Au miroir de ma mère, au miroir du smartphone…, où se crée le corps-ému ?
Pages 72 à 81
Citer cet article
- DE MATTEIS, Vanessa
- et CHOCRON, Michael,
- De Matteis, Vanessa.
- et al.
- De Matteis, V.
- et Chocron, M.
https://doi.org/10.3917/spi.083.0072
Citer cet article
- De Matteis, V.
- et Chocron, M.
- De Matteis, Vanessa.
- et al.
- DE MATTEIS, Vanessa
- et CHOCRON, Michael,
https://doi.org/10.3917/spi.083.0072
Notes
-
[1]
La réalité augmentée est une formule qui vient du domaine informatique. Il s’agit d’un procédé superposant des éléments de synthèse du monde virtuel sur la réalité en temps réel, afin de faire vivre une expérience d’interaction en temps réel entre le sujet et le système informatique. Il peut s’agir d’éléments visuels ou proprioceptifs.
-
[2]
Voir notamment les applications pour smartphone telles que Tinder, Grinder, etc.
1L’enfant est assis dans sa poussette, emmitouflé dans des vêtements d’hiver, son corps est difficile à percevoir, rendant son âge et son sexe indéfinis. De cette masse quelque peu informe entre corps et tissus surgit une main brandissante. C’est une main déterminée, tendue, qui dit la maîtrise enfin agie et l’agrippement qui ne cèdera pas. L’enfant semble avoir concentré dans sa main tout son corps, que le regard suit dans une avidité peu contenue ; jouissance plus que jubilation. Le regard tient l’objet autant que la main. Surgit d’autre part un doigt, dextre, rapide, il commande le monde tenu dans cette main. Alors défilent des images, c’est l’enfant lui-même qui surgit sur l’image, en couche, riant, presque nu sur une plage : voici son corps ! L’image se fige, le doigt s’agite pour remettre ce petit corps en mouvement, mais le corps reste immobile, figé dans l’image arrêtée. Alors un cri sonore vient rompre le silence de l’enfant, animant enfin, au-delà de son regard, son visage impassible à l’instant. Le cri convoque un autre corps jusqu’ici absent : voici la mère de l’enfant, qui accourt. On l’aurait presque oubliée, et elle aussi d’ailleurs. La mère comprend son enfant sans un mot et, d’une main habile, ouvre un nouveau fichier vidéo. Voilà l’enfant rasséréné, la main pleine, visage de cire impassible, l’œil semblant téter ces images mobiles, son corps plein s’absente de nouveau, silencieusement. Celui de la mère fait de même.
La main crée le monde : geste psychique ?
2 C’est une scène de psychopathologie de la vie quotidienne – contemporaine – qui nous intéresse autant qu’elle nous laisse interloqués à plusieurs égards, en tant que cliniciens et contemporains. La fascination n’est pas loin et nous met en demeure : comment le clinicien peut-il penser un monde en train de se faire sous ses yeux et dont les mutations dans leurs effets d’après-coup ne se révèleront que dans leur temporalité propre et inanticipable avant leur terme ? Comment penser une mutation technique dans ses effets, alors que nous sommes nous-mêmes agents de cette temporalité et de son action ? Peut-être le lecteur lit-il lui-même cette revue sur son smartphone, tandis que son corps est bercé par quelques mouvements de métro, visage illuminé dans la pénombre par la luminosité bleue électrique de son écran – voilà convoquée l’imagerie d’Épinal de notre modernité. Cependant, de par sa pratique et son objet, le regard de l’analyste est un regard plus rétrospectif qu’anticipateur, un temps de recul lui est nécessaire pour analyser la temporalité dans son après-coup, précisément. Aussi parler aujourd’hui des liens entre le bébé et l’écran, comme ce numéro nous y invite, nécessite-t-il de notre part une certaine prudence, pris que nous sommes dans le tableau que nous observons. De plus, à parler du bébé face à l’écran, il nous faut nous rappeler les propos de Donald W. Winnicott : « un bébé seul, ça n’existe pas »… C’est alors en anthropologues-psychanalystes mis en position d’observation active que nous écrivons.
