Entre vie et survie : Regards croisés sur les Roms en Île-de-France
Pages 125 à 141
Citer cet article
- BOISSE, Juliette,
- GUINODIE, Ludivine,
- GUIOLET, Prescilla
- et ZIANE, Anaïs,
- Boisse, Juliette.,
- et al.
- Boisse, J.,
- Guinodie, L.,
- Guiolet, P.
- et Ziane, A.
https://doi.org/10.3917/spec.006.0125
Citer cet article
- Boisse, J.,
- Guinodie, L.,
- Guiolet, P.
- et Ziane, A.
- Boisse, Juliette.,
- et al.
- BOISSE, Juliette,
- GUINODIE, Ludivine,
- GUIOLET, Prescilla
- et ZIANE, Anaïs,
https://doi.org/10.3917/spec.006.0125
Notes
-
[1]
Nous avons fait le choix de mettre une majuscule au terme Roms considérant que c’est un peuple, une population à part entière.
-
[2]
Déclaration universelle des droits de l’Homme, article 25, 1948.
-
[3]
L’ORS est un organisme d’études dont la mission générale est l’aide à la décision dans le domaine sanitaire, social et médico-social.
-
[4]
D’après le document d’Amnesty internationale, « les Roms en France ».
- [5]
- [6]
-
[7]
CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des enfants allophones Nouvellement Arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de Voyageurs). Il est chargé d’accompagner les enfants du voyage et nouvellement arrivés à la scolarisation.
- [8]
1 Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires… [2].
2 Depuis quelques années, beaucoup d’associations, d’organismes et de collectifs Français s’attachent à montrer que la situation des Roms en France est alarmante. En effet, ces populations sont de plus en plus touchées par une discrimination de la part des institutions et du reste de la population. De forts stéréotypes se sont installés et perdurent dans l’imaginaire collectif : « les Roms sont des voleurs, ils sont bruyants et sales… ». Ils forment la plus grande minorité d’Europe et sont massivement confrontés à des situations d’exclusion et de précarité en France. De nombreuses associations de terrain font aujourd’hui le lien avec ces familles souvent délaissées pour relayer leur demande au niveau public. Les acteurs que nous avons rencontrés dans le cadre de notre enquête tentent de comprendre l’enjeu de la situation des Roms, et essayent de montrer en quoi certaines mesures publiques renforcent davantage leur marginalisation. Ils se battent pour donner un poids social à ces familles en agissant sur leur intégration à travers l’accès à un logement décent, à une éducation convenable, à la culture et aux loisirs. Ces acteurs associatifs impulsent un changement et tentent d’imaginer une réelle intégration de ces populations, mais le travail d’acceptation collective risque d’être encore très long.
Petite histoire des Roms
« La chasse aux Roms est ouverte », dessin de Maester.
« La chasse aux Roms est ouverte », dessin de Maester.
3La population Rom est la plus grande population minoritaire d’Europe qui subit des situations de précarité et d’exclusion particulièrement intenses. D’après le rapport de l’observatoire régional de santé d’Île-de-France de janvier 2012 [3]. Les Tsiganes constituent une catégorie désignant les individus sur le plan ethnique. Trois groupes sont généralement distingués :
- Les Roms venant principalement d’Europe centrale et orientale.
- Les manouches (ou Sinté) venant principalement du nord de l’Europe, notamment de France, d’Allemagne, de Belgique, des Pays-Bas, ainsi que du nord de l’Italie.
- Les gitans (ou kales) venant principalement du sud de l’Europe, notamment d’Espagne.
