Article de revue

Une rencontre mystérieuse : les bébés et les livres

Pages 71 à 77

Citer cet article


  • Bergeron, E.
(2001). Une rencontre mystérieuse : les bébés et les livres. Spirale - La grande aventure de bébé, no 20(4), 71-77. https://doi.org/10.3917/spi.020.0071.

  • Bergeron, Elisabeth.
« Une rencontre mystérieuse : les bébés et les livres ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/4 no 20, 2001. p.71-77. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2001-4-page-71?lang=fr.

  • BERGERON, Elisabeth,
2001. Une rencontre mystérieuse : les bébés et les livres. Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/4 no 20, p.71-77. DOI : 10.3917/spi.020.0071. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2001-4-page-71?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.020.0071


1 S’il paraît actuellement admis et même recommandé que, dès l’âge de la marche et des débuts du langage, le petit enfant puisse être mis en relation avec des albums pour en tirer plaisir et profit, il est beaucoup moins répandu de penser que le nourrisson puisse être sensible, lui aussi, et réagir à sa manière, à la rencontre avec le livre, dès les premières semaines de sa vie. Ces expériences de mise en relation précoce du bébé, du livre et de l’adulte médiateur de la lecture, sont vécues avec intensité et émerveillement par les personnes qui les suscitent et celles qui en sont témoins.

2 L’association lire à Paris accumule les témoignages de ses lectrices sur cet aspect de leur travail. Ce sont quelques-unes de leurs observations que l’on voudrait exposer ici. Mais d’abord éclairons le cadre de leurs interventions et de leurs fonctions. lire à Paris (Le Livre pour l’insertion et le refus de l’exclusion) est une association créée en 1999, à la demande de la Ville de Paris. Elle forme des emplois-jeunes pour faire des lectures d’albums à des tout-petits en présence de leurs parents ou des adultes accompagnateurs, dans les lieux d’accueil de la Petite enfance : pmi (centres de protection maternelle et infantile), centres sociaux, crèches familiales, etc. Ces actions sont menées en partenariat avec les professionnels du livre : les bibliothèques, et les spécialistes de la Petite enfance.

3 Les lectrices, chargées de leur sac de livres, se rendent dans les salles d’attente des consultations des pmi, où elles mettent des albums de qualité à la disposition des petits et des grands. Les enfants, au gré de leur désir, sont invités à manipuler, feuilleter, ou se faire lire les albums qu’ils choisissent. Ils sont totalement libres d’abandonner la lecture pour les jeux dont sont pourvues les salles d’attente des pmi. Mais qui dira si l’enfant qui s’est éloigné pour s’emparer du tricycle convoité, ou monter à l’assaut du toboggan, n’est pas encore tout oreille pour suivre les péripéties du facteur de Pirouette Cacahuette, que la lectrice continue à animer ? Dans cette rencontre privilégiée, que l’enfant mène à sa guise, avec le livre et la lectrice, comment se situe le nourrisson qui reste blotti dans les bras de sa mère, assis sur ses genoux, ou déposé sur le « tapis des bébés » ? Quelles sont les réactions de ses parents ? La lectrice se présente, explique son rôle, offre de faire la lecture devant eux à leur tout-petit. Elle fait naître d’abord étonnement, surprise, doute sur la possibilité d’intéresser un enfant si jeune. « Il est trop petit, il ne comprend pas… » Mais après les réticences bien normales du début, il y a très peu d’opposition à tenter l’expérience. Alors, la lectrice s’installe, livre à la main, à côté du bébé et de l’adulte ; elle commence… Mais laissons lui la parole.

