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Article de revue

Kitesurf et planche à voile : quand la bataille fait rage dans les hauteurs

Pages 137 à 151

Citer cet article


  • Jallat, D.
(2018). Kitesurf et planche à voile : quand la bataille fait rage dans les hauteurs. Staps, 121(3), 137-151. https://doi.org/10.3917/sta.121.0137.

  • Jallat, Denis.
« Kitesurf et planche à voile : quand la bataille fait rage dans les hauteurs ». Staps, 2018/3 n° 121, 2018. p.137-151. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2018-3-page-137?lang=fr.

  • JALLAT, Denis,
2018. Kitesurf et planche à voile : quand la bataille fait rage dans les hauteurs. Staps, 2018/3 n° 121, p.137-151. DOI : 10.3917/sta.121.0137. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2018-3-page-137?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.121.0137


Notes

  • [1]
    Notons ici que la concurrence commerciale et les échanges intra- ou intersectoriels (M. Porter cité par Corneloup, 2005) entre fabricants de matériel de planche à voile et de kite existent moins, du moins au début de l’activité. Par exemple, NeilPryde, qui coupe des voiles de planche, se lancera très vite dans la fabrication d’ailes de kite commercialisées sous la marque Cabrinha.
  • [2]
    Pour l’anecdote, mentionnons que Chéret, créateur de la bande dessinée Rahan, fait paraître en 1974 une aventure au cours de laquelle son héros traverse un fleuve agenouillé sur deux troncs d’arbre et tracté grâce à un parachute en peau de bête (« Le captif du grand fleuve », Pif Gadget, 296, septembre 1974, p. 142).
  • [3]
    Une pratique gérée par la FFVL.
  • [4]
    Il conviendrait d’engager un travail sur les cultures et la morphologie sociale des groupes qui s’adonnent au kite pour dépasser les seuls aspects formels ou techniques des modalités.
  • [5]
    La FFVL fonctionne en sections organisées par grands types d’activités. Elles jouissent d’une relative indépendance.
  • [6]
    Les règlements de l’ISAF n’admettent qu’un représentant par pays, quel que soit le nombre de sports adhérents à l’institution internationale.
  • [7]
    Sondage réalisé par la revue le 14 octobre 2011 avec la question suivante : « Les dirigeants de l’ISAF se réunissent bientôt pour en parler… Et vous, pensez-vous que le kitesurf a sa place aux Jeux olympiques en remplacement de la planche à voile ? »
  • [8]
    Séance du Conseil d’État du 12 février 2014, lecture du 5 mars, requêtes nos 369399, 369400.

1En 1984, les frères Legaignoux déposent le brevet d’un cerf-volant de traction adapté à la navigation sur l’eau. La pratique est ludique, mais encore perfectible. Manu Bertin, un planchiste français de renom, découvre l’invention en 1996. Connu dans les milieux nautiques, il en fait la promotion, participant ainsi à sa popularité. L’engouement est alors immédiat. En moins de 5 ans, le nombre de pratiquants est multiplié par 150.

2Les appellations varient : kitesurf, flysurf, kiteboard ou encore « engin de glisse autotracté sur l’eau », etc. Ces dénominations traduisent des époques, mais également des lieux de pratique. Par exemple, le nom « flysurf » est peu usité hors de l’Hexagone. Ces intitulés rendent surtout compte de cultures différentes – les termes anglo-saxons (fly, board, kite, etc.) renvoient entre autres, aux sports dits californiens (Pociello, 1981) : windsurf, funboard, snowboard, etc. Ils révèlent également les enjeux qui traversent la pratique depuis sa création. L’usage du préfixe kite ou la dénomination de « glisse aérotractée », officialisée en 2002 par le ministère de la Jeunesse et des Sports (après celle de « planche volante » qui a fait long feu), confirme la prépondérance de la Fédération française de vol libre (FFVL) sur la Fédération française de voile (FFV). Le nom adopté évite par ailleurs d’autonomiser la planche tractée. Selon les vœux de la FFVL, l’engin se trouve ainsi classé avec l’ensemble des pratiques tirées sur terre ou sur l’eau. Ces appellations, ou plutôt leur diversité, rendent compte de la concurrence et des conflits entre les deux institutions qui prétendent fédérer l’activité. Les oppositions entre les deux instances se multiplient, notamment à partir de 2012. À cette date, le mouvement olympique envisage, sur proposition de la Fédération internationale de voile (ISAF), de remplacer la planche à voile par le kitesurf pour les JO de 2016.

3C’est cette question des conflits entre la FFV et la FFVL, celle des rapports « d’harmonie et de dissonance, d’association et de compétition, de sympathie et d’antipathie » nécessaires à toute activité humaine pour se constituer qui animera ce travail (Simmel, 1999). L’indignation de la FFV à se voir « confisquer » une pratique qu’elle estime légitime de gérer, même si elle l’a rejetée dans un premier temps, engendre de nombreuses oppositions que le MJS sera d’ailleurs obligé de médier.

4Pour comprendre tous les débats engendrés par le kitesurf, il convient au préalable de tracer les grandes lignes de son développement. L’accent sera mis sur les processus de circulation, de transmission ou de mutation de la pratique, de sa culture et sur les phénomènes de « fusions » (Sainsaulieu, 1992). Les questions d’hybridations ou de filiations technologiques (Hillairet, 1992), l’histoire des techniques (Vigarello, 1988), les enjeux économiques et sociaux que développent les pratiques véliques (Boutroy, 2014 ; Sébileau, 2014) pourraient également aider à comprendre la manière dont le kite s’est construit puis a évolué. Néanmoins, pour cet article, nous avons fait le choix de privilégier une lecture institutionnelle de l’activité et surtout des relations entretenues entre la FFV et la FFVL. Avec le kite, la FFV est confrontée à de nouvelles activités qui déstabilisent sa vision classique de la voile et ses valeurs. Au contraire, la FFVL « surfe » sur le succès d’une pratique originale qui correspond à l’air du temps. En d’autres termes, le kite engendre des rivalités au sein d’un « marché sportif » concurrentiel (Ohl & Tribou, 2004 ; Soulé, Boutroy et Gueye, 2014 ; Corneloup, 2005), ici celui des licenciés [1]. Et l’on peut s’interroger sur le rôle, destructeur ou constructeur, de ces concurrences pour les deux institutions.

