Article de revue

Portance Phorie

Pages 91 à 100

Citer cet article


  • Clerget, J.
(2008). Portance Phorie. Spirale - La grande aventure de bébé, 46(2), 91-100. https://doi.org/10.3917/spi.046.0091.

  • Clerget, Joël.
« Portance Phorie ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2008/2 n° 46, 2008. p.91-100. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2008-2-page-91?lang=fr.

  • CLERGET, Joël,
2008. Portance Phorie. Spirale - La grande aventure de bébé, 2008/2 n° 46, p.91-100. DOI : 10.3917/spi.046.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2008-2-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.046.0091


Notes

  • [*]
    Joël Clerget, psychanalyste, écrivant, Lyon. joel.clerget@free.fr
  • [**]
    Les photos entourant cet article proviennent de Patience dans l’obscur de Jacques Very et Hubert Reeves, Éditions MultiMondes, Québec, 2007. Distribution du Nouveau Monde, 30, rue Gay Lussac, 75005 Paris. Je remercie vivement Jacques Very et Jean-Marc Gagnon de leur autorisation de publication.
  • [1]
    René Char, « Bandeaux de “Claire” », dans Pauvreté et privilège, 1949, Œuvres complètes, Gallimard, 1983, p. 654.
  • [2]
    Joël Clerget (sous la direction de), Fantasmes et masques de grossesse, Presses Universitaires de Lyon, 1986, p. 227.
  • [3]
    Les étapes majeures de l’enfance, Folio, essais, n° 315, 1999, p. 190.
  • [4]
    Bernard This, dans J. Clerget, op. cit., p. 224-228.
  • [5]
    Pour de plus amples développements, on peut lire Joël Clerget, La main de l’Autre, Toulouse, érès, réédition 2006, et Comment un petit garçon devient-il un papa ?, Toulouse, érès, 2008.
« La parole est cette roue de moulin par où sans cesse le désir humain se médiatise en rentrant dans le système du langage. »
Jacques Lacan

1Parler de portage symbolique et de portance, à l’heure des portables, appelle une question. Comment se porter – et parfois aussi se comporter – dans le monde des portables ? Cette question est évoquée dans la légende de saint Christophe, devenu le patron des voyageurs. La portance d’un enfant est aussi une partance. Nous portons un bébé à partir à la conquête de ses initiatives symboliques, relationnelles et langagières, sensorielles et motrices.

Description de l'image par IA : Torse humain vu de face, avec une petite cicatrice visible au centre de la poitrine.

2Christophe est un passeur au bord du fleuve, le fleuve du désir. Le long fleuve pas toujours tranquille de la vie. Lors d’une nuit, un enfant se présente à lui et le requiert. Christophe le prend sur son épaule et avance dans le lit du cours d’eau. Mais voilà qu’au beau milieu du fleuve, au plus profond de l’onde, l’enfant devient lourd et se fait de plus en plus lourd, si bien que cet homme puissant s’appuie fermement sur son bâton pour ne pas être emporté par le courant. Le bâton prend alors racine. Il devient un arbre immense, l’arbre du langage, dirais-je, sur lequel l’être de parole peut s’appuyer pour traverser le fleuve de la vie aux larges rives. Atteignant l’autre bord, Christophe s’étonne : le monde entier ne serait pas plus lourd. Et l’enfant de répondre : « Tu as porté celui qui a créé le monde. » D’où la vieille devinette de Konrad Richter rapportée par Freud dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921) :

3

Christophe portait le Christ
Le Christ portait le monde entier
Dis-moi où Christophe
À ce moment-là a mis le pied ?

4Nous sommes devant un problème de logique : qui porte le porteur ? Cet aphorisme nous dit : qui porte le portant ? Cette question rejoint la parole du poète René Char : « Trouveras-tu aujourd’hui quelqu’un à qui parler, aux côtés de qui te rafraîchir ? Le monde contemporain nous a déjà retiré le dialogue, la liberté et l’espérance, les jeux et le bonheur ; il s’apprête à descendre au centre même de notre vie pour éteindre le dernier foyer, celui de la Rencontre [1]. »

5Qui donc portait Christophe ? Le nom du père, pourrions-nous répondre. Le nom du père dont la métaphore soutient le passeur. Sans ce nom, le portant-passeur serait écrasé du poids du monde et du fils divin. Christophoros en effet signifie porteur du Christ.

6Que ne porte-t-on pas de nos jours ? Nous limiterons ici la portance aux relations précoces : de la grossesse aux premiers mois de la vie d’un enfant, disons jusqu’à l’acquisition de la marche, laquelle ne saurait se déployer sans une portance préalable qui transporte, voire exporte un enfant en dehors de l’orbe parental.

