Une forme particulière de violence : l’agressivité
- Par Emmanuel Nal
Pages 33 à 45
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Notes
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[1]
Nous ne considérerons pas ici la possibilité que l’autre le perçoive en y étant indifférent ou qu’il fasse semblant de ne pas le percevoir.
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[2]
I. Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violence des dominants aux violences des dominés, Dissonances ,2002.
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[3]
A. Storr, L’agressivité nécessaire, Ed. Robert Laffont, 1969.
-
[4]
« Les diverses techniques de préparation mentale visent à diminuer l’angoisse, augmenter l’agressivité, accroître l’attention. (…) Le renforcement de l’agressivité se réalise par auto-injonctions positives (“je vais gagner”, “je suis le meilleur”) et par les injonctions de l’entourage (“bats-toi”, “vous êtes les plus forts et vous leur montrerez”). »
Michel Caillat, Quel corps, Ed. de la Passion, 1986. -
[5]
Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, (trad. É. Blondel), Éd. Hatier, 1983, pp. 72-73.
1. Quelques aspects problématiques de la violence
1 Entamer une réflexion à travers l’étymologie d’une notion peut ressembler à une forme de réflexe méthodologique mais aussi s’avérer d’un recours éclairant : violentia, mot latin qui désigne la violence, nous indique que le mot est fondé sur vis, qui signifie la force, et qui est définie comme « ce qui caractérise une force impétueuse, rapide, vive, incontrôlable, qui dépasse ». Difficile d’être surpris : que la violence et la force puissent avoir partie liée est une conviction que l’expérience nous fait acquérir parfois très tôt. Toutefois, il arrive que cette même expérience quotidienne nous confronte à des situations où la force n’est pas vécue comme violence : lorsqu’un athlète soulève de lourds haltères, on parle volontiers d’une « démonstration de force » qui peut donner lieu à un spectacle sans inspirer la « négativité » de la violence. On se souvient par ailleurs de campagnes électorales où certains slogans n’hésitaient pas à mettre en avant une « force tranquille », avec le succès que l’on sait. Si toute force n’est pas ressentie comme une violence, cela peut s’expliquer par une question de mesure et de contexte : l’explosion de feux d’artifices est vécue comme spectaculaire et festive – malgré une puissance sonore qui peut affecter certains tympans – alors qu’une forte détonation entendue dans une foule peut provoquer peur et angoisse, renvoyant à la violence aveugle de l’attentat. Mais c’est aussi, en partie, une question de sensibilité personnelle et de culture : par exemple quand des grands parents s’offusquent de ce qu’ils estiment être la violence des jeux ou programmes fréquentés par leurs petits-enfants, lesquels estiment que « c’est ce qui en fait l’intérêt », voire « et encore, c’est soft ».
2 La violence ne doit pas être relativisée de manière absolue ; autrement, chacun se trouverait renvoyé à lui-même quant à l’appréciation de ce qui fait violence. Les conséquences sont complexes. D’un côté, il faut être attentif à ce que chacun peut vivre comme un faire violence, ce qui va dans le sens d’une attention à chacun. Mais d’un autre côté, les effets peuvent être aussi pervers : d’une part, parce que si l’appréciation de ce qui fait violence est une affaire de subjectivité, chacun peut se retrouver isolé (renvoyé à lui-même) voire culpabilisé (« c’est toi qui vit telle chose comme une violence, il ne tient qu’à toi de la prendre autrement ») ; d’autre part, parce que cette relativité peut aussi permettre à n’importe qui de prétexter qu’on lui fait violence pour en retirer des avantages…
3 Dans l’agressivité, on retrouve précisément cette ambivalence d’objectivité et de subjectivité, comme nous allons le voir.
