Article de revue

Élever un bébé à hauteur d’homme

Pages 13 à 31

Citer cet article


  • Ben Soussan, P.
(2016). Élever un bébé à hauteur d’homme. Spirale - La grande aventure de bébé, 79(3), 13-31. https://doi.org/10.3917/spi.079.0013.

  • Ben Soussan, Patrick.
« Élever un bébé à hauteur d’homme ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2016/3 N° 79, 2016. p.13-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2016-3-page-13?lang=fr.

  • BEN SOUSSAN, Patrick,
2016. Élever un bébé à hauteur d’homme. Spirale - La grande aventure de bébé, 2016/3 N° 79, p.13-31. DOI : 10.3917/spi.079.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2016-3-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.079.0013


Notes

  • [1]
    J.-L. Fournier, Mouchons nos morveux, Paris, éd. Jean-Claude Lattès, 2002.
  • [2]
  • [3]
    A. de Musset, La confession d’un enfant du siècle (1836), Paris, Gallimard, 1973.
  • [4]
    A. de Lamartine, « Le lac » (1820), dans Méditations poétiques, Paris, lgf, 2006.
  • [5]
    B. Bergman, A. Bashung, « Vertige de l’amour », Allo Music Éditions, 1981.
  • [6]
    W. Pasini, « Les bons enfants à venir », dans M. Soulé (sous la direction de), Les bons enfants, Paris, esf, coll. « La vie de l’enfant », 1982.
  • [7]
    Proverbe yiddish.
  • [8]
    Luc, 18.16-17.
  • [9]
    J. Prévert, « Souvenirs de famille ou l’ange garde-chiourme » (1930), dans Paroles, Paris, Gallimard, 1946.
  • [10]
    Genèse, 30 : 1.
  • [11]
    Actes, 1 : 8.
  • [12]
    Psaumes, 127 : 3-5.
  • [13]
    K. Gibran, Le prophète (1923), Paris, Albin Michel, 1990.
  • [14]
    Genèse, 22 : 17.
  • [15]
    Confucius, Les entretiens, Paris, Gallimard, 2005.
  • [16]
    « Que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire » (S. de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949), Paris, Gallimard Folio, 1986.
  • [17]
    C. Maier, No Kid, Paris, Michalon, 2007.
  • [18]
  • [19]
    D. Diderot, Pensées philosophiques (1746), Arles, Actes Sud, 1998.
  • [20]
    Alexandre Dumas fils.
  • [21]
    D. Cooper, Mort de la famille, Paris, Le Seuil, 1972.
  • [22]
    G. de Maupassant, Contes et nouvelles (1882), I, Le pardon, Paris, Gallimard La Pléiade, 1973, p. 656.
  • [23]
    La France était jusqu’ici, avec l’Angleterre, l’un des seuls pays de l’Union européenne à ne pas avoir officiellement interdit toute violence éducative, et de façon implicite, la fessée. Mais début juillet 2016, l’Assemblée nationale a voté contre « tout recours aux violences corporelles » des parents envers les enfants, en vertu d’un amendement de députés socialistes et écologistes adopté lors de l’examen du projet de loi « égalité et citoyenneté ».
  • [24]
    Proverbes, 13:24.
  • [25]
    Proverbes, 23:13.
  • [26]
    Proverbes, 29:15.
  • [27]
    Proverbes, 29:17.
  • [28]
    Les choses ont-elles vraiment changé depuis le Moyen Âge ? Philippe Rochat, professeur de psychologie à l’université Emory, aux États-Unis, évoque par exemple le « façonnage comportemental » des nourrissons dès 2 mois (P. Rochat, Le monde des bébés, Paris, Odile Jacob, 2006).
  • [29]
    M.-F. Morel, « Histoire de l’enfance en Occident », dans F. de Singly (sous la direction de), Enfants – adultes. Vers une égalité des statuts ? Paris, Universalis, 2004.
  • [30]
    M. Audiard, Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, Paris, Gaumont, 1968.
  • [31]
    Proverbe sioux.
  • [32]
    C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1960, p. 27.
  • [33]
    J. Dupont, Manuel à l’usage des enfants qui ont des parents difficiles (1980) (sous le pseudonyme de Jeanne Van Den Brouck), préface de Françoise Dolto, Paris, Le Seuil, Points virgule, 2006.
  • [34]
    M. Montessori, L’enfant (1935), Paris, Desclée de Brouwer, 2006.
  • [35]
    D.L. Nolte, R. Harris, Children Learn What They Live, New York, Workman Pub Co, 1998.
  • [36]
    H. Ford, cité par J. Canfield et M.V. Hansen, Bouillon de poulet pour l’âme des professeurs, Paris, éd. Béliveau, 2008.
  • [37]
    P. Piché, L’escalier, Montréal, Les éditions de la Minerve, 1980.
  • [38]
    D.W. Winnicott, Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975, p. 199-200.
  • [39]
    S. Freud, « L’avenir d’une illusion » (1927), dans Œuvres complètes, XVIII, Paris, Puf, 1994, p. 190.
  • [40]
    D.W. Winnicott, Conversations ordinaires. Paris, nrf Gallimard, 1988, p. 44.
  • [41]
    J. Lennon, En flagrant délire, Paris, Robert Laffont, 2010.
  • [42]
    F. Dolto, La cause des enfants, Paris, Robert Laffont, 1985, p. 208.
  • [43]
    Voltaire, « Réflexion générale sur l’Homme » (1774), dans Dictionnaire philosophique, vol. 3, Paris, Éditions Classiques Garnier, 2008.
  • [44]
    B. Martino, Le bébé est une personne, Paris, Balland, 1985. Cet ouvrage reprenait le titre de sa remarquable série d’émissions télé, diffusée fin 1984 (Paris, Tf1 Entreprises Vidéo, 1994).
  • [45]
    P. Val, Malaise dans l’inculture, Paris, Grasset, 2015.
  • [46]
    A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard Folio, 2013.
  • [47]
    J. Rouzel, Travail éducatif et psychanalyse, Paris, Dunod, 2014.
  • [48]
    Paris, emi, 1987.
  • [49]
    Détournement d’un poème de Paul Verlaine, « De la musique avant toute chose », par J. Rouzel (Journée « La clinique, l’avenir des institutions », Pau, 2009).
  • [50]
    C. Baudelaire « Moesta et Errabunda (Triste et Vagabonde) » (1857), dans Spleen et idéal, Les fleurs du mal, Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, la Pléiade, 1975.
  • [51]
    M. David, L’enfant de 0 à 2 ans, Paris, Dunod, 1990.
  • [52]
    Considérez ce répertoire des grands noms de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse comme un hommage, appuyé, à quelques-uns qui ont permis de renouveler l’idée même d’enfance.
  • [53]
    Hannah Arendt rappelle que « la culture, mot et concept, est d’origine romaine. Le mot “culture” dérive de colere – cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver – et renvoie primitivement au commerce de l’homme avec la nature en vue de la rendre propre à l’habitation humaine. En tant que tel, il indique une attitude de tendre souci, et se tient en contraste marqué avec tous les efforts pour soumettre la nature à la domination de l’homme » (La crise de la culture, Paris, Gallimard, Folio, 1972).
  • [54]
    R. Char, « Commune présence » (1934-1935), dans Le marteau sans maître, Paris, Gallimard, 1964, nouvelle édition revue et augmentée, 1998.
  • [55]
    Prénom d’origine grecque, signifie « don de Dieu ».
  • [56]
    Prénom d’origine hébraïque signifiant « Dieu a fait grâce ».
  • [57]
    G. García Márquez, Cent ans de solitude, Paris, Le Seuil, 1968.
  • [58]
    Ce rapport est consultable en ligne sous l’intitulé « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » (2005), http://www.inserm.fr/thematiques/sante- publique/expertises-collectives
  • [59]
  • [60]
    Y. N. Harari, Sapiens : une brève histoire de l’humanité, Paris, Albin Michel, 2015.
  • [61]
    B. Cyrulnik, lors de l’émission de télévision « Contact, l’encyclopédie de la création », entretien avec Stephan Bruneau, TV5 Monde, 5 septembre 2010.
« On ne doit pas élever les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après un état meilleur, possible dans l’avenir, c’est-à-dire d’après l’idée que l’on se fait de l’humanité. »
Emmanuel Kant, Traité de pédagogie (1803)