7La portance dont je parle ici n’est pas exactement un portage. Elle est plus proche de la partance et du partage. Elle est ce qui se partage dans l’acte de porter, celui de se porter, celui d’être porté. Un tel porter peut se décliner aux formes grammaticales, active : porter, passive : être porté, pronominale : se porter. Nous y ajoutons une face pulsionnelle supplémentaire : celle de se faire porter, jusqu’à ce cas extrême d’être porté disparu. Pour un enfant qui vient au monde, il s’agit d’être porté apparu, apparaissant. Il s’agit d’être porté et de se faire porter à l’existence par d’autres. Telle est la situation de vie de tout bébé : il ne peut se porter en vie de soi seul. Au double sens de l’expression. Il n’est pas né de lui-même, tout seul, mais de la relation d’un homme et d’une femme, quels que soient les aléas particuliers de son engendrement. De plus, il ne peut vivre sans le secours d’autres humains, sans qu’un autre humain se porte à son berceau pour le nourrir et le faire vivre.

8Le portage signifie un déplacement, notamment celui d’une embarcation. La portance dit la présence dans l’être avec. Je suis là avec toi, mon bébé, que je porte symboliquement dans la matière sensorielle du langage et dans la vivacité toute langagière des sens et du sens. Je te porte vers ta naissance, à ton apparaître, à l’existence. Je ne suis ton porte-parole qu’un temps durant : le temps que les paroles que je t’adresse portent à conséquence de ton propre parler, de ton dire Je. Quand je parle à un bébé, je le porte à parler, je le porte en lui parlant, même si mes bras de chair ne le prennent pas toujours réellement en eux. L’acte d’être porté ne repose pas dans le seul réel d’être porté, mais dans la portance. Qui trop étreint mal porte. Si un bébé s’endort paisiblement dans les bras, c’est qu’il est assez porté pour que la confiance de se livrer au sommeil lui soit donnée, et le verse dans ce qui peut le faire rêver : le désir indestructible selon Freud. La portance de l’infans lui donne la parole. Pas contenir, mais porter. Toute mère porte son enfant en le portant au monde. Elle le porte à découvrir le monde en identifiant son bébé comme petit d’homme.

9Un bébé est-il toujours portable ? Je ne dis pas un portable, cela signifierait qu’il fût jetable. Parfois, cela arrive qu’un bébé soit jeté avec l’eau du bain. Est-il toujours sup-portable ? N’est-il pas, de temps à autre, insu-portable. Insupportable est un beau mot de la langue dans notre relation à un bébé. Il est porté à son insu, il est insu-porté et néanmoins porté, dans nos paroles et par elles. Ces paroles génèrent le façonnement de son image inconsciente du corps. Elles lui donnent à entendre, en lui-même, l’autre scène où il reçoit les paroles et d’où elles viennent à ses lèvres. Cette autre scène, nous l’appelons, avec Freud, l’inconscient. Nous pouvons aussi lui donner le nom de cœur. En portant un bébé dans des paroles d’adresse et d’accueil, nous le portons à entendre en lui cette scène où ça parle en des paroles ayant de subtiles portées. Sur la clé de cette portée vibre le chant des hommes dans le concert de leur voix. Du cœur à une oreille, tel est le trajet de cette voix de parole.

10Cette portance de la portée – issue d’une femme portant porteuse, et portée par l’événement de la grossesse –, cette portance-là est partage d’humanité et partance vers l’ailleurs qui nous porte à vivre en humains désirants et nommés. Nous ne portons pas un nom, nous lui appartenons. Bébé, dans les bras du parler, laisse-toi bercer et porter dans la mélodie de la langue et du chant. Laisse-toi porter afin de te déprendre et de te transporter.

11Bébé, tu te portes dans la gestation des mots. Tu es porté par une gestante dont le geste et l’action de te porter sont tout une histoire : une geste. Tu te gestes dans une portance. En cette aqueuse portance se déploient tes premiers mouvements, tes gestes premiers, tes galipettes et tes coups de pied par lesquels tu nous dis que, ainsi porté, tu vis et grandis. Radieuse portance d’un ventre qui grossit pour éclore en naissance.

