Article de revue

Ces enfants qui nous poussent au bout de nous-mêmes

Pages 37 à 43

Citer cet article


  • Humbert-Foichat, K.
(2012). Ces enfants qui nous poussent au bout de nous-mêmes. Spirale - La grande aventure de bébé, 62(2), 37-43. https://doi.org/10.3917/spi.062.0037.

  • Humbert-Foichat, Kathy.
« Ces enfants qui nous poussent au bout de nous-mêmes ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2012/2 n° 62, 2012. p.37-43. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2012-2-page-37?lang=fr.

  • HUMBERT-FOICHAT, Kathy,
2012. Ces enfants qui nous poussent au bout de nous-mêmes. Spirale - La grande aventure de bébé, 2012/2 n° 62, p.37-43. DOI : 10.3917/spi.062.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2012-2-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.062.0037


1« Un enfant est placé » : à l’énoncé de cette situation, quelles pensées vous viennent en tête ? Sans prétendre les connaître il me semble que, parmi elles, nous pourrions entendre : « L’enfant de qui ? Pourquoi ? Placé où ? » Avec comme arrière-plan deux extrêmes : « Quelle horreur que ces parents maltraitants », ou bien « Quelle violence de retirer un enfant à ses parents. »

2L’appréhension et la compréhension de ce qu’est que le placement d’un enfant sont loin d’être évidentes. Toutefois, cela ne peut se résumer au fait d’arracher des enfants des griffes de leurs parents pervers ni, au contraire, de les soustraire à leur amour. Le placement intervient quand les besoins fondamentaux de l’enfant ainsi que sa protection ne peuvent plus être assurés par ses parents pour différentes raisons. Dans certains cas, ces derniers sont partie prenante de cette mesure ; soit parce qu’ils l’ont sollicitée, soit parce qu’ils ont convenu avec les services les accompagnant que la mesure de placement de leur enfant est nécessaire. Dans d’autres cas, ils peuvent s’opposer à la mesure de placement, notamment quand elle intervient dans l’urgence, au regard d’un contexte de danger ou de forte préoccupation autour de l’enfant.

3Dans tous les cas, le placement d’un enfant ne se fait pas de façon arbitraire, tout au long du processus un travail est engagé par les travailleurs sociaux en direction des parents. Dans un premier temps cet accompagnement peut avoir pour visée de faire comprendre aux parents ce qui a motivé la décision de placement de leur enfant ; intervient ensuite un travail autour de la parentalité. Les parents ont vraiment une place, on ne peut pas faire sans eux. Pour leur part, ils sont souvent pris dans des problématiques complexes, loin d’une systématisation de la violence et de la maltraitance que l’on peut aisément fantasmer à leur encontre, même si certains en relèvent. Ce sont souvent des parents en grande difficulté, démunis dans leur rôle et place de parent auprès de leur enfant. Des audiences viennent régulièrement ponctuer le temps du placement, le juge, avec les rapports des travailleurs sociaux, statue sur la pertinence de la poursuite du placement ainsi que sur ses modalités d’application (droit et organisation des visites, entre autres). Quelle serait alors, dans ce contexte de placement d’un enfant, la singularité d’un placement en famille d’accueil ?

4Dès que prononcé, le mot « famille d’accueil » évoque des images d’enfants, de parents, et les ressentis ne se font pas attendre -la souffrance, la colère, l’amour… Cette dénomination est complexe. Une famille : un ensemble d’individus unis par des liens filiaux qui dans l’intimité de leur foyer accueillent qui et quoi ? Un enfant, un étranger venu d’ailleurs, mais pas seulement, car un enfant seul, ça n’existe pas ; et les parents, alors ? Et les bagages de cet enfant rempli d’expériences infantiles souvent perturbées ? À cet égard, que signifie accueillir ?

5Le placement familial est une très vieille histoire qui remonte au temps des mythes, tel celui de Zeus qui ne dut sa survie qu’au lait d’une chèvre, archétype mythique par excellence de la nourrice. La prise en charge d’enfants par des nourrices a traversé toutes les époques. Actuellement, ces nourrices sont des assistantes familiales qui sont recrutées pour accueillir des enfants de 0 à 18 ans dans le cadre d’une mesure de placement. Elles sont formées et font partie des équipes de professionnels œuvrant dans les mesures de placement.