« L’enfant est un cadeau de Dieu, il tombe du ciel. Comme les tuiles [1] »

1

« …tous capables et dignes d’accueillir Jésus dans chaque enfant que Dieu envoie sur la terre [2]. »

2 C’est une après-midi d’octobre 2015, maussade, pluvieuse, sur la place Saint-Pierre, à Rome. Un mercredi, jour des enfants. Alors le pape François, dans son audience générale, ce mercredi, parle des enfants. Il dit « les enfants sont une promesse de la vie ».

3 Aux aubes naissantes, on se promet de l’amour, qui durera toujours, d’être là, présent, fidèle, pour le meilleur et pour le pire – ma foi, si on pouvait se passer du pire ! –, on s’engage, pour la vie – enfin, c’est ainsi prescrit, non ? On se refait tous le même coup, à la Musset, d’un romantisme échevelé : « Aimer, c’est se donner corps et âme [3]. » « Pourvu qu’on ait l’ivresse », qu’il versifiait aussi, l’autre grand lyrique poitrinaire, poète du lac, réclamant des délices à savourer et des extases sublimes [4]. Enfin bref, nous voilà pris dans ces vertiges de l’amour que chante Bashung [5], « Dieu avait mis un kilt. Y a dû y avoir des fuites ». S’enfiler sans préservatif, quelle idée ! Sortez couverts, comme ils disaient à l’époque. Enfin, à l’époque, l’ancienne, version avant Jésus-Christ, ils se la racontaient un brin plus ébrieuse. Cette légende perse rapporte ainsi qu’un roi et sa favorite, craignant d’être surpris en de peu chastes postures, abandonnèrent, au creux d’une roche, quelques grappes de raisin, arrosées par la pluie puis réchauffées par le soleil. À leur retour en ce lieu de leur amour, et après quelques aimables échanges dont il me faut taire ici la teneur, ils burent, assoiffés, cette eau mousseuse. Sensibles à son goût, âcre et sucré, et à ses essences qui leur chaviraient un peu plus la tête, ils décidèrent de réitérer l’expérience – enfin, les expériences – au fond de leur grotte nuptiale et, dans l’ombre et la fraîcheur, sans cesse essayant de mieux faire encore, ils donnèrent naissance au vin… et à un petit prince. Avouez que côté « projet conceptionnel », il y a 2500 ans, ils avaient quand même du style ! Enfin bref, après la séquence introït et post-coïtum, il y a parfois la saison 2 des amours, vous savez, quand à la fin des contes, on lit cette sentence consacrée : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Longtemps, j’ai été persuadé que le « et » qui reliait les deux parts de cette lumineuse formule établissait en fait une disjonction entre le temps du bonheur, précédent, et celui de la parentalité, suivant : « Ils vécurent heureux, jusqu’à ce qu’ils aient beaucoup d’enfants. » « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’emmerdes… », titre la pièce à succès de Julie Aymard – le second opus, « Bienvenue à la caf », est déjà sur les planches.

4 Or, donc, ils ont un enfant. Vous ne trouvez pas cela inconvenant, cette manière de dire ? Personne n’a un enfant, dans le sens de l’avoir, de la possession. Les enfants ne sont pas des biens patrimoniaux que l’on possède en propre. Ils ne nous appartiennent pas, jamais. Une femme, un homme, attendent un enfant. Il s’agit encore moins d’ailleurs de faire un enfant : de la fabrication artisanale des bébés à l’industrialisation des pratiques de procréation médicalement assistées, l’on pourrait aisément gloser sur cette terminologie. N’en déplaise à quelques-uns, la manufacture des bébés est un projet qui nie, dans son essence même, les forces inconscientes qui nous agissent et sont à l’œuvre dans tout processus de parentalité.

5 Proposons une autre version : « Un bébé est attendu par un couple désirant. » Simple façon de considérer l’enfant à naître comme une part inaliénable de l’amour et du destin de ce couple. Simple ? Ce n’est pas exactement ce que pense Willy Pasini, psychiatre et sexologue italien : « L’enfantement n’est que l’aboutissement d’un acte de folie ordinaire, car aucune évaluation raisonnable n’amènerait à la procréation d’un enfant [6] »… Sûr que postuler que l’enfant devrait être attendu en plus du bonheur déjà partagé, et non pour pallier des manques internes trop profonds, c’est gageure, non ? Qu’il ne devrait être ni un besoin ni une nécessité, même et surtout inconscients, c’est gageure, non ? Qu’il devrait composer un projet libre de contrainte, inscrit dans une lignée et une généalogie, c’est encore gageure, non ? Qu’il devrait s’instituer de fait, de soi, par ce désir d’enfant qui traverse les parents, qui est porté par eux mais non pour eux, c’est toujours gageure, non ? Ah oui, vous oseriez parler d’arrogance, de toute-puissance, de déni ? Vous seriez tenté de croire que la parentalité s’aménage dans des territoires obscurs du soi et de l’autre, du je et du nous ? Quoi, vous iriez jusqu’à supputer qu’il n’est pas de naissance sans douleur et que tout parent vacille à la naissance d’un enfant ? Mon Dieu, vraiment ?