3 De la main à l’écran, nous proposons ici un chemin sur l’articulation corps-psyché dans ses fondements sexuels et en lien avec l’environnement. Ainsi, l’ethnologue André Leroi-Gourhan (1964) nous permettra l’abord d’une exploration des techniques du corps afin de nous offrir une approche philosophique de ce qui constitue le vivant et l’affect. De cette approche du « vivant » chez A. Leroi-Gourhan comme d’une intrication entre l’impulsion corporelle, l’affect et le symbole, s’ouvre un dialogue avec la pensée winnicottienne, dans une même articulation entre corps et subjectivité créatrice. L’auteur, en effet, origine le vrai self dans le corps (Winnicott, 1960), inextricable de la question de la créativité et de l’impulsion créatrice dans son œuvre. Le vrai self dans sa conception prend sa source dans la « vie des tissus corporels et du libre jeu des fonctions du corps » (ibid., p. 126), d’où vont provenir à leur tour le « geste spontané et l’idée personnelle ». La pulsionnalité du bébé, sa spontanéité, vont donner corps à des mouvements qui signent l’existence d’un vrai self potentiel, le geste spontané sera « le seul vrai self en action » (ibid., p. 125). On peut entendre dans les propos de D.W. Winnicott un lien de continuité entre le corps, le geste et l’incarnation du soi. Ce que, à notre tour, nous proposons de nommer un « geste psychique », qui s’éprouve à partir du corps et trouve à s’organiser en sens pour le sujet. On s’interrogera ainsi sur le statut de ce geste du bébé face à l’écran, autant que sur l’objet écran lui-même.
De l’australopithèque au smartphone…, la main libère la parole !
4 La scène qui se présente à nous est une scène ordinaire, devenue habituelle et banale en quelques années. Des enfants n’ayant pas encore atteint la parole manieraient-ils des outils technologiques comme s’ils accédaient à ce langage technique avant même l’usage de leur langue maternelle ?
5 La main, le geste sont en interaction avec l’univers sans fond de l’espace virtuel, l’enfant clique, agit sur l’écran interactif, ouvrant des pages à l’infini, tandis que la langue, elle, reste arrimée au langage du monde archaïque de l’infans, fait d’échorythmes et de corps, mais non encore de mots et de sens adressés. Cette main brandie et cette dextérité de l’infans au smartphone dans sa poussette semblent contraster avec la capacité de sa bouche encore vide de mots pour le dire. Le passant s’interroge : l’enfant depuis sa poussette aurait-il accès à un monde que l’adulte peine déjà à suivre ? Une langue dont lui-même se sent exclu alors qu’il l’a vue naître. L’enfant au smartphone deviendrait-il dès lors une version augmentée de l’humain – comme la réalité [1] tend à le devenir, a-t-on entendu dire ? Une séparation des mondes opèrerait. La main brandie dans la poussette aurait-elle libéré la langue du virtuel ? Lorsque l’enfant dans sa poussette fait défiler les images du monde, son corps, engourdi en apparence, est-il si absent qu’il en a l’air ? La scène est-elle vécue dans une passivité absolue, ou bien est-ce, à l’inverse, un état de jachère, comme le nommait D.W. Winnicott (1971), qui n’a d’inerte que l’apparence mais prépare à couvert une éclosion à venir, qui trouvera forme ultérieure dans le langage ?
6 Le détour anthropologique peut ici nous intéresser dans les rapports que peuvent entretenir l’outil, l’étude du corps et de sa motricité, et son rapport au sensible et au sentiment d’existence. A. Leroi-Gourhan, ethnologue, anthropologue et historien de la préhistoire, œuvrant dans le même sens que la démarche psychanalytique au travers de l’étude de l’art pariétal paléo-lithique, exhume le passé afin d’en saisir une lecture du présent. Ce qui nous intéresse dans la pensée développée par l’auteur est l’approche de l’Homme comme être vivant et affecté, posant à sa genèse le rythme dans ses liens entre corporéité et socialité, entre affect et symbole, comme le rappelle Alexandra Bidet (2007). Leroi-Gourhan a ainsi entrelacé dans son travail l’expérience sensible et l’état de la corporéité, entendu comme l’état affectif, y voyant une articulation entre ce qui pousse à agir, ce qui touche et ce qui émeut le sujet, au cœur de toute mise en situation. Il révèle ainsi comment le corps et le langage symbolique vont suivre une progression commune et indissociablement mêlée, puisque, au regard du développement cérébral, la main et les outils nés de celle-ci vont être en interaction ininterrompue avec la face et le langage qui, peu à peu, s’en libèrent. Motricité et symbolisation concourant pour lui d’un même pas. Ainsi, l’ethnologue nous apprend la progression indissociable dans l’histoire de l’humanité existant entre la main et le langage. La main a libéré la bouche de l’australopithèque, trop affairée qu’elle était à mâcher et à déchirer, qui va se défaire de quelques dents afin de trouver l’espace du vide qui lui permettra de se remplir de mots.