6Les enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance et accueillis chez des assistants familiaux ont tous un parcours singulier, ils ont besoin de pouvoir se poser, s’attacher à quelqu’un quelque part, comme leur est nécessaire le fait d’être accompagnés et soutenus face à leur réalité familiale.

7Le placement familial, ce serait se confronter avec le complexe, l’ambivalent voire le paradoxal que mettent en jeu les histoires familiales, tout en s’inscrivant dans une démarche de compréhension, de mise en sens de ces différents mouvements, et de soutien des constructions de chacun.

8Ce rapide état des lieux, loin d’être exhaustif, me semble permettre d’approcher la réalité de la famille d’accueil, qui apparaît souvent à l’image d’un caléidoscope mêlant l’intime et le professionnel.

9La punition, au sens le plus strict et le plus commun, est aussi un mot qui suscite très vite des images assez « chaudes » - la fessée, le coin, la règle sur les doigts, ou encore la pierre de réflexion, lieu propice à la réflexion de l’enfant sur son propre acte. Elle se réduirait à un acte venant répondre à un autre acte, sans tenir compte du sujet lui-même. La sanction par sa définition amène le rapport à la loi, elle a, comme le précise S. Lesourd, un double sens opposé, « elle est à la fois perte d’amour et reconnaissance de cet amour ». La théorisation en toile de fond amène les notions fondamentales d’une telle question que sont la castration, la notion de l’autorité parentale, celle du narcissisme tant du côté de l’enfant que de celui des parents. Les ressentis aussi sont de la partie, allant de la blessure au pouvoir.

10Famille d’accueil et punition, comment associer ces mots ? Le sujet de la punition en famille d’accueil ouvre un champ d’interrogations très large, dont : Les enfants placés sont-ils punissables ? Punition et maltraitance, quelle place faite à la répétition ? Punir pour protéger l’enfant : inculquer la nécessité d’un cadre à l’enfant pour lui éviter les déviances parentales ?

11Quels éclairages pourrait apporter la situation particulière de placement familial au moment où « on punit un enfant » ?

12Le moment est venu de plonger dans les limbes de l’accueil familial où les limites de l’intime et du professionnel s’entremêlent, s’entrechoquent et parfois se dérobent à la vue. Le thème de « quand penser punition » fut soumis aux assistants familiaux dans le cadre de l’accompagnement professionnel au sein de groupes de réflexion.

13De l’ensemble de ces groupes ressortent certains échanges vifs décrivant des enfants poussant à bout, insolents, sans respect, face auxquels la fessée, la correction (« qui ne fait pas de mal et qui n’a tué personne ») était fantasmée comme une action éducative amenant à coup sûr une modification du comportement de l’enfant. À l’opposé, d’autres types d’échanges plus posés, plus contenus, traitaient de la sanction, nous étions alors dans la bonne pensée, le bien faire avec l’enfant, mettant ainsi à distance toute pulsionnalité et donnant à l’enfant un moyen de réparer, chacun sortant alors quasi indemne de ce face-à-face.

14Lors de nos échanges, je n’ai eu de cesse de pointer l’importance de la place des ressentis, de la contenance, de la limite qui contient et rassure, sur laquelle l’enfant peut s’appuyer ; l’importance de comprendre ce qui se passe du côté de l’enfant, d’accueillir l’irreprésentable du vécu de l’enfant, de le transformer, le mettre en sens. Bien sûr, tout cela avec bienveillance. La tentation fut grande de réprimer fortement, à coup d’interdiction autoritaire, de référence au professionnalisme, l’expression de toute trace de l’image brute de l’adulte excédé qui ne pourrait se retenir d’agir sur l’enfant quand celui-ci dépasse les limites. Cette image se déposa en moi, me resta en tête. J’étais à bout ! Quelques semaines passèrent, c’était le weekend, j’étais chez moi, dans la chaleur de mon foyer, occupé à ranger le linge de ma fille de presque 2 ans. Son plus grand plaisir était de ressortir les piles de vêtements que je rangeais.

