Les relations entre tourisme et sport autour des Jeux olympiques de 1924
Pages 37 à 49
Citer cet article
- SCHUT, Pierre-Olaf
- et LEVET-LABRY, Éric,
- Schut, Pierre-Olaf.
- et al.
- Schut, P.-O.
- et Levet-Labry, É.
https://doi.org/10.3917/sta.105.0037
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- Schut, P.-O.
- et Levet-Labry, É.
- Schut, Pierre-Olaf.
- et al.
- SCHUT, Pierre-Olaf
- et LEVET-LABRY, Éric,
https://doi.org/10.3917/sta.105.0037
Notes
-
[1]
Revue mensuelle du TCF, 353, juillet 1924, 315.
-
[2]
Revue mensuelle du TCF, 353, juillet 1924, 357.
-
[3]
Ces archives ont été rassemblées dans le cadre d’un projet de recherche du CRIS (Université Lyon I) auquel a contribué l’un des auteurs.
-
[4]
Pour appréhender plus largement l’œuvre du TCF, nous engageons le lecteur à parcourir l’ouvrage de C. Bertho-Lavenir (1999). La Roue et le Stylo. Comment nous sommes devenus touristes. Paris, Odile Jacob.
-
[5]
Revue mensuelle du TCF, juillet 1900, 289.
-
[6]
Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (1914). Agenda P. L. M.
-
[7]
Suite à une demande du TCF adressée au Ministère de la Défense norvégien, six militaires norvégiens suivront la caravane du TCF et participeront à plusieurs concours de ski. Revue mensuelle du TCF, janvier 1909, 6.
-
[8]
Ces établissements sont référencés dans l’Annuaire général publié par le Touring-Club de France, édition de 1921.
-
[9]
Comité Olympique Français (1924). Les Jeux de la VIIIe Olympiade. Paris 1924. Rapport officiel. Paris, Librairie de France.
-
[10]
Ibid.
-
[11]
Mentionné dans : Comité Olympique Français. Les Jeux de la VIIIe Olympiade, op. cit.
-
[12]
Ibid.
-
[13]
Chaix, E. (1923). La Course au circuit et le Circuit de la course. Revue mensuelle du TCF, 243, mars 1923 107-108.
-
[14]
Les Manifestations du Touring-Club. Revue mensuelle du TCF, 334, mai 1922, 185.
-
[15]
Ibid.
-
[16]
Auscher, L. (1923). La Coupe de France. Revue mensuelle du TCF, 341, janvier 1923, 4-6.
-
[17]
Revue mensuelle du TCF, mars 1909, 100.
-
[18]
Lors de sa fondation, Lucien Tignol, président de la section du CAF de Chamonix est présent au sein du comité du tourisme hivernal. Dès 1909, Franz Schrader, président du CAF de 1901 à 1904, rejoint le comité.
-
[19]
Édouard Simond (1901-1908) fait partie du jury pour les épreuves de traîneaux organisées dans la vallée de Chamonix lors de la « Grande semaine de sports d’hiver » en 1909. Jules Lavaivre (1920-1935) reçoit la médaille de vermeil du TCF en 1922.
-
[20]
Dacier, E. (1943). In memoriam Albert Glandaz. Revue du Canoë Club de France, août-septembre, 8-9.
-
[21]
Reichel, F. (1909). La Grande Semaine d’Hiver. En Traîneau. Le Figaro, 27 janvier 1909 ; Reichel, F. (1911). La Grande Semaine d’hiver dans les Pyrénées. Revue mensuelle du TCF, mars 1911, 97-105.
-
[22]
« Notre aimable et spirituel camarade » (Revue mensuelle du TCF, juin 1897, 214) ; « notre très excellent camarade » (Revue mensuelle du TCF, février 1900, 86).
-
[23]
L’O.N.T est l’Office National du Tourisme. Cet organe né juste avant la Première Guerre mondiale est lié au TCF mais peine à jouer un rôle moteur dans le développement du tourisme en France (Larique, 2007).
-
[24]
Conseil d’Administration du 25 novembre 1921. Revue mensuelle du TCF, 330, janvier 1922, 42.
-
[25]
Conseil d’Administration du 25 juin 1923. Revue mensuelle du TCF, 348, août-septembre 1923, 377.
-
[26]
Cuënot, H. (1924). Les Jeux d’hiver à Chamonix. La Montagne, 171, 97-101.
-
[27]
Conseil d’Administration du 27 décembre 1923. Revue mensuelle du TCF, 354, mars 1924, 130.
-
[28]
En effet, le doublement de la subvention a été décidé après la tenue des épreuves et financé par les produits des Jeux mis à disposition du TCF par l’Office National du Tourisme (Conseil d’administration du 21 mars 1924, Revue mensuelle du TCF, 357, juin 1924, 293).
-
[29]
Cuënot, H. (1924). Les Jeux d’hiver à Chamonix, op. cit., 98.