5 La connotation péjorative du terme tsigane dans certains pays conduit parfois à le remplacer par celui de Rom dans un sens générique, ce qui peut constituer une source de confusion. En France, en général, le terme Rom désigne les tsiganes originaires d’Europe centrale et orientale. Même si les Roms migrants sont originaires de différents pays d’Europe, la raison de leur venue est majoritairement économique. En effet, leurs conditions de vie dans leur pays d’origine sont indécentes. La présence de nombreuses familles Roms en Île-de-France est très ancienne ; dès les années 60, des familles sont arrivées d’ex-Yougoslavie. Cependant, c’est seulement dès 1989 que des premières familles Roms issues de Roumanie et de Bulgarie sont arrivées en France en traversant les frontières de manière illégale. Depuis la mise en place des accords de Schengen en 2002, leur entrée en France est facilitée. On compte par ailleurs en France environ 15 000 Roms migrants [4] de nationalité roumaine, bulgare, tchèque, slovaque, hongroise, moldave ou des pays de l’ex-Yougoslavie (Serbie, Croatie, Kosovo notamment). À l’heure actuelle, ces populations s’installent donc sur des terrains en friche pour rejoindre des membres de leur famille ou des connaissances de leur village d’origine. Leurs conditions de vie sont extrêmes, car ils vivent dans des cabanes ou des caravanes et n’ont pas d’hygiène réelle à cause de l’absence de sanitaires. La cohabitation avec les voisins est souvent problématique, beaucoup souhaitent le départ immédiat des Roms pour retrouver leur tranquillité. Les municipalités tentent donc d’apaiser les relations, mais beaucoup d’entre elles ne savent plus comment agir et se sentent impuissantes face à ces installations précaires. De nombreuses collectivités territoriales ont commencé à se mobiliser pour venir en aide à ces populations dans le besoin, en apportant un peu de soutien pour améliorer leurs conditions de vie (installation de l’eau et de toilettes de chantier). Néanmoins, ces aides gênent certains élus locaux qui ont peur de l’installation prolongée de ces familles. Alors peut-on réellement parler de tentative d’inclusion de ces populations quand on voit les solutions qui leur sont proposées ? Par exemple, le 25 janvier 2013 à Ris-Orangis, le maire de la ville a refusé d’inscrire les treize enfants d’un camp de Roms à l’école et a proposé comme solution alternative de leur faire classe dans le gymnase de la ville. Les associations et le cabinet de Libération estiment que la question discriminatoire de cette classe se pose, car il y a un accès différencié et non justifié aux services de l’enseignement public, en raison de l’origine des enfants [5].
Zoom sur les Roms et le logement
Destruction de camps de Roms, logements étudiants et chacun sa place par Rhodo, août 2010.
Destruction de camps de Roms, logements étudiants et chacun sa place par Rhodo, août 2010.
6La question du logement des Roms en France et plus spécifiquement en Île-de-France est primordiale. En effet, nombreux sont les bidonvilles qui naissent chaque jour sur des terrains vagues, sous des ponts ou même sur les bords d’autoroute… Nous nous sommes donc penchées sur cette problématique révélatrice des conditions de vie des Roms en France. Pour mieux cerner ces problématiques, le 12 novembre 2012, nous nous sommes entretenues avec Michel Fèvre, membre du Collectif National Droits de l’Homme Romeurope créé en octobre 2000 à Paris à la suite du colloque « Roms, Sintés, Tsiganes en Europe : Promouvoir la santé et les droits d’une minorité en détresse. »
7 Quelle est l’histoire de ce collectif et quelles en sont les missions ?
8 Ce collectif de 10 personnes permanentes est soutenu par des syndicats enseignants et de nombreuses associations. L’objectif de celui-ci est de faire passer les Roms dans le droit commun et plus précisément, de donner aux enfants Roms l’accès à l’éducation. Le collectif est en partenariat avec de nombreuses associations : Médecins du Monde, Fondation Abbé Pierre, SOS Santé, Habitat Solidaire, EMMAÜS… Les trois activités principales de ce collectif sont : un observatoire du respect des droits fondamentaux pour les Roms d’Europe de l’Est en France, une plateforme d’échange et de confrontation des expériences ainsi qu’une structure militante qui a pour vocation d’interpeller les responsables politiques et institutionnels.