15Après plusieurs « Non, ne touche pas ! Maman range ! », je me suis trouvée excédée, j’ai pris sa main et lui ai tapé sur les doigts. Elle m’a regardé droit dans les yeux et a quitté la chambre. J’ai été saisie, frappée de stupeur, je me suis vue hors de moi, tout comme le décrivaient les assistants familiaux. J’ai cherché à me rassurer en me disant que ce n’était qu’une tape, tout le monde le fait, enfant moi aussi j’ai eu des tapes sur les doigts, mais tout cela raisonnait, se heurtait à tout ce que j’avais entendu lors des échanges en groupe de réflexion. Je restai avec le goût amer de quelque chose de plus fort que moi, en moi, qui avait pris le dessus en une fraction de seconde sans que ma raison puisse entrer en scène, faisant voler en éclats mon habit de psychologue clinicienne.

16La contrainte d’écrire cet article m’a permis de passer de la juste pensée (au sens de la pensée juste qui n’est juste que par rapport à soi seulement) à une esquisse de réflexion. J’ai été prise par une volonté de réparation, une tentative d’oubli ensuite. Puis j’ai fait un voyage dans mon intime, et la recherche du bien-penser s’est emparée de moi. Tout cela au rythme d’un tourbillon. Ce n’est que par l’accès à l’analyse que ma recherche hyperactive de sens s’est calmée. Ces résonances intimes me semblent susceptibles d’apporter un petit plus à la compréhension de ces situations de placement où tout bout.

« C’est la maman de maman, ma mémé C’est le bébé de mémé, ma maman Car ma mémé fut maman Quand ma maman fut bébé… »
Anonyme, paroles de la chanson La Maman de maman

17La croyance dans les vertus de la punition m’apparaît constituer une première ligne de réflexion. Ces enfants placés, insupportables, ne le seraient que parce qu’ils n’auraient pas eu assez de fessées, comme si quelque part le quota de fessées, de punitions venait magiquement tout réparer, tout calmer. L’importance de la croyance semble primordiale, elle fonde un groupe, au sein duquel chacun se reconnaît car il y a un vécu partagé : j’ai souffert, j’ai tenu, je suis resté vivant - « nous en avons eu des fessées, nous n’en sommes pas morts et nous respections nos parents ». La nécessité de croire est là et prend l’allure d’un mécanisme de défense opérant. Chacun est convaincu de l’efficacité de la méthode, les rapports enfant-adulte se retrouvent organisés au bénéfice de l’adulte qui garde le pouvoir, l’honneur est sauf ! Le placement produit un effet de projecteur si fort sur la confrontation à notre intime, opérante dans toutes les situations conflictuelles, que notre partie opaque est mise en lumière. Nos failles et blessures se font plus saillantes, nous pourrions vaciller. Face au placement qui confronte à l’impensable, la punition pourrait faire repère, baliser le chemin. Elle représenterait une sorte de « douce pensée » qui, en brandissant le fait que ces « enfants-là » manqueraient simplement de punition, de cadre, de limites, permettrait à l’adulte qui l’accueille dans son foyer de pouvoir infliger sereinement la punition à visée réparatrice, tout en étant protégé des projections du vécu de l’enfant et de sa famille, qui pourraient aller de l’inconfort à l’insupportable et engendrer peut-être au passage quelques résonances intimes indésirables.

18Cette histoire pourrait durer longtemps : l’enfant fait des bêtises, il est puni avec plus ou moins de bienveillance, il recommence et de nouveau il est puni, et ainsi de suite… Si nous décalons notre regard de la punition pour le centrer encore plus précisément sur l’enfant, que pourrions-nous voir et comprendre de cette répétition ? Car il me semble que ce qui est insupportable, c’est plus le mouvement répétitif dans lequel s’inscrivent les actes de l’enfant que les actes eux-mêmes, la punition venant dans ce cas donner et accréditer le sens du placement. C’est-à-dire que l’enfant, d’une part, en se montrant mauvais donne raison à ses parents, il est bien un si mauvais enfant que le placement et nécessaire, cela ne viendrait donc pas d’eux. D’autre part, ce même enfant satisferait aussi son assistant familial qui pointerait les effets d’une mauvaise éducation qu’il faudrait corriger. Mais où est l’enfant ?