1Juillet 1924, les Jeux olympiques de Paris battent leur plein. À cette même date, dans la livraison de la revue mensuelle de l’association de tourisme, le Touring-Club de France (TCF), il est question des Jeux olympiques pour une raison principale : la circulation dans Paris et ses désagréments, les embouteillages. On apprend dans la revue que l’administration de l’octroi de Paris a mis en place des laissez-passer nominatifs pour « éviter l’embouteillage, aux grilles de la capitale, de toutes les voitures transportant les spectateurs des Jeux olympiques » [1]. Il est également fait mention d’un don du TCF au Comité olympique et à la Préfecture de Police de 104 panneaux de signalisation destinés à guider les cyclistes et automobilistes le long des deux itinéraires qui doivent les mener au stade olympique. L’auteur de cette brève conclut de la manière suivante : « Ces panneaux, très visibles, sont d’une grande utilité les jours d’affluence, pour diminuer, sinon pour supprimer les risques d’embouteillage [2]. » Ces courts textes révèlent un paradoxe : les Jeux olympiques ne semblent être qu’une source de tracas pour les touristes, nuisibles à la circulation dans et autour de la capitale. Pourtant, l’affluence, et les embouteillages qui en découlent, semblent bien révéler l’intérêt populaire pour les épreuves sportives. Aussi, il peut paraître surprenant de ne pas voir de mention, dans les colonnes de la revue du TCF, de l’intérêt du spectacle sportif ou du programme des épreuves.
2L’objet de cet article est d’analyser la rencontre entre les acteurs du sport et du tourisme autour des épreuves olympiques de 1924. Pour ce faire, nous mettrons en évidence qu’il existe une relation entre ces acteurs depuis le début du siècle. Plus encore, nous démontrerons que la collaboration qui s’est mise en place a contribué à rendre possible l’accueil des premiers Jeux d’hiver à Chamonix. Mais, paradoxalement, la tenue des Jeux ne suscite pas un enthousiasme débordant chez les responsables du TCF, en dépit de liens étroits qui les lient aux acteurs chargés de l’organisation des Jeux, ce qui nous permet de discuter de l’intérêt du spectacle sportif du point de vue du tourisme en 1924. Les deux manifestations olympiques, hivernale et estivale, donnent à voir des configurations différentes, qui nous permettront par la comparaison de mieux appréhender les relations entre les acteurs et les réalisations qui en découlent.
3Pour mener ce projet, la focale se concentrera sur le TCF et ses interactions avec les organisateurs des Jeux. C’est pourquoi les sources principales de ce travail sont la revue mensuelle et les archives du TCF. Elles sont complétées par celles liées à l’organisation des Jeux olympiques (archives du Comité international olympique et du Comité national olympique et sportif français, presse sportive nationale) [3]. La revue du Club alpin français (CAF) constitue également une source importante compte tenu du rôle de l’association dans la tenue des épreuves de Chamonix.
4La démonstration suit un plan chronologique qui met successivement en évidence le développement des relations entre le TCF et les acteurs du sport, et notamment la contribution du TCF à la définition de la ville de Chamonix comme station de sports d’hiver. Puis, nous mettrons en lumière les réseaux qui lient étroitement le TCF et le comité exécutif chargé de l’organisation de la VIIIe Olympiade. Enfin, nous analyserons les actions réellement engagées à l’occasion des Jeux pour comprendre ce qui les a motivées et évaluer leur importance.
1 – Le TCF et le tourisme sportif
5Dans un premier temps, il est important de revenir sur la politique du TCF et ses liens tissés avec le mouvement sportif pour se rendre compte que la tenue des épreuves d’hiver à Chamonix doit beaucoup à l’action du club. En effet, le TCF a collaboré avec des institutions sportives pour en faciliter le développement et notamment les modalités ludiques et touristiques de certaines activités comme le cyclotourisme, activité originelle du TCF, mais aussi le nautisme ou la randonnée en montagne. Ainsi, la relation étroite entre les acteurs du sport et du tourisme s’inscrit dans une histoire longue de trois décennies et est déjà marquée par des choix et des positionnements clairs : le TCF s’autorise à mener des actions de tous ordres en faveur du tourisme, y compris en s’appuyant sur les activités sportives, mais veille à ne pas usurper le rôle des institutions sportives. Ces principes nous permettront de comprendre le rôle majeur du TCF sur la possibilité d’accueillir les épreuves d’hiver à Chamonix, mais nous permettront également de mieux comprendre l’action entreprise lors des épreuves olympiques.
1.1 – Le TCF au service des mobilités sportives
6Le TCF est créé en 1890. Le projet initial de ses membres est focalisé sur le développement du cyclotourisme. Mais très rapidement, les objectifs évoluent [4]. Alors que d’autres acteurs prennent une place prépondérante dans l’organisation des compétitions cyclistes (Poyer, 2003), le TCF organise son développement autour du tourisme, entendu désormais au sens large, qu’il soit « à pied, à bicyclette, en automobile, en yacht, en chemin de fer » [5]. Cette orientation obtient le soutien d’un nombre de membres de plus en plus important puisqu’ils sont près de 140 000 à la veille de la Grande Guerre.
7Néanmoins, le TCF conserve une relation particulière avec le monde du sport qui se concrétise à plusieurs niveaux. En effet, les différents clubs se partagent sensiblement les mêmes membres, recrutés notamment dans les classes aisées de la société française (Schut & Levet-Labry, 2012a). De plus, il existe également des facilités pour adhérer aux différents clubs. Ainsi, les membres du CAF, du Yacht-Club de France et de l’Automobile-Club de France sont dispensés de parrainages pour s’inscrire au TCF. Ce passe-droit est rendu possible par la présence de personnes communes dans l’administration des différentes sociétés.
