Polyphonie paternelle Voix d’un papa
- Par Joël Clerget
Pages 37 à 51
Citer cet article
- CLERGET, Joël,
- Clerget, Joël.
- Clerget, J.
https://doi.org/10.3917/spi.075.0037
Citer cet article
- Clerget, J.
- Clerget, Joël.
- CLERGET, Joël,
https://doi.org/10.3917/spi.075.0037
Notes
-
[1]
L’expression coutumière « Papa, maman, la bonne et moi » implique d’emblée un quatrième terme !
-
[2]
Contact (tactile) incluant le cœur (thumos) dans la possibilité d’être affecté (pathique).
-
[3]
Souligné par moi.
-
[4]
En relisant ce texte pour le peaufiner, il m’est arrivé plusieurs fois de lire : la polyfolie paternelle !
-
[5]
Cf. J. Clerget, « Le temps du troisième n’est pas la place du tiers » (2015a, p. 97-102) et Clerget (2015c, p. 44).
« Le père que je suis vient du père que j’ai eu »
La Friche
1 D’origine paysanne, né dans les clameurs des cochons et des veaux, dans le braiment des ânes et les rumeurs agraires, j’ai maintes fois eu l’occasion, avec mon grand-père et avec mon père, de défricher des étendues qui passaient pour incultes. Dans mon pays natal, les vaches allaient paître sur les friches. Accompagnés du chien fidèle, nous les gardions afin qu’elles n’aillent point dévaster les cultures ou s’égarer dans les bois alentour.
Joël Clerget
Joël Clerget
2 Le mot friche vient du néerlandais versch, qui signifie frais. C’est un terrain non cultivé et abandonné. Je parlerais volontiers de l’en-friche, comme Arthur Rimbaud parlait de notre en-marche. Il y a dans une friche les promesses d’une culture. Jamais, pour ce qui me concerne, je ne sépare la culture des champs (l’agriculture dans laquelle je suis né) de la culture des œuvres, pour autant que cultiver un champ est toujours déjà une œuvre, celle d’un paysan. J’ai toujours dit mes parents gens cultivant, cultivateurs et cultivés.
3 Mon père, alors que je lui parlais des friches, se mit à me parler spontanément de la vaine pâture. Je lui demande la définition de ce mot, qu’il ne savait pas exactement orthographier. Nous ouvrons le dictionnaire pour en entendre la définition. Elle correspond tout à fait à la pratique citée par mon père, celle qui consiste à mener paître les vaches sur un terrain communal une fois les foins finis, sur les regains, dans la plaine sise au bord de la Vingeanne. Une vaine pâture est le droit de faire paître, après la récolte, son bétail sur des terrains non clos dont on n’est pas propriétaire. Il y avait, dans le village de mes grands-parents maternels, ce que l’on nomme donc une vaine pâture. Enfant, j’allais avec ma tante garder toutes les vaches du village descendues paître en Peigne.
4 La création, ici à la Friche, ce pourrait être ce mouvement d’œuvre sur une vaine pâture dans les regains d’une enfance tout à la promesse de ses fleurs et de ses graines. Les terres de l’enfance ne sont pas toujours les verts paradis des amours enfantines célébrées par le poète Charles Baudelaire (1984, p. 60-61), car, assurément, il s’en passe des vertes et des pas mûres.
5 Cette polyphonie paternelle prend place dans le sujet de ces journées : « Les lieux d’accueil de la petite enfance construisent-ils de nouvelles parentalités ? » Puisque nous sommes ici dans une Friche, il convient de défricher quelque peu le terme de parentalité, car ce qui est en jeu, ce sont bien les dispositifs de la parenté.
Parentalités !
6 En effet, pourquoi ne parle-t-on plus aussi couramment de parenté, de système de la parenté ? Qu’ajoute, ou qu’enlève, le terme de parentalité à celui de parent ? Car l’enjeu, comme l’indique l’intitulé de ce livret « Papa, maman et moi », n’est-il pas d’avoir pour soi un papa et une maman, un père et une mère, bref des parents [1] ? À tout le moins, des repères parentaux dans des figures à inventer, dans des formes à construire, en autant de modalités pensables et vivables qu’il est de contextes de vie, historiques et culturels, propres à chacun.
7 Nous rencontrons un bébé, un sujet nommé incarné. N’allant pas de soi seul. Le bébé que vous rencontrez dans son landau, il y a bien toujours eu quelqu’un pour le déposer là et pousser ledit landau. Est-ce toujours son parent ? Non point. Et c’est là que la parenté s’ouvre à la parentèle et à la fraternité humaine, y compris quand il s’agit d’un professionnel de la petite enfance. La parentalité est définie par le dictionnaire comme la fonction de parent. Elle peut bien être exercée par d’autres que les géniteurs, lesquels ne sont pas toujours disponibles à cette tâche. Dans les dispositifs de la parentalité, il convient d’insérer tous les réseaux d’identification, les interrelations envisagées en termes d’identifications croisées, pour citer un titre de Winnicott. Dans des registres aussi divers que psychique, ethnique, juridique, institutionnel, éducatif et socioculturel.
8 Nous nous interrogeons sur la parentalité. S’agit-il d’évoquer un parent alité, ou au contraire, un parent debout et marchant, un père et une mère en mouvement, une maman et un papa à leur acte d’éducation ? Telle est notre responsabilité dans la paternité et la maternité : une transmission. Une transmission, non pas exactement celle de la vie, car elle se donne entre nous et par désir. Il s’agit plutôt de transmettre une parole, un amour, entremêlés aux aléas et aux vicissitudes, ambivalence et ambiguïté de nos silences, non-dits et autres mutismes, haine et rejet, car l’ambivalence fait partie des sentiments parentaux.