1 – Sources et méthodes

5Les observations préalables à ce travail montrent que les conflits entre les institutions précitées seraient liés à des volontés de défendre un territoire, d’affirmer un pouvoir, de trouver le moyen pour légitimer sa vision de l’activité, ses valeurs et sa culture (Bayle, 2010 ; Jorand, 2007). Les différences d’approches et d’idéologies seraient trop fortes entre la FFV et la FFVL pour s’accorder. De même, les institutions présentent une organisation et un fonctionnement trop disparates ; volonté d’intégration pour l’une, d’assimilation pour l’autre ; système d’auto-administration de pratiquants en quête d’une reconnaissance institutionnelle pour l’une vs défense d’un monopole acquis de longue date et de son rôle de représentant du nautisme français auprès des instances internationales, pour l’autre (Bernardeau-Moreau, 2013).

6Ce travail s’appuiera sur l’analyse des archives des institutions fédérales (la FFV, la FFVL) et sur la lecture de la presse spécialisée (les revues Voiles & Voiliers, Wind Magazine, Planchemag, Kitesurf Magazine, Kiteboarder Magazine). Les articles sur les liens entre les institutions de voile et de kite ont été analysés avec, en filigrane, la question des conflits. De même ont été pris en compte des forums à des moments clés de l’histoire du kitesurf, de son institutionnalisation et de son entrée possible au sein de la famille des sports olympiques. Il s’agissait alors de repérer ce que les acteurs se disent entre eux des événements vécus, des choix institutionnels, des politiques menées. Ces forums ont été largement utilisés par la communauté des pratiquants pour commenter la parole institutionnelle. Ces sources diffèrent les unes des autres et c’est ce qui en fait la richesse. La parole des institutions apparaît souvent très orientée, parfois en décalage avec d’autres prises de position. Il ne nous appartient pas de porter un jugement de valeur sur la véracité des discours fédéraux dans la mesure où ils reflètent l’image que l’institution veut donner d’elle, la trace qu’elle veut laisser, sa ligne politique. Néanmoins, il est, dans ces conditions, nécessaire de la confronter à d’autres discours (pour lesquels il convient également de prendre du recul). Sur le plan méthodologique, les sources mobilisées ont chacune leurs spécificités, leurs raisons d’être. Elles relèvent d’enjeux particuliers. Nous avons choisi de prendre à la lettre ce que les acteurs disaient au moment où ils le disaient, même si leurs positions apparaissaient subjectives (Goffman, 1971). Cette manière de faire permet de rendre compte des échanges, des débats et, partant, des oppositions et des conflits tels qu’ils se sont déroulés.

2 – Quelques données de l’histoire du kitesurf : une ou des cultures ?

7L’idée de se faire tracter sur l’eau par un cerf-volant a animé plusieurs inventeurs. Le Kitoon voit le jour en 1943 et John Dickenson crée, dans les années 1965, les rudiments d’un engin tracté. Gijsbertus Adrianus Panhuise dépose, pour sa part, le brevet d’une planche mue par un cerf-volant en 1977. Ces inventions restent sans lendemain, car elles ne trouvent pas leur public. On peut ici poser la question de la réception des nouveautés dans une société [2] : quelles sont les conditions matérielles mais surtout intellectuelles et sociétales pour qu’une invention, fût-elle géniale, soit adoptée par des pratiquants et qu’elle se diffuse très largement ? Dans le cas du kite, le concept même d’invention doit être questionné. Sur le plan technique, la réunion de deux matériels qui existent par ailleurs peut sans aucun doute être qualifiée d’invention (Robène, 2014). Néanmoins se pose la question de l’univers qui se met en place autour de ce nouveau support (Vigarello, 1986). Quelle culture un engin hybride porte-t-il ? S’agit-il d’une forme totalement nouvelle ? D’un compromis entre les cultures issues des engins sur lesquels il est construit ? Ou encore, d’une « fusion de cultures » ? Inversement, quelles sont les conséquences de la culture développée autour de l’engin hybride sur les univers des supports mères ?

8Les premiers kites ne révolutionnent pas la pratique à voile. Au contraire, du fait de la manipulation difficile de la voile, de sa lourdeur, de supports flottants peu performants, ils effacent ce qui a fait le succès des planches à voile : la fusion avec la nature, le jeu avec les éléments, les sensations de glisse et de plaisir.

9Il faut attendre 1984 pour que l’idée du kite soit reprise et perfectionnée par deux Bretons, les frères Bruno et Dominique Legaignoux. Leur passé nautique est nourri : champions de France en dériveur en 1979, moniteurs de voile. Ils se tournent ensuite vers la planche pour l’un et vers le surf pour l’autre. Ces deux activités développent une forme de culture différente des pratiques sportives en vigueur à cette époque et notamment de la régate en dériveur (Attali, 2007 ; Pociello, 1995).

2.1 – Les prémices du kite

10Le point de départ de leur « invention » est sécuritaire. Au début des années 1980, ils envisagent un tour du monde sur un voilier. Ils prévoient d’embarquer un cerf-volant pour pallier une éventuelle chute du mât. Ils puisent leur inspiration du Jacob’s ladder, un catamaran tiré par un train de cerfs-volants dont ils ont pu juger l’efficacité lors de la Semaine de Vitesse de Brest. Leur regard se porte aussi vers le Bird sail, breveté en 1982. Il s’agit d’un surf, mû par une aile triangulaire lattée et tendue sur une structure tubulaire que le navigateur tient en prise directe. Bien que sans intérêt pour répondre à leur problème hauturier, l’engin, qui permet de faire de petits sauts, les fascine. Le Bird sail préfigure une filiation entre la planche à voile et le kite et notamment une forme de culture commune entre les deux supports nautiques. Il séduit notamment des véliplanchistes motivés par le saut de vague. Cette quête d’une dimension verticale est amorcée dès 1977 entre autres par Jürgen Hönscheid ou encore par Malte Simmer, deux électrons libres de la planche à voile, inventeurs de nombreuses figures aériennes.