8Le jeu des réseaux est très important car, comme nous le verrons plus loin, certains acteurs proches du mouvement olympique sont également des membres actifs du TCF, comme Albert Glandaz, vice-président du comité exécutif chargé de l’organisation des Jeux. A. Glandaz contribue d’ailleurs à instaurer un modèle de collaboration entre le TCF et le mouvement sportif. Il est très investi dans le nautisme dont il promeut un mode de pratique touristique (Hajek, 2007) en parfaite adéquation avec l’esprit du TCF. Ainsi, en 1904, est fondé le Canoë Club, tandis qu’est instaurée la commission du tourisme nautique au sein du TCF. Les deux organes sont dirigés par A. Glandaz. Ces structures, loin de se concurrencer, vont articuler leurs efforts autour de leur but commun, le développement du tourisme nautique (Levet-Labry, 2011). Cette coordination est fonctionnelle dans la mesure où les rôles sont clairement répartis : le Canoë Club de France assure le développement de la pratique en réalisant notamment des voyages d’exploration, tandis que le TCF facilite la répétition des itinéraires en finançant les aménagements nécessaires au tourisme nautique.
9Le mode de fonctionnement mis en place sert de modèle : les organisations sportives assurent le développement de l’activité et le TCF offre son soutien au développement touristique rendu possible par ces activités. L’œuvre complémentaire des sociétés sportives et touristiques est un levier particulièrement efficace. Le monde sportif a trouvé dans le TCF un partenaire puissant, usant de ses généreuses subventions et de sa force de persuasion tant auprès des pouvoirs publics que des acteurs locaux.
10Par la suite, des commissions vont être créées autour de nombreuses activités de loisirs. Il s’agit essentiellement de pratiques impliquant un déplacement comme la bicyclette, l’automobile, l’aviation ou encore le camping. Il est important de noter que le TCF, depuis ses origines centrées sur le cyclotourisme, a toujours défendu une forme de tourisme itinérant. Et parmi ses réalisations notables de la Belle Époque, le TCF s’est d’ailleurs particulièrement investi dans la réalisation de routes touristiques qui placent au centre la mobilité, qu’elle soit à pied, à vélo ou en voiture (Schut & Levet-Labry, 2012b). Cependant, la neige représente un frein considérable à la mobilité pendant la saison froide. L’opportunité de la diffusion du ski peut permettre de dépasser cet obstacle. Aussi, une commission du tourisme hivernal est créée en 1908 pour la propagation des sports d’hiver. Cette commission a un double rôle, sortir les populations montagnardes de leur immobilité qui interrompt la continuité des services, et notamment des services touristiques, et distraire les touristes pendant leurs séjours, tant par la pratique que par le spectacle sportif.
1.2 – Le TCF et le développement des sports d’hiver
11La commission du tourisme hivernal mérite notre attention car son intervention au profit de la commune de Chamonix contribue à la fois au développement des infrastructures et à l’animation de la ville. Or ce dynamisme est décisif pour convaincre les dirigeants du mouvement olympique de lui confier l’accueil de la première Olympiade hivernale. Chamonix, petite ville de 2 700 habitants, située à 1 000 mètres d’altitude et captive d’une profonde vallée doit sa notoriété à l’attrait du Mont-Blanc et de la Mer de Glace. Mais l’hiver, jusqu’au début des années 1900, la commune retrouve son statut de village de montagne, isolé et engourdi par la rudesse du climat. Les mutations saisonnières sont étroitement liées à l’activité touristique.
12Le lancement du ski en France s’appuie en premier lieu sur les investissements conjoints de l’armée et du CAF (Drouet & Luciani, 2006). En second lieu, à partir de 1908, le TCF s’engage également et accélère significativement le développement des sports d’hiver. Son action tient, d’une part, aux aides financières et matérielles qu’il accorde aussi bien aux administrations (comme l’armée, les postes, les eaux et forêts et les écoles), qu’aux civils et aux organisations du tourisme et du sport ; d’autre part, à l’organisation, à la veille de la Première Guerre mondiale, d’une manifestation promotionnelle qui contribue au développement des stations de sports d’hiver.
13La « Grande semaine de sports d’hiver », c’est le nom donné à cet événement, est organisée sur chaque massif français pour valoriser les stations existantes et stimuler les investissements touristiques dans les lieux ayant un potentiel important pour le développement des sports d’hiver. La première édition se tient dans les Alpes qui connaissent déjà des réalisations très abouties comme à Aix-les-Bains/Le Revard où un train à crémaillère fait le lien entre la cité thermale de la vallée et les champs de neige du plateau qui la domine. Mais d’autres villes restent encore à un stade de développement limité. C’est le cas de Chamonix qui est certes déjà une importante ville touristique (Boyer, 2000) mais dont la vocation hivernale est encore balbutiante. Et pour cause, la majorité des établissements hôteliers sont fermés et la ligne de chemin de fer n’est pas dégagée durant l’hiver, ce qui rend la vallée de Chamonix difficile d’accès.
14La tenue de la « Grande semaine de sports d’hiver » dans les Alpes en 1909 est l’occasion de dépasser des obstacles structurels importants. Le premier est l’accessibilité. Pour pouvoir accueillir la caravane du TCF qui vient de Paris par un train spécial, la ligne de chemin de fer est déneigée sur plusieurs kilomètres. Cette opération importante ouvre la voie à une liaison régulière entre Paris et Chamonix qui sera dès lors organisée chaque hiver, y compris avec des trains express qui viennent directement de la capitale [6]. Ainsi, le TCF, fort de ses relations auprès des opérateurs de transport, ouvre la vallée du Mont-Blanc aux sports d’hiver.
