogies de la répétition, reconnaît Maritain, risquent ne nous masquer les finalités de l’éducation à force de nous centrer sur l’amélioration des moyens de l’éducation [19].
Le contexte philosophique, théologique et politique de l’humanisme intégral
12La vie de Jacques Maritain (1882-1973) est marquée de grandes étapes et son itinéraire intellectuel est sinueux, complexe et difficilement résumable. Né dans une famille anticléricale, converti au catholicisme en 1906, discipline de Bergson, puis en rupture avec lui, il découvre saint Thomas, devient proche de l’Action française avant de rompre avec elle à la suite de la condamnation de Pie XI et est finalement promoteur de la démocratie et des droits de l’homme et auteur de référence pour les démocraties chrétiennes européennes ! Sa correspondance, ses biographies et les études qui lui sont consacrées et qui tentent de cerner sa personne, inséparable de son épouse Raïssa, le montrent aisément, il n’est pas besoin d’y revenir [20].
13Condamnation de l’Action française (l’impasse d’un christianisme sociétal sans dimension mystique), crise de 1929 (l’impasse du libéralisme économique et politique), montée des totalitarismes avec les événements du 6 février 1934 (l’impossible choix entre nazisme et stalinisme) : dans ce contexte, la tâche du philosophe chrétien est de pouvoir penser une troisième voie, de fonder un nouvel humanisme qui retrouve ses sources usurpées, d’un côté, par l’idéologie du Saint-Empire (Sacrum Romanum imperium) et, de l’autre, par l’humanisme marxiste athée [21]. Le drame de l’âge moderne est le dualisme, accentué depuis la Renaissance. Le schisme a promu une liberté volontariste sans la grâce d’un côté, une grâce sans liberté de l’autre, puis le sommet du dualisme est cet humanisme sans incarnation et sans création [22]. Le vice des temps modernes est cet anthropocentrisme exclusif qui pourtant emprunte au christianisme une part de ses fondements tout en les présentant comme anti-chrétiens. Donc, pour Maritain, si cet humanisme athée trouve un écho philosophique et politique, c’est qu’il a puisé dans le christianisme ses fondements anthropologiques mais ultimement détournés.
14Le philosophe chrétien a selon lui une responsabilité particulière : redonner le sens d’un humanisme qui permette au monde de sortir dignement des totalitarismes et de proposer une nouvelle conception de la chrétienté, ce qui veut dire repenser la place du christianisme dans l’histoire. Tel est le projet de ce livre qui a marqué plusieurs générations de militants et d’homme politiques : Humanisme intégral. Problèmes temporels et spirituels d’une nouvelle chrétienté [23]. L’humanisme intégral repose sur la volonté de surmonter les dualismes de l’âge moderne [24] pour laisser place à une philosophie politique et sociale, à une révolution morale qui n’est pas une utopie, mais bien une réalisation concrète de l’homme dans l’histoire profane [25]. Cette conception « profane chrétienne » de Maritain se caractérise par cinq axes de pensée [26]. L’humanisme est pluraliste, en s’opposant aux totalitarismes ; il est autonome par rapport à la tutelle de l’Église, par opposition à une conception sacrale du temporel ; il se fonde sur la liberté des personnes, en opposition à une tutelle de l’État qui empêche l’émancipation légitime des ouvriers et des femmes notamment ; il revendique la parité d’essence entre gouvernants et gouvernés, ce qui légitime une organisation démocratique par opposition à un pouvoir autoritaire ; enfin, cet humanisme est fraternel, version profane et temporel de l’amour divin [27]. De cet humanisme intégral, « humanisme de l’incarnation », Maritain déduit une distinction qui va nourrir le militantisme chrétien pendant plusieurs décennies : agir en chrétien ou agir en tant que chrétien [28] dans la société. L’anthropologie chrétienne, base d’une éducation intégrale, est donc pour Maritain au service d’un bien commun qui se caractérise par deux notions fondamentales pour sortir des tragédies du monde : la démocratie et les droits de l’homme [29].
Penser l’éducation après l’humanisme intégral
15La notion d’éducation intégrale forgée par Maritain, est-elle une réponse de circonstance, définitivement datée, prisonnière d’une époque, d’un contexte intellectuel, culturel et politique mais aussi d’une Église qui n’avait pas vécu le second concile du Vatican ? Une première lecture du contexte d’énonciation pourrait nous le faire penser aisément. Des expressions comme « monde chrétien profane », « nouvelle chrétienté », l’idée que le christianisme pourrait opérer un consensus social sur une morale humaniste, tout cela paraît daté : objet de l’intérêt de l’historien du christianisme, oui, mais le philosophe de l’éducation peut-il encore penser avec Maritain, rien n’est moins sûr.