Audrey

4 À la pmi, ce jour-là, il y a une jeune grand-mère, assise avec son petit-fils, Amin (5 mois), sur les genoux. Je propose de lire un livre à Amin. Étonnée, elle rit, me dit qu’elle ne savait pas qu’on pouvait faire la lecture à un enfant si jeune. Je lis Beaucoup de beaux bébés. Amin regarde. Sa grand-mère rit, commente. Je lis ensuite Blanc sur noir. Ils sont très attentifs. Elle est ravie de voir qu’il aime, pose des questions sur les livres. Je lui en montre plusieurs. Le médecin les appelle pour la consultation. Deux mois après, Amin et sa grand-mère reviennent. Elle me dit bonjour et prend tout de suite Je peux, va s’asseoir avec Amin, qui a 7 mois maintenant. Elle lui montre le livre en le commentant. Elle me parle des livres, me demande où elle peut en trouver. Depuis la dernière consultation, elle a proposé à Amin des livres avec des pages fines, mais il les a déchirées. J’évoque le fait qu’il est encore petit et qu’il faut accompagner la lecture, être présent.

5 Le même jour, une maman africaine, avec Anissa (8 mois), assise sur ses genoux. Elles sont très calmes, silencieuses. Je me présente, propose de montrer un livre à sa fille. Elle acquiesce mais demeure hésitante. Je leur montre Beaucoup de beaux bébés. Anissa, ravie, tape sur les pages, rit. Sa mère rit avec elle, lui montre certains bébés. À la page du miroir, la maman éclate de rire. J’apporte Blanc sur noir. La maman le prend, le commente. C’est elle à présent qui montre le livre à sa fille. Elles rient toutes les deux. Anissa le prend dans ses mains, le suce, joue avec. Sa maman se met à chanter une comptine dans sa langue. Elle ouvre à nouveau le livre et chante. Le médecin arrive. Elle pose le livre et part dans le cabinet tout en poursuivant son chant.

6 Dans la salle d’attente où le temps est difficile à occuper, la proposition d’Audrey, malgré les premières hésitations de la mère, a permis un partage très heureux d’intimité et de complicité entre mère et fille. Réunies autour du même objet, Beaucoup de beaux bébés, elles manifestent leur plaisir réciproque. La mère récupère sa fille et repart avec quelque chose à elle : le plaisir et la liberté d’utiliser sa langue dans ce qu’elle a de plus fondamental pour un bébé : le chant maternel.

Séverine

7 Quand Mona (8 mois) arrive à la pmi avec sa maman, c’est la quatrième fois que je la vois. Sa maman la dépose toujours près de moi sur le tapis. Les fois précédentes, j’ai montré les deux imagiers en noir et blanc de Tana Hoban. Mona avait alors à peine 5 mois et manifestait beaucoup de joie, agitant ses mains et ses pieds, fixant avec attention les images. Mona se tient désormais assise sur le tapis. Nous nous sourions. Son regard s’attarde sur la couverture de Bateau sur l’eau. J’ouvre le livre et commence à chanter. Mona me regarde, puis regarde le livre, les yeux ronds. Les adultes se taisent, les enfants présents cessent leurs activités. La maman nous observe. La chanson terminée, je propose à Mona la lecture de Pour qui ce petit bisou ? Elle fixe les images, puis me sourit. Le médecin les appelle.

8 La langue naturelle des enfants, c’est le chant. Peu importe si le texte est compliqué, ou dans le non-sens, les enfants n’en éprouvent aucune gêne ; pas plus qu’à l’égard d’une langue étrangère. Les livres des comptines et chansons sont très utilisés par les lectrices. Le chant peut calmer un bébé qui pleure. Il installe toujours une bonne ambiance. Les parents l’apprécient et sont plus respectueux de ne pas interrompre une mélodie que de ne pas couper la parole. Ils rejoignent alors une zone lointaine où les réminiscences du passé les touchent.