19Dans le cas où l’on serait athée, comment penser les choses dans ce moment où l’enfant pousse à bout, se montre insupportable ? Nous pouvons nous interroger sur ce caractère insupportable, sur le fait que dans l’acmé du face-à-face avec l’enfant, nous nous retrouverions ainsi confrontés au bout de nous-mêmes, à notre archaïque, notre partie non organisée. Nous sommes alors comme face à notre animal interne, moment particulier sinon douloureux et effrayant. D’autant plus effrayant que, dans le cadre du placement familial, quand la pulsionnalité apparaît comme à vif, la pensée traumatique de maltraiter un enfant fait son entrée, ajoutant son surplus d’excitation, d’effroi voire d’horreur. Tout est exacerbé, le climat est menaçant, insoutenable, la blessure semble inévitable. Des pensées terribles peuvent apparaître – « cet enfant mérite d’être battu, il est impossible » –, nous pourrions alors être à la place de ces parents maltraitant leurs enfants, ce qui d’ordinaire est impossible à imaginer. Nous aurions alors en nous une part potentiellement « brûlante ». Dans ce face-à-face, l’issue tragique qui est la plus bruyante est la suivante : soit l’adulte à bout agit et ne fait pas que penser qu’il n’en peut plus de cet enfant, n’en veut plus car il n’est pas le véritable parent de l’enfant, soit c’est l’enfant qui, lui aussi à bout, énonce à son assistant familial qu’il n’est pas son parent et donc qu’il n’a aucun droit sur lui. L’affrontement est à son comble, chacun agite ou agit la menace d’abandon, répétition traumatique, risquant le tout pour le tout. Ces deux bouts sont près de se rompre. Comment sortir de cette répétition ? Comment l’adulte poussé dans ses retranchements peut reconnaître être face à ce quelque chose de plus fort que lui en lui, permettant ainsi à l’enfant de ne pas être le mauvais objet, mais d’être, tout comme l’adulte, confronté à ce plus fort que lui en lui ? Reconnaître l’importance de ne pas confondre le sujet avec son acte, de ne pas réduire l’être à l’agir.

20L’adulte pourrait-il avoir accès à une troisième pensée, celle qui ne serait ni l’abandon ni l’explosion déferlante de violence ? Cette dernière pourrait être celle d’accueillir en soi cet enfant à bout, de le désirer, de le supporter, de le calmer, et peu à peu de transformer l’impensable de cet enfant, sans se décourager, malgré les répétitions et l’inquiétude associée. Pour que cette troisième pensée advienne, cela suppose de ne pas être seul, de pouvoir trouver un étayage, prendre appui sur un autre. Dans le cadre d’un placement, cet autre est incarné par l’équipe pensante de professionnels toujours présente dans ce type de procédure, mais aussi par l’entourage familial, notamment les conjoints, comme tous nos personnages internes que sont nos parents, l’enfant et l’ado que nous avons été… Nous pourrions penser à Winnicott en disant qu’un assistant familial tout seul, ça n’existe pas…

21Cette petite vignette de ma pratique auprès des assistants familiaux se proposait d’illustrer ce que l’on pourrait entendre dans toute famille, c’est-à-dire des parents qui ne supporteraient plus leurs enfants, même un court instant. Pensée absurde, intolérable dans un monde où l’enfant ne serait qu’amour, ou bien pensée légitime dans le cas où l’enfant ne devrait être qu’amour ! Mais cette pensée humaine pointe la complexité des liens parent-enfant. Une petite patiente me dira à plusieurs reprises : « Tu es bizarre, la psychologue. » Finalement, ne faudrait-il pas être bizarre ou supporter de l’être pour être parent ?


Date de mise en ligne : 10/12/2012

https://doi.org/10.3917/spi.062.0037