« Dieu ne pouvait être partout, alors il a créé la mère [7] »

6

« Laissez venir à moi les petits enfants [8]. »

7 Tiens, reprenons nos saints esprits et revenons-y à « Dieu le père, de la maison Dieu-père-fils-Saint-Esprit-and-Cie [9] », comme le baptisait Prévert.

8 Il a donc dit, le pape, les enfants sont une promesse.

9 C’est bien ce que postulait la Rachel, cousine et seconde femme de Jacob. Vous connaissez l’histoire biblique ? Je vous la rappelle. Jacob est le cadet des deux jumeaux d’Isaac et de Rébecca. Le petit-fils d’Abraham, donc, qui devait l’offrir en holocauste à Dieu, vous vous en souvenez, dans cet épisode célèbre du sacrifice sur le mont Moriah. Souvenez-vous aussi que l’Abraham en question a 100 piges quand le petit Isaac naît, et que sa mère, Sarah, qui est aussi la demi-sœur de son père, est une jeunette de 90 ans, stérile. Ils n’ont pas d’enfants. Enfin, Abraham (à 86 ans) a accepté la proposition de Sarah qui, pour avoir un fils, lui a donné sa servante égyptienne Agar comme femme, et Ismaël est né. Intéressant aussi pour la suite, Abraham chasse, quand Isaac est en âge d’être sevré, sur la demande de Sarah, son autre fils, pour qu’Isaac n’ait pas à partager son héritage avec Ismaël.

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’emmerdes…

10 Revenons à Rébecca, restée elle aussi longtemps infertile. Sa grossesse, gémellaire, est pénible, parce que les deux enfants se battent dans son sein. Dieu prédit alors à Rébecca qu’elle engendrera deux peuples, et que le grand servira le petit. Jacob naît en second, la main agrippée au talon d’Ésaü. Leur père Isaac a 60 ans à leur naissance. Grand amateur de gibier, il préfère Ésaü qui aime la chasse et l’aventure, mais Rébecca préfère Jacob, qui est raisonnable et casanier. Jacob, au cours d’une arnaque au plat de lentilles, obtient quelques années plus tard de son frère son droit d’aînesse. Et quand, avant sa mort, leur père Isaac, devenu aveugle, veut rétablir Ésaü dans ses droits, c’est Rébecca qui profite de la cécité de son mari pour lui faire donner sa bénédiction à Jacob. Ésaü, furieux, décide de tuer son frère dès la mort de son père. Rébecca, découvrant ses intentions, implore Jacob de fuir chez son oncle Laban à Harran. À peine arrivé, près d’un puits, il rencontre Rachel en jeune bergère et, je vous la fais courte, c’est le shoot de lulibérine, l’Isaac se pâme, vole un baiser, pleure d’émotions, la totale du coup de foudre, quoi ; il court auprès du père de Rachel, qui n’est autre que son oncle Laban, et lui demande sa fille en mariage, en échange de sept années de boulot, un job non rémunéré bien sûr. L’affaire est faite mais à la septième année échue, l’oncle qui veut marier sa fille aînée en premier, une Léa, aux « yeux délicats », trompe Jacob et, au lendemain d’un festin un brin arrosé, pour fêter cette prochaine union, Jacob se réveille… aux côtés de Léa… Laban lui accorde finalement Rachel en échange de sept nouvelles années à son service.

11 Mais si Léa donne successivement quatre fils à Jacob, Rachel, elle, reste stérile. Un jour, prise de colère et jalouse de la fécondité de sa sœur, elle lance à son cousin et néanmoins mari : « Donne-moi des enfants sinon je meurs [10]. »

12 L’histoire biblique rapporte ensuite que Rachel invite alors Jacob à « se rapprocher » de sa servante Bilha, qui lui donne ainsi deux fils. Dans la Bible, en fait, la gestation pour autrui est d’une grande banalité…

13 Mais là n’est pas notre propos. Intéressons-nous plutôt à cette véhémente exhortation de Rachel : « Donne-moi des enfants » !

14 Donne-moi, en hébreu yahab, attribue-moi, accorde-moi. Comme on octroierait une grâce, une gloire. L’enfant comme « un cadeau venu du ciel », une offrande céleste à nos basses humanités. L’enfant comme un éclat de déité, « un don de Dieu ». Le Nouveau Testament le dit à peine autrement, « Vous recevrez une puissance [11]», actualisant sans le vouloir vraiment les problématiques éthiques autour du statut de l’embryon, « personne potentielle », « personne en puissance ».

15 Les enfants sont des promesses. L’avenir en germe. Les enfants sont… des récompenses. « Des fils, voilà bien l’héritage que donne l’Éternel, oui, le fruit des entrailles est une récompense. Ils sont pareils aux flèches dans la main d’un archer, les fils de la jeunesse ! Heureux l’homme dont le carquois en est rempli [12] ! » La philosophie du chrétien Khalil Gibran, dans son cultissime Prophète, renoue avec la formule : « Vous êtes les arcs d’où partent vos enfants comme des flèches vivantes. » Et il continue : « L’Archer voit sa cible sur le chemin de l’infini [13]. »

16 Il est donc définitivement acquis que les enfants sont des cadeaux célestes, que nous méritons d’être gâtés, bénis des cieux et donc de procréer, de faire famille, multipliant les niards « comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer [14] ».

17 Mais prudence, cette récompense s’acquiert sous conditions. « La maison du Juste n’a que de bons et beaux enfants », certifie ainsi Eschyle, tandis que Luther conjugue « ressemblance et bien, dissemblance et mal ». En gros, faites vos preuves, donnez et il vous sera donné. « La promesse est une dette [15] », rappelait Confucius, six siècles avant J.-C. Je te donne un enfant si… Mais qui est donc ce « je », humain ou transcendantal ? Ne parle-t-on pas des mystères de la vie, de l’alchimie des origines ? Retour à Gibran : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. / Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même, / Ils viennent à travers vous mais non de vous. / Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »

18 Pour Sarah, Rébecca et nombre des femmes de l’Ancien Testament, la stérilité est souffrance, honte, manque et manquement. « Porter des fruits en abondance » est une injonction théologique, qui a su imprégner de ses ombres toute la vie profane. La descendance est un des signes fondamentaux de la bénédiction divine, et la maternité, une condition fondamentale du statut de la femme dans le monde biblique : ne pas avoir d’enfants est ressentie par ces femmes comme la négation de leur raison d’être. « Par ces femmes »… Vous pensez sûrement que tout cela a changé, depuis le temps que le monde biblique n’est plus, et que les femmes d’aujourd’hui ne sont plus assujetties à ces fariboles de l’enfant don des cieux ? Vous pensez que l’enfant ne fait plus partie des bons plans de développement personnel des femmes et que les vertus de la maternité ont beaucoup perdu de leurs charmes ? Vous pensez que la fécondité ne s’érige plus en assises inaltérables de l’histoire des femmes et que, depuis Simone [16], avouons-le, tout ceci est totalement périmé ? Que les féministes modernes et Corinne Maier ont enfoncé le clou encore plus loin : « Avoir un enfant, écrit celle-ci, est le meilleur moyen d’éviter de se poser la question du sens de la vie : il est un merveilleux bouche-trou à la quête existentielle [17] » ? Ah oui, vous pensez cela ? Que faites-vous alors de toutes ces célébrations incessantes : pas un magazine qui n’affiche des people pouponnant, la dernière naissance royale, l’extraordinaire engagement humanitaire de celle-ci qui adopte, l’exploit de celle-là qui avait tout tenté et qui enfin tombe enceinte, le retour politique de cette autre quelques heures après son accouchement… ? Enfin bref, notre époque ne porte-t-elle toujours pas aux nues la maternité, et les enfants, et la famille ? « Rester sans enfant : un choix de vie à contre-courant », expliquait une note de l’Institut national des études démographique (ined) en février 2014 [18], rappelant que l’infécondité volontaire restait en France un phénomène très minoritaire, qui concernait moins de 5% de la population… Les normes sociales et de genre ont la vie longue et les choix et contraintes en la matière ne sont pas aussi simples et compréhensibles qu’on les voudrait croire.

Les enfants sont des promesses.
L’avenir en germe. Les enfants sont…
des récompenses.

19 Les enfants seraient donc plantés dans nos vies comme des fleurs, des promesses d’éclosion et de floraison, des avènements plus que des événements, des appels à la Joie, des invites au bonheur, au total, une largesse divine…

20 Ok, la chose est entendue, les enfants, c’est que du bonheur. Mais il faut le « mériter » !

21 Et quand ils sont là, enfin ou déjà, il en faut du mérite pour les élever !

« Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enfants [19] »

22

« Comment se fait-il que, les enfants étant si intelligents, la plupart des hommes soient bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation [20]. »

23 Nous accédons maintenant au deuxième mythe, tout aussi improbable que celui de l’enfant, ange descendu tout droit des cieux vers nous, offrande céleste : l’enfant, chrysalide, deviendra papillon. Croyons-nous vraiment que le métier de parents, c’est faire des papillons ?

Voilà révélée l’autre face de l’enfant
promesse, non pas l’enfant qui nous
est promis mais celui qui promet,
celui qui se conjugue à tous
les temps du futur, l’enfant qui demain
sera, fera, pourra…

24 Depuis toujours, l’enfant n’est pourtant pensé que comme futur adulte. La France a d’ailleurs été un des chantres de l’essor de cette conception. Tout ne commence bien sûr pas avec la IIIe République, mais n’oublions pas que Ferdinand Buisson a fondé la Société libre pour l’étude (psychologique) de l’enfant en 1900, et qu’Alfred Binet (1857-1911) a créé les premiers tests d’intelligence qui évaluaient l’enfant en tant qu’adulte en puissance. La société devait veiller à ce que chaque enfant, quelles que soient ses particularités, puisse s’épanouir sur le plan intellectuel, affectif et social ; noble dessein mais exclusivement réduit à une vision développementale de l’enfant qui était alors – et continue à être – perçu comme un adulte en miniature. C’est toujours cette fable que nous retenons, celle d’un devenir, de potentialités, de capacités émergentes. Voilà révélée l’autre face de l’enfant promesse, non pas l’enfant qui nous est promis mais celui qui promet, celui qui se conjugue à tous les temps du futur, l’enfant qui demain sera, fera, pourra… L’enfance est un projet, une ébauche, une esquisse. Saura-t-on oublier un jour cette référence au monde adulte qui paraît incontournable ? Certes, l’enfant va grandir et se développe. Précisément, cette évidence n’obscurcit-elle pas l’orientation pure et simple de l’enfance telle qu’elle est en elle-même, s’imposant par ses caractéristiques propres, son affectivité, son intelligence, sa conduite et, bien assurément, sa vision du monde ? Que de tableaux, du xvie au xixe siècle, le représentant ainsi, adulte en miniature ! Que d’écrits le proclamant bourgeon, semence, avenir, visée, futur, promesse de l’aube, avec la vie devant soi, le monde s’ouvrant sous ses pas ! « Il suffit pour l’instant de dire que chaque enfant est, du moins en germe, un artiste, un visionnaire et un révolutionnaire », assurait David Cooper, pape de l’antipsychiatrie et grand pourfendeur de l’orthodoxie familiale [21].

25 Mais l’enfant n’est pas qu’une vision anthropomorphe d’un adulte à venir. Il est un enfant. Enfant n’est pas synonyme de « petit homme » ; être enfant, c’est être à part entière, c’est être un sujet qui vit sa vie actuelle et non la virtualité d’un adulte émergent. Être enfant, c’est être, tout simplement. Maupassant écrivait que « les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l’âge de vivre à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l’esprit [22] ». Osons que, souvent, c’est l’adulte qui revêt ce masque, à ne voir que l’enfant être en devenir et, ce faisant, à renoncer à le laisser vivre, ici et maintenant, sa vie d’enfant. On s’inquiète tant de ce que sera cet enfant demain qu’on en oublie qu’il est quelqu’un aujourd’hui…

26 Or, pour que l’enfant devienne un adulte, il faut s’appliquer à l’élever.

27 Passons sur le modèle biblique, les Proverbes sont riches de sentences définitives qui feraient pâlir plus d’un adepte de l’interdiction de la fessée [23]. Au hasard : « Celui qui ménage sa verge hait son fils, mais celui qui l’aime cherche à le corriger [24] », « N’épargne pas la correction à l’enfant ; si tu le frappes de la verge, il ne mourra point [25]», « La verge et la correction donnent la sagesse, mais l’enfant livré à lui-même fait honte à sa mère [26] », « Châtie ton fils, et il te donnera du repos, et il procurera des délices à ton âme [27] »…