7 L’analyste, lui, cherche à interpréter la dimension symbolique de ce vide. La bouche en se remplissant de sons passera alors des cris chaotiques, hors sens, à l’appel, par le truchement de l’interprétation maternelle. C’est là l’avènement pour l’infans de la fonction du langage comme figuration de la présence de l’objet absent. Nicolas Abraham et Maria Torok (1978) ont bien souligné l’importance de la sensation corporelle du vide de la bouche afin que les mots puissent venir à l’infans. Le corps inscrit l’empreinte de l’absence par des sensations visant à recouvrir son manque, avant de pouvoir lui donner sens. Il y a là une empreinte corporelle de l’absence éprouvée par l’infans auquel précisément manquent les mots pour la dire. L’autoremplissement phonatoire des mots viendra progressivement se substituer aux satisfactions de la bouche pleine de l’objet maternel, et ainsi, le vide laissé par l’absence pourra se remplir de mots à son adresse.
8 Cependant, cette transition vers le langage n’aura lieu qu’à la condition de la présence maternelle inscrite elle-même dans le langage, accompagnant l’enfant dans cette castration vocale d’un monde archaïque où tout se disait par le corps, afin d’accéder à celui des mots partageables, séparant irrémédiablement le corps de la mère et celui de l’infans. Et c’est de la constance, de la continuité, que cette présence maternelle va tisser le sens du langage. Les mots deviendront un analogon de la présence maternelle ouvrant sur de nouvelles introjections. Toutefois, il semble que cette constance ne puisse avoir de fonction opérante qu’à être marquée par la discontinuité. Ainsi la rythmicité de l’échange entre la mère et l’infans va-t-elle témoigner de sa fonction d’enveloppe contenante et signifiante (Ciccone, Mellier, 2007). C’est d’un temps muet – intervalle entre deux temps forts – que la présence peut se figurer ; entre deux temps de présence : l’absence. Le corps pourrait-il alors tenter de suppléer, de combler ce trou qu’augurerait en son sein l’absence ? C’est-à-dire, dans la réalité incarnée, une sensation, une excitation éprouvée afin de faire taire la béance psychique provoquée par l’absence qui en signe la lacune, le trou, le manque ? Notons cependant que le désir d’être entendu par le corps signerait également un refus de renoncement à l’omnipotence infantile, marque d’un refus de castration par la langue.
9 Ainsi, l’infans sur l’écran du smartphone serait-il sous nos yeux en train de travailler de sa main l’espace du vide qu’il crée au sein de sa bouche, travail rythmique de l’absence, fort-da permis par l’outil ?
Empiètement subjectif et écrasement perceptif
10 L’accès au symbole et à la parole requiert cependant un temps préalable qui trouve naissance dans le rapport au corps de la mère. L’appropriation subjective et créatrice de son existence pour l’infans provient, en particulier, de l’expérience d’avoir été mêlé sensoriellement, puis investi libidinalement par le corps de sa mère. Et de cet entrelacement entre le sensoriel, le sensuel et le libidinal pourra naître une mémoire corporelle qui laissera place à la présence maternelle comme objet interne, ouvrant le sujet au jeu de la présence-absence internalisée, mais lui offrant également l’accès à l’expérience culturelle.