9 Les communes demandent quasiment systématiquement l’évacuation des camps de Roms qui s’installent sur leur territoire. Alors pour ne pas laisser ces populations sans solutions, de plus en plus de communes font des propositions de relogement dans des bidonvilles ou des logements sociaux à des familles. L’objectif du collectif ROMEUROPE est de travailler sur une autre voie, sur une formule souple de mise à l’abri des Roms. Il propose par exemple de les reloger dans des pavillons de voirie, des bâtiments vides qui seront détruits ou qui sont prêtés au collectif. Par exemple, Michel Fèvre nous explique, qu’en 2004, le Conseil général du Val-de-Marne, dirigé par le PCF a accueilli des familles Roms dans la gendarmerie de Saint-Maur-des-Fossés après une énième expulsion. Cette gendarmerie dont le PCF est propriétaire venait de fermer ses portes dans le cadre du rapprochement avec la police nationale. Aujourd’hui dans le Val de Marne, ce sont 300 personnes qui bénéficient de ces solutions intermédiaires pour se loger. Mais toutes les familles ne peuvent malheureusement pas être relogées par les mairies, car cela coûte très cher. Comme le précise Michel Fèvre, « il faut savoir que l’État paye 1000 euros par mois par famille, pour un relogement en hôtel dans des conditions restreintes. » De plus, l’aménagement de certains terrains (électricité, sécurité) n’est pas facile et s’avère souvent dangereux, alors les associations ou les collectifs tentent d’offrir un minimum de salubrité et d’hygiène aux Roms, par exemple à Saint-Maur-des-Fossés avec l’installation de douches, ou à Sucy-en-Brie grâce à l’aménagement d’un ancien hangar en plusieurs pièces pour accueillir près de 40 personnes, ou encore à Orly avec l’auto construction de chalets grâce aux fonds européens. Ces propositions de relogement permettent aux Roms de penser à autre chose qu’à leurs conditions de vie et de tenter de vivre une vie normale. L’objectif étant bien sûr que cela ne dure pas, cette phase devant être transitoire : les Roms doivent aller vers une insertion sociale, trouver un travail et leur propre logement.
Et la loi dans tout ça ?
10 La législation en France à l’égard des populations Roms est assez spécifique. En effet, beaucoup d’associations dénoncent un abus de la loi pour évacuer plus simplement les camps de Roms. Des lois sont détournées pour permettre une évacuation plus simple des gens du voyage qui sont alors de plus en plus incriminés et stigmatisés. On parle même d’une législation qui vise les pauvres. Céline Chassang, intervenante au colloque « Tsiganes, Roms, gens du voyage : citoyenneté, mobilité et territoires » du 28 et 29 novembre 2012 à Nanterre, parle même d’une pénalisation des gens du voyage. En effet Michel Fèvre s’indigne et nous explique que « les populations Roms sont les seules à ne pas bénéficier de la trêve hivernale et peuvent être expulsées n’importe quand. Heureusement depuis peu et grâce aux combats de certains acteurs cette trêve devrait s’étendre à tous bientôt. » D’autre part, dès 2000, il y a des lois qui permettent d’empêcher l’installation d’un camp et l’évacuation rapide des terrains. Les gens du voyage peuvent être évacués en 24 h contrairement à d’autres personnes qui doivent faire appel à un huissier de justice avant toute évacuation légitime. Depuis peu, les institutions européennes et l’ensemble des pays membres ont la responsabilité importante de favoriser l’intégration et l’inclusion des Roms. En effet, en 2010 dans la communication de l’Union européenne, L’intégration sociale et économique des Roms en Europe [6], il est précisé que, « conformément à ces principes, les questions relatives aux Roms doivent être systématiquement prises en considération dans toutes les politiques européennes et nationales pertinentes. Les politiques qui maintiennent ou favorisent la ségrégation des communautés Roms ou la ségrégation en matière de logement, d’éducation ou d’autres services, doivent être supprimées. » Afin d’accélérer les choses et de régler les problèmes socio-économiques que connaît la majeure partie de la population Rom en France, la commission de l’Union européenne a adopté en 2011, la communication cadre de l’Union européenne pour les stratégies nationales d’intégration des Roms qui précise que « … les États membres doivent avant tout veiller à ce que les Roms ne subissent pas de discriminations et soient traités comme tous les autres citoyens de l’UE, avec un accès identique à l’ensemble des droits fondamentaux décrits dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. » Par ailleurs, une action est nécessaire pour mettre fin au cercle vicieux de la pauvreté qui s’entretient d’une génération à l’autre. En effet, la grande majorité des Roms en âge de travailler ne possède pas le niveau d’instruction requis pour accéder à des emplois de qualité. Il est donc primordial d’investir dans l’éducation des enfants Roms afin de leur permettre de s’intégrer plus tard avec succès dans le marché du travail. À l’heure actuelle et en réponse au cadre posé par l’Union européenne, chaque état membre a dû mettre en place des stratégies nationales pour l’intégration des Roms.