15Mais l’accueil des touristes en grand nombre exige également des infrastructures sur place. Certes, Chamonix est déjà une ville touristique mais la plupart des établissements hôteliers sont fermés l’hiver. Aussi, le TCF doit démontrer que les amateurs de sports d’hiver sont suffisamment nombreux pour justifier la disponibilité des hébergements. Fort de sa caravane de près de 400 personnes enthousiastes, le TCF apporte la preuve aux acteurs locaux que les sports d’hiver peuvent amener une avalanche de touristes. Ce tour de force est nécessaire car bon nombre d’hôteliers doivent réaliser des investissements pour développer leur activité hivernale. En effet, l’installation du chauffage central dans les logements accompagne le développement des sports d’hiver. Après le passage de la caravane du TCF, de nombreux hôtels se dotent de cet équipement de confort moderne pour accueillir des touristes tout au long de l’année dans les meilleures conditions.
16Si les dispositions matérielles sont réunies pour accueillir les touristes, il reste néanmoins à les divertir pour que leur séjour en montagne ne s’apparente pas simplement à une cure d’air. C’est ici que les sports d’hiver jouent un rôle clef. Le TCF organise pendant ses « Grandes semaines de sports d’hiver » des démonstrations réalisées par les meilleurs skieurs [7]. Et pour leur permettre d’exprimer leurs talents, il faut nécessairement créer des équipements sportifs : dégager des pistes à travers la forêt ou édifier un tremplin pour les épreuves de saut. À l’occasion de cette première « Grande semaine de sports d’hiver » dans les Alpes, Chamonix bénéficie des subventions du TCF pour développer des infrastructures spécifiques. Dès lors, les conditions pour la tenue des concours et le développement de la pratique sont réunies.
17Les sports d’hiver constituent un divertissement à la fois par la pratique pour les touristes qui sont aussi des sportsmen, mais également par le spectacle. La multiplication des concours et autres exhibitions joue donc un rôle important pour l’attrait touristique d’une destination. Pour mettre en place ces animations, le TCF abonde de subventions en faveur des premiers clubs de ski et leur donne également des équipements et des médailles pour récompenser les vainqueurs. Le rôle important des concours pour l’attrait touristique incite certains syndicats d’initiative à organiser leurs propres manifestations, en dehors des instances qui gèrent cette activité, le Club alpin français notamment. Ainsi à Chamonix, le comité des fêtes assure l’organisation de nombreuses manifestations et, de ce fait, se distingue comme l’une des structures les mieux aidées par le TCF.
18L’impulsion donnée par le TCF aux sports d’hiver, et à Chamonix en particulier, joue un rôle décisif sur la possibilité d’accueil des épreuves sportives dans les meilleures conditions matérielles. Chamonix a construit son développement urbain autour de l’économie du tourisme (Madesclaire, 1987), d’abord estival et désormais hivernal. À l’approche de la VIIIe Olympiade, Chamonix dispose de huit établissements hôteliers [8] qui, pour la majorité d’entre eux, bénéficient de tout le confort moderne : chauffage central, eau courante et salle de bains. Certains de ces établissements ont déjà acquis une solide réputation auprès de la clientèle étrangère qui fréquente la vallée de longue date. En 1924, Chamonix est le centre de sports d’hiver qui offre la plus importante capacité d’accueil.
19Au-delà des infrastructures, il est possible de distinguer les acteurs en présence qui travailleront en étroite collaboration pour la tenue des épreuves d’hiver. Le CAF, fort de son expérience dans l’organisation de concours internationaux, assure la gestion des épreuves sportives. La municipalité de Chamonix, forte de ses qualités touristiques, assure la logistique des Jeux [9]. En effet, le Comité olympique français a confié à la Mairie, les aménagements des infrastructures nécessaires à la tenue des épreuves, la gestion du logement des athlètes et des officiels par un contrat signé le 24 janvier 1923 [10].
2 – Les maillons de la collaboration
20L’organisation des Jeux olympiques de 1924 en France est une formidable opportunité pour le tourisme, en particulier pour les deux villes hôtes Paris et Chamonix. À l’approche des épreuves, il nous faut appréhender le dispositif mis en place par les acteurs. Le comité exécutif chargé de l’organisation des Jeux engage-t-il une collaboration avec les acteurs du tourisme pour l’aider dans ses démarches ? Le TCF répond-il favorablement ? Les questions liées aux relations entre les acteurs et leurs intérêts réciproques sont au centre de la discussion pour comprendre l’investissement ou le désintérêt du TCF à l’égard des épreuves olympiques. Aussi, nous nous attacherons à cerner les enjeux des Jeux et les relations entre les organisations sportives et touristiques.
2.1 – L’enjeu des Jeux
21Le rétablissement des Jeux olympiques est presque synchrone avec l’avènement du TCF. Pour autant l’Olympisme ne s’impose pas aussi rapidement dans le paysage. Si les trois premières éditions des Jeux olympiques ne furent pas un succès immense pour diverses raisons, le concept ne commence à prendre de l’envergure que peu de temps avant la Première Guerre mondiale avec les Jeux de Londres et de Stockholm. Pendant l’entre-deux-guerres, les épreuves olympiques ne cessent de grandir et de susciter un intérêt croissant tandis que sont progressivement ritualisés un cérémonial et les symboles du mouvement olympique. Les Jeux de 1924 s’inscrivent dans cette dynamique pour plusieurs raisons : d’une part, parce que le nombre d’athlètes est de plus en plus important ; et d’autre part, parce que les organisateurs des épreuves doivent mettre en place le premier « village olympique ».
