Raphaël Verchère, Sport et mérite, histoire d’un mythe : philosophie politique du corps en démocratie, Le Crest (Puy-de-Dôme), Éditions du Volcan, coll. « Sport et littérature », 2022, 486 p. Préface de Philippe Liotard
- Par Bernard Andrieu
Pages 133 à 136
Citer cet article
- ANDRIEU, Bernard,
- Andrieu, Bernard.
- Andrieu, B.
https://doi.org/10.3917/sta.148.0133
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- Andrieu, B.
- Andrieu, Bernard.
- ANDRIEU, Bernard,
https://doi.org/10.3917/sta.148.0133
Notes
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[1]
Journal of the Philosophy of Sport http://www.humankinetics.com/JPS/journalAbout.cfm ; Sports, Ethics and Philosophy : http://www.tandf.co.uk/journals/titles/17511321.asp ; International Association for the Philosophy of Sport : http://www.iaps.net ; British Philosophy of Sport Association : http://www.philosophyofsport.org.uk ; Ethics & Sport Book Series : http://www.routledgesport.com/books/series/Ethics+and+Sport ; AAFLA Sports Library : http://www.aafla.org/5va/over_frmst.htm ; IOA (searchable archive of sessions and reports) : http://www.ioa.org.gr/special_sessions.htm.
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[2]
Cf. aussi la base de données établie par Sylvie Parent en 2004 pour le gouvernement du Québec, qui inventorie et présente les articles sur l’éthique du sport : http://www.mels.gouv.qc.ca/sections/publications/publications/SLS/Recension_ecrits.pdf.
1 À l’heure où les sociologues découvrent que le sport est « un objet social », là même où Jacques Ullmann, dès le numéro 1 de la revue Staps en octobre 1980, affirmait déjà « l’impossibilité d’une éducation physique philosophiquement neutre », la publication, après l’excellent Philosophie du triathlon, en 2022, de la thèse, préfacée par l’expert éthique Philippe Liotard, de Raphaël Verchère, Sport et mérite, histoire d’un mythe : philosophie politique du corps en démocratie, renouvelle les analyses.
2 La philosophie du sport, minorée par les sociologues dominants qui décident de ce que devraient être les Staps et leurs représentations dans les instances et groupes thématiques, est pourtant au centre des débats sur l’échec des politiques sportives en matière de méritocratie. Le monde anglo-saxon [1] depuis les années 1980, sur le fair-play et la philosophie du sport, a développé collections, journaux (Sport, Ethics and Philosophy, le journal de la British Philosophy of Sport Association ; Journal of the Philosophy of Sport, de l’International Association for the Philosophy of Sport) et reader (Fraleigh, 1984 ; Berlow Lawrence H., 1994 ; McNamee & Parry, 2000 ; Fleming & Tomlinson, 2000 ; Morgan & Meier & Schneider, 2001 ; Boxill, 2002 ; Morgan, 2007 ; Shogan 2007 ; Tamburtini & Tannsjo, 2009 ; Jespersen & McNamee, 2009 ; Lumpkin, 2009 ; McNamee 2010 ; Hardman & Jones, 2010 ; McFee, 2011) sur les recherches de l’éthique du sport [2]. L’éthique du sport (Giallongo, 2000) surgit à l’intersection de l’histoire du corps et de l’histoire de l’éducation physique, comme en témoignent les dérives totalitaires (Bonetta, 1990) et l’instrumentalisation du sport (Krüger, 2005).
3 Isabelle Queval avait déjà su engager la critique de l’excellence par la dialectique, si expérientielle : faut-il s’accomplir ou se dépasser ? Là où Jean-Marie Brohm critique toutes pratiques sportives, la réflexion morale des acteurs et actrices du sport est un tournant (Moral Turn) épistémologique engagé depuis des années par les travaux sur l’agentivité éthique (collectif de 80 chercheurs/euses publiés par Bernard Andrieu autour de L’éthique du sport 2013, 800 p., puis anthologie chez Vrin, Morale sportive, performance, agentivité, 2019), sur l’immoralité sportive (avec la récente HDR de Thierry Long et ses travaux avec Nathalie Pantaléon), sur la conversion des corps par Gilles Vieille-Marchiset en 2020.