11 Ainsi, depuis 2012, suite à la réunion interministérielle du 22 août 2012 sur les Roms, la circulaire interministérielle du 26 août relative à l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des campements illicites a pu être publiée le 29 août. Cette circulaire annonce que « même si les évacuations d’urgence de camps illicites ne sont pas écartées, notamment sur décision de justice ou pour des raisons sanitaires, la circulaire définit une méthodologie pour les services de l’État et les acteurs locaux afin de trouver des solutions qui permettent aux personnes concernées de partir des campements. Il aura fallu attendre 2012 pour que soit pensé ensemble le démantèlement des camps et surtout les situations d’après campement afin de favoriser une meilleure prise en charge de ces populations minoritaires », s’indigne Michel Fèvre pour terminer.
Quand l’école se déplace dans les camps
12 La FASET (Fédération d’Aide à la Scolarisation des Enfants Tsiganes) est une fédération qui regroupe sept associations situées dans différents départements. Son objectif premier était l’aide à la population tsigane. Aujourd’hui les différentes associations travaillent surtout auprès des populations Roms. L’ASET 95 (Val d’Oise) est l’une de ces associations. Située à Sarcelles, elle possède plusieurs antennes mobiles qui se déplacent directement dans les camps pour aller à la rencontre des jeunes enfants Roms qui ne sont pas scolarisés. Nous avons interviewé Vincent Guiral qui nous a expliqué son rôle d’enseignant dans ces écoles roulantes. Nous avons voulu en savoir plus sur la scolarisation des enfants Roms.
13 L’objectif des antennes est de servir de passerelle entre les terrains et l’école. L’idée est d’amener les enfants vers l’école. Aujourd’hui, les camions-écoles se sont adaptés à l’arrivée récente des Roms en France et le but reste toujours de défendre le droit à l’école. Un accompagnement est aussi mis en place afin de les intégrer dans les écoles de quartier. « Si on peut, on le fait. Avec certaines familles ça s’est fait. Sur Deuil-La-Barre par exemple, chaque année quasiment avec le CASNAV [7] du 95 on aide en début d’année à scolariser des élèves qui sont sur un terrain et ça se passe bien. Mais en fonction des communes, ça ne se passe pas de la même façon. » Les camions-écoles ont une capacité d’accueil d’une dizaine d’élèves. L’arrière de la cabine est agencé comme une classe avec des rangements pour y mettre du matériel, un tableau et des tables. Le fait que les enfants n’aient jamais été scolarisés auparavant ne permet pas d’accueillir un trop grand nombre d’élèves, car les enseignants doivent travailler de façon plus individuelle.
