Article de revue

Des livres et des bébé

Lire un album où il n’y a rien d’écrit…

Pages 124 à 126

Citer cet article


  • Rateau, D.
(2017). Lire un album où il n’y a rien d’écrit… Spirale - La grande aventure de bébé, 84(4), 124-126. https://doi.org/10.3917/spi.084.0124.

  • Rateau, Dominique.
« Lire un album où il n’y a rien d’écrit… ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2017/4 N° 84, 2017. p.124-126. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2017-4-page-124?lang=fr.

  • RATEAU, Dominique,
2017. Lire un album où il n’y a rien d’écrit… Spirale - La grande aventure de bébé, 2017/4 N° 84, p.124-126. DOI : 10.3917/spi.084.0124. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2017-4-page-124?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.084.0124


Notes

  • [1]
    A. Manguel, Une histoire de la lecture, Arles, Actes Sud, 1998.
  • [2]
    Éditions MeMo.
  • [3]
    Albin Michel jeunesse, coll. « Trapèze ».
  • [4]
    Peint en 1899.

1 Ouvrir un album où il n’y a rien d’écrit suscite souvent une grande surprise chez les adultes que nous sommes. Même si nous lisons régulièrement bandes dessinées et albums, la rencontre avec un livre qui propose uniquement une succession d’images surprend, inquiète, déstabilise souvent le lecteur adulte. Ou, au contraire, l’enchante ! Mais pourquoi ?

2 Peut-être cette lecture nous ramène-t-elle vers des temps lointains. En effet, pour chacun de nous et dès notre naissance, lire a d’abord été une activité psychique liée à nos cinq sens. Dans la rencontre avec le monde, ce et ceux qui le constituent, nous avons donné sens à ce que nous voyions, sentions, goûtions, entendions, touchions. Cette lecture est un art. Un art que chacun de nous met en vie dès sa venue au monde. Un art lié à jamais à ce temps où nous étions encore sans mots articulés pour dire, mais pas sans langage… Un art lié à ce temps où, tous nos sens en éveil, nous avons lu ce qui se passait et s’éprouvait autour de nous, pour donner sens et tisser lien.

3 Cette lecture est un acte physique et intellectuel, une activité complexe, vivifiante. Elle active les pensées et les rêves, ouvre les portes de la langue, des langues et l’accès à sa parole… Elle est cette nécessité première de lecture, inscrite au cœur du vivant.

4 Dans les albums, des artistes mêlent mots et images, pour raconter des histoires et dire leur rapport au monde et aux autres. Ils jouent avec le cadre, la double page, la typographie, le format du livre… Comme dans les autres formes littéraires, ils racontent des histoires de vie où se côtoient amours, haines, joies, peurs… Ces artistes racontent le bonheur, les découvertes, les secrets, la joie, l’ambivalence…

5 Si, dès notre naissance, nous rencontrons des albums et des lecteurs d’albums, nous allons cultiver et enrichir quotidiennement nos talents de lecteurs. Dans un album, le texte imprimé n’est pas prépondérant, plus important ou premier… Il n’est qu’une partie du récit. Mots, images, onomatopées, mise en page, format, sont mis au service d’une narration qui a l’ambition de s’adresser à tous et à chacun. Sans se préoccuper de l’âge du lecteur. Dans un album, l’image est une « langue » en soi. Un moyen de dire et de donner à voir aussi important que les mots articulés et codés. Aussi important que la mise en page, le choix des typographies ou des couleurs…

6 Cependant, ce ne sont ni les mots, ni les mises en page, ni les images qui disent le sens. Ce sont les gens qui lisent. « C’est le lecteur qui lit le sens, écrit Alberto Manguel. C’est le lecteur qui accorde ou reconnaît à un objet, un lieu ou un évènement une certaine lisibilité ; il revient au lecteur d’attribuer une signification à un système de signes, et puis de le déchiffrer [1] », poursuit-il. Déchiffrer, non pas au sens de décoder mais plutôt de découvrir une énigme ; d’interpréter … C’est bien cela, la lecture. Le plus difficile et aussi le plus jouissif dans la lecture est bien de se risquer à découvrir quelque chose de soi dans ce que raconte un auteur ! Et quand cet artiste dit, raconte, montre, exprime… seulement avec des images, l’engagement du lecteur est encore plus nécessaire. Il est même indispensable !