Laurence

9 J’arrive ce jour-là en même temps que Julie et Louna, deux jumelles de 9 mois. Pendant que j’installe les livres, je me présente à la maman. Elle part à la pesée avec Louna, et me met en garde sur le fait que ce qui intéresse Julie dans les livres, c’est de les manger. Effectivement, la petite ne regarde pas le livre, elle est dans la manipulation et le goûter. Je montre Tout un monde à Julie, qui est à plat ventre. Je tourne les pages très vite, elle regarde, essaye d’attraper, je m’arrête, elle cherche à soulever le livre d’une main. Elle crie, tire la langue, s’agite. Je reste seule avec Julie au moins dix minutes. Elle n’a pas l’air angoissée par l’absence de sa mère. Celle-ci revient avec Louna, qu’elle pose à côté de moi pour prendre Julie, sans explication. Je dis à Louna où sont parties sa maman et sa sœur. Louna est à plat ventre, elle gesticule beaucoup, roule, se fait glisser sur le dos à l’aide de ses jambes arrières, prend un coussin, joue avec. Elle émet beaucoup de sons, presque comme des rires, tire la langue en permanence. Elle regarde Noir sur blanc ; je tapote avec mes ongles dessus, elle tape à son tour avec la main. Puis sur le dos, elle tient au-dessus d’elle le livre à deux mains, je le tiens également et tapote, elle bouge alors la jambe droite en la tapant au sol. J’ai l’impression qu’elle reproduit mes tapotements sur le livre avec sa jambe sur le sol. Je tape différemment en faisant des rythmes, elle réagit lorsque j’arrête, comme si elle prenait ma suite. Elle manipule les pages, je lui montre, puis laisse le livre ouvert, elle regarde. Julie revient de consultation, c’est au tour de Louna. Julie est toujours très agitée, elle roule, elle bouge, je lui montre à nouveau Tout un monde. Elle regarde le livre, le touche. Elle aperçoit alors Noir sur blanc sur le sol, hors du tapis, et rampe vers lui. Je le lui donne, l’ouvre ; elle le touche, fixe son attention dessus davantage que tout à l’heure. Elle émet des sons, puis tente de se lever en s’appuyant sur une chaise. Je l’aide, elle se retourne et se colle à moi tout en étant debout. Elle paraît fatiguée mais reste intéressée par le livre ; je continue à lui montrer des Tana Hoban. Cela doit faire quarante minutes que je suis successivement avec Louna puis Julie.

10 Tenir quarante minutes de tête à tête dans une relation aussi privilégiée n’est pas évident. Les bébés très éveillés et contents dans l’exploration de leurs capacités personnelles ont rencontré une adulte qui, comme le ferait une mère, s’est intéressée totalement à eux, à leurs réactions. Elle s’est engagée, avec la médiation du livre, dans un dialogue corporel au rythme soutenu et prolongé. Dans le cas de jumeaux, on observe la nécessité dans laquelle se trouve la mère d’en laisser un pour s’occuper de l’autre. On mesure alors l’importance du rôle de la parole. La lectrice peut mettre des mots et des images calmement là où des parents, même conscients mais pressés, n’en voient pas la nécessité, ou n’en prennent pas le temps.

C’est encore Laurence qui relate

11 À la fin d’une séance, je suis interpellée par une maman : « C’est parti pour une heure. » Je me retourne et je vois, blotti contre elle, son bébé de trois semaines qui a le hoquet. Elle me dit que, même dans son ventre, il avait le hoquet. J’hésite puis je m’approche avec Noir sur blanc. Heureusement, la maman est très ouverte et m’aide. Je tiens le livre au-dessus du bébé. Elle lui parle de ce qu’elle voit, elle tape du doigt sur le livre. Avec le bruit, il tourne la tête, bouge la langue, tend les bras. À la dernière page, celle des clés et du clown, la voix de la mère est de plus en plus aiguë, le bébé redresse la tête, ouvre grand les yeux, regarde les clés et le clown alternativement, très doucement. La maman part à la pesée, son bébé s’est de nouveau enfoncé dans le creux de son bras sans plus bouger.