2. L’agressivité, petite phénoménologie
4 Dérivant du latin adgredi, l’agressivité traduirait un mouvement, un « aller vers » offensif, l’idée d’être « enclin à attaquer ». Lexicalement, l’agressivité caractériserait un comportement, ou du moins un effet issu d’une mise en relation d’où émergerait, sinon l’intention, du moins le sentiment d’une certaine violence. Elle manifesterait quelque chose qui serait reçu comme une hostilité, dont il est malaisé de savoir, à ce stade, si elle augure d’un passage à l’acte – qui serait alors une agression, c’est-à-dire une atteinte avérée à l’intégrité physique ou psychologique des personnes. On peut ainsi penser au comportement agressif de certains automobilistes, par exemple, dans les signaux ou invectives qu’ils adressent à d’autres.
5 Mais il arrive qu’on parle aussi d’une couleur, d’un son comme étant « agressifs », ce qui attire l’attention sur le fait que l’agressivité ne soit pas toujours corrélée à une intention. En visitant la maison d’une connaissance, je peux trouver que le rouge qu’il a choisi pour peindre tel mur est agressif, exerce sur moi une forme de violence, qui ne m’est pas adressée mais pourtant me saisit. Je deviens concerné sans avoir été visé, alors que le choix de cette couleur, guidé par des seules considérations esthétiques, n’était pas destiné à mettre le visiteur mal à l’aise.
1er élément problématique
6 S’il est donc possible d’identifier des signes manifestes d’agressivité – dans le regard, le ton ou les mots employés – sur lesquels nous puissions nous accorder pour les reconnaître tels, l’agressivité semble, à l’instar de ce que nous avons vu pour la violence, échapper à une objectivation totale. Je peux sciemment me comporter de manière agressive avec quelqu’un sans par exemple, qu’il ne le perçoive [1] ; à l’inverse, on peut me reprocher une agressivité que je n’ai pas eu, de bonne foi, conscience d’avoir ; lorsqu’autrui me fait le récit d’une conduite agressive dont il pâtit, même si je suis favorablement disposé à l’écouter, il arrive que je ne partage pas l’idée ou le ressenti qui est le sien et que je ne qualifie pas la conduite qu’il me rapporte « d’agressive ».
2ème élément problématique
7 Si le ressenti de l’agressivité peut varier en fonction de la sensibilité (voire de la disposition ponctuelle) de chacun, il comporte donc – au moins en partie – un caractère subjectif, ce qui a au moins deux conséquences.
8 La reconnaissance de ce ressenti (par soi-même comme par des tiers) en est plus complexe, car sa relativité l’expose à des remises en question. Il peut arriver que d’autres personnes contestent le fait que j’éprouve et qualifie un comportement d’agressif (que ledit comportement soit dirigé contre moi ou un tiers), estimant par exemple que « c’est exagéré ». Je peux alors être conduit à douter moi-même de ce que je ressens (« est-ce que je me monte la tête ? ») voire même de ma légitimité à discerner l’agressivité (« est-ce que l’agressivité correspond bien à ce que j’en ai compris ? ») ce qui peut dans certains cas me conduire à une agressivité tournée vers moi-même (« mais pourquoi est-ce que je ressens les choses qu’on me dit de cette façon ? »).
9 La deuxième conséquence est un corollaire de la première énoncée : si ce ressenti est pour partie relatif à chacun, il peut aussi appeler au respect. Celui qui affirme souffrir d’une conduite agressive doit être écouté. Comment alors concilier la prise au sérieux de ce ressenti et la prudence que sa relativité peut inspirer ?
3ème élément problématique
10 L’agressivité est-elle intrinsèquement mauvaise ? Il semble qu’elle soit le plus souvent ce dont on a le sentiment d’être victime que ce dont on reconnaît être le vecteur ; s’il n’est pas rare de déplorer l’agressivité qui a pu nous être adressée, il est moins fréquent que l’on parle de celle que l’on a témoigné à autrui. Ce n’est peut-être pas seulement une question de mauvaise foi : peut-être que, dans certains moments où d’autres pourraient nous trouver agressifs, nous pensons de bonne foi manifester autre chose : parler avec feu ou passion, nous montrer concernés et impliqués par une situation qui nous tient à cœur. Et si l’agressivité traduisait autre chose qu’une simple négativité ?