28 Il y a pourtant, dans ces intelligences d’un autre temps, quelques fantasmes et représentations qui ont encore la vie dure. Dont cette assurance niaise au possible qu’il faut corriger les enfants. Si l’art d’accommoder les bébés s’apparentait beaucoup à ce façonnage [28] du corps des nouveau-nés, en particulier de leur tête, dès le Moyen Âge, il s’agissait bien en fait, par cette forme de rituel d’humanisation, de « mettre en conformité » l’enfant, c’est dire de lui donner la bonne conformation, attendue et exigée par la culture locale. L’enfant, dont le corps était pensé inachevé à la naissance – pour son esprit, à cette époque, la question ne se posait pas, il n’en avait pas –, méritait quelque complément de fabrication. Marie-France Morel le rappelle : « Les nourrissons étaient considérés comme de petits animaux, voraces et dangereux pour les adultes, si bien qu’ils étaient systématiquement sous-alimentés par leur mère ou leur nourrice ; si l’apprentissage de la propreté se faisait de façon peu contraignante dans un monde où chacun se soulageait où il pouvait, en revanche, les adultes étaient très anxieux de voir les enfants vider leurs intestins régulièrement et leur imposaient fréquemment purgatifs et lavements, malgré les terreurs que cela pouvait provoquer chez certains : les châtiments corporels étaient abondants (quoique plus fréquents en Angleterre qu’en France), car ils étaient considérés comme indispensables pour mater la mauvaise nature des enfants. » Elle en conclut que « la prime éducation d’autrefois apparaît comme une période de contrainte, où les désirs des enfants s’opposaient sans cesse aux interdictions des adultes. Parents et éducateurs reproduisaient d’une génération à l’autre une éducation contraignante et dure, d’où semblait bannie toute dimension d’amour ou de jeu [29]. »

« Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages [30] »

29

« Après m’avoir appris à parler, mes parents m’ont appris à me taire [31]. »

30  »Mater la mauvaise nature des enfants« … Là encore, vous êtes convaincus que plus personne aujourd’hui ne pense des horreurs de ce genre. Vous êtes à tout coup une ou un de ces zélateurs modernes de la parentalité bienveillante ou respectueuse, ou positive – cochez la bonne case –, vous ne croyez pas aux mauvais penchants des enfants, à leurs mauvaises conduites, vous ne pensez qu’en « comportements inappropriés, besoins non satisfaits, situations à dénouer, réservoir d’amour à remplir »… Vous ambitionnez d’être « des parents calmes, bienveillants en toute circonstance, en permanence dans l’écoute et l’accueil des émotions »… Un jour, vous serez expert(e) en relations humaines, en gestion des émotions et en communication positive, vous vous serez libérés de vos schémas d’échecs, vous aurez mis un terme aux répétitions dans votre vie, et vos relations familiales, professionnelles, relationnelles, amoureuses seront tant améliorées que vous aurez à cœur de transmettre votre expérience et d’accompagner d’autres personnes sur ce chemin de la découverte de soi et des autres.

31 Un jour…

32 En attendant vous faites un peu comme tout le monde, comme moi, comme tant d’autres. Comme Lévi-Strauss, quand il faisait l’apologie du bricolage ! « La règle de son enjeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord” [32]. » Nous faisons avec les moyens du bord, « à partir de matériaux de récupération », dit Lévi-Strauss. Le premier de ces matériaux de récupération, c’est notre histoire, notre culture. Mais plus loin, le grand anthropologue fait le lien entre le bricoleur et l’artiste : le métier de parent est un art, du grand art. Pourrait-on dresser le portrait de l’artiste en funambule, sculpteur, peintre, poète ou comédien ? Le métier d’artiste, ça s’apprend. Méditez ce que Judith Dupont écrivait dans les années 1980 : « Car n’oublions pas que si l’éducation d’un enfant prend en moyenne quinze à dix-huit ans, l’éducation d’un parent peut demander un demi-siècle et parfois même plus [33]. » Le problème, c’est que cet artiste-là, le parent – préférons le père, la mère, pour ne pas oublier qu’un homme n’est pas une femme, que les pères ne sont jamais des mères comme les autres, et qu’il y a bien du sexuel dans toute cette histoire, c’est-à-dire du sexe et du genre –, cet artiste donc, tout apprenant qu’il est, doit apprendre la vie à son enfant.

33 Apprendre la vie. Mon Dieu, n’entendez pas ici quelque version du « je vais t’apprendre la vie, moi ! », du genre de cet anti-manuel de bientraitance qu’est le magnifique livre de Yann Fastier, Savoir-vivre. Dans cet album de littérature jeunesse, est convoquée en trente-six pages toute la litanie des injonctions adressées aux enfants, fais pas ci, fais pas ça, la somme des effractions banales du réel et des mots pas bleus du tout que les parents emploient parfois… ou souvent, de ceux qui marquent au fer la mémoire et la confiance des enfants. Par son effet de répétition et plus encore de sommation, la lecture du livre de Fastier en est éprouvante, mais elle rétablit cette vérité péremptoire : apprendre le savoir-vivre aux enfants, dès leur plus jeune âge, c’est d’abord savoir aimer. C’est déjà et avant tout épeler au quotidien civilité et politesse, qui riment avec attention et écoute. Vous attendiez d’autres propositions peut-être ? Ne faites pas trop compliqué, toujours. Pour regarder les enfants avec amour, faites d’abord cela, considérez-les, grandissez-les aussi haut qu’ils le méritent…, et tournez sept fois votre langue dans votre bouche avant de laisser crapauds et couleuvres jaillir de vos propos. Parlez aux enfants la langue polie et repolie de l’amour. Avec égard et respect. Toujours et en toutes choses. Ils le méritent et plus encore. Offrez aux enfants, à chaque jour, leur dose de belles paroles et de beaux mots. Ils ne manqueront pas de les faire fructifier.

34 Parce que voilà, pour apprendre, le petit d’homme « doit se sentir accepté, aimé, en sécurité et acteur d’un environnement qui l’encourage, le nourrit, le soutient [34] ». Je ne résiste pas à vous rappeler ce texte de 1954 de Dorothy Law Nolte, enseignante américaine, « Chaque enfant apprend par l’exemple ». Son livre Les enfants apprennent ce qu’ils vivent devrait être la référence des adeptes de la parentalité positive... et des autres.

