Article de revue

Faut-il avoir peur de la violence adolescente ?

Pages 49 à 64

Citer cet article


  • Coslin, P.-G.
(2016). Faut-il avoir peur de la violence adolescente ? Tiers, 17(2), 49-64. https://shs.cairn.info/revue-tiers-2016-2-page-49?lang=fr.

  • Coslin, Pierre G..
« Faut-il avoir peur de la violence adolescente ? ». Tiers, 2016/2 N° 17, 2016. p.49-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-tiers-2016-2-page-49?lang=fr.

  • COSLIN, Pierre G.,
2016. Faut-il avoir peur de la violence adolescente ? Tiers, 2016/2 N° 17, p.49-64. URL : https://shs.cairn.info/revue-tiers-2016-2-page-49?lang=fr.

Notes

  • [1]
    PCPP : Psychologie Clinique, Psychopathologie, Psychanalyse
  • [2]
    Kemp D., Le syndrome de l’enfant téflon, Ed. E=MC2, 1989.
  • [3]
    Coslin P.G., Ces ados qui nous font peur, Ed. Armand Colin, 2010.
  • [4]
    Platon, République, VIII, 563a-563b, Genève : Edition Estienne (1578), traduction de Bernard Suzanne.
  • [5]
    Duprat G.L., La criminalité dans l’adolescence : cause et remèdes d’un mal social actuel, Ed. Alcan, 1909.
  • [6]
    Mucchielli L., Les bandes de jeunes : des blousons noirs à nos jours, Ed. La Découverte, 2007.
  • [7]
    Pommereau X., Ados en vrille, mères en vrac, Ed. Albin Michel, 2010.
  • [8]
    Coslin P.G., (2009). Les enseignants face aux élèves, Dialogue, 2, 184, 33-45.
  • [9]
    Jeammet Ph., (2007). L’adolescence, Paris, Solar.
  • [10]
    Fize M., (2006). L’adolescent est une personne, Paris, Seuil.
  • [11]
    Erikson F.H., (1968). Adolescence et crise. La quête de l’identité, Paris, Flammarion.
  • [12]
    Rufo M., Détache-moi ! Se séparer pour grandir, Ed. Anne Carrière, 2005.
  • [13]
    Marcelli D., (2005). Les conduites à risque des jeunes adultes, Conférence présentée dans le cadre de l’École Normale Supérieure de Paris le 20 octobre 2005.
  • [14]
    Coslin P.G., Les adolescents devant les déviances, Ed. PUF, 1996.
  • [15]
    Marty F., (2001). Les parents face au risque de la violence des enfants et des adolescents, Le Carnet Psy, 4, 64, 25-33.
  • [16]
    Gutton Ph., Le Pubertaire, Ed. PUF, 1991 ; Adolescens, Ed. PUF, 1996.
  • [17]
    Jeammet Ph., (1983). Du familier à l’étranger, territoire et trajets de l’adolescent, Neuropsychiatrie de l’Enfance, 31, 8-9, 361-381.
  • [18]
    Jeammet Ph., (1980). Réalité externe et réalité interne. Importance et spécificité de leur articulation à l’adolescence, R F P, 3-4, 481-521.
Hier encore, les enfants respectaient leurs parents, leurs instituteurs, la police… Mais aujourd’hui…