9 Quelles que soient les formes de la parentalité, il convient de les concevoir non point comme des moules ou des modèles, mais comme des formes se formant au fil d’une vie, des formes en formation se tissant dans la trame du langage. C’est ainsi qu’un père signifie à son fils ou sa fille, par ses dires et ses comportements, par sa vie et de façon concrète, une appartenance qui ne vaut ni comme exemple ni comme modèle, mais agit comme interlocuteur. Ce tissé de langage nous fait, en parole, nommer les êtres humains et désigner les choses. Notre parentalité d’être humain, nous l’exerçons quand nous secourons un petit d’homme dans l’exercice de ses besoins, quand nous nous adressons à lui, quand nous l’appelons de son nom, de son nom d’homme et de son nom propre. Le vocable Mon bébé est déjà son nom. L’appel de son prénom parachève la nomination dans la paternité du nommer. Quand nous disons : « Je suis ta maman », « Je suis ton papa. C’est ton papa qui te parle », nous appelons, aux lèvres de son cœur, la venue de ce mot : papa, maman. Et si nous disons, dès l’aube de sa vie : « Tu es mon fils. Tu es ma fille », un jour viendra où l’enfant dira : « Mon papa. Ma maman. » Ainsi débute, dans le concert de la nomination et de la désignation, la symphonie parentale dans laquelle nous situons la polyphonie paternelle.
10 Une polyphonie est une pièce chantée à plusieurs voix. Polyphonique signifie à plusieurs voix. En français, le son voi [wä] est déjà polyphonique. Il désigne tout à la fois la voie qui est chemin, la voix comme son émis, organe de la parole et du chant, voire la première personne du verbe voir : vois.
11 Le bercement d’un bébé dans les bras de son papa, autre et supplémentaire à la portance gravidique et à celle des bras maternels, ne serait-il pas une danse par et dans laquelle un bébé découvre le monde, les autres et lui-même, de tout son corps neurophysiologique et symbolique ? Vous voyez, je suis émerveillé : l’organe de notre équilibre est situé dans notre oreille. Nous tenons debout et nous marchons grâce à notre oreille. Avec Michel Serres (2002), nous pouvons dire que le sens de l’équilibre et du mouvement fédère les autres sens. Il n’est nullement anodin que notre équilibre soit assuré par des organes dits « de l’équilibration », dont la fonction est assurée surtout par l’oreille interne et le cervelet. Notre équilibre naît de l’ancrage de nos pieds sur le sol qui n’est pas fait seulement de pierre ou de terre, mais s’entretient de cycles de « support réciproque entre le labyrinthe de l’oreille interne, chargé du port, et les volutes spiralées de l’externe, qui entend » (ibid., p. 23). En cette incarnation, se tissent des treillis qui s’entrelacent et se correspondent en une plurisensorialité s’équilibrant dans le mouvement. Se tenir debout et marcher tient donc à notre oreille. De cette oreille qui, bébé, nous fait accueillir si différemment les pas et les paroles de notre père et de notre mère venant à nous, se penchant sur notre berceau et nous prenant dans les bras.
12 Mais il y a plus encore. Dans notre cœur réside un espace appelé oreillette : la petite oreille du cœur, celle de l’écoute et de la réception de la parole, le thumos des Grecs. Un bébé découvre l’altérité de la portance dans la mélodie paternelle. Cet Autre à sa mère le fait être lui-même autre dans la symphonie parentale. La rumeur de la psyché (Maria Zambrano), car la psyché est souffle et respir, se donne à entendre dans les bruissements du souffle. Et ce, dès le souffle placentaire. La psyché relationnelle se répand en sonorités et en mouvements. Elle réunit ainsi la musique et la danse. Nous parlons volontiers de mélodie maternelle. Mais il convient de compter aussi avec le chœur paternel ou ce qui en tient lieu. Je dis chœur pour désigner ainsi le chant des hommes, celui qui inclut les chants alentour, tant pour une femme vivant seule avec son enfant que pour celle qui est mariée avec une autre femme. Cette voix d’Autre à la mère dit au bébé l’Ailleurs et l’Altérité, le goût de l’autre et les saveurs de l’autre, bref, le désir de l’Autre, que ce soit dans sa famille ou dans la société. Car un père est autre à une mère ; une mère est autre à un père.
Voix de l’Autre
13 Le corps d’un bébé se façonne au contact de sa mère, singulièrement certes, mais non exclusivement, car d’autres humains apportent à un enfant une coloration sensorielle différente des nuances maternelles, entre autres le papa. Le corps d’un bébé entre en résonance physio-symbolique avec les émois charnels, désirants et symboliques de sa mère qui n’est pas mère de soi seule. Elle est désirante et désirée par le père du bébé, son homme, ou par la personne comptant pour elle dans sa vie. Des relations de registres différents, impliqués et articulés, composent (portée musicale) le corps relationnel. Une relation existe entre les sensations reçues dans le corps d’un bébé et leur reprise en deux lieux qui se répondent : l’interprétation des sensations par le parent et l’inscription de ces paroles sur la scène psychique inconsciente du bébé en cours de développement. L’enfant, lui aussi, interprète et traduit, à sa manière et avec ses moyens symboliques d’infans, les données qui lui viennent des adultes. Il fait plus ou moins face à la part énigmatique des messages différenciés de l’adulte, ceux de sa maman différant de ceux de son papa. Ainsi, une part plus ou moins constitutive de ces messages est en attente de traduction et d’interprétation, y compris dans la portée musicale du terme.