35

« S’il vit entouré de critiques : il apprend à blâmer.
S’il vit entouré d’hostilité : il apprend à être agressif.
S’il vit entouré de moquerie : il apprend à être timide.
S’il vit entouré de honte : il apprend à se sentir coupable.
S’il vit entouré : il apprend à être patient.
S’il vit entouré d’encouragement : il apprend à agir.
S’il vit entouré d’éloges : il apprend à complimenter.
S’il vit entouré de probité : il apprend à être juste.
S’il vit entouré de sécurité : il apprend à faire confiance.
S’il vit entouré d’approbation : il apprend à s’accepter.
S’il vit entouré d’amitié : il apprend à aimer la vie. [35] »

« Quiconque cesse d’apprendre est vieux, qu’il ait 20 ans ou 80. Quiconque continue à apprendre reste jeune [36] »

36

« Pis les enfants, c’est pas vraiment vraiment méchant / ; ça peut mal faire ou faire mal de temps en temps / ; ça peut cracher, ça peut mentir, ça peut voler / Au fond, ça peut faire tout c’qu’on leur apprend [37]. »

Il apprend, il apprend

37 Voilà donc bien l’antienne commune : il faut apprendre aux enfants. Voilà bien la mamelle attestée de la parentalité moderne, son unique but pour certains : la dimension éducative est et doit être première dans tout rapport à l’enfance. Il faut tout leur apprendre à ces chers petits, tout ! La jeunesse ne peut être qu’un temps d’apprentissage et d’éducation. Le parent est censé tout organiser pour permettre à son enfant d’entrer dans le monde et la société, et pour ce faire, il doit être un exemple et donner à sa progéniture d’utiles leçons. Un enfant averti en vaut deux, proclame notre puériculture raisonnée, toute éducation ne serait-elle qu’un conte d’avertissement ? Voire de menaces. De moralités et de valeurs, si vous préférez. N’affirme-t-elle pas continûment l’évidence de la proposition morale ou instructive ? Il faut que tout cela te serve de leçon, mon petit. Car ce petit reste à l’évidence cantonné à la place de celui qui « par la faiblesse de son âge et la petitesse de son esprit » n’est pas « encore capable de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément » qu’évoquait Perrault, dans la préface de l’édition de 1675 de ses Contes en vers. Alors déguisons, masquons, grimons, rendons plus belle la vie, faisons là plus ludique, racontons des histoires aux enfants, continûment, de père Noël, de petite souris, d’héros sublimes et de belles princesses. Mais dans le même temps, n’oublions pas d’assurer notre contrôle sur ces enfants, qui ne sont que graines sauvages, promis un jour ou l’autre à quelque rébellion contre... nous ! « Vous avez semé un bébé et récolté une bombe », disait Winnicott à une mère [38]. Bombe humaine, l’enfant ? Sauvageons recensés dès la crèche, caïds des cours de récré des écoles maternelles, tyrans domestiques, violents, agressifs, sans bornes et sans limites, ne respectant rien ni personne, voire maltraitants à l’égard de ceux qui les élèvent et les éduquent, les enfants ?

38 Alors formatons-les, ces enfants d’aujourd’hui, pour que demain ils soient tels que nous les avons toujours rêvés, dociles, sages comme des images, normaux, quoi, c’est-à-dire dans les normes. Et qu’ils sachent nous récompenser d’avoir été de si merveilleux parents, éducateurs, médiateurs.

39 Mais ne ferions-nous pas mieux d’exalter leur capacité inventive et créatrice ? De leur dire le monde tel qu’il est. Beau et fou à la fois, tendre et violent. Il est temps que les parents grandissent, arrêtent de penser pour les enfants et les aident, eux, à penser. Il est temps que les parents arrêtent de croire que pour présenter la vie, le monde, à leurs enfants, il leur faut partir de cette assurance que le monde est cruel et la vie dure. C’est Freud qui le rappelle, pour le tout-petit, la réalité est « cruelle [39] », elle le confronte à un « réel de discorde », pour dire l’impossible cohabitation entre notre bien-être et nos désirs. Winnicott parle lui d’« offense [40] », d’« insulte ». Comment être heureux quand on doit constamment renoncer à la satisfaction de ses pulsions ? Comment accepter la vie « civilisée » et la culture, quand elles limitent notre toute-puissance ? Tant et tant à sacrifier sur l’autel du grandir, de l’autonomie et de la socialisation. Voilà ce qu’est l’éducation, voilà où se joue son rôle déterminant : apprendre au petit d’homme à assumer le « poids de la vie », de la « cruelle réalité », en un mot, le soulager du tragique de sa condition. Éduquer, c’est permettre à l’enfant d’inventer son rapport singulier à la réalité. C’est lui permettre de déployer sa créativité, d’être créatif. L’important n’est pas que l’enfant fasse une œuvre, réalise quelque chose – on rajouterait tous « quelque chose de grand », invétérés narcissiques par procuration que nous sommes – non, l’important, c’est d’être actif, acteur, de faire, de projeter, d’imaginer, de rêver… L’important de l’éducation, c’est apprendre à être. Point. Être, c’est ouvrir les yeux, tous ses sens, être attentif, être en lien, curieux, heureux.

Apprend-on à être heureux ?

40 Qu’apprend-on aux enfants, et particulièrement aux plus petits d’entre eux ? Quand et comment ?

41 Leur apprendre le bonheur, c’est acquis. John Lennon raconte : « Quand j’étais petit, ma mère m’a dit que le bonheur était la clé de la vie. À l’école, quand on m’a demandé d’écrire ce que je voulais être plus tard, j’ai répondu “heureux”. Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question, je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas compris la vie [41]. »

42 Notre mamie Dolto écrivait en 1985 : « Il est dans la condition de l’homme de ne pouvoir véritablement épanouir sa personnalité que dans une seconde naissance. […] La première naissance est une naissance mammifère, le passage d’un état végétatif à un état animal, et la deuxième naissance est le passage de l’état de dépendance animale à la liberté humaine du oui et du non, une naissance à l’esprit, à la conscience de la vie symbolique [42]. »

43 Certes, le Voltaire du Dictionnaire philo-sophique, deux cents ans plus tôt, exagérait un peu en parlant des vingt ans nécessaires à cette seconde naissance : « Il faut vingt ans pour mener l’homme de l’état de plante où il est dans le ventre de sa mère et de l’état de pur animal qui est le partage de sa première enfance, jusqu’à celui où la maturité de la raison commence à poindre [43]. » Les bébés ne sont ni plantes ni animaux. Mais ils ont à être – osons les termes – nourris, instruits, cultivés, éclairés, avertis, informés, élevés... Ils ont à être éduqués. Cette éducation peut être la manifestation la plus rigide de l’asservissement de l’homme par l’homme, et nombre des petits garçons et des petites filles d’ici, et surtout d’ailleurs, sont encore assujettis à leur statut « primitif », il faut les redresser, les dresser, pensent encore beaucoup, formater leur éducation, coacher leurs parents, développer leurs compétences sociales. Les presser comme des citrons. Mais l’éducation peut être aussi le moyen le plus efficace d’ouvrir la personne au sujet auquel elle doit advenir : il faut alors partir de l’étymologie du terme éduquer – le verbe ducere, tirer à soi –, c’est conduire vers, avec une nuance au moins implicite d’extraction (e-ducare), en sortant de. L’origine de cet « éduquer » rejoint d’ailleurs l’étymologie d’un autre mot, existence : exister, c’est « se tenir debout en face de, en sortant de ».