1 Qui d’entre nous n’a jamais entendu de tels propos ? Au-delà de ces réflexions alarmistes (que l’on retrouve d’ailleurs à toutes les époques), ne devons-nous pas constater de réelles inquiétudes tant chez les parents et les professionnels de l’enfance (soignants, travailleurs sociaux, enseignants etc.), qu’au sein de la société dans son ensemble, au sujet d’une jeunesse (ou du moins de certains jeunes, « pas les nôtres, ceux des autres… »), dont les comportements engendrent un malaise plus ou moins diffus réveillant un sentiment d’impuissance ? Ne sommes-nous pas en présence d’une jeunesse dont les conduites imprévisibles, voire incompréhensibles, dépassent l’entendement commun ? Des jeunes qui semblent « indéchiffrables », « intouchables », tels ces enfants « téflon », décrits à la fin des années 1980 [2], sur lesquels rien ne « collait », ni les punitions ni les récompenses ni la culpabilité, ces enfants qui donnaient l’impression d’être « incasables », agressifs et violents, inadaptés à toute scolarité, et à la démesure desquels répond l’outrance de mesures destinées tant à s’en protéger qu’à les protéger d’eux-mêmes. N’évoque-t-on pas en France la possibilité d’établir un couvre-feu nocturne pour les mineurs de 13 ans non accompagnés et en Grande-Bretagne celle de les « tracer » pour contrôler leur présence dans les écoles ? Ne dote-t-on pas aux États-Unis des établissements scolaires de portiques destinés à détecter les armes ? Mais de quoi cherchons-nous à nous défendre ? Ces jeunes ne seraient-ils pas, comme l’évoquent certains, le reflet de nos projections internes ? Ne représenteraient-ils pas une part de nos aspirations profondes, mettant en actes, par leurs comportements, nos propres pulsions refoulées ? Et ne craindrions-nous pas alors à travers ce qu’ils font, les actes que nous ne nous autoriserions pas, mais qu’inconsciemment nous aurions peut-être aimé oser ? Ces créatures qui en eux nous échappent et nous font peur ne réactiveraient-elles pas nos craintes de nous laisser envahir [3] ?

2 Il ne faut en effet pas tomber dans une sorte d’amnésie collective et céder à un catastrophisme conduisant à percevoir notre société comme précipitée dans une décadence irréversible où la délinquance exploserait dans les cités, perpétrée par des individus désocialisés de plus en plus jeunes, et où la violence envahirait tous les environnements, mêmes les plus sanctuarisés comme l’école, du fait, tant de parents démissionnaires que de policiers impuissants. La transition vers l’âge adulte ne s’est jamais faite en douceur, même si elle semble aujourd’hui de plus en plus difficile et prolongée dans le temps, les sociétés modernes ayant pratiquement aboli tous les rites de passage qui aidaient la jeunesse à s’intégrer au sein de la communauté. Certes, on constate de nos jours que des jeunes commettent des incivilités et des violences au sein des établissements scolaires, qu’ils se battent et « cassent » à la suite des matchs de football ou des manifestations, que certains se droguent ou commettent des actes délinquants, voire criminels, ou font régner la peur au sein de leur cité, induisant moult débats politiques et sociaux. Mais sommes-nous vraiment confrontés à une problématique dépassant les débordements reprochés jadis aux jeunes générations, comme certains le croient, ou subissons-nous une intoxication médiatique visant à « normaliser » notre société, comme d’autres le prétendent ? Est-il temps, comme le préconisent les premiers, d’envisager des sanctions plus dures à l’encontre de cette jeunesse en rupture et d’abaisser l’âge de la responsabilité pénale afin de ne pas laisser leurs comportements impunis, ou faut-il blâmer la récupération de conduites isolées destinée à faire accepter la mise en place d’une politique sécuritaire, ou encore affirmer que c’est notre société qui est « malade » et qu’il faut rapporter les conduites de ces jeunes aux contextes de vulnérabilité auxquels ils doivent faire face, premières victimes qu’ils seraient des mutations que connait une société en voie de précarisation et de déshumanisation ?

3 Il y a bien longtemps en effet que les débordements des jeunes troublent la quiétude de leurs ainés : Alcibiade ne conduisait-il pas la jeunesse dorée athénienne à causer de célèbres scandales ? A Rome, au temps de Catulle, les « nouveaux » ne s’opposaient-ils pas bruyamment aux goûts et aux traditions des « vieux », et au Moyen-Âge des troupes d’étudiants ne saccageaient-elles pas les villes universitaires, n’étant maîtrisées que par des corps de police spécialisés ? Platon, il y a 25 siècles, ne faisait-il pas dire à Socrate ;

4

« Le père s’habitue à devoir traiter son fils d’égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s’égale à son père, n’a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu’il veut être libre…[563a] le professeur… craint ses élèves et les flatte, les élèves n’ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s’occupent d’eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s’opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s’abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries [563b] » [4].