22En effet, dans sa 19e session olympique à Lausanne en 1921, le Comité international olympique (CIO) introduit dans le cahier des charges de la ville hôte la mention suivante : « Le Comité organisateur des Jeux olympiques est tenu de fournir aux athlètes des logements, les objets de couchage et la nourriture, à un prix forfaitaire qui devra être fixé préalablement par tête et par jour ; les frais doivent être supportés par les nations participantes qui seront également responsables des dégâts occasionnés par les athlètes [11]. » Ce dispositif impose une nouvelle charge aux organisateurs de la VIIIe Olympiade, qui sera ensuite ritualisée. Cette obligation s’ajoute aux tâches du comité exécutif qui doit assurer des conditions d’accueil optimales pour plus de 3 000 athlètes.
23Ces éléments renseignent sur l’ampleur de la manifestation sportive mais une inconnue subsiste : son succès auprès du public. Les organisateurs des épreuves de 1924 sont convaincus de l’attrait de la manifestation puisqu’ils ont le souci constant de pouvoir accueillir le plus grand nombre de spectateurs. Cette posture se manifeste notamment dans le choix des installations sportives pendant la phase de préparation, notamment la construction du stade des Tourelles (Schut & Terret, 2008) ou le choix du vélodrome d’hiver pour les compétitions d’escrime en dépit de l’inadéquation des lieux avec les besoins de l’activité (Ottogalli-Mazzacavallo, 2008). Il atteint son paroxysme lors de l’édition de plus de cinq millions de tickets d’entrée [12]. Ainsi, les Jeux olympiques sont pensés comme un événement exceptionnel qui peut avoir un fort retentissement sur la fréquentation touristique.
24Pour autant, le TCF n’est pas formellement associé à l’organisation des Jeux olympiques. Aussi, il faut que les acteurs entreprennent un échange pour que les uns et les autres s’entraident. Cette possible collaboration semble tout à fait adaptée aux intérêts de chacun dans la mesure où le TCF cherche à développer le tourisme et que les Jeux olympiques représentent une opportunité évidente pour stimuler la fréquentation touristique de Chamonix et Paris, et plus largement de la France entière à travers le transit des voyageurs. Quant au comité exécutif des Jeux, il éprouve de nombreuses difficultés matérielles et financières et, de ce fait, aurait intérêt à se décharger sur le TCF de certaines missions.
25Il est important de noter que, dans les années 1920, le TCF s’investit dans les manifestations sportives sous différentes formes. Dans certains cas, il n’assure qu’un relais de propagande auprès de ses membres, à travers sa revue, comme pour les grands prix organisés par l’Automobile-Club de France [13]. Dans d’autres cas, il organise, lui-même ou en association avec d’autres structures, des manifestations sportives. Ces événements sont principalement dans le domaine du cyclisme. Ainsi, en 1922, il est associé avec l’Écho des Sports pour la mise en place du championnat de bicyclette polymultipliée [14] ; et avec Moto-Revue et la société « Les Francs-Routiers » pour le concours international de bicyclettes à moteur [15]. Il organise également une manifestation cyclotouriste : le Grand concours international de bicyclette de tourisme, et des fêtes qui donnent lieu à des pratiques non compétitives. Ces quelques exemples révèlent que l’engagement du TCF est lié à des relations avec certaines institutions qui trouvent auprès du club un partenaire susceptible de lui apporter de l’aide tant par la promotion de l’événement que pour son financement. Ainsi, la Coupe de France de Ski, trophée créé en 1923 par l’Office National du Tourisme et disputé à l’occasion du concours international de ski du CAF, fait l’objet d’une annonce très visible dans la revue [16]. Le TCF est également mobilisé pour adresser des invitations spéciales aux clubs sportifs français et étrangers pour mobiliser les meilleurs skieurs et donner à la compétition la notoriété qu’elle ambitionne. L’organisation des Jeux donnera-t-elle lieu à une semblable collaboration ?
2.2 – Un réseau d’acteurs unique
26Cependant, la collaboration entre le TCF et le mouvement sportif est toujours délicate. Le TCF est une association puissante qui a déjà inquiété. En 1909, alors que le TCF s’engage en faveur du développement des sports d’hiver, son président, Abel Ballif, est obligé d’intervenir pour rassurer : « Les Sports d’hiver par leurs manifestations, l’attrait et le retentissement de leurs concours, auront grandement aidé à ce mouvement [en faveur du tourisme hivernal] et, à ce titre, ils ont le droit à toute notre sollicitude. Nous la leur accorderons très largement. Mais ils sont pour nous un moyen, ils ne sont pas un but. À ce moyen très précieux de propagande, de diffusion de l’idée, nous donnerons tout notre concours, tout notre appui. Mais n’oublions pas que nous sommes fondés pour propager le tourisme et non le sport. Que donc les sociétés sportives sachent bien que le Touring-Club, en leur donnant son patronage, n’a nulle intention d’intervenir dans les questions sportives, encore moins de diriger pour régir quoi que ce soit en matière de sport [17]. » Les instances du sport s’inquiètent de l’ascendant que peut prendre le TCF sur la gestion de l’activité et la collaboration doit être bien définie pour respecter les positions et intérêts de chacun. Dans le domaine des sports d’hiver, le comité du tourisme hivernal, devenu comité du tourisme en montagne, fait une place à des membres influents [18] du Club alpin français, leur confiant un véritable rôle décisionnaire, pour assurer une coordination efficace. Là, ils reproduisent le modèle mis en œuvre par le comité du tourisme nautique : les instances sportives participent à l’administration de l’organe du TCF pour mener des actions conjointes et œuvrer de manière concertée et complémentaire.