11Le 16 novembre 1984, après bien des errances (des ailes avec ou sans cadre tubulaire rigide, de forme triangulaire ou rectangulaire, tenues en prise directe ou grâce à des suspentes), les deux frères déposent le brevet d’une aile courbe à structure gonflable. Leur génie réside plus dans la conception de la voile que dans celle du support de navigation (Boutroy, 2014). Ce n’est que plus tard qu’ils effectueront des essais pour choisir le flotteur. Des engins variés sont testés. Des skis nautiques dont ils raccourciront la longueur pour les alléger mais aussi pour permettre les figures et les sauts (les big foot, sorte de patins flottants larges) sont, par exemple, utilisés. En avril 1985, ils présentent leurs skis-cerfs-volants à la Semaine de Vitesse à Brest. Ils remportent le prix de l’ingéniosité. Ils essaient ensuite d’autres supports de navigation : des monoskis, des surfs, des kayaks, des catamarans, des bateaux gonflables, des voiliers de croisière. Ils arrêtent leur choix sur une mini-planche à voile. Puis, ils améliorent les ailes qui remontent peu au vent, sont lourdes une fois mouillées ou font ventouse sur l’eau.

2.2 – Le kite dans l’univers de la planche

12En 1987, Bruno Legaignoux fait une démonstration de skisurf à La Torche durant la World Cup. Alors que les funboarders attendent le vent sur la plage, lui peut naviguer et s’amuser. Dès lors, le kitesurf intéresse, du moins est-il prometteur (Latour, 2003). Il faut néanmoins attendre 1988-1989 pour qu’un kite commercialisable existe. Pour autant, les fabricants, tournés vers le marché encore florissant de la planche à voile, dédaignent l’engin. Et seuls quelques rares originaux comme Laurent Ness en 1992 s’y adonnent. Deux années se passent encore pour que le kite acquière ses lettres de noblesse. Il les doit à des planchistes en quête de reconversion. En 1994-1995, Manu Bertin, planchiste émérite mais en perte de vitesse sportive à cette époque, part à Hawaii avec du matériel de kite (qu’il nomme flysurf). Il navigue avec Laird Hamilton, un autre très grand de la planche à voile, lui aussi sorti du circuit depuis plusieurs années et reconverti dans le surf. Hawaii, c’est le lieu même où Robby Naish, Dieu vivant de la planche, a fait ses premières armes. Le même Naish achètera la première licence de commercialisation du kitesurf aux frères Legaignoux en 1996. En février 1997, Bertin fait la une de Wind Magazine, la revue des planchistes, sur un kite. La photo participe à l’engouement de l’engin chez les véliplanchistes. Raphaël Salle, ancien champion olympique reconverti au funboard, se met au kite. L’activité attire également de nombreux jeunes qui jugent la pratique de la planche à voile vieillotte.

13Devant les difficultés à pénétrer le marché nautique et à séduire des constructeurs et des revendeurs, notamment de planches à voile, les deux Bretons lancent en 1997 une société pour commercialiser leurs ailes fabriquées par un voilier spécialisé dans la planche à voile. L’année suivante une firme de parapente [3] reprend la fabrication. Le marché, qui avait démarré timidement, explose à partir de 2001 (Belliard & Legrand, 2010), dans une période où la vente de planches à voile est en perte de vitesse. La FFVL annonce, pour sa part, les chiffres de licenciés en augmentation : 2006 : 5 104 ; 2007 : 5 439 ; 2008 : 5 692 et 519 jeunes ; 2009 : 6 418 et 647 jeunes ; 2010 : 5 484 et 572 jeunes ; et enfin 2011 : 6 060 licenciés et 564 jeunes, chiffres auxquels il convient d’ajouter un nombre d’élèves par an qui oscille entre 4 000 et 5 500 (dossier Kitesurf olympique, 2012).

Description de l'image par IA : Graph montrant l'évolution du nombre de voitures vendues de 1997 à 2010, avec une augmentation exponentielle notable après 2001.

2.3 – Les conséquences culturelles : les modalités de la pratique

14En se développant, l’activité kite s’enrichit de modalités de pratique. Vitesse, vague, free-style, raid voire kite extrême, « régate » structurent l’activité et différencient les kitesurfeurs. On ne peut donc pas considérer ces derniers comme un groupe homogène. La pratique développe des cultures plurielles et parfois opposées ; des conflits internes mais aussi avec les autres usagers de la plage existent (Gibout, 2017). Un parallèle peut être fait entre le développement du kite [4] et celui de la planche à voile et de ses modalités de pratique (Jallat, 2001).

15Cette diversité des manières de pratiquer le kitesurf n’empêche pas les adeptes des activités tractées de tenir un discours et des positions communes pour faire valoir leurs intérêts. Ils démontrent ainsi que des cultures plurielles et ceux qui les portent peuvent parfois organiser des alliances stratégiques. Simmel les qualifie d’intra-groupales. Elles se développent lorsque les pratiquants ont besoin de faire front, notamment lorsque l’activité est menacée. C’est le cas dans le cadre des oppositions entre la FFVL et la FFV.

3 – L’institutionnalisation, conflits et enjeux au sein des fédérations de voile et de vol libre

16L’histoire technique et culturelle du kite apparaît fondamentale pour appréhender l’institutionnalisation de l’activité. En particulier, elle permet de comprendre les choix opérés par les pratiquants de la première heure, dès lors qu’ils ont souhaité rejoindre une fédération. Ces processus se sont construits avec, en filigrane, des tentatives de division ou de morcellement des différents types d’engins tractés. Ainsi les kitesurfeurs sont incités à adhérer à la FFV, les pratiquants de buggies ou de speed-sail à rejoindre la fédération de char à voile, ou encore ceux qui utilisent une aile type parapente à s’inscrire à la FFVL, etc. Très vite, des solidarités, pour le moins des stratégies de cohésion, se sont construites, malgré des conflits internes (Jorand, 2007). Elles ont donné du poids à la parole des kitesurfeurs ou de leurs représentants, les dirigeants de la FFVL. « Les animosités empêchent les limites intérieures au groupe de devenir peu à peu plus floues » (Simmel, 1999, p. 268) ou participent de leur socialisation (Simmel, 1999, p. 274). Cet exemple illustre l’idée selon laquelle le conflit « suscite ou modifie des communautés d’intérêt, des regroupements en unités des organisations » (Simmel, 1999, p. 265).