12 Entre trois semaines et trois mois, les lectrices s’interrogent sur la progression du champ visuel de l’enfant, sur l’évolution de ses réactions. Le bébé de trois semaines, lové dans les bras de sa mère, ne voit qu’une fraction de page, la plus accessible à son regard, les yeux à moitié fermés, dans une relation fusionnelle avec la mère. Peut-on s’en approcher sans risque d’intrusion ? Faire le premier pas en proposant la démarche ? En fait, le plus souvent, après avoir observé le travail de la lectrice, c’est la mère qui incite à la rencontre, cherche le contact et se montre heureuse et fière des réactions même fugaces de son bébé.

Djamila

13 Je me présente à une maman qui vient pour la première fois à la pmi. Elle a 21 ans, c’est son premier enfant, Ilane (1 mois). Je lui explique ma présence. Elle me dit, très intéressée : « C’est super ! » Elle demande si elle peut regarder les livres disposés sur un tapis. Elle ajoute : « Cela ne vous dérangerait pas de prendre mon bébé ? » Installée sur le tapis, elle regarde les livres pendant dix bonnes minutes. Elle finit par prendre Beaucoup de beaux bébés, demande si elle peut regarder les livres avec Ilane. Elle aimerait bien essayer. Elle reprend son fils et insiste : « Je peux lui raconter ? » À chaque fois qu’elle tourne une page devant son bébé, elle me regarde et sourit. Elle continue la lecture avec Bonsoir lune et Noir sur blanc. Le bébé semble écouter, à la grande surprise et satisfaction de sa mère, qui ne pensait pas « éveiller son intérêt avant 9 mois ». À la fin de sa lecture, elle me regarde : « C’est génial, j’ai l’impression qu’il écoute ! ». Elle veut aller à la bibliothèque dont je lui ai indiqué les coordonnées, pour emprunter des livres et ainsi pouvoir raconter des histoires à son fils.

14 On est là devant la capacité d’illusion des adultes envers les bébés. Le sentiment très fort que l’enfant est réceptif, écoute, comprend et participe, va permettre d’interpréter et de donner sens à ses réactions, condition essentielle pour sa construction et son accès au langage. Cette notion d’illusion est au cœur du travail des lectrices Petite enfance. La lectrice accepte l’illusion, nécessaire à l’établissement d’un espace entre l’enfant et elle, permettant ainsi à une relation de se créer, et au plaisir de la lecture partagée de naître. La confiance née des échanges avec les mères les autorise à prendre le relais, à manifester leurs propres capacités d’illusion et d’émerveillement. Dans un contexte sécurisant, les bébés sollicités réagissent émotionnellement et affectivement par des regards, des mimiques, des vocalises, une gestuelle. Sensibles à la présence de l’autre, à la mélodie de la voix, à la musicalité du texte, aux couleurs et aux formes présentes sur les images, à la brillance ou au contraste des éléments, ils montrent des goûts électifs, des préférences qui surprennent et ravissent leurs parents et leur donnent envie de partager ce plaisir.

15 Les premières transmissions culturelles par le biais des livres, que contribuent à mettre en place les lectrices, éclairent d’un jour passionnant ce territoire mystérieux de la petite enfance, où se construit la première forme de la relation humaine.

Livres cités

  • David Ellwand, Beaucoup de beaux bébés, Pastel.
  • Helen Oxenbury, Je peux, Albin Michel.
  • Tana Hoban, Blanc sur noir, Kaléidoscope.
  • Tana Hoban, Noir sur blanc, Kaléidoscope.
  • Martine Bourre, Bateau sur l’eau, Didier Jeunesse.
  • Charlotte Mollet, Pirouette Cacahuette.
  • Bénédicte Guettier, Pour qui ce petit bisou, Casterman.
  • Antonin Louchard et Katie Coupry, Tout un monde, Thierry Magnier.
  • Margaret Wise Brown, Bonsoir lune, École des loisirs.