11 Lorsque D.W. Winnicott (1971) interroge la localisation de l’expérience culturelle, il nous invite à penser le « lieu où nous vivons ». C’est toute l’aire des phénomènes transitionnels qui s’ouvre sous ses mots et se refuse à penser la binarité de la réalité entre monde interne et monde externe, situant l’expérience de cet intervalle transitionnel dans un suspens entre deux mondes, suspens paradoxal dont il s’agit, nous rappelle-t-il, de ne jamais questionner le statut. Le corps alors aussi s’en voit suspendu, entre présence et absence, il s’éprouve vivant et porteur de sens. Si vous demandez à l’enfant au smartphone quel corps est le sien – entre celui qu’il vit et celui qu’il regarde –, il est à parier qu’il vous prendra pour un fou. Le lieu où il vit… quel est-il ? Quel est le lieu de son émotion ? Le siège du corps libidinalisé est bien celui qui permet à la psyché de s’étendre et de se mettre en sens. Cependant, le geste spontané, point originaire du self et de la créativité chez D. W. Winnicott, tend à être passivé dans son rapport à l’écran : c’est la première impression que pourrait offrir cette scène de psychopathologie de la vie quotidienne à l’observateur de la rue. L’enfant regarde le monde, il le perçoit au travers de cet écran, mais est-il concomitamment en train de le créer au sein de la sphère de l’illusion ? Le statut de cet objet-outil – écran – nous questionne alors. Est-il devenu une surface de projection-extension de la représentation spatiale de son moi ? Ou bien, au contraire, fait-il écran entre les corps et le ballet de leur rencontre, écran au corps-à-corps maternel sensuel ? L’écran est-il une surface contact ou bien un voile entre deux réalités ?
12 En effet, l’écran interroge la fonction de miroir. Au-delà du visage, la fonction de miroir est portée par l’ensemble du corps maternel, notamment par sa peau qui ancre le sujet spatialement en son existence. La découverte d’un monde à partir de l’écran nous interroge alors sur la main qui tenait le smartphone en première instance, celle de la mère. A-t-elle accompagné de mots cette offrande ? Le monde mis à disposition a-t-il été cocréé par la mère et l’enfant ? Ou bien, à l’inverse, lui impose-t-elle une représentation imagée du monde qu’elle a créé pour lui en amont, empiétant sur sa capacité créatrice et subjectivante, et le dépossédant de son expérience subjective, faisant de lui un spectateur de la séquence dont elle serait le metteur en scène ?
13 Si la mère permet à l’enfant de jouir de l’illusion qu’il crée l’objet et le monde, alors il pourra exercer sur eux un contrôle omnipotent qui ouvrira à la possibilité subjective pour l’infans de posséder et d’habiter son corps. Par la suite, il pourra reconnaître l’élément illusoire, et ainsi ouvrir l’espace du jeu et de l’imagination au fondement du symbole qui, « tout d’abord, est à la fois spontanéité ou hallucination de l’enfant, et aussi objet externe créé et, en fin de compte, investi » (Winnicott, 1971, p. 123). Si les sensations et les interactions qui coexistent entre le nourrisson et l’objet primaire permettent d’être liées ensemble, les fondements de la formation symbolique se constituent ; si elles les séparent, cette fonction sera entravée. Lorsque l’illusion ne joue plus, en lieu et place de l’a-perception créatrice de l’environnement, c’est la perception de celui-ci qui survient, et la spontanéité du bébé est remplacée par une soumission et par une imitation de l’environnement ; s’opposent alors faire par impulsion et faire en réaction. L’impulsion provient du corps subjectivité et créatif, tandis que la réaction ne serait que l’imitation en reflet d’un rythme extérieur, annihilant une appropriation du sentiment d’existence. Ce sont le vivant et le sexuel au sens large qui s’échappent lorsque la mère s’éteint, ou que l’environnement se fait par trop ressentir à l’infans. Le rythme subjectif (de Matteis, Corcos, 2017a) ne surgit plus, il devient réflexe atone, du fait d’appartenir à l’autre.
14 Ce bébé crée-t-il le monde lorsqu’il le regarde au travers de l’écran ? Y trouve-t-il un reflet réfléchissant, ou bien à l’inverse, une surface froide et lisse qui projette sur lui une image empiétante, annihilant le « faire par impulsion » et ouvrant au « faire en réaction » à l’environnement, dont D.W. Winnicott (1971) fait le maître d’œuvre d’un meurtre du sujet psychique et de son sentiment de continuité d’existence. Aussi l’écran serait-il un reflet mort ? Renvoyant l’infans à la figure d’une mère morte (Green 1983) qui ne reflète que son propre mouvement ? Ou bien est-il une surface de projection, prolongement de son corps, espace de jeu potentiel ?