3.1 – L’enseignement : une porte vers l’institutionnalisation

17La première école de kitesurf ouvre en 1998 à Carnon. La même année, la Fédération française de vol libre crée une formation de moniteur. Elle concrétise sa volonté de gérer la glisse autotractée nautique. Pour sa part, la FFV envisage, elle aussi, une option kitesurf pour ses moniteurs. Elle tentera de s’attribuer le mérite des premières formations. Ce n’est donc pas sur le thème du sport que les concurrences pour l’institutionnalisation du kitesurf se jouent, mais sur celui de l’enseignement. D’ailleurs, ce sont des organisations internationales à vocation pédagogique qui sont les premières à structurer la pratique. En 1999, les frères Legaignoux développent le concept de Wipika School Network à l’image des surf-camps. L’International kiteboarding (IKO) est créé au même moment pour permettre la rencontre et les échanges entre des moniteurs de différents pays.

3.2 – Une difficile intégration fédérale

18En France, le choix d’un groupement autonome pour fédérer les kitesurfeurs n’est pas envisagé, eu égard aux effectifs encore faibles de pratiquants et surtout de clubs. Dès lors se pose la question de savoir vers quelle fédération se tourner. Deux possibilités s’offrent aux kitesurfeurs : rejoindre la FFV ou se tourner vers la FFVL. Les premiers pratiquants, des planchistes reconvertis, adhéraient bien souvent à la FFV. La FFVL, pour sa part, accueille depuis 1996 les cerfs-volistes, dont la pratique a des points communs avec les engins nautiques tractés.

19Lorsqu’elle est sollicitée, la première fois, la FFV refuse de s’ouvrir au kite, au motif que « le funboard l’occupe déjà assez ». Il faut rappeler, ici, que les dirigeants de cette fédération portent des visions de l’activité nautique très traditionnelles. De même lui ont-ils souvent donné des orientations très classiques (Jallat, 2001). Au mitan des années 1970, la FFV avait résisté à l’arrivée de la planche à voile et l’histoire montre combien elle a été bouleversée par l’intégration « non désirée » de cette pratique. Elle a également dépensé beaucoup d’énergie pour contraindre la planche à voile à adopter ses codes et ses valeurs. Certains kitesurfeurs s’en souviennent. Ils sollicitent alors la Fédération française de vol libre qui leur ouvre grand ses portes. La FFVL est une fédération jeune, créée en 1974 (Jorand, 2000). Elle légitime ainsi son existence et son développement. Et ainsi, elle cherche à être reconnue dans le paysage sportif français. Partant, elle obtient plus de subventions dont le montant dépend, à cette époque, du nombre de licenciés.

20Le bureau directeur de la FFVL et les représentants du kite se rencontrent, une première fois, le vendredi 15 octobre 2004, à Valence. La réunion débouche sur une vraie reconnaissance, voire mieux, une certaine autonomie [5] pour les kitesurfeurs. Le Comité national du kite est alors créé, de même qu’une commission des écoles, confirmant ainsi la sensibilité des premiers pratiquants pour les questions d’enseignement. À la même date, le ministère des Sports réfléchit à un diplôme de moniteur rémunéré de kitesurf. La création d’une profession confirme le processus d’institutionnalisation de l’activité. Et la démarche de « sériosité » souhaitée par les kitesurfeurs achève le processus. Avec la FFVL et sur recommandation du ministère des Sports, ils œuvrent pour faire évoluer les textes de sécurité en vigueur, devenus incomplets au regard du développement de l’activité ; c’est notamment le cas de l’Instruction n° 00-119 JS du 2 août 2000 relative aux recommandations pour la pratique des glisses aérotractées (kitesurf, char à cerf-volant). Ils initient également un travail de normalisation du matériel et sollicitent une reconnaissance par l’Afnor, qui aboutit en 2005, lui donnant encore plus de visibilité.

21Au début des années 2000, faisant le constat de l’engouement suscité par le kitesurf, la FFV essaie de récupérer la pratique. La planche à voile, qui avait permis un renouvellement de l’image de la FFV, est en perte de vitesse. La fédération cherche des solutions pour maintenir ses effectifs de licenciés et pour trouver un nouveau souffle.

22Le département Développement, qui gère les écoles de voile, est toujours à l’affût d’engins de pratique novateurs susceptibles d’attirer de nouvelles clientèles. Il se montre très intéressé par le kitesurf dont l’apprentissage est présenté comme plus facile que celui de la planche à voile. Ce département fédéral a souvent fait valoir des positions originales ou différentes au sein de l’instance fédérale. Il est alors moteur pour inciter les dirigeants de la FFV à reconsidérer leur position à l’égard des pratiques tractées. En 2000, ni les kitesurfeurs ni la FFVL n’entendent mettre un terme à des relations jugées excellentes. Or la fédération de voile ne veut pas passer à côté d’un nombre devenu important de pratiquants. Des débats houleux sur la question de la légitimité à gérer le kitesurf s’engagent entre les deux instances. Le ministère des Sports est alors sollicité pour régler les différends (Bayle, 2010). En 2002, il tranche en faveur de la FFVL à qui il délivre une délégation de service public pour le kitesurf (arrêté du 19 décembre 2002). La FFV a du mal à accepter la position gouvernementale tant les enjeux matériels (nombres de licenciés, visibilité de l’institution) et symboliques (modernisation de l’image, apparaître en phase avec son temps) sont importants.