27Pour l’organisation des épreuves d’hiver, les acteurs clefs sont la Mairie de Chamonix et le CAF. Deux acteurs institutionnels étroitement liés au TCF. Les trois maires de Chamonix qui se sont succédé de 1901 à 1935 sont des hôteliers de profession qui ont, pour la plupart, croisé le chemin du TCF [19]. Par ailleurs, le comité des fêtes de Chamonix reçoit régulièrement une subvention du comité du tourisme en montagne du TCF. Ainsi, le TCF se trouve étroitement lié aux acteurs qui assurent l’organisation des épreuves d’hiver. Il est un soutien indéfectible sur lequel ils ont l’habitude de s’appuyer.
28La relation est plus limitée vis-à-vis des acteurs impliqués autour des épreuves parisiennes. En effet, le TCF n’investit que les sports dont il existe un pendant touristique. Phénomène qui ne touche que très peu de pratiques du programme olympique mise à part le cyclisme, et encore faut-il dissocier les épreuves sur pistes des épreuves sur route, ou la voile. C’est d’ailleurs à travers le milieu du nautisme que se tisse le lien entre le TCF et le comité exécutif.
29A. Glandaz est un personnage clef du sport en France, dont l’engagement est d’abord orienté vers le nautisme [20]. Il a occupé de nombreuses fonctions, notamment celles de président du Cercle de voile de Paris, de membre fondateur et de président d’honneur du Canoë Club de France et de fondateur de l’Union des sociétés nautiques de France. Cette dernière institution l’a rapproché davantage du mouvement olympique et sportif dans son ensemble. Là, il est amené à s’investir dans l’organisation de la VIIIe Olympiade ; il sera élu vice-président du comité exécutif. Simultanément, ses engagements au sein du TCF sont importants. Outre la présidence de la commission du tourisme nautique que nous avons mentionnée, il participe à une demi-douzaine de comités et est surtout présent au conseil d’administration de l’association, au sein duquel il a occupé la fonction de trésorier. Il est donc simultanément un personnage central dans l’administration des organisations sportives et touristiques.
30Outre la position d’A. Glandaz, l’homme clef des Jeux olympiques, la cheville ouvrière de l’organisation, est Frantz Reichel, secrétaire général du comité exécutif. Lui aussi a un lien avec le TCF qu’il connaît depuis près de vingt ans. Outre le sportif polyvalent et le dirigeant impliqué qu’est F. Reichel, sa profession de journaliste le rapproche très tôt du TCF. En effet, il est le destinataire de différents communiqués sur les manifestations du TCF et le journaliste qui couvre certains des événements du club comme la « Grande Semaine de sports d’hiver » [21]. Ses textes sont régulièrement cités dans la revue du TCF et sa personnalité est appréciée des dirigeants du TCF qui associent son nom avec les qualificatifs exprimant la plus vive sympathie [22]. Réciproquement, F. Reichel ne se contente pas de narrer les manifestations du TCF dans la presse quotidienne et notamment Le Figaro, il adresse également des éloges à l’association pour louer ses initiatives. Aussi, F. Reichel connaît le TCF et son aptitude à mettre en œuvre efficacement de grandes manifestations.
31Ainsi, il est clair que, parmi les organisateurs des Jeux, aussi bien du côté du Comité olympique français que du CAF, il existe des multiples connexions avec le TCF. Ces réseaux de personnes sont susceptibles de faciliter une action collaborative. Comment celle-ci se formalisera-t-elle pour ne pas porter ombrage aux instances sportives et répondre aux intérêts du TCF ?
3 – Les actions ciblées du TCF autour des Jeux
32A. Glandaz est amené tout naturellement à jouer le rôle d’intermédiaire entre le comité exécutif chargé de l’organisation des Jeux olympiques de 1924 et le TCF. Dès le conseil d’administration du TCF du 25 novembre 1921, « sur la proposition de M. Glandaz, le Conseil décide de profiter de la préparation des Jeux olympiques pour s’entendre avec l’O.N.T. [23] en vue de faire connaître aux participants les plus beaux sites de la France » [24]. Ainsi, il apparaît clairement qu’A. Glandaz a effectivement joué ce rôle de relais d’information auprès du TCF. Il s’est acquitté de cette mission avec empressement pour permettre à l’association de tourisme d’organiser une action efficace.
33Une année et demie s’écoule avant que la question des Jeux ne refasse surface au conseil d’administration du TCF. Le compte rendu résume en une seule phrase lapidaire l’essentiel de l’action du club autour de l’Olympiade : « M. Glandaz annonce au Conseil que de nombreux étrangers devant venir en France à l’occasion des Jeux olympiques, il serait intéressant de profiter de leur présence pour leur offrir le moyen de connaître les beautés si diverses de notre pays [25]… » C’est-à-dire que le TCF n’œuvrera pas conjointement avec les institutions sportives organisatrices des Jeux pour les épauler et favoriser la fréquentation de la manifestation. Les dirigeants ont choisi uniquement de se servir de la présence « fortuite » d’étrangers, notamment des journalistes, pour promouvoir les destinations de l’hexagone dans le monde.
34On peut interpréter cette décision d’abord comme une volonté des acteurs de ne pas s’exposer à des problèmes d’ingérence entre le TCF et le comité exécutif. Mais il faut aller plus loin et poser l’hypothèse que les épreuves olympiques ne sont pas perçues par le TCF comme un levier d’action pour inciter les étrangers à voyager en France. En effet, aucun article ne paraîtra dans la revue mensuelle du club, support privilégié de sa propagande, pour annoncer les épreuves olympiques. Et donc aucune démarche ne sera entreprise pour transformer les touristes en spectateurs ou susciter des mobilités touristiques grâce au spectacle sportif. Si les Jeux olympiques n’apparaissent pas comme un motif de voyage dans les décisions des dirigeants du TCF, la présence de la presse internationale et des officiels des délégations sportives étrangères constitue une opportunité pour l’action de propagande du TCF.