14 Dès le sein maternel, un bébé est tributaire de l’interprétation que sa mère et son père donnent de ses mouvements, en elle donc, dans l’exercice de sa motricité. À la naissance, dans une saisie de souffle obligé, l’air prend le relais de la circulation ombilicale et s’exprime à forme de cri natal, suite de la voix non encore sonore du bébé in utero. Tout vécu affectif et corporel laisse une trace dans l’inconscient. Il s’inscrit dynamiquement. Il s’imprime heureusement dans la mesure où la reprise langagière d’un Autre est assurée, soutenue qu’elle est par l’attention que cet Autre porte à ce que vit le bébé. Un bébé d’à peine 4 mois guette, capte l’attention, agite ses bras à la préparation de son biberon par l’adulte tutélaire. Dans le concert de leur relation de sons et de sourires, dans l’intensité de son besoin de nourriture comme dans la brillance de son désir de présence, la tension qui le tient suspendu à la réponse de l’autre se perçoit aisément. Dans cette voix portant la parole et disant ce qui arrive au corps vécu du bébé, se donne la sécurité de base du sentiment d’exister. Un bébé sait, quand il est dans la confiance d’un accueil thymotactile pathique [2], se poser dans les bras de l’Autre, assez pour sourire, s’endormir, vivre une paix relationnelle vivifiante et reposante. C’est dans un concert de voix qu’un bébé vient au monde. Et son sourire est déjà voix pour nous.
15 Physique et subtile, la voix lie un intérieur et un extérieur. Sa topologie est d’inclusion. La musique vocale des histoires racontées donne voix au mouvement du corps et les anime. Le statut de la voix durant la vie intra-utérine introduit bien à la percée de la voix dans la vie aérienne. Par exemple, la perception de la voix humaine entraîne l’activation de la région spécifique du cerveau (le sillon temporal supérieur) qui traite de la voix humaine, pas comme n’importe quel autre son. De même pour la perception du visage. Mais n’oublions pas la voix du père ou celle de l’autre de la mère. Un bébé grandit dans des discriminations qui le font se porter à l’existence en recevant ce qui vient de l’Autre parental, maternel et paternel, quelle que soit la réalité de cette présence, réelle, imaginaire ou symbolique.
16 Que veut dire entendre une voix, en recevoir la résonance, si ce n’est passer par son interprétation, par son chant, par ce qu’elle dit et nous dit ? Dans le temps initial de la découverte postnatale, quand la prosodie maternelle est pleine de l’étonnement, de la surprise et de la joie de la rencontre avec lui, un bébé répond tout rempli qu’il est du plaisir déclenché chez sa maman. Elle le lui dit. Mais on ne peut pas isoler la voix de la multimodalité de l’expérience sensorielle et parlante. Elle le lui dit donc de sujet à sujet dans l’adresse (parler à) et dans l’invocation du nom. Elle l’appelle : mon bébé. C’est ainsi que la langue maternelle ne peut se réduire à la seule langue initiale parlée par une maman, le français ou l’anglais par exemple, car elle est structuralement celle dans laquelle une mère parle du père, d’un père, d’un papa, quelles qu’en soient les modalités, à son enfant.
17 Lorsque l’Autre s’instaure comme lieu de l’articulation de la parole, un bébé en vient à se saisir comme sujet de ce que cet Autre s’adresse à lui comme à un sujet, l’appelle de son nom, dans la confiance mise non pas dans la sentimentalité mièvre du pauvre petit être fragile et débile mais dans la parole engagée et partagée. Une mère répond à son bébé bien au-delà de ce qu’il formule dans ses demandes. Elle se donne elle-même en son acte, en personne, par l’articulation et la modulation de sa voix. Il a faim, il demande l’objet et déclenche (ou non) chez sa mère le désir de le nourrir. C’est là précisément, par le cri, par la fonction de la voix, que s’instaure le cycle de l’oralité, dans lequel du père peut trouver une présence. Le cri interprété comme demande ouvre à la satisfaction des besoins, aux rythmicités biologiques et au désir de l’Autre vivant porté par sa voix. Alors, le bébé fait l’expérience de son corps réuni dans la paradoxale unité des fonctions qui l’animent et les réunit sous son nom. Le regard et la voix maternels distinguent le sein et le bébé, l’un et l’autre différenciés, tel le passage de l’espace fœtal à la voix aérienne festonnant la pulsion de ses airs de désir. La voix est constitutive du corps parlant. Quand la voix manque, le signifiant du manque vient à manquer, et se profile alors la nuit noire d’une ombre sans soleil ou la béance d’un trou de corps sans bord et sans lumière. Quand la voix et son poids de désir viennent à tympaniser de présence la béance et le vide, alors apparaît le visage. Plus même, nous vivons, de tout notre cœur de père et de mère, la parution de notre enfant en fils de la parole, en sujet de désir. La voix qui prononce le nom envisage le corps, car elle en appelle à la parole dans le corps sur le mode aérien de son émission qui se donne dans la réalité tangible du souffle.