12Dans l’intime portance gravidique en corps de femme devenant mère, un autre aussi vous porte, femme et enfant, à la radiance de cet état. Cet autre, porteur du sperme de la conception, de mots et d’attention, nous le nommons ton papa. Tu vois, enfin, façon de parler, mais tu perçois déjà, autre à elle et à toi, autre à vous deux si étroitement unis, qu’il est là par les sens et par le sexe. Un papa porte un enfant à sa manière de père. Il contribue de sa présence à la portance en témoignant justement d’un ailleurs. Il est le troisième qui assure à la maman et au bébé la force portante du symbole qui fait de nous des êtres humains. Cette phorie implique l’intéressement du père aux choses de mère en portance de bébé. Elle permet, s’il le désire, que du père ait lieu entre eux, une mise de la référence paternelle. « Quand le père accueille l’enfant, écrit Bernard This, le séparant du corps maternel, respectant sa “sécurité de base”, il lui permet de s’ouvrir au monde, d’être là, vivant, respirant, observant le monde, prêt à entrer en contact, à sa façon [2]. » Un enfant, sublime portance maternelle, a un papa porté dans la parole de sa maman. Une maman donne à son enfant le nom du père qu’elle porte en son cœur.

13Les lieux de la portance sont diversifiés : le sein et les seins, le corps et le cœur, les chairs et les paroles, toute relation vivante d’échange et d’adresse. Mais quand une maman peut porter contre elle, sur elle, son bébé petit, ce port redonne au bébé le rythme connu du corps de sa mère, « au temps où elle déambulait partout en le portant dans son ventre », comme le disait Françoise Dolto [3]. Portance est, dans le même acte, continuité et discontinuité, présence et absence, contact et séparation. Dans la séparation, un bébé porté continue de se sentir porté. Bien porté, bien portant, disait Bernard This [4]. Un bébé est symboliquement porté quand sa maman se porte ailleurs qu’à lui, quand il est conduit chez une assistante maternelle par exemple. Un enfant-paquet se sentira déporté. Un enfant sujet se vivra porté dans tous les temps différenciés de sa vie.

14Bien avant sa naissance et dès sa conception, le petit d’homme peut être porté dans les projets et les propos d’autres humains. Je dis peut être, car tous ne le sont pas. La présence ou le défaut de pareille inscription de son être dans des paroles antérieures ou contemporaines à sa conception signe déjà son histoire. Dès sa conception, un bébé est porté dans le réel du corps d’une femme. Ce réel de la portance marque l’enfant à vie. Il fait d’une femme sa génitrice – en passe d’être ou non sa mère d’adoption. Car en toute filiation, il y va d’un procès d’adoption. Il est aussi porté dans l’imaginaire et les paroles de ceux qui l’attendent. L’enfant est donc parlé avant que d’être parlant. Mais l’infans est aussi parlant avant que d’avoir les mots pour se dire. De plus, il nous parle déjà, dans la vision que nous avons de lui sur l’écran des machines, dans les élans de ses mouvements au ventre maternel.

15Qu’est-ce que la portance ? La portance est la force dirigée vers le haut, qui résulte du mouvement d’un corps dans un fluide, et l’aptitude d’un sol à supporter des charges ou des poussées. Elle a ce double aspect d’être animée par une force vitale qui nous pousse à vivre et celui d’être une assise où asseoir une poussée, d’être l’assise d’où cette poussée prend son assiette et son envol. Les humains que nous sommes trouvent cette assise dans le langage et cette force dans la parole. Ainsi, les mouvements d’un bébé in utero font vibrer la dimension de la voix. Ces mouvements portent ses parents à parler, à se parler, à lui parler. Ils les font parler et appeler. Ils constituent ainsi la souche de la pulsion invocante. Ces mouvements, reçus comme voix à venir de l’enfant à naître, l’accueillent et le portent dans les bras du parler. Ils sont au principe de la séparation mère-enfant, de la différenciation des sujets et de la valeur accordée au bébé. C’est parce qu’il compte pour d’autres, comme être différencié à qui ces autres s’adressent en paroles et l’appellent de son nom, et pas seulement pour leur jouissance muette et mutisante, qu’un enfant peut sourire, parler, écrire et compter. Telle est notre phorie où se génèrent aussi bien les élans que les inscriptions de nos pulsions. Ces mouvements, quand ils sont traces et gestes d’un corps dans le corps d’une autre, quand ils sont perçus comme des signifiants de la vie du bébé à naître, témoignent de sa voix à venir dans le cri de naissance et d’un sens à venir à l’écoute de sa motricité.