3.3 – Un fonctionnement différent entre les deux fédérations

23L’institutionnalisation réussie du kite, sa mise en fédération, s’explique par l’organisation différente des deux instances d’accueil. La FFV est organisée autour d’un fonctionnement descendant. Une culture uniforme, commune à tous les adhérents (les clubs) est définie par le niveau national. Elle est parfois imposée de manière autoritaire aux différents niveaux de la hiérarchie fédérale chargée de la relayer. À l’inverse, la FFVL, fédération plus récente et dont la culture s’est forgée autour d’autres valeurs, laisse une large part à l’autonomie et à l’initiative des groupes qui la constituent (les kitesurfeurs, les parapentistes, les cerfs-volistes, etc.). La politique de cette fédération se construit sur la base des cultures plurielles présentes en son sein et portées par ses adhérents. Les dirigeants de la FFVL composent avec la variété des opinions et leurs logiques, qu’ils essaient de prendre en compte au mieux. En d’autres termes, deux modèles culturels existent. D’une part une fédération cherche à confondre les identités culturelles des diverses pratiques qu’elle gère avec une identité imposée et de l’autre une institution qui s’appuie sur des identités « locales », celles des groupes qui la composent, pour construire ou reconstruire des compromis. En d’autres termes, l’une développe des stratégies d’assimilation et l’autre des formes d’intégration.

4 – Les processus de sportivisation, le durcissement des conflits

24Très rapidement, la mise en institution du kitesurf va également concerner la pratique sportive. C’est d’ailleurs ce créneau du sport qui opposera le plus fortement la FFV et la FFVL.

4.1 – Les premières formes sportives

25Un premier championnat de France (épreuve de freestyle) est organisé en 2001. La compétition se déroule sous l’égide de la FFVL et de l’ISAF (International Sailing Federation). À cette époque, l’International Kiteboarding Association (IKA), qui regroupe les pratiquants et associations de kitesurf, n’existe pas encore (elle sera créée en avril 2008). Un circuit de compétition et un « Groupe France », première étape avant une pratique de haut niveau, se mettent en place. Ces faits confirment l’engagement de l’activité dans la voie de la sportivisation mais surtout la mise à l’écart de la FFV. Même si elle fait peu de cas du kitesurf à cette époque, la fédération de voile voit d’un mauvais œil le développement d’une pratique nautique sportive en dehors de son contrôle. Elle tente alors d’affirmer, de manière autoritaire, sa légitimité à gérer toutes les activités véliques, notamment sous des formes sportives. Selon elle, elle détient le monopole du sport vélique.

26On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec l’histoire de la planche, en tout point identique, même si elle était alors seule en lice. Dans le cas du kitesurf, une autre fédération s’est préoccupée des demandes des pratiquants. Elle les a aidés à se structurer et à se développer.

27La FFV avait, en son temps, lutté pour imposer une seule forme sportive en planche à voile – la régate de type olympique – par ailleurs utilisée en dériveur et en catamaran mais aussi dans certaines courses d’habitables. À l’inverse, la FFVL va favoriser la coexistence de différents types de pratiques sportives. Le freestyle, qui juge l’esthétisme des figures aériennes, apparaît sous une forme sportive en 2001. La course longue distance est développée en 2003. Enfin, la vitesse complète le panel offert aux kitesurfeurs à partir de 2005.

28Si le nombre de licenciés en glisse autotractée n’est pas très élevé (moins de 7 000 dans les années 2000), pour autant la stratégie de communication de la FFVL est à la fois agressive et subtile. Les formes sportives qu’elle organise couvrent ainsi toutes les modalités de la pratique. Par ailleurs, elle négocie le soutien financier du groupe Suez pour médiatiser une discipline encore confidentielle.

4.2 – La reprise en main de la FFV

29La FFV n’aura de cesse que de démontrer son antériorité dans la pratique du kitesurf. Elle affirme par exemple qu’elle est à l’origine de l’idée d’une compétition internationale de kitesurf. Elle prétend également que c’est elle, et non pas la FFVL, qui a incité l’École nationale de voile (ENV) à organiser des stages pour former les premiers moniteurs de kitesurf (Champion, 2015). Cette revendication est d’autant plus étonnante lorsque l’on connaît les relations conflictuelles entre l’ENV et la FFV à la fin des années 1990. De ce fait, deux diplômes permettent l’enseignement de cette pratique. Le MJS en fait d’ailleurs état dans une circulaire datée du 4 juillet 2003. Il existe « un cursus de formation spécial conduisant à la délivrance de ce diplôme et accueillant exclusivement des personnes titulaires du diplôme du monitorat fédéral de cerf-volant de traction (glisse aérotractée) option eau, délivré par la Fédération française de vol libre ou un diplôme fédéral, planche nautique tractée, délivré par la Fédération française de voile avant le 1er janvier 2003, [et qui] sera mis en place avant la fin de l’année 2003 à l’École nationale de voile ».

30Pour aller plus loin encore dans sa volonté de récupérer la pratique, la FFV affirme, en 2002, être la seule habilitée à représenter la France au sein des instances internationales sportives (notamment l’ISAF), pour l’ensemble des pratiques nautiques à voile, quelle qu’en soit la forme. La FFVL est donc placée sous la dépendance directe de la FFV et sa réaction ne se fait pas attendre. Il est alors fait appel au MJS pour arbitrer les débats et calmer un conflit qui se durcit. Celui-ci désavoue la maison voile. L’arrêté, daté du 19 décembre 2002, qui donne la gestion du kitesurf à la FFVL permet à celle-ci d’organiser des compétitions officielles et surtout de gagner en autonomie. La FFV a du mal à accepter ce choix des instances gouvernementales. « Le kite, c’est de la voile. C’est donc à l’État de réfléchir à ce qu’il a fait en le laissant à une fédération de montagne (ndlr : la Fédération de vol libre). Il faut que la fédération en charge du kite soit affiliée à l’ISAF où seule la FFV est représentée [6]. Dans les autres pays, la question ne se pose pas et le kite dépend de la fédération nationale de voile. En France, cette décision a été purement politicienne » (Champion, 2012).

31Les conflits montent encore d’un cran lorsque la FFVL constate que son homologue refuse de reconnaître sa légitimité en matière sportive. Elle organise alors la première assemblée générale de l’International Kiteboard Association, lors du salon nautique de Paris, le 5 décembre 2009. L’IKA, constitué en 2008 pour regrouper les pratiquants et fédérer l’activité sportive du kitesurf à l’échelle mondiale, adhère très vite à l’ISAF, qui compte déjà dans ses rangs la FFV. Ainsi, la FFVL renforce sa visibilité et obtient une reconnaissance internationale, mais surtout elle se positionne en concurrente de la FFV dont elle peut désormais s’affranchir. Le prix à payer n’est pas négligeable : désormais, la FFVL doit appliquer les règlements de compétition en vigueur à l’ISAF – c’est-à-dire les mêmes règles que celles qui s’appliquent à la planche à voile.