18 Potentiellement, la voix borde et sertit toute l’activité sensori-motrice et posturale d’un bébé, toute porteuse qu’elle est du désir et des affects habitant une mère et ses autres, dont un papa. L’expérience montre à quel point est déstructurante l’absence de toute Voix de l’Autre. En plus d’être elle-même objet, voix pulsionnelle, la voix a la fonction d’accompagner l’exercice des besoins, des pulsions, des désirs, avec toutes les attentes afférentes. Elle est le plaisir que j’ai comme papa à m’adresser à mon enfant. Elle est le plaisir reçu qui accompagne et soutient tous les autres plaisirs. Elle ne vaut pas seulement pour la satisfaction qu’elle donne à la zone érogène orale ou auditive, car elle agit sur l’ensemble des plaisirs. La fonction séparatrice de la voix portant la parole est vectrice de l’autre paternel.
19 L’on ne saurait poser la dimension de la voix dans le seul registre de la contenance et des enveloppes, car de son lien spécifique au signifiant, elle est à la fois l’énonciation par où un sujet s’actualise (en tant qu’il est sujet d’une adresse vocale – et vocalisante, instituante) et l’objet qui lui manque, altérité et pulsion. Le fœtus est soumis à un flot constant de sonorités internes au corps maternel plutôt continues (intestinales, digestives, cardiaques, respiratoires), ainsi qu’à la voix de sa mère et à celles de l’entourage, plutôt discontinues (Golse, 2010, p. 121). Une saillance de discontinu traverse et pénètre une prégnance de continuité, sans oublier la possibilité que le fœtus fît lui-même quelque bruit. La double voix, celle de la voix interne et externe, borborygmes et voix, dont la poésie, le chant, la musique sont des champs d’expression et la racine de la pulsion invocante, est en correspondance intermodale sensorielle et langagière. Car la voix unit la sensorialité orale et auriculaire à l’appareil du langage, à l’instrument de sa donation.
20 De qui a belle voix, l’on dit qu’il a bel instrument. Ceci n’est pas sans évoquer la référence phallique de ce bel équipement, bien propre à nous instruire des potentialités du sonore, voué tant à l’expression de la sensorialité qu’à celle de la pulsion. Cette polyphonie ne saurait se réduire au son monocorde du seul flutiau phallique. Une flûte n’est pas seulement la baguette de pain que l’on achète à la boulangerie ou le verre dans lequel on sert le champagne. Si l’on ne veut pas que papa nous joue du pipeau, il vaut mieux en ménager la flûte, qu’elle soit flûte de Pan, flûte à bec ou traversière. Chacun a l’instrument qu’il peut, mais toute flûte se joue des lèvres. La muse de la Musique, Euterpe la divine, une maman l’incarne quand, au chant sacré de son corps, elle se donne à l’harmonie des mélodies et des mélopées de son style singulier. Papa le fait aussi, mais tout autrement. L’interprétation – in voce veritas – commence dès le prénatal comme ce qui du fœtus paraît au lisible de ceux qui l’accueillent à toutes mains, à pleine oreille et à bouche décousue. De père comme de mère. Un devenir d’homme passe par des éprouvés de désir dans la génitalité et des manières d’être masculines, ce qu’un papa transmet à son fils en paroles, en attitudes, en gestes et par identifications, étant lui-même un homme. Ainsi, un petit garçon découvre son pénis, visible et tangible, comme lieu de tension, le portant ailleurs dans la relation à soi et aux autres.
Transfert de places
21 Dans cette polyphonie, abordons les rapports selon lesquels, par la permutation généalogique des places, le père d’un fils s’avère être le fils d’un père. En un sens, le fils d’un père est toujours, en quelque sorte, le père de son propre père, lui-même fils de son père. Cela permet à un fils de dépasser son père, d’aller plus loin, à tout le moins, ailleurs et autrement. Si devenir père peut précipiter un homme en une crise existentielle, c’est qu’il est père du fait qu’il fait suite à son père comme fils. Je suis papa du papa que je suis, et dont je suis le fils. Il y a dans cette aventure la conjugaison du verbe être et celle du verbe suivre. Je suis papa veut dire, papa je le suis, devenu, et papa, je fais suite à mon père. Nous nous suivons. Ainsi, nous ne sommes pas à la même place, au même rang, dans l’arbre généalogique. Logiquement, je viens après lui, je le suis.
22 Cette polyphonie transgénérationnelle prend acte de la lignée, de la filiation et des rétro-actions dont est faite l’histoire humaine, la nôtre en propre, la nôtre au singulier, un peu au sens de la formule : l’enfant est le père de l’homme. Nous sommes père avec ce que nous fûmes enfant, à la condition toutefois d’avoir quitté l’enfance, sans renoncer et sans cesser jamais d’avoir été un enfant. Je veux dire d’avoir quitté une enfance qui, elle, en fait, ne nous quitte pas, puisqu’elle vit perpétuellement en nous. De plus, nous vivons au présent de cette enfance passée, non point pour demeurer dans l’enfance, sauf peut-être dans l’enfance de l’art, mais plutôt pour ne pas rester un enfant sur un mode enfantin, pour garder vif en soi un infantile qui ne soit ni enfantin ni infantilisant, mais nous ouvre à notre condition de fils. Nous ne sommes pas seulement les enfants de nos parents. Nous sommes aussi des fils et des filles de la Parole et de la Cité. Ainsi, quand un enfant naît, nous parcourons avec lui les territoires de notre propre enfance oubliée ou refoulée. Et quand l’enfant de notre enfant naît, nous parcourons de nouveau l’enfance de notre enfant avec la nôtre et celle de notre petit-fils ou de notre petite-fille. Et cette enfance, à nouveau parcourue, est une enfance régénérée, une autre enfance, une enfance interprétée à la lumière des enfances de nos ascendants et de nos descendants. Je dis cela pour signifier combien et à quel point la polyphonie paternelle est le chant des hommes sur l’axe de la génération, le chant des hommes fils dans les branches de la généalogie. Le devenir père fleurit sur les branches de l’arbre des noms qu’est notre arbre généalogique. La voix de nos parents chante dans les ramures de cet arbre. Quand soufflent les vents de la corde du temps qui passe et nous fait exister. Telle est l’orchestration de nos vies. Elles sont vouées au vent des cuivres et des cymbales, aux arpèges des cordes et des tambourins, et selon notre origine, violon tsigane, mandoline, oud, balalaïka, cithare, cornemuse, contrebasse, violoncelle et autre viole de gambe. Et pour tous ces instruments, leur éminent chant de corps.