L’œil tète le monde… où est le corps ému ?
15 Le paradoxe semble saisir l’observateur qui s’interroge sur l’attrait de ce monde sur l’enfant, qu’il semble pouvoir saisir par le regard, tandis que son corps reste quant à lui sans mouvement, assis tranquillement dans sa poussette. L’œil et la main aux aguets, le reste du corps en suspens. Mais que tète l’œil comme nourriture ? Elle n’a ni la chaleur, ni la densité, ni l’odeur des corps et du corps-à-corps érogène primaire vivant, seulement l’apparence, la forme des choses, sans qu’aucune surface charnelle de contact ne se crée. La peau est un écran entre soi et le monde, surface de toucher et de contact, des ondes vibratoires de la voix au toucher de l’autre. Le moi-peau (Anzieu, 1995) se fait écran qui protège de l’excès des excitations et qui filtre les premières communications, mais il est aussi véhicule des formes élémentaires de signification. Alors, quels sont les effets d’une conversion de la sphère tactile en une sphère digitale ? D’un regard qui se substitue au toucher ? L’écran du téléphone comme surface d’exploration du monde vient nous interroger sur une relative disparition du corps sensible porteur de la dimension sexuelle du sujet, ouvrant une interrogation sur la possible constitution d’une nouvelle cartographie du corps érogène, et d’une certaine phobie à l’endroit du corps comme enveloppe charnelle et, de fait, mortelle. Pour autant, cet espace de l’écran a bel et bien une réalité, dans la mesure où il procure à l’enfant des sensations qui vont trouver à s’inscrire dans sa chair. Par ailleurs, sa main est active et apprend progressivement ce geste, devenu si familier, de commander le monde virtuel du bout des doigts, faisant glisser et apparaître à l’envi et à l’infini l’objet que l’on souhaite soumettre au regard.
16 Alors quelle expérience vit cet enfant face à l’écran ? Celle d’une excitation sans nom, ou bien celle d’une rêverie autoérotique qui trouverait sur l’écran son support externalisé ? Revenons à notre poussette et à cette mère affairée au loin. L’enfant ainsi assis, qui semble absent à lui-même mais se regarde mouvant sur l’écran, qu’éprouve-t-il ? L’excitation de la scène, dont la rage née de son arrêt sur image signe qu’elle est bien présente, peut-elle devenir signifiante pour l’infans ? Nous pourrions supposer dans un premier temps une excitation brute, celle animée par l’image mouvante, source d’une jouissance hors sens. Mais alors, nous ferions fi de son objet d’attraction. En effet, l’enfant se regarde sur l’image. Il regarde dès lors une forme moderne de photographie de son souvenir vécu. Objet externe certes, qui ne fait pas appel à sa réminiscence en primo lieu, mais peut-être convoque-t-il une reviviscence de l’affect engrammé dans son corps, celui qu’il a connu en courant sur cette plage, nu, riant, adressant ainsi son sourire à celui ou celle qui tenait l’appareil, c’est-à-dire probablement sa mère, cette première séductrice (Freud, 1938). Jubilation de l’échange co-vécu. Le corps se souvient alors, et permettrait peut-être à l’enfant de transformer ce jeu avec son image en une sorte de fort-da ? L’écran figure devant lui un souvenir internalisé que le corps porte en son sein, et travaille rythmiquement à la constitution du souvenir (de Matteis, Corcos, 2017b). Rappelons à ce titre l’importance de la dimension sensorielle dans la formation des souvenirs-écrans autant que dans la description freudienne du fort-da. L’écran deviendrait-il ici une barrière dont le statut pare-excitationnel serait à interroger ? En effet, peut-être l’enfant rêve-t-il de souvenir excitant dont l’écran protège l’effraction ? Puisque, en effet, n’oublions pas la main qui lui a tendu ce téléphone – main de la réalisatrice de ce film : la mère soumet ainsi une scène à l’enfant qui l’a fait elle-même jubiler au point de vouloir la capturer via l’écran, et de la soumettre désormais à l’enfant. L’empiètement de l’environnement évoqué plus haut n’est pas loin.