16Nous n’élevons pas un enfant en le nourrissant seulement d’aliments ou de bonnes paroles. Nous l’élevons en le portant dans les éléments sensoriels et langagiers de la vie, dans les éléments substantiels et subtils de la génération. Nous le portons du ventre de sa mère aux épaules de son père dans la tendresse des paroles adressées à sa jeune personne, dans l’appel de son nom, dans la chaleur d’une présence, les regards échangés, la mise en jeu de tous les sens. L’éducation d’un enfant ne va pas sans les bras et les mains de ceux qui l’accueillent. L’éducation d’un enfant ne va pas sans des paroles adressées. C’est dans le bain du langage éveillé du sel de la parole qu’un enfant croît et grandit, « allant-devenant dans le génie de son sexe », pour le dire avec Françoise Dolto.

17La portance est le mot qui réunit le chiasme, l’entrecroisement d’une voix qui touche dans l’adresse au bébé, d’une main qui parle dans le contact, les deux, voix et main, étant soutenus par le regard qui organise métaphoriquement le champ de cette portance, y compris chez les aveugles et les sourds. Une voix qui touche. Une main qui parle. Un regard qui soutient. Par eux, le contact est la touche des mots au cœur des mains. Il y a le corps et les mains, le cœur et les noms, le langage et la parole, le regard et la voix. Les accordailles sensorielles tiennent leur portée de ce qu’elles ont une valeur symbolique, langagière, en ce que la parole nous donne corps et nom d’être humain. D’être ainsi appelé, des mains, du regard et de la voix entrecroisés, cela nous touche et nous fait exister. Par là, le palpable et le tangible du semblable mettent un bébé en présence de la face impalpable du prochain. Et ce chiasme du porter ouvre en lui l’intimité de cette autre scène, l’inconscient, où se tisse l’image du corps. La portance lie la teneur des chairs à la matière du langage en reliant, dans la relation des êtres entre eux. Elle confère au contact, à tout contact sensoriel, sa densité, son poids, « son épaisseur » pour le dire avec Paul Valéry, qui parlait aussi de la main de l’œil.

18Avec Catherine Dolto, nous dirons que le « bébé se porte avec notre soutien ». De fait, nous n’avons pas tellement à le porter, pour qu’il se tienne – mais plutôt à le porter à se porter. Le lien interactif du se porter et du soutenir prend sa valeur d’échange et de dialogue, dans la mesure où le langage sensoriel est en harmonie avec les paroles adressées. Cela suppose le respect de l’autre et la confiance en l’Autre, dans le berceau de la sécurité de base et dans l’édification du narcissisme primordial. Ouvrir les mains et les sens à la présence de l’autre est une disposition du cœur.

19La portance a donc des vertus de partance. Car en se portant avec notre soutien, un bébé trouve la voie et la voix de son être à partir, sa vocation d’être en partance, dans l’imminence d’appareiller de la vertu des mots pour mener sa vie de parlêtre incarné. Ce n’est pas nous qui portons l’autre. Nous portons, quand il nous le demande, la possibilité qu’il se porte. Nous le portons à se porter, à se bien porter le cas échéant. Un petit d’homme est porté à naître à la croisée de mains qui lui parlent et d’une voix qui le touche dans la portée d’un regard. Ce porter s’opère sous l’angle fusant de la Rencontre, pour le dire avec le poète René Char.

20Le cri condense une matière verbale sonore en quête de sa version signifiante. Il n’est pas chose en soi. Il émane d’un enfant. Étant du langage et du corps, le cri peuple les territoires de l’Autre. Sorti de la bouche, le cri cherche une oreille et une bouche. Car il n’est pas seulement cri de douleur ou de colère, mais cri d’appel lancé en direction de l’Autre, et entendu de soi-même. La voix de l’homme, comme le geste de sa main, s’articule en rythme. Le cri, comme la main, en appelle à un autre humain qui, risquant son désir d’être incarné, y répond. Cet autre, expérimenté pour Freud, qui ouvre son cœur et ses mains à la présence du bébé faisant entendre sa voix dans son cri, a l’expérience de ce qui convient à un petit d’homme, en tant que lui-même connaît la détresse et le manque. Il a l’expérience de ce qui convient à un petit d’homme sous la forme du geste adéquat et de l’action spécifique. Le cri engendre un acte. Cet autre a, de plus, l’expérience tout humaine de l’interprétation, c’est-à-dire la pratique de l’art de prêter, entre lui et le bébé, des paroles qui donnent corps aux sensations de ce dernier. Tout cela se fait dans la proximité d’un prochain, à portée de mains des mots du langage, en corps. Il ne suffit pas de parler à un enfant pour qu’il vive. Convient-il encore que des paroles le touchent et qu’elles soient reçues de lui dans un porter qui prête la main au symbole.