A) L’agressivité et ses nuances
11 Dans Malaise dans la Civilisation, Freud reconnaît que :
« Aucun ouvrage ne m’a donné comme celui-ci l’impression aussi vive de dire ce que tout le monde sait ».
13 Sur quel postulat va-t-il s’appuyer ? Une phrase célèbre du même livre nous en fournit un :
15 Selon Freud, l’agressivité serait chez l’homme plus un fond qu’un simple recours ou qu’une extrémité à laquelle nous serions portés quand il n’est pas ou plus possible de faire autrement. Il précise en effet un peu plus loin :
« En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales qui s’opposaient à ses manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. »
17 A lire ce passage de Freud, l’agressivité constituerait alors l’un des ressorts sous-jacents, primaire – au double sens de naturel et premier – des comportements humains, qui loin d’être portés à en faire l’économie guetteraient au contraire la moindre « circonstance favorable » où la manifester… La récurrence et la polymorphie de l’agressivité dans les rapports humains peut en effet inciter à considérer qu’elle trouverait place dans une certaine idée d’une « condition humaine ».
18 Toutefois, cette perspective ne doit pas nous faire oublier que l’agressivité peut aussi être le symptôme d’un mal-être : je peux essayer d’agir de bonne foi de manière constructive avec les autres, et leur manière de m’accueillir – ou même de ne pas m’accueillir – peut alors éveiller une agressivité dans les rapports dont je me serais bien passé, et qui me fait souffrir.
19 D’où l’intérêt de l’analyse d’Igor Reitzman dans Longuement subir, puis détruire [2], qui essaie de rendre compte de la polymorphie de l’agressivité, des différentes intentions et états d’âme qui y sont corrélés. Il écrit en effet :
« Tant qu’elle reste ce fourre-tout où l’on place aussi bien la guerre que l’expression contenue d’un certain agacement, les manipulations philosophiques les plus douteuses restent possibles. »
21 Il propose ainsi une sorte de typologie de l’agressivité, dont il identifie trois formes : la destructivité, la combativité, et entre les deux, ce qu’il appelle l’agressivité courante.
- La destructivité : commune à tous les êtres humains, son intensité varierait en fonction des individus. Elle s’appuierait sur une forme de mémoire émotionnelle qui associe aux amertumes et autres rancunes des énergies destructrices sur le mode de ce qu’il appelle le « Tout-ça-se-paiera-un-jour ».
- La combativité : c’est pour Reitzman une autre « énergie » qui manifeste un tenir-à-soi, permet de faire des projets et de les mener à bien. Il reprend ici l’expression d’Anthony Storr, la décrivant comme une forme « d’agressivité nécessaire » [3] (entendue comme « l’agressivité qu’il faut ») pour prendre part aux compétitions professionnelles, amoureuses, ludiques… : en somme ce serait l’énergie d’un « vouloir-vivre », d’un « vouloir-réussir ».
- ➫ Modalité particulière : l’assertivité, comme capacité à s’affirmer, pour dire non, parler de ce qui va/ne va pas, prendre des initiatives…
- L’agressivité courante : elle ne mettrait en jeu ni destruction de l’autre, ni affirmation de soi, se composant, estime Reitzman,
« des impatiences, des agacements, des bouderies, des colères épidermiques, des mouvements d’humeur qui vont s’exprimer de façon directe (Mais fais donc attention !) ou de façon oblique dans des formules comme Où as-tu acheté ce pain ? Ou bien : Tu sais ce qu’elle a encore fait, ta fille ? »
- ➫ Modalité particulière, dans les relations professionnelles, notamment : la défensivité.
23 Exemples fournis :
- Moi je m’en fiche !
- C’est pour toi que tu travailles !
- Qu’est-ce qu’on va penser de nous !
- Mais je n’ai pas quatre bras !