16Pourtant, l’expression « éducation intégrale » trouve encore sa place, alors qu’« humanisme intégral » a disparu du champ de la réflexion théologique et philosophique actuelle. L’expression « éducation intégrale », l’adjectif « intégral » ou bien l’adverbe « intégralement » se retrouvent aujourd’hui dans des textes récents du Magistère [30]. L’éducation intégrale, pendant de l’humanisme intégral de Jacques Maritain, ne peut plus être reprise telle quelle aujourd’hui comme une solution mais par contre elle conserve sa capacité problématique. Maritain nous alerte sur quatre points : l’éducation n’est pas qu’une somme de moyens à développer mais suppose une anthropologie qui est en même temps sa visée, ensuite, l’éducation est hors dualisme et contient un principe d’unité, l’éducation est globale, personnelle et sociale, traditionnelle et libérale, corporelle et spirituelle. Enfin, le chrétien est doté de ressources inépuisables pour penser et agir en éducateur.
La rupture entre transmettre et apprendre
17Le monde moderne (passé selon Maritain) se caractérise par une culture clivée ; la modernité est une civilisation des dualismes. Dans quelle mesure une éducation intégrale peut-elle parvenir à unifier une humanité nouvelle ? Tel est l’héritage problématique qui tient l’ensemble de la réflexion éducative de Maritain. Si l’éducation intégrale doit surmonter les clivages, alors quels sont-ils aujourd’hui ?
18Nous proposerons une réponse que Maritain lui-même avait esquissée. L’âge moderne est l’âge de la méthode, ou plus exactement l’âge de la connaissance saisie par la méthode. Descartes et Machiavel en ont énoncé les principes. Le premier en faisant de la méthode rationnelle-scientifique et critique du Discours de la méthode l’accès unilatéral à la connaissance [31]. Le second en défaisant le lien substantiel entre les moyens et les fins. Ainsi, cette dichotomie entre moyens et finalité, entre méthode et connaissance en survalorisant la méthode ou en l’isolant se retrouve telle quelle dans une fracture post-moderne entre apprendre et transmettre. Marcel Gauchet, philosophe de la sécularisation, dans un ouvrage sur l’éducation d’un côté, et Joseph Colomb, théologien du renouveau catéchétique français de l’autre, en firent un diagnostic proche. Dans un livre récent sur l’éducation [32], Marcel Gauchet montre que l’école moderne a vécu de façon visible sur le principe de la méthode rationnelle-scientifique cartésienne « tout en composant secrètement avec l’univers de la transmission » traditionnelle et invisible [33]. L’école de la IIIe République fit sa réussite de sa méthode rationnelle d’enseignement, attachée qu’elle était à une transmission tout à fait traditionnelle des valeurs de la patrie. L’école de la République ne fonctionna pas seulement sur le savoir-faire des hussards de la République, elle supposait une transmission effectuée ailleurs qu’à l’école. Joseph Colomb, quant à lui, au milieu du xxe siècle opéra un diagnostic semblable au sujet de l’enseignement catéchétique, expliquant que celui-ci reposait sur une vie de foi familiale et paroissiale supposée, ce qu’il nommait le « catéchuménat social » [34]. L’intelligence de la foi enseignée par le catéchisme supposait la transmission familiale et traditionnelle de la foi.
Quand les enfants grandissaient dans un climat familial et social de chrétienté, quand ils nous arrivaient au catéchisme avec une foi vive, le catéchiste pouvait peut-être se préoccuper surtout d’instruire, de formuler authentiquement une doctrine déjà vécue. Ces formules étaient comprises même à travers un texte peu compréhensible, grâce aux explications de la vie elle-même, et fussent-elles incomprises, cela ne changeait pas tellement les choses [35].
20La réussite historique du catéchisme, qui a marqué de son empreinte l’histoire culturelle de l’Europe, ne peut se comprendre que sous cette bipolarité de l’enseignement visible et du catéchuménat social invisible mais supposé.
21Ainsi, autant pour l’école que pour la catéchèse, la querelle des méthodes est sans objet, en ce sens qu’elle ne répond pas à la crise de la transmission de l’âge moderne finissant. La crise de la transmission n’est pas une crise des méthodes. Le fait est établi – Maritain l’avait déjà remarqué – les méthodes et les pédagogies de l’école nouvelle [36], hormis quelques extrêmes idéologiques, sont bien meilleures et bien plus efficaces que les méthodes répétitives d’enseignement du xixe siècle. Donc, la crise de la transmission actuelle se situe ailleurs, il s’agit d’une crise de la tradition, en un double sens, celui de l’héritage reçu et celui de l’autorité de cet héritage. Autrement dit, explique Gauchet, c’est la rupture entre transmettre et apprendre qui est le nœud de la crise de l’école, qui reproduit et même accentue les inégalités malgré le progrès de ses méthodes : « Si l’école, ainsi, échoue à réduire les inégalités, c’est qu’elle achoppe sur la puissance des transmissions informelles assurées par les familles » [37].