4 Docteur et agrégé de philosophie, Verchère, déjà triathlète et auteur de Philosophie du Triathlon préface par Georges Vigarello, plus philosophe que moraliste, interroge ici la méritocratie sportive dans le moment où la méritocratie sociale est plus qu’écornée, la comparaison entre les époques lui servant à poser la question de la persistance (pp. 244-293) dans le sport actuel de ce modèle de l’aristocratie sportive, puis celles des résistances critiques comme l’action démocratique et populaire de la FSGT. Plutôt que rechercher l’essence du sport, et en suivant Guttmann, la question est de savoir quand il y a sport ou non, portant ainsi la réflexion sur les conduites, l’éthos et les symptômes dans une sorte de clinique morale.
5 Le sport est porteur, depuis Coubertin au moins, de valeurs universelles de l’olympisme (During, 1989, pp. 61-89) comme le fair-play, le respect et la dignité des personnes, l’antiracisme, le droit à l’image, la conscience de la règle, le self-control, l’amateurisme et le plaisir de jouer (Erdozain, 2010). Le Comité olympique serait la garantie de cette morale universelle du sport et nombre de fédérations comme la FIFA ont adopté des codes éthiques à partir des questions suivantes : faut-il sanctionner les transgressions aux règles en ignorant les dimensions d’exemplarité du sport et l’idéologie éducative du spectacle sportif ? Pourquoi le sport est-il devenu la scène médiatisée des conflits éthiques entre des athlètes héroïsés (Ehrenberg, 1988) ? La compétition est-elle le contraire de la participation fondée par Coubertin comme l’idéal olympique et citoyen (Schantz, 1998) ? Comment faire respecter les règles par une éducation dans les clubs, fédérations et associations ?
6 Le livre montre bien la fragilité des arguments éthiques (Doré, 2005) face à la réglementation du fair-play conçue comme un a priori là où le droit interdit certaines pratiques comme le dopage. Les « analyseurs épistémiques » (Bernard, 1976 ; Vigarello, 1978 ; Lapassade, Scherer, 1976 ; Rauch, 1983 ; Defrance, 1987 ; Gleyse, 1991 ; Andrieu, 1993) du corps révèlent combien ceux qui croient en l’essence et les finalités du sport aristocratique – même dans la devise olympique altiuis, citius, fortius – paraissent réduire une éthique du sport à celle des règles de la compétition dont les dérives utilitaristes vont jusqu’à la maximisation de l’effort jusqu’à l’épuisement et le méliorisme.
7 Cette formule a été prononcée à la fin des premiers championnats d’athlétisme du collège Albert le Grand par le directeur de l’école dominicaine Henri Dison le 7 mars 1891. Isabelle Queval, après Nancy Midol, a justement analysé comment bien s’accomplir ou se dépasser (Midol & Beauchamps, 1981, p. 36 ; Queval, 2004, p. 188) devait maintenir un conflit entre d’une part le chiffrage de l’exercice, le découpage fonctionnel, la spécialisation du geste et l’efficacité rationnelle et d’autre part une motricité complète et équilibrée, la connaissance de soi et l’écologie corporelle (Andrieu, 2011).
8 Dès la naissance du sport, dans les chapitres sur la virilité et sur la discipline (pp. 30-106), ces deux principes sont dans la formation des corps comme Pierre Arnaud, Philippe Liotard et Jacques Defrance l’ont démontré ; mais l’inflexion, par une relecture moins brohmienne que foucaldienne, de Coubertin comprend ce virilisme gymnique comme un libéralisme des corps sportifs : l’individu, dès l’enfance, est livré à un contrôle de son corps tant dans la gestion de l’effort (pp. 84-88) que dans le régime disciplinaire. L’art de gouverner l’effort est le centre de cette partie, transformant le gouvernement des autres par le professeur d’EPS et l’entraîneur en autocontrôle de soi sous le regard de la norme esthétique et de la performance.