17 Disparition du corps, contact et refoulement sexuel contemporain : « Adopte un mec ! »
18 La question de l’écran face à l’infans, nous le voyons, ouvre dans l’actuel plus d’interrogations et de potentialités que de réponses et de certitudes. C’est un champ exploratoire de notre réalité que l’analyste va devoir penser en son temps, en contemporain, la réalité technique, nous l’avons vu, étant de plus en plus au cœur des modalités d’appropriation de son environnement par le sujet. Aussi, au-delà de cet enfant, l’écran, qu’il soit celui du smartphone, de la tablette, de la télévision, de l’ordinateur, nous interroge quant à la relative disparition du corps incarné dans la scène de nos échanges contemporains, cédant la place à son image. S’ouvre ainsi pour nous une interrogation à poursuivre quant au travail de l’absence du corps, mais également relative à la disparition du sexuel dans sa dimension de contact entre les corps, confrontation à l’altérité s’il en est.
19 « Un bébé seul, ça n’existe pas… », en effet ; il nous faut penser à tout son environnement, à savoir celui dans lequel la fonction maternelle se construit. Différents phénomènes de sociétés, notamment celui de l’hypersexualisation de l’image, semblent s’opérer concomitamment avec l’absentification du corps en présence, du fait de la virtualisation des échanges notamment. Ces phénomènes ne sont pas sans effet sur le vécu intrapsychique, et partant, sur les formes de psychopathologies contemporaines qui voient le corps occuper le devant de la scène. En effet, sur le plan collectif, la dématérialisation des échanges s’accompagne de l’accélération des contacts sociaux, et ce en l’absence des corps in situ. Comment peut-on alors penser ces modifications sociétales ? Quels discours sur le corps et sur le sexuel sont ainsi véhiculés ? Ainsi, l’explosion du recours au virtuel dans la rencontre amoureuse ou sexuelle (et ce dès l’adolescence) témoigne de l’absence des corps dans leur prise de contact, autant que de la disparition ou de la déterritorialisation mondialisée d’une scène sociale incarnée par la cité. L’image des corps est de plus en plus sexualisée, mais leur contact semble quant à lui différé. Phobie du corps sensible et flambée des fantasmes… Ainsi, nous pensons à ces nouvelles coutumes de séduction et d’approches amoureuses, celles des sites de rencontre, qui voient le corps en contact disparaître dans sa dimension carnée, médié qu’il est par l’écran, précisément. De nouveau la main, d’un glissement binaire entre oui et non [2], choisit, sélectionne son futur compagnon, confortablement assis derrière son écran, décrivant à l’envi non plus une altérité faite de surprise et d’inconnu mais un idéal fantasmatique qui réactive l’idéalisation infantile primitive au renoncement œdipien. L’écran est-il ici à incriminer ? Ou bien, est-ce à l’inverse une source de pare-excitation face à la proposition de toute-puissance infantile véhiculée par une société de consommation qui flatte le narcissisme et le défaut de castration fantasmé ? La réalité du contact des corps confrontant quant à elle à la nécessaire castration afin de pouvoir accéder à la rencontre d’un autre, alter et non ego. La publicité de certains sites – songeons à la dernière campagne d’« Adopte un mec », campagne publicitaire 2017 nommée Paper Doll, dont l’intitulé porte déjà en son sein tout un programme de réjouissances pré-œdipiennes – va dans ce sens. Il s’agissait en effet du corps d’un homme morcelé en fragments iconographiques sur-signifiants de rêves infantiles. Adopter un homme comme on adopte un enfant, mais tel qu’au mirage de vos rêves œdipiens, pourrait-on résumer. L’image condense en elle la disparition des corps incarnés, la réalité de l’autre toujours décevant au regard de l’idéal infantile, autant que la désexualisation de l’échange. Patron de tissu à découper, ces Paper Dolls offrent le fantasme de créer la poupée de ses rêves… Pour faire l’enfant de ses rêves œdipiens, la future mère aurait donc besoin d’en adopter un, sans corps sexué, afin de l’autoengendrer au sein de son fantasme.