21Le contact, comme toute relation humaine, est relation de parole et de désir risqué dans la chair de sujets nommés. Avec tact. Le contact se pose sur cette activation du vide en soi, car avec le contact, ce qui aura été, c’est la rencontre de deux sujets, une affaire de tact et pas seulement de toucher des épidermes ou des muqueuses. Nous entrons en contact avec un autre dans la prise en compte de l’autre scène qui nous réfère, l’un et l’autre, à l’Autre qui nous constitue.

22Le ressort de la portance maternelle orientant le bébé vers le père est de le porter à découvrir son papa. Dans cette portance symbolique, tramée de mémoire et de souvenirs, le bébé déploie ses « compétences » non seulement à faire, mais à être, à être sujet de relations, à sortir de l’illusion, à être enfant de ses parents et fils de la parole, ce qui le déprend de la toute-puissance en laquelle il pourrait s’agonir et mourir. Le holding promu par Winnicott, dans lequel une mère porte un enfant en portant pour lui un monde apporté en paroles, est à situer dans cette portance. Le paradoxe tient à ce que, lorsqu’une maman parle à son bébé encore infans, elle rencontre en lui l’infans qu’elle fut bien avant que de devenir maman, dans la relation qu’elle eut jadis avec sa propre maman, elle-même alors étant encore infans.

23La main de l’Autre donne au bébé confiance dans la vie, sécurité, sans nier le dur désir de durer, ni la souffrance de vivre. Portance différente selon qu’il s’agit du père ou de la mère. De nombreuses femmes désirent porter leur bébé tout contre elles, y compris dans le sommeil quand elles l’allaitent. Il y va d’une quête d’un partage des souffles, d’une respiration commune, dans une harmonie de relation dont le discours psy tend à les priver. Porter veut dire porter dans la distinction des êtres, dans la séparation. Au sein du porter est la reconnaissance de l’altérité des sujets en présence : mère, père et enfant. La fusion s’oppose à l’intime de la portance. Quand je porte mon bébé vers la parole, y compris quand je le porte sur mon sein, là, tout près de mon cœur palpitant où il pose son oreille et s’endort, je le porte séparé, je le porte dans la parole créatrice de relations et séparatrice des êtres. Je le porte à être autre et différencié, autre à moi de génération différente. Quand je le dépose en son berceau, je le voue à vivre en petit d’homme, je le porte encore dans mon cœur.

24La portance articule la nécessaire présence initiant la relation dans le lien et la tout aussi nécessaire absence qui assure à la présence sa valeur et sa validité symboliques. Je porte mon bébé à l’existence en le quittant, en m’absentant de la présence réelle, mais en lui disant, au moment de mon départ : « Mon bébé, je te laisse en ton berceau. Je vais auprès de ton papa. Je vais au travail, chez ma copine… Je reviendrai ensuite. » Il y a tant de façons de faire exister la présence de l’Autre en allant ailleurs. Il n’y a pas de portance sans partance.

25La portance du maintenant est une main tenant en son creux d’altérité notre commune appartenance à l’humanité vivante. Car, quand je te porte, toi, mon bébé, je te porte à l’humanité. Je te porte dans l’humanité que nous partageons, à égalité d’être et de sujet. Dès maintenant, je te porte à dire Je, à parler en ton nom. En effet, toi que l’on dit encore infans, tu nous parles déjà, de si vivante manière, dans tes cris, tes gesticulations, tes appels et tes souffrances, tes besoins et tes rêves, tes sourires et tes lallations. Oui, tu nous parles déjà de toujours, et de si vibrante manière.

26Une main. Un humain. Une main tendue où l’autre est frère en humanité. De la main tendue à la ferveur des paroles naît un maintenant. Une main tenant en son recueil et dans son accueil ce qui nous remet dans une commune présence, celle de l’humanité partagée. Ce maintenant révèle qu’au plus intime, au plus proche du contact avec l’autre, je découvre la foncière altérité qui nous constitue en prochain, l’un par l’autre, l’un pour l’autre, dans le site où l’œuvre du contact nous implique dans le rythme d’une mise au monde. Le contact nous voue à un rythme, à ce qui coule du temps dans l’espace des corps et des relations entre des sujets. Durant la grossesse, un enfant est au contact d’autres par les mains, la voix et le sexe. Durant et dans cette attente, il est parlé. Ces paroles précédant sa naissance font d’elle un événement dans la geste des noms [5].

Description de l'image par IA : Une femme enceinte tenant son ventre arrondi, vue de dos.

27Youpi, le youpala porte mes pas, mais pas ma personne. Car, de cette petite machine, il me faudra sortir pour marcher et me porter au monde.


Date de mise en ligne : 18/08/2008

https://doi.org/10.3917/spi.046.0091