25 Reitzman y voit la projection sur l’interlocuteur de ce qu’il nomme un « gendarme intérieur très répressif », le sentiment d’une insécurité et d’un reproche sous-jacent, vécu comme une épée de Damoclès permanente ou toujours anticipé et qui vient d’une mise en tension irréconciliable entre l’injonction « Sois parfait » et « Tu n’y arriveras jamais ».
26 Cette typologie ouvre le chemin d’une agressivité aussi comme résonnance d’une violence vécue, pas seulement initiée. Il nous semble, en plus de formaliser des nuances importantes, qu’elle permet de considérer l’homme à la fois comme celui qui peut amener l’agressivité et celui qui en souffre, ce qui rend compte d’une certaine alternance au cœur de la vie humaine, où chacun peut être vecteur et victime de l’agressivité.
B) Fécondité de l’agressivité ?
27 Dans l’épigraphe de son ouvrage, dont il a été fait mention, Anthony Storr convoque Marcuse :
« Il faut instaurer un nouveau mode de vie qui mettrait nos instincts d’agression au service des instincts de vie et qui équiperait les jeunes générations en vue de la vie et non de la mort ».
29 L’idée n’est pas nouvelle : en distinguant Agressivity et Agressiveness, l’anglais oppose une agressivité négative à une autre, qui serait donc plus positive. De quelle manière, et dans quels contextes ? Nous proposerons ici quelques pistes.
L’agressivité pour surmonter, se dépasser.
30 L’une de ces perspectives serait de la mettre à profit d’un dépassement de circonstances contraires, par exemple. Freud reconnaît lui-même, toujours dans Malaise dans la Civilisation, que :
« Il serait injuste de reprocher à la civilisation de vouloir exclure de l’activité humaine la lutte et la concurrence. Sans doute sont-elles indispensables, mais rivalité n’est pas nécessairement hostilité ; c’est simplement abuser de la première que d’en prendre prétexte pour justifier la seconde. »
32 Il s’agirait donc d’utiliser l’agressivité comme un refus et un ressort pour survivre aux difficultés ; l’anglais utilise le verbe to cope with, pour traduire cette idée de venir à bout, de s’en sortir, comme après un malheur ou des épreuves difficiles.
33 On retrouve ici l’idée d’une agressivité pour s’affirmer contre ce qui est contraire ou défavorable. Le sociologue Michel Caillat [4] veut en montrer l’usage fréquent dans le sport, où le discours de l’entraîneur cherche à faire apparaître l’adversité comme un adversaire à part entière, et à ce que l’athlète intériorise ce discours pour en faire l’éperon de sa performance. Il est en effet très fréquent d’entendre :
« Ce joueur a été agressif au bon sens du terme ».
L’agressivité pour réguler.
35 La conscience de l’intérêt d’être en tension, une tension mesurée, qui serait condition d’un dynamisme, ce que Nietzsche appelle la « spiritualisation de l’agressivité ».
36 C’est dans le Crépuscule des idoles qu’il explicite cette dimension de l’agressivité :
« Autre triomphe: notre spiritualisation de l’agressivité. Cela consiste à comprendre en profondeur le prix des ennemis […] En politique aussi l’agressivité est maintenant devenue plus spirituelle - plus avisée, plus réfléchie, elle a plus de ménagements. Presque tous les partis comprennent qu’il va de leur propre intérêt que le parti adverse ne s’étiole pas trop ; cela vaut aussi pour la politique internationale. […] Nous ne nous comportons pas autrement face à l’ennemi intérieur : là aussi nous avons spiritualisé l’agressivité, et c’est là aussi que nous avons compris son prix. On n’est fécond qu’à condition d’être plein de contradictions ; on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se détende pas, ne désire pas la paix… [5] ».
38 On a besoin d’une opposition pour avancer, et Nietzsche décrit ainsi, en définitive, le jeu démocratique lui-même, où l’absence d’opposition est dangereuse.