Voilà donc bien l’antienne commune :
il faut apprendre aux enfants.

44 Éduquer n’est finalement que permettre au petit d’homme, garçon ou fille, d’exister dans la plénitude de son humanité.

45 En 1985, la même année que La cause des enfants, Martino sortait son Le bébé est une personne[44], qui a révolutionné les représentations de la toute première enfance. En 1995, il écrivait Le bébé est un combat. Vingt ans plus tard, le combat est toujours actuel, quotidien, il concerne bien des champs et des temps du bébé et de sa famille. Ce combat-là a pris une dramatique actualité ces derniers mois. L’an dernier, l’horreur des meurtres de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher, à Paris, et puis ceux de Copenhague, de Tunis, ceux du Bataclan, ont fait de nous des Charlie, des juifs, des policiers, des Danois, des Tunisiens… Cette année, nous sommes belges, d’Orlando, de Nice… Demain… car il y aura des lendemains, d’autres jours de pleurs et de colères, d’autres morts, d’autres blessés, des enfants, des femmes, des vieillards. Vous, moi peut-être, ceux qui nous sont chers, que nous connaissons, des anonymes, des renommés. Aujourd’hui, demain, le combat est toujours à mener. Ce combat-là est celui de la culture. De l’impossible combat contre l’inhumanité de l’humain. Malaise contre l’inculture titre le livre de Philippe Val, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo de 1992 à mai 2009, qui assure que « l’existence des choses précieuses et subtiles qui rendent possible une bonne vie pour tous dépend autant, sinon plus, d’un niveau culturel que d’un niveau économique. C’est la culture ou son absence qui décident de l’économie, et non l’inverse, contrairement à ce que martèle le sociologisme en vogue [45]. »

46 Aujourd’hui, demain, nous devons continuer de nous battre. Nous devons faire face. Un peu plus inquiets sûrement, un peu plus révoltés – « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non » répond Camus [46] –, un peu tristes parfois, infiniment tristes. Mais toujours éveillés, unis contre la destructivité et désireux de nous déprendre de cette maladie infantile qui nous voit toujours projeter le mauvais sur le monde extérieur, pour croire ne garder que le bon en soi. Certes, nous ne sommes pas propriétaires du sens, celui, unique, qu’il faut donner à ce qui se passe, ici et maintenant, nous doutons, nous cherchons. Nous savons qu’il nous faut réinventer des façons d’affronter notre modernité, de la vivre, de la vivre ensemble. Non pas que nous pensions que le monde est devenu immonde, irrespirable, que le chaos est proche, que les valeurs ont foutu le camp, et l’ordre, et la République, la laïcité, la mixité, la tolérance, la politesse, le respect, l’intelligence, la bonté… Tout ne nous semble pas absurde aussi, et perdu, nous laissant déchirés et angoissés, dans ces moments « effervescents », disait Durkheim. Nous ne pensons pas non plus que ce grand élan de solidarité, de fraternité, cette communion collective sans précédent qui a suivi tous ces événements tragiques, manifeste nos cris d’insurgés et de révoltés contre la barbarie, la violence ou le fanatisme, faisant de nous de prompts défenseurs, décillés, de la liberté de penser, de rêver et de dire. Comme si, avec ces « Je suis Charlie » ou « Je suis juif », un « nous », enfin unis, un si magnifique collectif, refusant les pratiques totalitaires et les pires moments de l’histoire, était né.

47 Il nous semble encore long, le chemin à conquérir. Long et harassant. Mais nous avons espoir en ces « trouvailleurs soucieux » de l’humain, comme les nomme Joseph Rouzel [47], pour résister et défendre cette nécessaire éducation à la vie. Apprentissage, disait les anciens.

48 Et cela concerne les petits garçons et les petites filles d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et de demain. Cela nous concerne tous.

49 Il est temps, grand temps, d’« alerter les bébés [48] », comme le chantait déjà Jacques Higelin en 1976 ! Et d’oser croire, encore, que les bébés d’aujourd’hui sauront corriger les imparfaits du futur. Si nous les aidons aujourd’hui à les penser, à les rêver et à les dire.

Pour ne pas conclure, de la clinique avant toute chose

50

« De la clinique avant toute chose, / Et pour cela préfère l’Impair / Plus vague et plus souple dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose [49]. »

51 Cette vision de l’enfant, de l’enfance, est exigeante, parfois incommode même. Elle assure que l’enfant « travaille » dès l’aube de sa vie à comprendre le monde et l’autre, ce qui lui permet de se comprendre et de se construire. Elle bat en brèche toute cette imagerie tempérée, voire dulcifiée de l’enfance, qui édicte, romantique et nostalgique illusion, « le vert paradis des amours enfantines », « l’innocent paradis plein de plaisirs furtifs [50] » que le Baudelaire des Fleurs du mal, désespéré et mélancolique, élisait comme idéal. Mais le même poète du spleen savait aussi retrouver en l’enfant cet explorateur en couches ou en culottes courtes, incessant découvreur de ces terres inconnues qui l’entourent et de ceux qui les peuplent. Dans « Le voyage », dernier poème des Fleurs du mal, qu’il écrit en 1859, n’évoque-t-il pas « l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, [pour qui] L’univers est égal à son vaste appétit » ?

L’enfant « travaille » dès l’aube de sa vie
à comprendre le monde et l’autre,
ce qui lui permet de se comprendre
et de se construire.

52 L’éducation d’un enfant doit le mettre en appétit. Aiguiser l’appétit, dit-on. L’éducation doit ouvrir et aiguiser l’appétit des enfants. Ils ont faim de connaître, dirait Piaget, faim de vivre, faim d’aimer, de désirer, dirait le père Freud, faim de sentir, de ressentir, d’éprouver – « les vivances émotionnelles », dirait Wilfrid Bion –, faim d’agir et de penser, dirait Myriam David – « Émotion, pensée et action ont partie liée, intimement, dès l’aube de la vie [51] –, faim d’histoires, dirait Bernard Golse ou Daniel Stern, depuis son archéologie prénatale appuierait Sylvain Missonnier [52]. L’éducation est un entretien pour les enfants, elle les nourrit ; non, elle les entretient convient mieux, pour dire les accointances que la rencontre avec les éducateurs [53] – la fréquentation des éducateurs serait de meilleur aloi ; mais de quelles assiduités les poursuivre ? – entretient avec la rencontre amoureuse, sexuelle, sensuelle… L’éducation des enfants, comme un amuse-bouche, amuse-yeux, oreilles, pensée, émotions ? L’éducation des enfants comme inaliénable entrée en matière à la vie ? Des préliminaires ?