23 Des pères insistent non seulement sur leur rapport à leur enfant, fille ou garçon, mais sur leur rapport à l’enfance, à leur enfance et à celle de leur enfant, en sorte que devenir père fait revenir en eux la voix d’une enfance. Sans doute est-ce lié à ce qu’être père participe d’une suite d’événements située dans la mémoire des lieux où ils sont advenus.
24 De nombreux papas, quand ils évoquent leur paternité, se rapportent à leur propre père, l’invoquent, le font paraître à travers les souvenirs de moments et de lieux vécus avec lui, mémoire joyeuse ou douloureuse, pénible ou enjouée. « Grâce à toi je retrouve mon père […]. Je songe à mon père, et quel père il a été pour moi. Tu me fais être ton papa et dans le même temps, le petit garçon qui regardait son père », écrit Philippe Claudel (Collectif, 2010, p. 72). La paternité nous convoque au chant des pères, à la voix des ancêtres, aux accents transgénérationnels, à l’origine et aux commencements. Elle nous installe dans l’héritage et le patrimoine. La paternité se défait du patriarcat et du paternalisme. Elle s’est quelque peu éloignée des exigences patrimoniales et patriotiques pour résider et s’établir, s’affirmer et s’affermir, dans une relation à notre enfant, que nous en soyons ou non le géniteur. Nous ne pouvons ignorer, dans ce concert, la part que prend notre puissance génésique et créative, incarnée et réalisée dans un acte d’adoption. Car toute filiation comporte un acte d’adoption.
Souffrance à père
25 Nous, les hommes, avons parfois la « paternité douloureuse » (Leclair, 2014, p. 14), souffrante même, ou à tout le moins traversée d’émotions qui nous font parfois venir des larmes aux paupières.
26 La paternité est la cantilène de notre œuvre interprétée dans le corps enceint d’une autre que nous. Il y a, de ce fait, pour ce qui concerne la génération, une disparité dans les couples composés de personnes du même sexe, selon qu’il s’agit d’un couple d’hommes ou d’un couple de femmes. L’enjeu de la portance n’est pas le même. Mais nous, les hommes, sommes aussi portés par la grossesse de notre compagne porteuse et portante. Et ce que nous portons nous transporte. L’enfantement n’est pas linéaire. Il est dialectique. Nos enfants nous enfantent.
27 S’il y a une incontestable jouissance et une évidente félicité pour un homme à devenir papa, il y a tout également de réelles difficultés pour de nombreux hommes que je dis empêchés. Quel papa ignore les soucis et les colères, l’énervement, la lassitude et les emportements ? Mais quand nos comportements ne s’installent pas dans la haine, l’acrimonie, l’intolérance, la rancœur ou le ressentiment, notre enfant sait faire retour à nous, et nous pouvons être là avec lui dans le mouvement même de la vie.
28 Être père, être mère, c’est se découvrir et se vivre soi, autrement qu’un moi et ce, dans un corps. Or le culte du moi engendre la haine de soi. Nos enfants nous poussent à être soi en égratignant constamment notre moi. Mon fils a de cela un usage d’un malicieux esprit. Quand il vivait encore à la maison, le temps que j’aille à la cave chercher une bouteille de vin, il s’amusait à dire à nos hôtes : « Vous allez voir. Il va vous dire : “Je vous ai dégotté de derrière les fagots un bon p’tit vin de mon pays natal.” » Et quand, en débouchant la bouteille, je disais la phrase fatidique, tout le monde rigolait. C’est ainsi que j’ai découvert, après coup, l’humour de mon fils démontant mes satisfactions moïques.
29 La polyphonie paternelle se joue en différents auditoriums – je veux dire, en différents espaces d’auditoires. Elle est toujours à l’entrecroisement de plusieurs partitions dont les notes s’égrènent à un triple niveau : celui de notre insertion dans l’histoire de l’humanité, d’où nous tenons notre nom d’homme, d’être humain ; celui de notre implication dans l’histoire collective et légale de la société dans laquelle nous vivons et dont nous tenons notre nom propre, selon les dispositions du Code civil ; celui de notre inscription dans notre histoire personnelle, singulière, dont nous tenons notre prénom choisi par nos parents.