32Elle obtient par ailleurs, le renouvellement de la délégation ministérielle pour la gestion du kitesurf en 2009.

4.3 – Le kite olympique, un motif supplémentaire d’opposition

33À partir de cette date, les possibilités pour la FFV de contrôler la pratique du kitesurf, notamment dans ses modalités sportives, sont ténues. Pourtant, la fédération de voile ne désarme pas. En 2012, les relations très compliquées entre la FFV et la FFVL connaissent un nouveau tournant et surtout franchissent un pas supplémentaire dans le conflit. Par ailleurs, celui-ci devient plus objectif qu’il ne l’était précédemment (Simmel, 1999). Séduite par le dynamisme que représente le kitesurf et pour répondre à la demande du CIO de « dépoussiérer la voile », la Fédération internationale de voile vote, le 4 mai 2012, le remplacement de la planche à voile par le kitesurf. La décision (19 voix pour, 17 contre) doit s’appliquer dès les Jeux de Rio, en 2016. Cette orientation prise par l’ISAF, sur recommandation du CIO, est bien la preuve que les engins tractés partagent une culture proche de celle de la voile et notamment de la planche à voile ; nul doute qu’ils appartiennent à l’univers des pratiques nautiques véliques. Le fait est d’autant plus exceptionnel que le kite entrerait directement dans le giron des pratiques olympiques, sans avoir été au préalable épreuve de démonstration. Le président de la FFV va d’ailleurs dénoncer ce privilège : « Le kitesurf, sport en plein développement frappe depuis longtemps à la porte de l’ISAF mais une nouvelle pratique – quel que soit le sport – est souvent d’abord admise en observation pour permettre à chacun de s’y adapter et il est rare qu’un choix soit fait de manière aussi brutale et surtout pas à la place de la planche à voile » (Champion, 2012).

34Ce choix représente un coup dur pour la FFV dans sa volonté de mettre la main sur le kitesurf. Le fait est d’autant plus difficile à accepter qu’il vient de l’instance, l’ISAF, à laquelle la FFV appartient de longue date et dans laquelle elle est très investie. Pour l’éviter, la FFV avait d’ailleurs proposé de diminuer le nombre d’épreuves en dériveur. Partagée entre ses valeurs et la demande du CIO, l’ISAF a préféré lâcher les planches à voile pour préserver des pratiques plus traditionnelles, tels les dériveurs. Un élu de la fédération de voile dénonce d’ailleurs ce choix. Il affirme : « Ils l’ont fait non pas pour promouvoir un sport nouvellement apparu, le kitesurf, mais pour sauvegarder les intérêts du lobby dériveur » (Chardon, 2012).

4.4 – Les stratégies de repositionnement de la FFV

35Pour tenter de renouer le dialogue avec la FFVL, mais avec l’idée d’une négociation à propos des formes sportives, Jean-Pierre Champion, président de la FFV, affirme alors : « Nous n’étions pas opposés à l’arrivée du kitesurf, mais pas si vite » (Champion, 2012). Dans un courrier fédéral daté du 16 mai 2012, il confirme sa position aux adhérents : « Nous étions a priori favorables à l’entrée du kite dans le programme olympique en 2020 mais pas en remplacement du windsurf, nous étions pour le maintien du windsurf H et F en 2016 et après. » Et l’on peut, sans erreur, affirmer que la direction fédérale aurait même pu soutenir la glisse autotractée à condition de gérer la pratique. D’après Jean-Pierre Champion : « Il a toujours été entendu que si le kite devenait olympique, la délégation reviendrait à la FFVoile, seule et unique représentante de la voile française à l’ISAF » (FFV, 2012). Pour Sébastien Garat, champion émérite de kitesurf, « ceci prouve bien le seul intérêt financier et de la médaille pour la FFV » (Garat, 2015).

36Dès lors, le président de la fédération de voile va mobiliser quatre leviers pour sauver la pratique de la planche à voile olympique. D’une part, les élus de la FFV se mobilisent pour multiplier les actions de lobbying et de réseautage des membres de l’ISAF. D’autre part, Jean-Pierre Champion débute une campagne de communication autour de la disparation de la planche olympique. Par ailleurs, il multiplie les tractations pour récupérer le kitesurf olympique en son sein (laissant à la FFVL le soin de gérer les autres formes de kitesurf). Enfin, l’instance fédérale fait pression, chaque fois qu’elle le peut, pour que des épreuves de kitesurf de niveau international ne se déroulent pas sur le territoire français. Elle affiche ainsi son pouvoir, affirme sa légitimité et son autorité sur les compétitions nautiques à voile, quelle qu’en soit la forme.

37Les preuves d’un lobbying au sein de l’ISAF sont peu nombreuses voire inexistantes. Il est cependant difficile d’expliquer autrement le revirement de l’instance internationale en novembre 2012. Cette dernière sursoit au choix d’intégrer le kitesurf dans la famille olympique pour 2016. Jean-Pierre Champion avait prévenu : « Si la décision ne s’inverse pas, nous agirons pour le retour du windsurf en 2020 » (FFV, 2012). Et de fait, il reconnaît : « Cela a représenté pour nous beaucoup de travail de faire revenir l’ISAF sur sa décision. Une fédération internationale ne se bouge pas facilement. Mais maintenant, c’est acquis » (Scanvoile, 2012).

38Le changement est d’autant plus compliqué à comprendre qu’un compromis avait été imaginé. Il s’agissait de proposer des épreuves mixtes, tant en voile qu’en kite, à la place d’épreuves masculines d’une part, féminines de l’autre.