5 L’histoire nous apprend ainsi que l’on a toujours craint les jeunes. Les premières publications parues en France sur l’adolescence soulignaient d’ailleurs les craintes qu’ils inspiraient à la société : peur de leur sexualité incontrôlée, de leur force physique et de leurs potentialités révolutionnaires et délinquantes. Duprat [5] écrivait ainsi en 1909 que les jeunes des milieux populaires étaient des criminels en puissance à l’origine du mal social, qu’ils incarnaient un danger…, ce qui conduisit à la mise en place à leur encontre de mécanismes coercitifs spécifiques, telles les maisons de correction, les colonies agricoles ou les prisons réservées aux mineurs, les jeunes issus de la bourgeoisie étant pris en charge par les lycées de l’époque, forme plus subtile de la surveillance (Il y avait des cachots dans des établissements parisiens prestigieux comme Louis-le-Grand ou Henri IV). La jeunesse n’avait-elle pas d’ailleurs été régulièrement à la pointe de l’agitation depuis 1789, au cœur des révoltes de 1830, de 1848 ou de 1871, comme elle le serait plus tard en 1956 en Hongrie, en 1968 en France, puis dans les révolutions qui mirent fin aux régimes totalitaires d’Europe de l’Est, et plus récemment dans les révoltes de nos banlieues en novembre 2005 ou, ces derniers mois, lors des manifestations contre la loi El Khomri ?

Du sauvage au « sauvageon »

6 Au début du xxe siècle, la presse mettait déjà l’accent sur le danger que représentaient les jeunes délinquants particulièrement violents issus des quartiers périphériques et des faubourgs parisiens. On les considérait comme des sauvages, des « apaches », comme un siècle plus tard on qualifierait d’autres jeunes de « sauvageons ». Ils disparûrent comme bien d’autres dans la tourmente de la Première Guerre mondiale et la société se préoccupa peu de sa jeunesse pendant l’entre-deux-guerres qui connût successivement une économie florissante s’accompagnant d’un déclin démographique de la jeunesse, puis la crise des années 1930 qui conduisit au Front Populaire et à la Seconde Guerre mondiale. S’ensuivit alors l’euphorie de la Libération qui entraîna une forte augmentation des unions et corrélativement un baby boom. Devenant pléthorique, la jeunesse inquièta de nouveau la société qui, à l’orée des années 1960, donna naissance à ce que les médias nommèrent les « blousons noirs », ces bandes caractérisées par leur violence « irrationnelle » et « gratuite », comme le disait la presse de l’époque qui évoqua pour la première fois le laxisme des familles, la perte des valeurs morales et l’influence de la culture de masse américaine. C’est alors que le préfet Maurice Papon se demanda même… s’il ne fallait pas interdire le rock n’roll !

7 Les comportements qui leur étaient reprochés étaient, à première vue, assez semblables à ceux que l’on constate aujourd’hui chez certains jeunes des cités : des affrontements violents entre bandes se battant à coups de chaînes de vélo et de barres de métal pour défendre leurs « territoires », organisant des « descentes » dans les centres-villes en saccageant tout sur leur passage, perpétrant des viols collectifs, des vols d’usage immédiat et ostentatoire liés aux nouveaux biens de consommation, et des actes de vandalisme tournés contre les institutions et les lieux publics offrant une forte visibilité à leur action. Ils en diffèraient cependant par le fait que ces jeunes ne consommaient pas de drogues illicites, étaient nés dans l’hexagone de parents de souche européenne, ne se disaient pas victimes de complots ourdis par la société, ne brûlaient pas les voitures et n’entraient qu’exceptionnellement dans des rapports de force collectifs et violents avec la police. Ce qui est également nouveau, c’est qu’en 1975, l’adolescence commençait pratiquement avec l’entrée en seconde, s’étalant de 15 à 19 ans, et qu’aujourd’hui elle commence dès la cinquième des collèges pour s’étendre au moins jusqu’à 18 ans quand ce n’est pas 25 ans ou plus, moment où le jeune accède réellement à l’autonomie [6].