3.1 – Le Voyage post-olympique
35Il est rapidement décidé de former une caravane avec ces personnes qui, à l’issue des épreuves de Chamonix, visiteraient certaines stations de sports d’hiver des Alpes et des Pyrénées, en s’arrêtant sur la Côte d’Azur. Centres de tourisme balnéaires et montagnards seront ainsi valorisés auprès du monde entier au profit du tourisme en France. La définition de ce projet, bientôt baptisé « voyage post-olympique », revient au comité du tourisme en montagne.
36Ce séjour a pour seule et unique fonction de faire connaître et valoriser les centres de tourisme français aux hôtes étrangers. Le TCF attend de ces derniers qu’ils soient les acteurs de sa propagande. À cette fin, ses hôtes parcourent les stations les plus développées. Là, acteurs sportifs et touristiques locaux apportent leur concours pour assurer le succès du voyage. Si les sites de sports d’hiver sont la priorité du comité du tourisme en montagne, les missions plus larges du TCF et le partenaire important que représente la compagnie de chemins de fer PLM incitent les organisateurs à construire un itinéraire complet qui doit emmener les visiteurs découvrir, en huit jours, les sites de sports d’hiver des Alpes, la Côte d’Azur et les stations des Pyrénées.
37Le train spécial affrété par la PLM quitte Chamonix pour le Fayet tout proche, puis Aix-les-Bains et sa station d’altitude, accessible par un train à crémaillère depuis la ville thermale. Situé à 1 500 mètres d’altitude, Le Revard est une station qui a été lancée précocement par le club des sports d’hiver du Mont-Revard. Elle réunit l’ensemble des ingrédients qui font la réussite des sites de sports d’hiver : accessibilité grâce au chemin de fer à crémaillère installé en 1892, enneigement favorable et prolongé du fait de l’altitude, infrastructure d’accueil à travers un chalet-hôtel situé au sommet et dynamisme d’une société sportive. Qui plus est, la proximité d’une ville thermale renommée comme Aix-les-Bains renforce son pouvoir de séduction, à l’image de la synergie qui articule Luchon et Superbagnères dont la configuration est tout à fait semblable. Mais avant les Pyrénées, il est également prévu de s’arrêter à Grenoble pour visiter les installations de Saint-Pierre-de-Chartreuse et Villard-de-Lans toutes proches. Une étape importante également est celle de Font-Romeu. Sa situation avantageuse entre altitude élevée et climat méditerranéen se conjugue avec des infrastructures récentes : une accessibilité ferroviaire acquise seulement en 1911 et surtout, le Grand Hôtel, luxueux établissement inauguré en 1913. Dès lors, l’ensemble des ingrédients est réuni pour accueillir une clientèle huppée en grand nombre et dans les meilleures conditions, en s’appuyant sur une réclame adaptée (Bartczak & Rage, 2002). Ainsi, le voyage post-olympique doit offrir à ses participants un aperçu des meilleures installations de sports d’hiver françaises et contribue à valoriser l’image du pays comme destination hivernale privilégiée. Étant donné que l’ambition du TCF ou de l’Office national du tourisme dépasse le tourisme hivernal, le voyage post-olympique se prolonge jusqu’à la Côté d’Azur pour profiter de la douceur et du charme des stations balnéaires.
38Cette programmation est le fruit d’une synergie entre l’ensemble des acteurs concernés. En plus des acteurs nationaux du tourisme : l’Office national du tourisme, le TCF, le CAF et les différentes compagnies de chemins de fer concernées (PLM, Midi, Orléans), les acteurs locaux ont répondu à l’appel : communes, syndicats d’initiative et sociétés locales de sports d’hiver ont offert à leurs hôtes le meilleur accueil où les festivités et les concours alternent avec les banquets. Ce tourisme luxueux n’est pas sans rappeler les voyages du CIO à la même époque (Carpentier, 2011) et d’autres séjours promotionnels, rapportés dans les colonnes de la Revue mensuelle du TCF, destinés à une élite bourgeoise et touristique.
39Pour ce voyage, 200 personnes sont attendues. L’essentiel de la caravane doit être composé d’officiels et de représentants de la presse internationale. Finalement, seules 63 personnes tiendront compagnie au baron Pierre de Coubertin qui s’est joint au voyage [26]. La désaffection est telle que le programme est tronqué : nul ne verra les Pyrénées. Aussi, comme l’analysent Arnaud et Terret (1993), le succès ne fut que très relatif.
40Tout se passe comme si les mondes du sport et du tourisme s’ignoraient mutuellement. Les touristes ne perçoivent pas les Jeux olympiques comme un motif de voyage à eux seuls. Réciproquement, peu de sportifs et d’officiels profitent de l’opportunité du voyage post-olympique pour faire du tourisme en France au-delà de la manifestation sportive. Ce constat révèle une différenciation de plus en plus marquée des acteurs du sport et du tourisme. D’ailleurs, à l’occasion des épreuves parisiennes, le TCF est totalement absent : aucun voyage post-olympique n’est envisagé, aucune action de propagande en faveur des épreuves sportives n’est menée.