30 Jadis, le père était dit être l’auteur de mes jours. Cette périphrase, pour désuète qu’elle puisse paraître, traduit cependant bien deux registres impliqués : l’idée d’auteur et celle de jour. L’auctor latin désignait « ce qui accroît, ce qui fonde, celui qui fait pousser ». Auctorare voulait dire garantir en tant que fondateur. Un père est au fondement de notre vie de sujet. Ces jours, mes jours, parlent de la mise au monde, de venir au jour, c’est-à-dire de la naissance. Donner le jour signifie mettre au monde. Aucun père n’a le pouvoir de mettre au monde un enfant tout seul sans le recours d’une mère. L’autorité paternelle se réfère à un auteur qui autorise de son acte la parole à être de la mise au monde d’un enfant. La paternité et la maternité sont une co-naissance, au double sens : de se connaître l’un à l’autre coparent et co-naître avec son enfant. Un mouvement de reconnaissance mutuelle de la part de chacun des trois partenaires est à l’œuvre. Devenir père (et mère) s’inscrit aussi dans un trajet libidinal de vie, car notre énergie est sollicitée.
31 La parenté nous met au diapason du temps et de cette sonorité de triangle qui a pour nom la mort. La parentalité est adossée à la mort, à notre mort. C’est en effet parce que nous nous reproduisons que la mort est de la partie avec une telle importance dans notre vie. Être parent, n’est-ce pas désirer triompher de la mort, non pas de la sienne propre, inéluctable, mais de celle qui nous lie à l’espèce, si tant est qu’une espèce humaine existe, ce qui relie la sexualité à la mort puisque la reproduction a lieu par les sexes. Car devenir parent est une jouissance. Ce n’est pas une seule jouissance, sans souffrance ni tourment, sans souci ni tracas. C’est la satisfaction du contact et du plaisir d’être, la joie d’exister pour un autre en son enfant, l’idée même de jouir de la vie, car il s’agit de ne pas réduire un homme à l’idéologie phallocratique d’une « idole aux couilles d’argile », pour le dire avec Hélène Cixous (2010, p. 53). Il ne s’agit pas de transformer ou d’agiter la parentalité en termes d’opposition des sexes, mais de l’ériger, si j’ose dire, en termes de différence sexuelle, celle-là même qui est ouverte par l’altérité et qui nous ouvre à l’altérité.
32 Être papa n’est pas une fonction ni un rôle. C’est une expérience de l’être-là avec son enfant dans le mouvement de la vie vécue, en acte. Être un papa est l’acte d’une présence. Le corps d’un papa s’anime de la pluralité des sens dans l’alliance plus ou moins harmonique et harmonieuse du sexuel, du désir et de l’amour au sein desquels un bébé vient au monde, dans l’ambivalence aussi des sentiments paternels et dans la confrontation d’un père à la mort, la sienne et celle réelle ou redoutée de son enfant. Être père, disent-ils est un livre composé des récits de sept écrivains parlant de leur paternité. Ces hommes parlent des ressources à trouver pour égayer le temps du « gracile sourire qui sera jusqu’à votre mort la cicatrice de la tendresse », comme l’écrit Jean-Yves Cendrey, (Collectif, 2010, p. 22). Une cicatrice ne suppose-t-elle pas une blessure préalable, corporelle ou morale, une plaie ? Quand il est contrarié, mon père ne manque pas de dire : « C’est la plaie ! »
De l’autre assurément
33 Le fondement d’une histoire singulière s’origine dans la différence des sexes, notamment. Mais cette différence fondatrice ne relève pas seulement de la différence des partenaires. Elle est sourcée dans l’altérité qui fait de cette différence la qualité même de la différence. Un couple est distinct de la dualité numérique de ses composants. L’Éros déploie une altérité qui n’est pas réductible à la différence, et nommément pas à la seule différence sexuelle. Il ne s’agit pas seulement de la différence commandant le commerce d’un homme et d’une femme ou celui de deux personnes de même sexe. L’altérité érotique n’est pas due aux attributs qui distinguent les êtres, mais en ce que la différence porte en elle l’altérité qui la constitue. « Le pathétique de la relation érotique, c’est le fait d’être deux, et que l’autre y est absolument autre », écrit Emmanuel Levinas dans Éthique et infini (1985, p. 68).
34 Rencontrer le goût de l’altérité par l’exercice sensoriel et relationnel, langagier et culturel, est un acte proprement humain. Cet acte est plus nécessaire que jamais, tant notre société sécrète de ségrégation, de rejet ou d’exclusion. Car la valeur de la différence, si souvent mise en avant, n’est pas la référence ultime. Non, ce que notre pratique clinique ouvre et porte, offre et soutient, c’est un lieu d’être pour l’altérité, c’est-à-dire pour ce qui fait que l’autre est autre, radicalement Autre, et pas seulement différent. L’autre ainsi, par sa présence réelle dans la rencontre – et c’est une expérience réelle de papa –, altère toujours l’image que j’ai de moi, parce qu’il me confronte foncièrement à ce qui n’est pas moi mais autre justement, en lui-même comme en moi-même. L’autre me met en relation avec qui n’est pas moi.
35 Levinas (1989, p. 15) parle ainsi de la paternité (dans le sens de la parenté) : « Le possible offert au fils, placé au-delà de ce qui est assumable par le père, reste encore sien. » C’est une possibilité assumée par le fils comme « au-delà du possible » du père (ibid.). Dans la relation de paternité, je vais de moi à un autre qui, d’une certaine manière, est encore moi, cependant qu’absolument autre. Il ne s’agit donc pas d’un attribut en autrui, mais de l’attribution de l’altérité en lui, ce qui vaut de père à fils.