8 Si cet entre-temps s’est prolongé, les adolescents n’en éprouvent pas moins un besoin fondamental d’être reconnus, d’être en confiance et de réussir. S’ils ont aujourd’hui davantage de libertés et de possibilités d’expression que dans le passé, ils n’en ont pas moins besoin d’interdits pour être rassurés, car s’ils manquent de confiance en eux-mêmes, ils se sentent désorientés. La société les obligeant à faire des choix, ils doivent être acteurs de leur vie et, s’ils se sentent incapables d’y parvenir, peuvent tomber dans la destructivité, et, à défaut de réussir, rechercher l’échec, devenir leurs propres bourreaux.

Des adultes interloqués

9 Face à ces comportements, parents, enseignants et travailleurs sociaux manifestent leurs interrogations :

  • Faut-il avoir peur de ces jeunes ?
  • Qu’ont-ils donc dans la tête ?
  • Ne sont-ils pas plus violents qu’autrefois ?
  • Ont-ils encore des repères ?

11 Comment accepter la violence gratuite, la domination brutale, la soumission à la drogue, la consommation d’alcool, les marquages du corps ? Xavier Pommereau (2010) [7] parle à leur propos d’adolescents « en vrille » qui feraient face à des mères « en vrac ». Des jeunes sont « en vrille » lorsqu’ils titubent et balbutient - ivres d’alcool et de drogue - ou lorsqu’ils « pètent les plombs » sans raison - se scarifiant, s’adonnant sans retenue aux jeux vidéo ou s’acharnant à se transformer en squelettes ambulants. Leurs mères sont alors « en vrac », se sentant incapables d’amortir la chute de leurs enfants, alors qu’elles avaient tant espéré de leur envol prometteur quand ils seraient adolescents. Les ayant portés et investis comme leur propre chair, elles ressentent cette impuissance bien plus que les pères, surtout lorsqu’elles se sentent seules pour gérer cette zone de turbulences ou qu’elles traversent elles-mêmes un passage difficile. Au sein des écoles, les enseignants manifestent de même de plus en plus leur inquiétude devant la montée de la violence scolaire. La problématique de la violence à l’école est ainsi devenue un véritable sujet de société dans les années 1990 favorisé par des facteurs tels que les mouvements lycéens, la désespérance des jeunes des quartiers difficiles, les demandes sociales de sécurité et… l’intérêt qu’y portent les médias. Loin de s’estomper, le phénomène s’accroît aujourd’hui tant à travers le nombre de jeunes concernés (acteurs et/ou victimes) qu’à travers celui des établissements qui rencontrent des problèmes. Là où dans le passé un élève mécontent se défoulait en ornant de graffitis les tables de sa classe, il défie maintenant le regard du professeur, l’insulte ou le menace, allant dans les cas les plus graves jusqu’à le frapper [8].

12 Peut-on contester à ces parents, à ces enseignants, ce droit de dénoncer la mise en cause de valeurs aussi essentielles que le respect d’autrui, l’égalité ou le refus de la violence, alors qu’ils remplissent ici leur fonction d’adultes dépositaires de valeurs qu’ils voudraient transmettre ? Ils sont, dit Philippe Jeammet [9], trop souvent paralysés par la peur de mal faire. Or, en tant que parents, en tant qu’éducateur, ces adultes doivent avoir de l’ascendant, c’est à dire une certaine autorité sur ces jeunes, pour qu’ils puissent intégrer cette tutelle naturelle qu’ils retrouvent à l’école et dans la vie sociale. Mais il faut également prendre en compte qu’avec l’entrée au collège, les enfants apparaissent comme des « personnes à part entière », alors que les parents voudraient garder « leur petit » et vivent mal ses manifestations d’autonomie, supportant difficilement, dit Michel Fize [10], de ne plus être regardés avec admiration, de peiner à se faire obéir… de se sentir vieux d’un seul coup. « Être parent d’un enfant et être parent d’un ado, ce n’est pas le même métier », explique-t-il, et « la peur qu’il nous échappe conduit souvent à maintenir coûte que coûte son autorité ». Or, si les adolescents veulent bien obéir, ils ne l’acceptent qu’à condition de comprendre le bien-fondé de ce qu’on leur demande, voulant être traités en « grands », même s’ils n’ont pas encore acquis le raisonnement d’une grande personne.