39 Spiritualiser l’agressivité, ce serait donc aussi réaliser que son versant de « destructivité » est aussi destructeur pour soi-même. L’inscrire dans une dynamique, cela ne veut pas dire ne plus en souffrir, mais, dans la mesure où je ne suis pas menacé dans mon existence, la regarder comme ce qui peut m’aider à m’affirmer, me positionner.
L’agressivité comme sursaut de conscience.
40 Il peut y avoir dans l’agressivité un sursaut de conscience (de type indignation, par exemple) face à une injustice, une violence (individuelle, institutionnelle…) ou quelque chose qui est ressenti comme tel. On met en question une situation ou un comportement, on demande des comptes. Il importe parfois de provoquer, pour éveiller ou réveiller, attirer l’attention sur des « allant de soi » qui n’ont pas forcément lieu de l’être, et développer un esprit critique, pouvant aller jusqu’à une capacité à s’indigner.
3. Quelques perspectives pour la médiation
41 Sans doute est-il important pour le médiateur, dans la mesure du possible, de percevoir la forme d’agressivité qui s’exprime et d’en déceler les racines. Car l’agressivité peut témoigner d’un « tenir à soi » qui ne cherche pas tant à peser sur autrui qu’à exprimer un souci personnel de se faire entendre dans la tribune d’expression qu’offre la médiation. La différence entre « en vouloir » et « en vouloir à » est parfois mince lorsqu’une relation est définie par un lien de type conflictuel. Dans ce cas, tout l’art est de tirer parti de cette agressivité positive pour la transformer en énergie investie dans le processus. L’équilibre est toutefois délicat à préserver, pour que l’agressivité ne devienne pas la matrice d’un engrenage qui l’exacerbe au point de devenir agression, ou du moins de braquer chacun des acteurs sur lui-même, compromettant cette co-construction si caractéristique de la médiation.
42 L’agressivité peut parfois, assez étrangement, réunir les parties, pourtant opposées par leur différend, contre la personne du médiateur. Cela peut se manifester par des prises à témoin qui tentent – plus ou moins consciemment – de le faire sortir de sa posture pour lui faire adopter celle de juge ou d’arbitre. Cette sortie du cadre peut être une occasion pédagogique de le rappeler aux parties, et de poursuivre sur des bases plus claires – et plus saines. Si cela se reproduit, le médiateur peut mettre le processus dans la balance : si la parole ne circule que pour se faire le support d’une agressivité stérile et/ou que le médiateur n’est plus considéré dans ce rôle, la possibilité de l’arrêter existe pour le tiers-médiateur. L’option pourra s’imposer sans que ce dernier ait à y voir un échec personnel : il accompagne un dispositif qui repose sur ces trois piliers. L’échec est alors celui d’un processus, qui n’a pu être assumé comme tel, parfois parce que la violence ressentie, portée par les acteurs est encore trop vive pour laisser la place à une communauté de parole, parfois aussi, il faut bien le dire, parce que la médiation a pu être l’objet d’une tentative de manipulation (accepter le processus avec intérieurement l’idée de le détourner à son avantage).
43 La médiation peut être l’espace pour chacun, lorsque c’est pertinent, de s’exprimer sur ce qui lui fait violence chez l’autre, dans ses actes ou ses paroles. Cette explicitation peut, selon les cas, se produire au début, et rendre plus attentif chacun, surtout lorsque les parties sont convaincues de se connaître parfaitement l’une et l’autre. Mais cette explicitation peut aussi être un des résultats du processus : commencer par évoquer l’objet sur lequel se focalise le différend peut conduire à verbaliser ses ressentis par rapport à l’objet lui-même, à la façon dont le différend a pu altérer la relation, la tirant vers des formes de violence vécues de manière plus ou moins douloureuse. La médiation, occasion d’une co-(re)fondation pour vivre mieux, peut difficilement faire l’économie d’une réflexion sur ce qu’elle peut prendre en charge – et à quel point – des violences qui peuvent s’y exprimer.
Date de mise en ligne : 30/06/2022