4.5 – L’action conjointe des pratiquants et de la FFV

39Parallèlement aux actions souterraines engagées par les représentants français de la voile à l’ISAF, une pétition circule chez les planchistes. Elle débute par ces mots : « Tant de rêves écrasés, d’emplois détruits et des années d’entraînement perdues. Un sport qui a grandi plus que jamais, devenant une véritable discipline olympique, exigeant condition physique, tactique et dévouement, peut-il être ainsi détruit par un Conseil apparemment mal informé ? Ont-ils pensé à l’industrie ? » (Guest, 2012). En réaction, une contre-pétition est lancée le 29 octobre 2012 par les kiters. Elle s’intitule « Le kitesurf doit rester à la FFVL ».

40De son côté, la revue Voiles & Voiliers édite de nombreux articles dénonçant les erreurs de jugement des responsables internationaux ; elle publie également un sondage réalisé auprès de son lectorat, pour l’essentiel des pratiquants de voile habitable ou de dériveur, qui conclut qu’à 70 % les sondés ne sont pas favorables à l’entrée du kitesurf comme discipline olympique [7].

41Dans le même temps, le président de la FFV s’engage dans une véritable campagne de communication. Il multiplie les allocutions et les interviews dans les médias en direction des pouvoirs publics français. Selon lui, la disparition de la planche à voile olympique entraînerait l’effondrement du championnat international, la Sailing World Cup, et donc de l’étape française, très appréciée du grand public. Il escompte ainsi une intervention des autorités françaises (CNOSF, MJS) auprès du CIO ou de l’ISAF. Il cherche également à récupérer la délégation de service public pour la gestion de la glisse autotractée sportive. Surfant sur les annonces de la campagne pour la présidence de la République, Jean-Pierre Champion évoque alors « des jeunes démotivés et désœuvrés après la disparition de la planche à voile » (AG FFV, 2012). Il précise que les clubs vont se trouver en mal d’outil pour occuper les jeunes et qu’ils seront sans doute obligés de fermer. Enfin, il mentionne que la FFV elle-même pourrait se trouver dans une situation délicate, car sa politique et sa structuration sont entièrement « orientée[s] vers les jeunes pousses ». Le contexte est très favorable à ce type d’argument ; en atteste la mise en place dès 2013 d’un comité interministériel de la jeunesse et la publication le 21 février 2013 d’un rapport intitulé « Priorité jeunesse ».

42À d’autres moments, le président de la fédération de voile, évoque les conséquences économiques, importantes selon lui, du changement de support olympique. Selon J.-P. Champion, « la valeur des planches olympiques s’effondrera à la revente, mettant en difficulté les clubs qui ont investi dans ce matériel » (AG FFV, 2012). Cette affirmation relève d’une attitude très paradoxale. En effet, le président de la FFV n’était pas intervenu lorsque le modèle de planches olympiques avait été remplacé à l’occasion des jeux de Pékin par un autre matériel monotype. Ce changement avait obligé les clubs et les sportifs à procéder à un renouvellement complet de leur matériel. Les conséquences économiques avaient alors été lourdes à supporter pour l’instance fédérale, pour ses clubs et pour les coureurs. L’argument économique est repris par des champions de planche à voile, notamment Julien Bontemps, vice-champion olympique en 2008. Il affirme que « c’est décevant pour toutes les structures en place en France et pour les jeunes. Économiquement, ça va être très dur. C’est une sacrée claque. La planche à voile correspond à 30 années d’investissement et certains sites ont été aménagés pour la planche et ne pourront pas s’adapter au kite » (Bontemps, 2012).

43Conscient de ses contradictions, le président de la FFV mobilise enfin l’argument de la grandeur du pays, dont il connaît l’impact systématique sur les instances gouvernementales. Il écrit par exemple : « Cette décision [le choix du kitesurf pour les Jeux de Rio] est lourde de conséquences pour la France, nation du windsurf par excellence. Depuis 1984 et l’arrivée de la Windglider aux Jeux de Los Angeles, les véliplanchistes tricolores ont rapporté deux médailles d’or, une médaille d’argent à la France et un nombre incalculable de titres et de podiums planétaires » (Champion, 2012). Or il se trouve que le kitesurf français se porte lui aussi très bien. Les chances de médailles tricolores sont donc quasi égales dans l’une et l’autre discipline.

5 – Épilogue

44Fin 2012, les actions de la FFV en faveur de la planche olympique semblent avoir payé. Le Conseil de l’ISAF revient sur sa décision de remplacer la planche à voile par le kitesurf. Il justifie son revirement par une soi-disant erreur de vote d’un représentant espagnol, par l’absence de nombreux pays le jour du vote et par un résultat pas assez tranché. Il mentionne également l’existence d’un rapport établi par un comité d’évaluation interne à l’ISAF favorable au maintien de la planche à voile. L’entrée du kitesurf comme discipline olympique est repoussée. Maigre compensation, l’ISAF prévoit une épreuve de glisse aérotractée à l’occasion des Jeux olympiques jeunes de Buenos Aires (2018). Le président de la FFVL de l’époque, Jean-Pierre Pouleau, se veut optimiste. Il évoque une première marche vers l’entrée du kitesurf olympique, mais personne n’est dupe. D’ailleurs, un membre de la fédération internationale et également président de l’IKA prévient : « Attention, le kitesurf n’est pas encore officiellement aux JO de Tokyo en 2020 » (Babini, 2015). La FFV est parvenue à ses fins. Une proposition nouvelle apparaît sur la table des négociations. Quelques membres influents de l’ISAF évoquent, en effet, l’entrée des engins à foils. Cette pratique spectaculaire répondrait à la demande du CIO de moderniser les Jeux, sans concurrencer la voile (il existe, en effet, des planches munies de foils) et sans remplacer les pratiques inscrites dans la liste des épreuves olympiques. L’ISAF escompte gagner sur tous les tableaux : ne pas désavouer la famille voile et notamment la FFV ; ne pas faire entrer le kitesurf, mais une activité proche qui peut intéresser les fédérations de glisse tractée. Ces errances de la fédération internationale ne sont toutefois pas du goût du mouvement olympique.