9 Car le sport c’est avant tout, à l’inverse des consoles qui n’incorporent les habitus que par l’activation cérébrale de simulation virtuelle, un engagement corporel dans des contacts et des techniques de corps qui orientent les valeurs dès la mise en jeu. Entre philosophie et religion, l’idéal olympique, rappelle ici Gilbert Andrieu (1988) et là Jean Saint-Martin (2004), voudrait définir des valeurs consubstantielles à la pratique corporelle en se référant aux fondements de valeurs positives par le sport du révérend Thomas Arnold. Pierre de Coubertin définit le concept d’olympisme en 1890 comme la conception d’une forte culture musculaire appuyée, d’une part, sur l’esprit chevaleresque, « ce que vous appelez ici le fair-play, et, de l’autre, sur la notion esthétique, sur le culte de ce qui est beau et gracieux » (Coubertin, 1908). L’esprit olympique doit mettre en avant, rappelle Juan-Antonio Samaranch dans ce qu’il voudrait être la continuité de Pierre de Coubertin, le courage, la modération, la justice et la modestie mais avec « goût de l’effort, la maîtrise de soi-même et le respect d’autrui » afin de « mettre le corps au service de l’esprit » (Samaranch, 1992, p. 90).
10 L’âme du sport (pp. 120-176), sinon son esprit sportif, repose ainsi sur un paradoxe entre la recherche de l’égalitarisme par l’accessibilité de toutes et de tous aux sports et le nécessaire aristocratique de sélectionner les meilleurs pour assurer la performance nationaliste. Le sport contre l’éducation physique, déjà chez Hebert contre Coubertin/Herzog, aura été remplacé par le sport pour tous et toutes et une EP réduite à la méthode naturelle. Contre le sport capitaliste, l’invention du sport de masse (pp. 180-237) et la doctrine gaulliste du sport comme ascenseur social ont pu dresser la généalogie de la méritocratie sportive.
11 Mais, c’est la clé de l’interprétation de Verchère, la bascule de la méritocratie vers l’aristocratie sportive (pp. 244-293) livre l’héroïsme sportif au dopage, à l’épuisement et à la marchandisation de la performance. Le dépassement des limites du corps dans la course au record rejoint l’illusion du « just do it », la performance reposant sur la capacité de chacun à être ce que je fais.
12 Face à ces problèmes, Verchère examine de nombreuses questions : faut-il sanctionner les transgressions aux règles en ignorant les dimensions d’exemplarité du sport et l’idéologie éducative du spectacle sportif ? Pourquoi le sport est-il devenu la scène médiatisée des conflits éthiques ? La compétition est-elle le contraire de la participation fondée par Coubertin comme l’idéal olympique ? Comment faire respecter les règles par une éducation dans les clubs, fédérations et associations ?
13 Ainsi, une éthique appliquée est née des conflits entre les règles universelles et la multiplicité variée des cas particuliers dans les pratiques sportives. L’occasion d’actions immorales et illégales est décrite dans le livre par les logiques complexes comme des relations compétitives, des rapports de pouvoir, des enjeux économiques et des limites à l’autonomie personnelle.
14 Contre cette logique performative, quelles alternatives pour plus de justice, d’inclusivité et de sport durable ? La généralisation de la méritocratie, dans le travail et dans la vie privée, pourra ouvrir cette histoire de la morale sportive aux nouvelles pratiques partagées et transclasses dans les terrains d’autres jeux et d’autres corps !
15 Ce livre absolument nécessaire complète heureusement les dossiers à l’aide de fiches en retrouvant le souffle épique du corps incarné. Du ministère et de ses conseillers réunis dans un comité éthique qui ne réunit que des athlètes aux éducateurs et enseignants en Staps, EPS et en Clubs, le livre sera utile pour ceux et pour celles qui voudraient promouvoir un sport plus démocratique, postcolonial, juste, non binaire et durable.
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Date de mise en ligne : 20/12/2024
https://doi.org/10.3917/sta.148.0133