En quête de repères et de limites

13 Comme le remarque Jeammet, à l’adolescence, il n’est pas facile de garder le cap entre la puberté, les premières amours, les relations familiales en mutation et une perception de l’avenir indistincte. En ce temps de crise, de recherche et d’introspection, le jeune doit construire son identité personnelle, ce qui implique qu’il puisse effectuer un bilan lui permettant de répondre à des questions cruciales, telles que : Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Où vais-je ? Lui seul peut répondre à ces questions, mais il y est aidé si dans son environnement existent des repères lui permettant d’établir quelle est son histoire, quelle est sa lignée et quelles sont les valeurs qui lui sont proposées. En revanche, les difficultés d’insertion sociale et les divers tumultes sociaux peuvent rendre le bilan bien difficile à mettre en place, l’échec se soldant par la diffusion des rôles, la confusion et un sentiment durable d’aliénation, le tout pouvant conduire à la construction d’une identité négative se définissant par la marginalité et la valorisation de comportements antisociaux [11].

14 Approximativement entre ses onzième et quatorzième années, l’adolescent connaît une période de déséquilibre dominée par l’ébranlement des anciennes formations réactionnelles et la défense contre les anciens objets, ce qui entraîne des conflits avec l’autorité parentale et les symboles qu’elle investit. Ayant de ses parents une image différente de celle de l’enfance, due à l’évolution de leurs relations, il assiste alors en quelque sorte à leur mort sur le plan du fantasme. Ce rejet qui est nécessaire pour la conquête de son autonomie, peut toutefois le conduire à renverser ses affects, l’amour des parents devenant haine et leur respect se transformant en mépris, une telle transformation l’emprisonnant avec ses parents dans une relation sado-masochique accompagnée d’angoisse et de sentiments de culpabilité qui induisent des mécanismes de projection permettant à l’adolescent d’attribuer à ses parents ses propres sentiments hostiles. Il peut alors présenter des tendances dépressives s’il se sent abandonné et coupable, en particulier lorsque les parents ne répondent pas à cette agressivité. Certes, pour nombre d’adolescents, les choses ne vont pas aussi loin. Il n’en est pas moins vrai que l’adolescent a besoin de prendre ses distances par rapport à ses parents, de s’en séparer pour pouvoir grandir. Comme le remarque Jeammet, au moment de la puberté, l’enfant vit un douloureux conflit né de la confrontation entre la nécessité qu’il ressent de devenir autonome et de ses besoins de dépendance qui persistent plus ou moins selon la confiance qu’il se porte et le sentiment de sécurité intérieure qu’il éprouve. Ecartelé entre le défi qu’il désire lancer à l’avenir et ce deuil de l’enfance qui l’étreint, « entre la peur de l’abandon et l’angoisse d’intrusion », dit Jeammet, il voudrait encore pouvoir chercher la confiance qui lui manque chez ses parents qui sont toujours pour lui une base de sécurité, mais ne le peut que difficilement. Il tend alors à s’opposer pour les inquiéter, croyant ainsi éviter toute angoisse d’abandon, mais vit mal cette intrusion, étant au cœur d’un phénomène d’attraction/répulsion à leur égard. Il doit maintenir une distance critique, trop de rapprochement étant susceptible de provoquer une crise, une rupture. « Détache-moi ! » lui fait crier Marcel Rufo [12]. Bien évidemment, le jeune ne peut vivre sans liens, mais ceux qui l’unissaient aux parents étant devenus trop exclusifs, il doit pouvoir les desserrer car cette emprise est intolérable.