45En France, les actions de la FFV pour récupérer la pratique sportive du kitesurf restent des échecs. Le ministère des Sports a renouvelé en 2009 sa confiance à la FFVL. La FFV a alors porté l’affaire de la délégation de service public devant le Conseil d’État. Depuis près de 10 ans, le kitesurf, considéré comme un cousin du parapente, est sous la tutelle de la Fédération de vol libre (FFVL). La FFV conteste ce choix unique au monde qui se « révèle aujourd’hui problématique puisqu’elle est la seule, en tant que membre de l’ISAF, à pouvoir sélectionner les athlètes aux Jeux olympiques » (Champion, 2012). Rien n’y fait. Dans un avis rendu en 2014 [8], le Conseil d’État refuse d’annuler la décision du ministère des Sports en faveur de la FFVL.

46Dès lors, il ne reste plus à la FFV qu’à tout mettre en œuvre pour prouver l’incompétence de la FFVL dans le domaine sportif et affirmer son autorité en matière de compétitions véliques. C’est ce qu’elle fait en 2015. La fédération de voile parvient à faire annuler une manche d’un circuit mondial de kitesurf qui devait se tenir à Leucate lors de la semaine du vent. La FFV va même persuader les organisateurs internationaux de cette compétition de kitesurf que les résultats ne seraient pas validés par la fédération internationale de voile (bien que celle-ci ait reconnu le kitesurf). Malgré tous les efforts déployés par les partisans du kitesurf et les concessions du président de la FFVL, l’épreuve internationale est bel et bien annulée. La ville de Leucate, qui se sent alors lésée, réagit. Contre toute attente de la FFV, qui pensait en profiter pour valoriser les planches à voile, la municipalité décide d’organiser une contre-compétition où la dimension aérienne et spectaculaire, celle du kitesurf, est mise en avant.

47La FFVL n’hésite plus, alors, à dénoncer l’attitude négative et préjudiciable de la FFV pour le kitesurf français. Elle reproche à sa consœur de l’empêcher d’assurer le rôle, légitimement obtenu, d’organisme de gestion du kitesurf sportif. Pire, elle affirme que la FFV cherche à casser la confiance qu’elle a acquise au sein des institutions mondiales. Une fois encore, le ministère des Sports se porte au secours du kitesurf. En date du 17 novembre 2015, il fait adopter la reconnaissance du statut de sportif de haut niveau pour les pratiquants de kitesurf ; avec comme conséquence (article 131-14 et 131-22) l’obligation pour la FFV, représentante de la France auprès de l’ISAF, d’inscrire les compétitions organisées sous l’égide de la FFVL au calendrier des épreuves internationales, lorsque celle-ci en fait la demande. Ainsi, l’affaire de Leucate ne pourra plus se renouveler.

48Dans le même temps, lassés de l’attitude de l’ISAF, les kitesurfeurs, notamment des Français, créent l’IFKO, une fédération internationale de glisse autotractée. L’un des buts de cette organisation est de gérer de manière conjointe les disciplines tractées, qu’elles soient nautiques ou terrestres – ce que l’inscription à l’ISAF ne permet pas. Il s’agit, avant tout, d’échapper à l’attitude difficilement supportable de la FFV et à son influence dans la fédération internationale de la voile. Le président de la FFVL, lors d’une interview donnée au magazine en ligne Kitenews ne s’en cache pas : « L’idée principale étant de pouvoir développer le kitesurf sans être obligé de passer par l’ISAF […] l’IFKO a un rôle à jouer et le CIO […] a son mot à dire et on espère que ce sera dans notre sens. »

Conclusion

49Plusieurs points doivent être soulignés. Le premier est celui de l’histoire de ces deux pratiques, la planche à voile et le kitesurf, qui présentent de nombreuses analogies, du moins dans leurs relations avec les institutions et notamment la FFV.

50Le deuxième interroge la proximité culturelle entre la planche à voile et le kitesurf, ou du moins l’existence de passerelles entre l’une et l’autre, malgré les différences techniques. Nous l’avons montré dans le premier chapitre, le kitesurf s’est construit sur un socle venu de la planche à voile. Et pour preuve, les pratiquants de planche à voile sont nombreux à se tourner vers le kitesurf ou vers d’autres engins tractés. De même, comme le souligne d’ailleurs le président de la FFV, de nombreux clubs affiliés à la FFV organisent aussi des activités basées sur le kite. Il refusera pour ce motif de supprimer l’activité kitesurf du contrat d’assurance contracté dans le cadre de la licence voile. Preuve encore de la convergence culturelle des deux pratiques, la proposition de l’ISAF de remplacer la planche olympique par le kitesurf.

51Le troisième point qui doit être souligné est celui des conflits. Ces derniers naissent parce que, dans un espace commun, des concurrences existent pour le partage ou la répartition des positions dans cet espace (Simmel, 1999). Et d’ailleurs, les enjeux, au sens de J.-P. Clément, sont nombreux (enjeux économiques, développementaux, renouvellement d’image, maintien d’un monopole, d’une hégémonie, etc.). Il est ici intéressant de noter que les conflits se jouent au niveau des institutions et non pas ou peu au niveau des pratiquants. Ni les archives ni les articles de presse consultés ne font état de conflits d’usage du territoire ou de problèmes de partage de l’espace de navigation, malgré les craintes exprimées par la FFV ou par quelques communes au début de l’activité. Le nombre de véliplanchistes en forte diminution ou la vigilance des pratiquants et la démarche « sécurité » menée par la FFVL expliquent sans doute cette absence. Peut-être aurait-il fallu s’intéresser à des sources locales pour les débusquer (Boulé, 2007).

52À ce jour, seuls persistent les conflits entre les deux instances institutionnelles censées gérer la pratique du kite au niveau international. Le nouveau président de la FFVL espère qu’ils s’estomperont dès lors que le kitesurf aura quitté l’ISAF au sein duquel la FFV détient un réel pouvoir. Néanmoins, la bataille autour de l’olympisme fait rage. La FFV a, en effet, gagné la première manche en permettant le maintien de la planche à voile au détriment du kitesurf, mais comment va-t-elle vivre sa perte de pouvoir du fait de la création de l’IFKO ? Les débats nationaux se déplaceront-ils à l’échelle internationale ?

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Mots-clés éditeurs : conflits, fédérations, institutionalisation, Kitesurf, sportivisation

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Date de mise en ligne : 09/11/2018

https://doi.org/10.3917/sta.121.0137