Des parents et des livres
Pages 67 à 69
Citer cet article
- CAMPAGNE, Juliette,
- Campagne, Juliette.
- Campagne, J.
https://doi.org/10.3917/spi.020.0067
Citer cet article
- Campagne, J.
- Campagne, Juliette.
- CAMPAGNE, Juliette,
https://doi.org/10.3917/spi.020.0067
Notes
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Juliette Campagne, directrice de « Lis avec moi », Lille, tél. : 03 20 13 10 14.
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adnsea : Association départementale du Nord pour la sauvegarde de l’enfant à l’adulte, qui gère des établissements et des services accueillant des publics en difficulté. Elle porte l’action « Lis avec moi » qui est financée, depuis treize ans, par la drac, le conseil régional Nord-Pas-de-Calais, les conseils généraux des deux départements et plusieurs mécénats.
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[2]
acces : Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations, dont la présidente est Marie Bonnafé, psychanalyste.
1 L’équipe de « Lis avec moi » (adnsea [1]), ce sont douze lectrices formatrices qui lisent des albums à voix haute à des enfants (de 0 à 4 ans, mais aussi à des plus grands) en petit groupe ou en individuel. Ces lectures se font devant d’autres adultes, des professionnels mais aussi des parents.
2 Nous n’avons pas attendu les mesures et les financements destinés à soutenir les actions qui tournent autour de la parentalité ; néanmoins, ces soutiens institutionnels sont une reconnaissance et un encouragement à développer ce type d’actions, encore faut-il qu’ils ne soient pas une tentation d’instrumentaliser les pratiques avec le livre.
3 Nous ne lisons pas pour améliorer la relation parent-enfant même si nous devons constater que la lecture à voix haute que nous faisons en présence des parents peut enrichir cette relation, dans la mesure où les parents découvrent les capacités de leurs tous-petits et leurs propres capacités.
4 Nous ne lisons pas pour contribuer à la paix sociale, même si nous devons constater que là où nous intervenons les tensions s’apaisent, le calme s’instaure.
5 Nous ne lisons pas pour lutter contre l’illettrisme ni pour aider les gens à s’insérer dans la société, même si nous devons constater que ces lectures à voix haute donnent envie à certains adultes de réaffronter leurs difficultés face à l’écrit, réactivent des dynamiques de lecture, remobilisent des énergies, au point que certains retrouvent du travail.
6 Si les effets de ces lectures à voix haute sont assez riches pour légitimer les financements accordés, il serait dangereux de les confondre avec les objectifs. Les objectifs de « Lis avec moi » sont simplement d’éveiller les enfants aux livres et aux histoires par des lectures à voix haute, et cela en présence d’adultes.
7 Nous ne pouvons nier que nous avons beaucoup d’espérances, mais au moment où nous lisons, l’essentiel se joue dans l’émotion et le plaisir suscités par un texte accompagné d’images que nous lisons donc, sans rien demander en échange.
8 Le travail avec les parents est une ligne conductrice de « Lis avec moi » depuis l’origine de l’action en 1988. Nous sommes convaincus, avec Tony Lainé, psychiatre, qui a été l’un des fondateurs de l’association acces [2], que les changements survenus dans la structure familiale ont créé un vide au niveau de la transmission telle qu’elle existait au sein de la famille élargie. Il nous faut aider à recréer autour de l’enfant un environnement riche au niveau des échanges, sans exclure les parents mais au contraire en leur permettant de prendre toute leur place, en les rassurant sur leur rôle.
9 Les histoires que nous lisons nourrissent notre vie intérieure, éveillent notre pensée : sur soi, sur notre histoire, notre rapport au monde ; elles nourrissent aussi les adultes présents, parents ou professionnels. C’est parce que ces histoires lues à haute voix réveillent quelque chose d’une autre histoire parfois profondément enfouie à cause des difficultés de la vie, qu’elles vont aider à retrouver des conditions de transmission. Nous allons en priorité vers les familles les plus fragilisées, celles qui demandent le plus d’attention, en sachant que nous allons rencontrer les autres sur le chemin beaucoup plus facilement.
10 La lecture à voix haute, à condition qu’elle ne soit pas réduite à un outil de communication ou à un simple véhicule d’informations, permet d’atteindre l’adulte présent sans le réduire à ses difficultés (par rapport au travail, à l’écrit, etc.), mais en l’invitant à partager quelque chose d’un patrimoine qui appartient à tous, dont font partie les albums que nous défendons comme œuvre à part entière, pour laquelle il existe de vrais créateurs, de vrais artistes.
11 En introduisant le livre là où il n’était pas présent, il faut être conscient de ce qui se joue. Le livre renvoie chacun à sa propre histoire, il peut réveiller des expériences douloureuses, mettre le doigt sur des manques par rapport à l’écrit, à l’école, à sa propre enfance. Certains parents sont dans une telle souffrance ou une telle précarité qu’ils n’arrivent plus à parler à leur enfant, sinon simplement sur le mode utilitaire. Le livre, les histoires, les chansons, les comptines aident à recréer une relation verbale sans discours moralisateur. En permettant aux parents de découvrir le plaisir de leur enfant à écouter une histoire, on leur rend une place dans l’accompagnement de leur enfant et une dignité dans leur relation éducative.
12 En lisant des histoires aux enfants en présence des parents, on crée un moment de bien-être partagé, expérience très importante pour le tout-petit, qui a été décrite par les psychologues comme un accordage affectif où les émotions partagées de l’adulte et du bébé se répondent. On permet aux parents de découvrir les potentialités de leur bébé très concrètement, potentialités d’écoute et d’expression d’une jubilation. Les lectures à voix haute réactivent cet accordage toujours menacé par les difficultés de la vie. Elles ouvrent aussi un espace de liberté au sens où nous respectons le choix des adultes présents. Ils sont libres d’accepter ou non nos propositions de lectures, de venir ou non à nos invitations ; nous ne leur demandons surtout pas de comptes, nous ne leur posons pas de questions.
13 C’est un travail très modeste qui n’a de sens que dans la durée, dans un rituel et une fidélité pour que les adultes ne se sentent surtout pas objets d’expérience. C’est un travail qui à la fois nécessite une attention à l’autre et qui s’adresse à son imaginaire. On crée, par ces lectures, des espaces d’humanité et de rêverie. Et même si nous ne sommes pas assez niais pour penser que ces actions peuvent empêcher les violences du monde, elles peuvent nous aider à les affronter, en nous permettant de nous ressourcer et de partager le plaisir et le désir de lire.