36 De même pour la filialité. « Le moi du père a à faire avec une altérité qui est sienne, sans être possession ni propriété », écrit encore Levinas (1985, p. 72). Le fils représente des possibilités, ses propres possibilités, qui sont impossibles pour le père. Un fils réalise des possibles impossibles pour le père. Cet Au-delà du possible, dans la fécondité, à partir des possibilités des enfants, dépasse les possibilités inscrites dans la nature d’un être. La paternité participe de ce don des possibles qui se transmet en possibilités nouvelles chez le fils, autres que celles du père. La parenté engage un avenir au-delà de mon être propre. Elle est une transmission, non pas seulement d’un savoir par exemple, car elle est notre expérience paternelle de la dépossession. Mon fils ne fera jamais comme je fais. Levinas ajoute que cette filialité, en dehors du sang, concerne la relation entre les êtres humains et nous oriente vers la fraternité, celle du face-à-face entre humains, mais l’en-face n’est-il pas toujours inquiétant ?
37 Pour Levinas, plus que simple renouvellement, dans le concert de la vie où autrui n’est pas seulement un alter ego, « le temps est essentiellement une nouvelle naissance » (ibid., p. 72). L’autre « est ce que moi, je ne suis pas » (p. 75) en raison même de son altérité. Dans la génération et la filiation, dans l’Éros et la relation, il ne s’agit pas de l’instance d’une complémentarité (comme il en est dans le discours religieux) mais de la figure du retrait, de ce qui se dérobe à jamais, du fait de la dualité insurmontable des êtres, du fait d’être deux, autres. L’autre en tant qu’autre se retire dans son mystère, en sa pudeur même. Il se retire dans son énigme, dans une énigme qui ne se résout qu’en autre énigme qui, dès lors, rayonne comme telle (Philippe Jaccottet). L’altérité et son événement, notamment dans la relation absolument originale de l’Éros et de la filialité, sont une relation avec la dimension même de l’altérité. Ainsi le formule Emmanuel Levinas : « Comment dans l’altérité d’un toi, puis-je, sans m’absorber dans ce toi, et sans m’y perdre, rester moi ? […] Comment le moi peut-il devenir autre à soi ? » (ibid., p. 85). Et la réponse du philosophe est sans hésitation : par la paternité. Par un certain partage de l’être. Ni les caractéristiques du pouvoir ni celles de l’avoir ne peuvent recouvrir la relation avec son enfant qui est un étranger, autrui, et moi. L’altérité du fils n’est pas celle d’un alter ego. Cette fécondité de la génération tient à ce que « la paternité n’est pas simplement un renouvellement du père dans le fils et sa confusion avec lui, elle est aussi l’extériorité du père par rapport au fils, un exister pluraliste [3] » (Levinas, 1989, p. 87). Un exister qui consacre l’unité de chaque être et dont la sexualité, la paternité et la mort introduisent dans l’existence une dualité concernant l’existence de chaque sujet. Chacun est divisé dans sa relation à l’autre et dans la relation de soi à soi, ce qui participe d’une collectivité autour de quelque chose de commun, non par simple côte à côte mais par relation moi-toi, moi ton papa, toi mon bébé.
Voix de main
38 Une paternité se vit avec la participation sensorielle, tactile et vocale notamment, des lieux de présence, des lieux où, papa, nous l’avons été, ou cru l’être du moins. Il ne convient pas d’opposer les compétences des bébés à l’incompétence des pères. Je voudrais plutôt témoigner de l’incomplétude à être père. Il y a quelque chose en la paternité de toujours foncièrement incompris. Nous ne comprenons jamais pleinement comment nous devenons père et papa, et nous le sommes néanmoins. Telle est la fêlure, la fissure, la brisure, l’éraillure inhérente à la voix paternelle. Voix de basse ou de ténor montant dans les aigus d’un haute-contre. La voix des pères n’est pas toujours celle de la haute-fidélité.
39 Quel bonheur de passer du temps, son enfant sur les genoux, à lire des livres, à écouter une histoire, à donner à entendre, par notre voix, la voix d’un auteur, celle d’un texte, celle d’un poème. La lecture à haute voix donne à entendre l’altérité à pleine voix. S’étonnant de ce que je lise un livre devant lui sans bouger les lèvres ni lire à haute voix, l’un de mes petits-fils me demanda : « Papy, quand tu lis comme ça sans faire de bruit, est-ce que tu lis vraiment ? » Nous ne lisons qu’à entendre ce que nous lisons. Mais, conter, lire un texte, chanter un poème, ce n’est pas exactement le même acte, ni le même travail de la voix. Le rapport interactif entre parole et musique procède d’une interprétation à plusieurs niveaux : la lecture du compositeur, sa composition, l’interprétation par le chanteur et le musicien, la réception des auditeurs. Rapport plurivoque, à plusieurs voix une. Le tout animé par la polyphonie du souffle autorisant l’articulation de la musique, de la voix et de l’écriture.
40 De nombreux papas disent combien leur enfant leur a fait découvrir ou revisiter l’étonnement : celui de leur enfant et le leur propre. L’étonnement qu’il y a à raconter comment c’était quand nous avions son âge, quand la voix du narrateur « recèle des grains de haute enfance » (Claudel, dans Collectif, op. cit., p. 66).
41 La voix des pères est aussi celle de la discrétion quand leur enfant grandit et devient par exemple jeune fille, réservant à la maman la complicité de l’intimité corporelle. Comment continuer et poursuivre la densité de cette relation d’amour dans une chaste distance qui ne sonne pas faux de rejet, de refus ou d’abandon, dans une parole faite de décence et de pudeur, qui ne renie pas l’amour et le désir ?