3.2 – Des aides financières limitées
41Le TCF aide également de nombreuses causes à travers des subventions. Aussi, l’hypothèse que le TCF apporte son concours financier au comité exécutif est envisageable. Le club organise et aide à la tenue de nombreux événements. Le concept des « grandes semaines » est bien ancré dans l’institution : avant les sports d’hiver, le TCF soutenait la « grande semaine maritime » pour le développement de la navigation de plaisance par exemple. Et la formule perdure encore dans les années 1920 car la VIIIe Olympiade est précédée de peu par la « semaine cycliste du Dauphiné » qui reçoit une subvention significative de 30 000 francs de la part du TCF [27]. Pourtant, il faut se rendre à l’évidence : les épreuves olympiques ne suscitent pas un tel engagement de la part des dirigeants du TCF.
42La seule subvention de cet ordre est celle accordée à Chamonix. En réalité, il n’y a pas eu de versement au titre de l’accueil des épreuves olympiques. Le TCF s’acquitte d’une subvention annuelle qui a été exceptionnellement doublée compte tenu des lourdes dépenses engagées par la Commune à l’occasion de l’accueil des Jeux. Aussi, le TCF a davantage confirmé son soutien à la ville de Chamonix plus qu’il n’a révélé un intérêt soudain pour la manifestation sportive [28].
43À l’occasion des Jeux d’été, les faits sont du même ordre. Le TCF participe au financement du bassin de Meulan qui sert aux épreuves nautiques, à hauteur de 3 000 francs. Ces travaux ont été engagés pour servir non seulement aux épreuves olympiques mais également pour pérenniser un site de pratique dans l’ouest parisien. Ce financement ponctuel s’inscrit là encore dans le cadre d’une action isolée qui vient du comité de tourisme nautique, et donc d’A. Glandaz lui-même, mais qui ne s’inscrit pas dans un projet global de soutien à l’aménagement des infrastructures sportives qui vont accueillir les épreuves olympiques.
44Ainsi, les acteurs du tourisme issus du TCF ne se sont pas révélés d’une grande aide pour les organisateurs des Jeux. Ils n’ont pas complété son action de propagande en direction des touristes pour les inciter à orienter leurs séjours pour profiter de l’opportunité d’assister aux épreuves sportives. Pour les touristes, le sport n’est pas un motif de départ, mais simplement une attraction secondaire comme peut l’être tout type de spectacle. Ce résultat conforte l’analyse des choix rédactionnels des presses régionales à l’occasion des Jeux (Attali & al., 2008). En retour, les acteurs du tourisme ont voulu instrumentaliser les épreuves sportives pour faire des sportifs et des officiels les artisans de leur propagande. Ils ont récolté le fruit de leur manque d’investissement et la désaffection du voyage post-olympique a réduit l’efficacité de leur stratégie. Et réciproquement, les organisateurs des Jeux sont loin d’avoir eu le succès touristique escompté : « Regrettons toutefois que le grand public français ait hésité à affirmer sa confiance en notre esprit d’organisation, en venant plus nombreux autour des pistes de Chamonix ; mais les circonstances économiques actuelles, une politique hôtelière contestable – et ce n’est pas seulement la faute des hôteliers –, peut-être l’action malfaisante d’une certaine presse, peuvent expliquer, dans une certaine mesure, cette hésitation [29]. » Sans qu’il soit possible d’évaluer les effets d’une éventuelle collaboration, il est néanmoins possible de noter la faiblesse de l’échange de services mutuels autour de leurs intérêts communs.
4 – Conclusion
45En conclusion, les liens historiques qui ont été construits entre le TCF et les acteurs du sport sont en réalité très spécifiques. Ils sont essentiellement orientés vers les activités qui contribuent au développement touristique. Ainsi, toutes les pratiques qui engendrent une mobilité, notamment en pleine nature, offrent des perspectives particulières identifiées par le TCF. De ce fait, les sports d’hiver sont soutenus par le TCF et Chamonix en particulier bénéficie de subventions régulières qui lui permettent de devenir la station la plus développée du moment, particulièrement disposée pour accueillir les premiers Jeux d’hiver.
46Si le TCF a contribué indirectement à la tenue des épreuves hivernales, son soutien aux Jeux olympiques reste à construire. Les liens qui existent entre le comité exécutif chargé de l’organisation des Jeux olympiques, et le TCF, notamment à travers la personnalité d’A. Glandaz, ne suffiront pas à mobiliser le TCF autour des Jeux. Quelques actions ciblées vont être réalisées mais elles résultent davantage de relations historiques et/ou particulières avec le TCF que d’une action globale de soutien.
47Ces résultats sont pour le moins surprenants lorsque l’on conçoit que le TCF et le comité exécutif des Jeux poursuivent un but commun : l’accueil d’un grand nombre de visiteurs. Pourtant, ils se comprennent par la représentation de l’attrait touristique limité de la manifestation sportive. Comme l’écrit T. Froissart, les Jeux constituent « une distraction dominicale privilégiée » (2008, 246), et rien de plus. Aussi, le TCF n’y voit pas un levier pour le développement touristique et ne s’y investit pas. D’ailleurs, la faible fréquentation des épreuves tend à lui rendre raison. Les organisateurs eux-mêmes ont pris soin de contracter une assurance avant les Jeux pour prévenir la faiblesse des recettes liées aux spectateurs. Ils seront contraints de faire jouer cette police pour équilibrer leur budget à l’issue de la manifestation.
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : événement sportif, jeux olympiques de 1924, olympisme, Touring-Club de France, tourisme
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Date de mise en ligne : 26/01/2015
https://doi.org/10.3917/sta.105.0037