7 Lire un album où il n’y a rien d’écrit nécessite une concentration importante, une attention aux différents signes que nous donne l’artiste. Un détail peut modifier le sens de la narration que nous avions élaborée lors de la succession des premières pages. Cette lecture n’est pas linéaire. Elle nous entraîne dans un jeu d’aller-retour entre les pages. Nous ne comprenons pas tout, et surtout, pas immédiatement. En général, nous faisons une première lecture page à page, lentement, en tentant de comprendre. Puis nous revenons en arrière pour mieux voir. Et ainsi de suite…

8 J’ai lu La visite, de Junko Nakamura [2]. Sur la couverture, le lecteur est positionné dehors, sur le seuil d’une porte, au bas de deux marches d’escalier. C’est l’hiver puisque l’arbre est nu. Il y a du soleil puisque les murs orange de la maison sont lumineux, et aussi parce que nous voyons sur la porte l’ombre portée d’un arbre décharné… Nous voyons aussi l’ombre d’un chat. Mais est-ce vraiment le soleil qui éclaire la façade ? Si on regarde la quatrième de couverture, on peut imaginer que c’est la nuit dans la ville, et que ce sont les lumières de la rue qui fabriquent les ombres… Dans ce livre, il y a du mystère, des chats, des visites, des maisons, des promenades, des rencontres, des rêves… Il est question de dedans, de dehors, de pensées qui cheminent, de rêves peut-être… On y voit des enfants qui se promènent la nuit dans les rues froides de l’hiver. Les vitrines sont illuminées, les sapins et les arbres décorés. Les chats vivent leur vie… Une grande poésie émane de cet album qui suscite davantage de questions qu’il ne donne de réponses. De quoi parle-t-il ? Que raconte-t-il ? Il dit la ville, la nuit, la vie, Noël, les mystères…

9 J’ai également lu Nos vacances, de Blexbolex [3]. Je l’ai découvert page à page, doucement, tranquillement, dans un train qui roulait vers l’ouest. La couverture – sa texture, ses couleurs, son odeur – évoquent le passé, les souvenirs, l’enfance… La petite fille à l’allure volontaire qui en émerge m’a tout de suite émue ; elle m’a fait immédiatement penser à la petite fille du tableau de Félix Vallotton, Le ballon [4]. En raison du chapeau sans doute, mais pas seulement ! Dans cet album, le temps est très présent : celui des horloges (il y en a partout dans l’album…) et celui de la vie et des émotions qu’elle provoque. Il est question d’ambivalence des sentiments, de rencontres, d’amours, de craintes, de fantasmes… L’artiste évoque davantage qu’il ne raconte. Il laisse une grande place au lecteur… Et surtout, ne tentez pas de dire cette histoire avec des mots articulés… Ils seraient trop fades !

10 J’ai lu Caché, de Corinne Dreyfuss, présenté par l’éditeur Thierry Magnier comme « le premier roman des bébés », et dont Patrick Ben Soussan a écrit la préface. Il n’y a que des mots dans cet album ! Des mots dispersés, grossis, rétrécis… Des mots qui bougent sur la page, des mots qui font images… Des mots qui disent la découverte, les sens en éveil… Des mots qui disent le flou, la recherche… Des mots qui évoquent le caché-coucou… Là, pas là, où es-tu ? Dedans. Je compte, j’écoute, je cherche… Où es-tu ? Je sors… Dehors, j’écoute… Je vois le son des bruits qui se dispersent sur toute la page ! Je lis le nom de celui qui émet le bruit ! Je regarde…, je cherche… Personne. Je rentre. La page est la porte qui s’ouvre et aussi celle qui se ferme… Toc Toc Toc ! Y a quelqu’un ? Tu es où, à la fin ? Et le corps se met en mouvement… Assis, étiré, tombé… En haut, en bas, dessous, derrière… Et les bruits du dehors qui surgissent à nouveau… Dehors ! Ah, te voici ! La surprise, le miroir ! Je t’ai trouvé… À toi de compter… Et ça recommence ! Un, deux, trois, quatre, cinq…

11 Eh oui, ça recommence, encore et encore…

12 Trois créations fortes et exigeantes qui appellent lectures et relectures ! Tranquillement. À chacun son rythme ! Nous avons tout notre temps !


Date de mise en ligne : 12/02/2018

https://doi.org/10.3917/spi.084.0124