53 Entrer dans la vie demande bien plus d’efforts qu’on ne semble le penser. N’oublions donc pas cette « part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance » qu’évoque le poète [54]. Les enfants sont plutôt pressés de s’engager dans la vie, de s’y colleter.

54 Doriane [55] a 3 ans au plus. Elle joue. C’est un gros poupon souriant et dégarni qu’elle tente, en se démenant comme un beau diablotin, de mettre sous son pull. Elle y arrive tant bien que mal, quelques orteils s’égarent mais elle paraît ravie en observant le résultat obtenu. Elle parle à son bébé, lui raconte des tas d’histoires, l’appelle par son prénom. Puis, elle le prend dans ses bras, le berce et, fausse ingénue, jetant un regard alentour, relève le bas de son pull et... le met au sein. « Doucement, doucement », ponctue-t-elle d’une voix toute caressante. Doriane, prise dans son jeu de poupée – et tout le monde sait que les jeux d’enfant sont de très sérieuses activités – s’amuse à traiter de bien fondamentales questions : avoir un enfant, le porter en soi et hors de soi, le nourrir, être une bonne et douce mère, tout en possédant, dans une convoitise réjouissante, le bébé du père. En gros, être comme la mère, pourquoi pas être la mère. Qui assiste, toute proche, à ce grand jeu : « Mais où va-t-elle chercher tout ça ? », réplique-t-elle, cette mère qui, à coup sûr, croit encore en l’innocence et la candeur enfantines !

55 Evan [56] est tout près. Il furète, va, vient. Il marche à peine, mais découvrir le monde et ses objets le transporte de plaisir. Il observe de loin le jeu de Doriane avec le gros poupon. Doriane le sait présent, elle lui jette quelques regards de temps en temps, un brin malicieux. Que lui dit-elle, que lui joue-t-elle ? Quand Doriane abandonne son poupon pour se mettre à dessiner, Evan s’avance, visiblement plein de hâte, très perplexe. Il ramasse le bébé, l’examine avec une grande attention, l’inspecte sous toutes ses coutures, le tourne, le retourne, recherche le regard de sa mère, fiévreusement ; d’un coup, il s’écarte, traîne le poupon par le pied jusqu’à un bac rempli d’eau et là, rageusement, le... noie. Qu’est-ce que Doriane avait dévoilé là, d’aussi proprement insupportable pour ce petit bout de quelques mois ? Quelle théorie infantile subtile avait-il jusque-là échafaudée qui, en un instant, avait volé en éclats ? Evan s’était-il trouvé un rival de choix, en la personne de ce poupard de plastique, si amoureusement bien traité par mère Doriane ? Son envie de le détruire, rageuse, de l’envoyer rejoindre ce milieu aquatique – amniotique ? – ne venait-elle pas souligner toute la violence de ses affects du moment ?

56 Evan deviendra-t-il délinquant, psychopathe, terroriste plus tard ? Arrivera-t-il à « dompter » sa violence ? À se civiliser ? Et Doriane sera-t-elle un afficionado de la manipulation, de cette nouvelle typologie comportementale qui fait florès aujourd’hui, les pervers narcissiques ? À moins qu’elle ne se transforme en terrible prêcheur de je ne sais quelle religion de haine et de mort ?

57 « Ils sont tous les mêmes, se lamentait Ursula. Au début, on n’a aucun mal à les élever, ils sont obéissants et sérieux, paraissent incapables de tuer une mouche, et à peine la barbe leur pousse-t-elle qu’ils se jettent dans la perdition [57]», écrivait Gabriel García Márquez. Winnicott avant lui insistait : « Vous avez accouché d’un ange, plus vite que vous ne le pensez, il se transformera en bombe. » Bombe humaine, le bébé ? Toujours cette angoisse, cette aspiration à prédire le pire, cette peur de l’avenir, ces constructions néfastes, oiseau de mauvais augure, noir présage, l’enfant d’aujourd’hui, rêvé, pourrait être notre cauchemar de demain. Et pourquoi pas de futures bêtes fauves – pour rappeler les incongruités d’un certain rapport de l’inserm de 2005 [58] quant aux dits troubles des conduites des tout-petits, qui ont valu un bel élan militant et citoyen sous le nom de Pasde0deconduite [59] ?

58 « Il faut une tribu pour élever un homme. Ainsi l’évolution favorisa-t-elle ceux qui sont capables de nouer de robustes liens sociaux. De surcroît, les humains naissant sous-développés, ils se prêtent bien mieux qu’aucun autre animal à l’éducation et à la socialisation. La plupart des mammifères sortent de la matrice telle une poterie émaillée d’un four : vouloir la remodeler, c’est seulement risquer de l’égratigner ou de la briser. Les humains sortent de la matrice comme du verre fondu d’un four. On peut les tourner, les étirer et les façonner avec un étonnant degré de liberté. C’est bien pourquoi nous pouvons aujourd’hui éduquer nos enfants, en faire des chrétiens ou des bouddhistes, des capitalistes ou des socialistes, des hommes épris de guerre ou de paix [60]. » Et pourquoi pas des véganes, des traders cocaïnés ou des terroristes djihadistes ?

59 Laissons la conclusion au pape François, dans cette même catéchèse du mercredi, quand il affirme qu’il faut être sérieux avec l’avenir des enfants et qu’il questionne : « Dans quelle mesure respectons-nous les promesses que nous faisons aux enfants, en les faisant venir dans notre monde ? » Car si les enfants sont des promesses, que leur promettons-nous, nous, en les mettant au monde ?

60 Faisons alors mentir Daniel Pennac quand il écrit que « l’avenir, c’est la trahison des promesses ». Que le présent et le futur des enfants soient à la hauteur de nos promesses du passé !

61 Promettons le bonheur aux enfants ! Car, comme le dit si bien Boris Cyrulnik : « Le bonheur est contagieux. Ce qui enchante un enfant, c’est le bonheur dans lequel il baigne. Si vous souhaitez son bien-être, travaillez à vous rendre heureux [61]. »


Mots-clés éditeurs : apprentissage, Bébé, bonheur, éducation, élever un enfant, parent, parentalité

Date de mise en ligne : 21/10/2016

https://doi.org/10.3917/spi.079.0013