22L’exemple de l’enseignement catéchétique est éclairant sur ce point. Luther inventa le catéchisme en 1529 pour donner par un enseignement méthodique l’intelligence de la foi à des fidèles pratiquants [38]. C’est parce que les fidèles sont croyants, pratiquants et qu’ils reçoivent les sacrements qu’ils peuvent et qu’ils ont besoin d’apprendre l’enseignement catéchétique. Quand, quatre siècles plus tard, Joseph Colomb diagnostiqua la rupture entre l’enseignement du catéchisme et la vie de foi des catéchisés, il en déduisit qu’il fallait changer la nature même de cet enseignement catéchétique pour une catéchèse globale et intégrale, une véritable éducation de la foi. Malgré le progrès évident des pédagogies catéchétiques au cours du xxe siècle, la crise de la transmission de la foi demeure. Ceci, nous permet de mieux comprendre pourquoi le Magistère catéchétique a voulu garder cet adjectif « intégral » pour qualifier la catéchèse et la vie chrétienne qu’il fallait promouvoir à la suite de la possible rupture entre, d’un côté, l’intelligence de la foi que l’on enseigne méthodiquement et, de l’autre, la foi que la famille et la communauté transmettent en la pratiquant. Le Magistère catéchétique après Vatican II vise une catéchèse qui unifie la personne du catéchisé dans sa globalité et la foi dans son intégralité. La personne est âme, esprit et corps, la foi est proclamée, célébrée, vécue et priée [39]. Ce qui permet de nouer l’intégralité de la personne et l’intégralité de la foi est le modèle du catéchuménat baptismal des adultes qui doit inspirer l’ensemble des pratiques catéchétiques de l’Église [40]. Le Magistère catéchétique a clairement opté pour une catéchèse intégrale, voulant en cela parer à la déchirure entre apprendre avec de bonnes méthodes et transmettre en famille par imprégnation. Mais si le Magistère catéchétique confirme le diagnostic, il n’est pas sûr que la solution soit suffisante. Car si l’initiation catéchuménale est intégrale, elle ne remplace cependant pas la famille qui reste le lieu du transmettre, même si l’Église fait éprouver la foi aux catéchisés. L’action catéchétique de l’Église peut-elle compenser à elle seule la perte du catéchuménat social ? Ce serait sans doute trop lui demander [41].
Épilogue : la catéchèse d’initiation et l’éducation familiale
23Cette mutation de la transmission explique que l’Église se soit donnée une nouvelle tâche complémentaire : aider les familles dans leurs missions éducatives. Ceci est un Magistère récent à l’échelle de l’histoire de l’Église, puisque le premier texte sur l’éducation est signé de Pie XI et date de 1929 : Divini illius Magistri [42]. En effet, si depuis le concile de Trente le clergé s’est attribué la tâche d’instruire l’intelligence de la foi, la tâche dévolue à la famille était celle de l’imprégnation de la vie de foi par la prière, les règles morales et l’observance sacramentelle. Longtemps le Magistère a considéré cette imprégnation comme naturelle ou tout au moins supposée telle. Le souci de prendre en charge la question éducative tient au fait que ce présupposé ne semble plus en place dans un contexte de pluralisme des philosophies, des morales, des méthodes éducatives et une remise en cause de l’autorité de l’Église en cette matière. Ce contexte motiva l’encyclique de Pie XI :
S’il n’est évidemment pas question d’éducation intégrale en 1929, le pape Pie XI souligna cependant la nécessité d’une approche globale de l’éducation chrétienne. Avec Amoris laetitia, 87 années plus tard, le pape François se réfère explicitement à la notion d’éducation intégrale, celle-ci venant appuyer la vision personnaliste de l’éducation : « les communautés chrétiennes sont appelées à offrir leur soutien à la mission éducative des familles », surtout à travers la catéchèse de l’initiation. Afin de favoriser une éducation intégrale, il nous faut « raviver l’alliance entre la famille et la communauté chrétienne » [44]. Ici, le pape François relie éducation familiale et initiation chrétienne sous le mode et la nécessité de renouer une alliance. Ainsi, presque vingt ans après le DGC, le Magistère vient apporter un complément crucial à une catéchèse intégrale : celle-ci ne sera lisible et performative que si l’éducation familiale est aussi intégrale. Le pape François cherche très clairement à retisser le lien entre transmettre et apprendre et à renouer dans un contexte nouveau l’articulation entre l’initiation chrétienne et la transmission familiale. Ainsi, l’expression forgée par Maritain conserve sa force diagnostique et problématique et contribue à inciter les éducateurs chrétiens à penser globalement l’anthropologie de l’éducation chrétienne dans un contexte de crise de la transmission.En vérité, on n’a jamais, autant que de nos jours, discuté sur l’éducation ; aussi les inventeurs de nouvelles théories pédagogiques se multiplient-ils ; on imagine, on propose, on discute des méthodes et des moyens propres non seulement à faciliter l’éducation, mais à créer même une éducation nouvelle d’efficacité infaillible, qui soit capable de disposer les nouvelles générations à la félicité terrestre si convoitée [43].
Mots-clés éditeurs : Amoris Laetitia, anthropologie de l’éducation, éducation intégrale, Jacques Maritain
Date de mise en ligne : 14/04/2017
https://doi.org/10.3917/trans.141.0021