15 La réciproque n’est cependant pas vraie, l’adolescent ne tolérant pas que ses parents prennent leurs distances. Il ne faut pas oublier que la relation parents/adolescents n’est pas symétrique, qu’il y a une différence de générations qu’il ne faut en aucun cas gommer. L’adolescent a besoin de savoir qu’il peut compter sur ses parents ; il a besoin de cette base de sécurité parentale. Il est vrai que tant la manière dont se sont déroulées les premières interactions de l’enfant et de sa mère que l’ensemble de son enfance ont une part importante dans les difficultés que peut rencontrer l’adolescent. Deux situations peuvent être distinguées, rappelle Marcelli [13], la première correspondant aux jeunes qui ont connu des carences dans l’enfance et qui parvenus à l’adolescence, au moment où ils doivent se détacher de leurs parents, revivent les angoisses de l’enfance et se jettent dans l’ordalie et la galère pour gagner leur indépendance, la seconde étant celle d’enfants ayant eu des parents bienveillants, des jeunes auxquels rien ne semblait avoir manqué jusque-là, mais qui, adolescents, ne peuvent plus être comblés par leurs parents car le corps pubère demande une satisfaction sexuelle impliquant l’altérité dans le désir de l’autre, satisfactions que les parents ne peuvent évidemment pas lui donner.

Certains adolescents dysfonctionnent

16 Il ne faut pas croire que la communauté adolescente n’est faite que de bandes avec tous les fantasmes associés de violence, de délinquance et de consommation de drogues illicites. Les enquêtes épidémiologiques de l’INSERM nous montrent d’ailleurs que pour la grande majorité des jeunes, cela va plutôt bien. Chez certains, cependant, un ensemble de troubles sont susceptibles d’induire d’importants dysfonctionnements sociaux. En l’absence de tolérance à la frustration, incapables de sublimation, ces jeunes vont soit évacuer leur tension psychique dans le passage à l’acte à l’encontre des autres ou d’eux-mêmes, soit tenter de l’anéantir par l’alcool ou les joints pour se sentir « cool », et cela dans une société où il peut paraître difficile de vivre. Les conditions économiques aidant, l’intégration sociale et l’insertion professionnelle se faisant de plus en plus difficiles, de nombreux jeunes s’avèrent ainsi mal armés pour affronter tant leur adolescence que leur scolarité ou leur insertion au sein de la société. De l’affrontement de cette jeunesse, d’un système scolaire qui lui est plus ou moins approprié, et d’une société économiquement précaire peuvent alors naître des comportements inadaptés. Nombre de conduites préjudicielles d’opposition au corps social, d’agression et de fuite se différencient alors selon les règles mises en cause et on peut les distinguer selon la nature des limites violées. La prise en compte des désignations judiciaire ou médicale apparaît alors essentielle, ces conduites pouvant se répartir selon trois sous-ensembles en fonction de leur étiquetage institutionnel et de leur prise en charge : les infractions à la loi ou pour le moins à certaines réglementations, la consommation de drogues illicites à la fois qualifiée judiciairement et prise en charge médicalement et la consommation abusive d’alcool qui ne suscite éventuellement que des prises en charge médicales [14].

17 D’autres comportements, plus marginaux, très engagés dans la violence, se rattachent à la vie de cités souvent ghettoïsées et caractérisées par le chômage et l’exclusion des jeunes. Ils peuvent alors prendre la forme extrême d’émeutes, ou celle plus « banale » de rodéos, de tournantes, de hooliganisme et de vandalismes diversifiés allant des tags et des graphes des lieux publics et privés, aux destructions diverses dans les transports ou la ville. Les uns sont liés au sous-équipement en matière de service public de certains quartiers et aux handicaps sociaux des habitants : chômage pouvant atteindre 50% des jeunes, populations non francophones et mal intégrées, échec scolaire massif, toxicomanies, présence de minorités agissantes considérant que la cité est « leur » territoire et/ou voulant protéger leurs trafics, d’autres paraissent plus ludiques et plus banals, ce qui fait, à tort, oublier leur dangerosité : jeux violents se rencontrant au sein des établissements scolaires (jeux d’agression contraints ou non, jeu du foulard) ou de la cité (happy slapping, jackasseries, sharking), violences associées à certains genres musicaux, tels le rap ou la techno. D’autres concernent enfin une violence qui n’est, dans un premier temps du moins, pas perçue comme telle par les victimes : intégration dans un mouvement sectaire, scarifications ou régimes alimentaires entrainant une mise en danger.