20 Les travaux des sociologues (Rosa, 2014 ; Le Breton, 2013) et géographe (Lussault, 2017) concernant les mutations du rapport à l’espace commun et le fantasme d’immortalité que l’on peut référer à l’accélération du rythme de vie, nous intéressent particulièrement, trouvant là un écho à la pensée psychanalytique. C’est un travail sur l’absence, la mort et la possibilité de confrontation au manque – et, partant, à la castration – qui semble ici pouvoir s’ouvrir. Ainsi, l’absence du corps carné de la scène et l’hypersexualisation de l’image rendant le corps omniprésent dans son apparition interrogent l’analyste sur les nouvelles modalités de refoulement de notre société. Si, tel que l’avançait D. Anzieu (1986), le refoulé de notre époque est celui du corps sensoriel et moteur, dès lors, le corps comme porteur du sexuel et de la mort pourrait être l’une des problématiques de notre temps. Voir disparaître le corps de la scène serait ainsi fantasmatiquement pouvoir réaliser les fantasmes de toute-puissance infantile de l’immortalité au refus de renoncement à la bisexualité, ouvrant sur les réalisations fantasmatiques œdipiennes. Car c’est bien la barrière du corps dans son immaturité qui protégeait l’enfant de l’état de latence et qui impose un travail de renoncement dans l’après-coup de la sexualité adolescente. Il faudrait ainsi interroger les effets de ces mutations sur la psychopathologie contemporaine, notamment, au regard du processus adolescent et des modifications qu’engendre ce vécu du corps dans la possibilité d’appropriation subjective, cette articulation corps-psyché qui relève de la possibilité d’habiter son corps sexué.
21 La langue et le corps, tous deux produits millénaires de la civilisation autant que de l’histoire psychosexuelle individuelle, auraient-ils changé de paradigme d’inscription du fait de la technique ? Ou, pour le dire autrement, l’inscription spatio-temporelle de l’ère virtuelle aurait-elle modifié l’arrimage du sexuel et du sens ? La scène virtuelle – celle de l’écran, surface de projection autant que de réflexion du monde – viendrait peut-être déchoir de ses fonctions historicisantes le corps carné qui, dès lors, ne serait plus le lieu de la mise en sens du sexuel et ipso facto du sujet désirant ? Et pourtant… le corps demeure vivant et meurt, n’en déplaise aux fantasmes.
Bibliographie
- Abraham, N. ; Torok, M. 1978. « Deuil ou mélancolie. Introjecter-incorporer », dans N. Abraham, M. Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987, p. 259-275.
- Anzieu, D. 1986. Une peau pour les pensées : entretiens avec Gilbert Tarra, Paris, éd. Clancier-Guénaud.
- Anzieu, D. 1995. Le Moi-peau, Paris, Dunod.
- Bidet, A. 2007. « Le corps, le rythme et l’esthétique sociale chez André Leroi-Gourhan », Techniques et culture, n° 48-49, p. 15-38.
- Ciccone, A. ; Mellier, D. (sous la direction de). 2007. Le bébé et le temps, Paris, Dunod.
- Freud, S. 1938. Abrégé de psychanalyse, Paris, Puf, 1998.
- Green, A. 1983. « La mère morte », dans Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, 2007.
- Le Breton, D. 2013. L’adieu au corps, Paris, Métailié.
- Leroi-Gourhan, A. 1964. Le geste et la parole, I. Technique et langage, Paris, Albin Michel.
- Lussault, M. 2017. Hyper-Lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, Paris, Le Seuil.
- Matteis, V. (de) ; Corcos, M. 2017a. « Corps, rythme et création », Adolescence, n° 35, p. 187-206.
- Matteis, V. (de) ; Corcos, M. 2017b. « De la mémoire du corps à l’impulsion création. Question de rythme », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, n° 65, 2017, p. 388-394.
- Rosa, H. 2014. Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte/Poche.
- Winnicott, D. W. 1960. « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux “self” », dans Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Petite bibliothèque Payot, p. 115-131.
- Winnicott, D. W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
Mots-clés éditeurs : corps, dématérialisation, Écran, psychanalyse, sites de rencontres, smartphone
Date de mise en ligne : 16/11/2017
https://doi.org/10.3917/spi.083.0072