42 La polyphonie [4] paternelle ne va point sans la voix de la mère et celle de l’enfant. Car nous ne sommes pas deux mais trois au triangle relationnel de la psyché comme de la collectivité, du social et de l’institutionnel. Une voix de père dans le cœur d’une mère, dont les entrailles ont vibré de désir et de la semence d’un géniteur, bravant les vœux et les fantasmes de parthéno-genèse. Voix de l’adoption plénière dans la parole, voix de la reconnaissance et de la réalité disant qu’en elle, pour son enfant, existe un père, du père, non pas tiers, mais troisième dans le concert de la vie brève. L’on a trop pensé le père comme un tiers séparateur s’interposant entre mère et enfant. Or, il est un troisième, non pas seulement entre mais avec [5].
43 La paternité peut nous laisser sans voix ou mutisé, comme Zacharie, le père de Jean le Baptiste, à l’annonce de la naissance tardive de celui-ci. Être père, ce n’est nullement donner de la voix, au sens de parler fort pour asseoir une autorité factice, celle de la voix de fausset qui légifère et édicte, mais la voix d’un père se donne à entendre main dans la main quand nous marchons avec notre enfant sur le chemin de la vie. Des hommes disent combien ce n’est pas seulement la main de l’enfant qui est dans la leur, mais leur main qui est aussi dans celle de leur enfant. Chemin faisant. Sans doute est-ce cette voix de main qui tient un homme père dans la vie, alors même qu’il pense ou rêve des mille et une manières de quitter la vie ou qu’il envisage sa propre mort, la vie d’un père se remettant en celle de son rejeton.
44 Clinicien du contact, je puis témoigner de ce que la pratique de l’haptonomie, sans glisser dans un discours ésotérique ou convenu, apporte aux hommes devenant pères la plénitude d’une participation active et rythmique. Cette pratique relationnelle donne une âme à la main dans la rencontre qu’elle anime. Elle engendre une sécurité existentielle pour tous les partenaires concernés. Il s’agit de s’affirmer et de s’affermir dans une portance, celle de notre corporalité animée, véritable repos de l’être dans la main de l’Autre. Chacun se présente dans le dénuement : mère, père et bébé. Naître père et papa, mère et maman, c’est inventer une forme de la présence qui se décline dans le style propre à chacun et dans l’intimité de notre coprésence. Naître père, c’est n’être pas tout à la fonction paternelle, car chaque homme est père et papa, à sa manière d’homme et de mec, en des manières et en des qualités qui sont, comme les langues pour le poète Stéphane Mallarmé, « imparfaites en cela que plusieurs ».
45 Entend-on suffisamment la douleur et la détresse des pères, leurs sueurs froides et leurs tourments, leurs soucis et leurs angoisses, là où ils sont affectés de solitude et de non-savoir, ne sachant pas comment être père avec leur enfant ? Qu’ils se rassurent. Tout est à réinventer avec chaque enfant nouveau-né. Comme le dit Olivier Adam : « Je compris aussitôt qu’être père, aussi bien que mère, était définitivement indissociable de la peur, que toute notre vie notre tendresse éperdue serait mêlée de terreur » (Collectif, op. cit., p. 92). Je pense là au compagnon de l’une de mes nièces alors que leur deuxième enfant, une petite fille, naquit avec une grave mal-formation cardiaque devant requérir une intervention chirurgicale précoce très importante. Il se mit à parler pour commenter le schéma dessiné par le médecin pour présenter ce qui serait fait dans le cœur de sa petite fille. Son expression prenait un tour d’espérance grâce à cette possibilité de raconter à d’autres ce qu’il avait reçu du médecin. Huit jours après cette spectaculaire opération, la petite Hélène reposait dans son berceau chez elle et tétait librement. Quand je la pris dans les bras, l’invitant à venir dans son petit bassin pour libérer son thorax cicatrisant, elle était tout sourire.
Bibliographie
- Baudelaire, C. 1984. « Moesta et errabunda », Spleen et idéal, Œuvres complètes, LXII, Paris, Gallimard.
- Brami, M. 2012. Les pères aussi ont leurs secrets, Paris, Grasset jeunesse.
- Cixous, H. 2010. Le rire de la Méduse et autres ironies, Paris, Galilée.
- Clerget, J. 2014. Corps, image et contact. Une présence à l’intime, Toulouse, érès.
- Clerget, J. 2015a. Comment un petit garçon devient-il un papa ?, Toulouse, érès.
- Clerget, J. 2015b. « Le sein chronique », Action et pensée, revue de l’Institut international de psychanalyse et de psychothérapie Charles-Baudouin, n° 61, janvier.
- Clerget, J. 2015c. « Comment naît-on père ? », Spirale, n° 73, avril.
- Collectif. 2010. Être père, disent-ils. Récits, Paris, J’ai Lu.
- Golse, B. 2010. « Les précurseurs corporels et comportementaux du langage maternel », dans Au commencement était la voix, Toulouse, érès.
- Leclair, B. 2014. Petit éloge de la paternité, Paris, Folio.
- Levinas, E. 1985. Éthique et infini, Paris, Fayard.
- Levinas, E. 1989. Le temps et l’autre, Paris, Puf, coll. « Quadrige ».
- Serres, M. 2002. Variations sur le corps, Paris, Le Pommier.
- Winnicott, D. W. 1975. « Le père », dans L’enfant et sa famille, Paris, Petite Bibliothèque Payot.
Mots-clés éditeurs : altérité, parentalité, père, transmission, troisième, voix du papa
Date de mise en ligne : 20/11/2015
https://doi.org/10.3917/spi.075.0037