18 Il est difficile de distinguer la limite où commencent ces dysfonctionnements, du fait qu’il s’agit d’êtres jeunes et en devenir qui peuvent percevoir l’adolescence comme une violence interne déferlant soudainement, sans qu’ils sachent de quoi il s’agit et sans qu’ils l’aient pu prévoir. Envahis par leur métamorphose, les pulsions les angoissent et les questionnents sur la maîtrise de leur corps, les conduisent à la nécessité de nouveaux équilibres, de nouvelles relations entre corps et sujet. Peuvent alors émerger des conflits en relation avec la problématique de la dépendance et avec ces remaniements physiques et psychiques qui sont susceptibles d’entraîner des comportements violents. Comme le remarque François Marty [15], avec la survenue de l’adolescence, l’enfant devenant pubère doit dompter son activité pulsionnelle pour l’intégrer et ne pas être victime de sa propre violence interne. La puberté étant un potentiel de violence dans la mesure où elle fait effraction, elle pousse l’adolescent à agir cette violence interne sur des objets externes [16], ce passage à l’acte émergeant comme la tentative d’affirmation d’un moi se sentant menacé [17], comme un « agir » pour éviter de se sentir « agi ». L’effraction est en effet vécue doublement comme agressant le moi :

  • du dehors, par un corps vécu comme « extérieur », non intégré dans le sentiment d’une continuité d’existence, menaçant l’unité narcissique du sujet par les excitations qu’amène la puberté et face auxquelles il se sent démuni,
  • du dedans, par sa libido, l’équilibre narcissico-objectal étant potentiellement mis en danger.

20 Le pubertaire soumet l’adolescent à un bombardement psychique qui s’avère traumatique, l’effraction pubertaire déclenchant en lui une réaction névrotique, le processus d’adolescence névrotisant ce traumatisme en contenant la violence effractante qu’il recèle pour l’élaborer psychiquement. La violence survient lorsque le travail de sublimation est en souffrance, l’activité représentative à l’œuvre dans les fantasmes pubertaires n’étant pas contenue, le passage à l’acte prenant la place du travail psychique, l’autre devenant objet involontaire d’étayage d’une subjectivité qui ne parvient pas à s’intérioriser. Le recours à l’agir traduit ainsi l’impossibilité de penser, de symboliser, alors que la solidité des étayages narcissiques de l’enfance sur les objets externes, liée à l’introjection d’images parentales sécurisantes, puis le processus de latence permettent le plus souvent l’élaboration de cette violence [18].

Pour conclure

21 Pour conclure ce bref exposé et répondre à notre question-titre « Faut-il avoir peur de la violence adolescente », nous dirons qu’il faut plutôt en avoir conscience et chercher à comprendre ce qui peut être à son origine tout en gardant à l’esprit que pour la plupart des jeunes, l’adolescence, ce passage, ce « passage » ne se passe pas si mal que cela, et que même lorsque « cela va mal », les choses peuvent évoluer différemment, selon l’enfance qu’a connue l’adolescent, selon les liens d’attachement qui alors se sont tissés. Trouver un terrain d’entente peut s’avérer difficile avec un jeune en mutation qui, pour exister, doit s’opposer, mais il faut se rappeler qu’il s’agit là moins d’une rupture, que d’une étape nécessaire pour se construire.


Date de mise en ligne : 30/06/2022