14 Les Antennes de Sarcelles ne circulent que sur le Val-d’Oise, cela dépend de la localisation des groupes. Il y a une vingtaine de lieux dans le département, c’est du bouche-à-oreille. Pour les Roms étrangers, on est souvent contactés par des associations qui nous signalent qu’il y a un groupe de Roms qui pourrait être scolarisé. Les enseignants des antennes se rendent une à deux fois par semaine sur le terrain. Ils travaillent en demi-journée sur les différents campements du département. Le contact avec les familles se fait très progressivement avant de pouvoir établir des liens de confiance. « J’ai travaillé à Sarcelles dans un bidonville qui avait été très médiatisé. C’était le plus grand bidonville d’Europe à l’époque. On n’est pas arrivé tout de suite avec les camions… On est venu se présenter, il y a eu tout un temps d’adaptation et il a fallu que nous aussi on s’adapte. On arrive sur un terrain où il y a 10 enfants, on ne peut pas venir avec deux camions, ce n’est pas possible. Il y a eu tout ce travail, et puis au fur et à mesure les familles ont bien compris qu’on ne faisait pas partie des forces de l’ordre, qu’on était là pour les enfants, l’école… ça se passait très bien. Les enfants nous voyaient arriver et ils sortaient des baraquements pour venir nous voir. » Les interventions se déroulent souvent de la même façon. « Sur Groslay, comme on ne pouvait pas entrer sur le terrain avec nos véhicules parce qu’il n’y avait pas de place, on les garait un peu plus loin et ensuite on allait chercher les élèves sur le terrain. Donc au début on ne s’avance pas trop sur le terrain, on ne sait pas où ils sont, mais au bout d’un moment on sait dans quelles baraques sont nos élèves et on va directement les chercher. Ensuite, on prend notre groupe d’élèves et on leur fait la classe dans le camion et le soir on les ramène. »
15 Les enfants Roms ne parlent pas français. L’équipe a développé des stratégies pédagogiques et leur enseignement est basé sur le Français Langue Étrangère (FLE) et l’alphabétisation. Les enseignants ont mis en place un système de validation des acquis afin de pouvoir évaluer les élèves et voir leur évolution. Le suivi des jeunes est très compliqué, car certains rentrent parfois en Roumanie et reviennent plusieurs mois après. D’autres ne viennent qu’une fois sur deux et le travail se fait au jour le jour, car ils peuvent difficilement anticiper le nombre d’élèves. Les conditions de vie dans les bidonvilles sont les principales difficultés que peuvent rencontrer les jeunes. Au niveau de la scolarisation, le fait qu’ils ne soient pas vaccinés les empêche d’être scolarisés, car c’est l’une des conditions obligatoires pour pouvoir s’inscrire dans une école française. « Au sein des antennes on a essayé parfois de mettre en place des campagnes de vaccination pour pouvoir les scolariser après. Une fois cette barrière franchie, il y a toujours quelque chose qui freine. Ils se font expulser par exemple... À un moment, l’année dernière on était à deux doigts de faire scolariser les enfants et ils ont été expulsés... ».
16 Les enfants Roms ne possèdent ni la langue du pays ni les codes de l’École. Ces obstacles sont difficiles à surmonter pour eux. Leur avenir est très incertain, surtout en termes d’insertion, car on leur ferme des portes sur le marché du travail. On leur refuse souvent des emplois. Le suivi n’est souvent que sur un court terme et pour cette raison, il est difficile d’évaluer les bénéfices de ce dispositif, car le recul n’est pas suffisant.
17 La particularité des enfants Roms est qu’ils intègrent plus facilement l’école même s’ils ne connaissent pas le système, à la différence du public manouche. Au niveau familial les enfants sont bien encadrés et il y a toujours un adulte pour les surveiller. Aucune difficulté de comportement ne vient s’ajouter aux problèmes scolaires. Les enseignants du primaire accueillent des enfants de 6 à 10 ans et ceux du collège vont jusqu’à 16 ans. Au sein des antennes mobiles de Sarcelles, il y a 3 postes de collège et 4 postes de primaire.
18 Certains jeunes vivent de la mendicité. « Il y en a qu’on ne retrouvait pas régulièrement dans les camions parce qu’ils allaient “travailler” comme ils disaient. Ils allaient faire la manche pour certains. » Pour que les enfants puissent intégrer correctement les antennes scolaires, les enseignants préviennent à l’avance les familles et cette régularité permet aux enfants de savoir à quel moment le camion arrive. « … au début, ça a été difficile, mais après à Sarcelles on a rythmé nos venues. Ils savaient à l’avance quand on venait, du coup c’était régulier et ils évitaient d’aller travailler.
19 Arriver dans le plus grand bidonville d’Europe, quand même, sur Sarcelles, c’est un choc ! Ils n’ont vraiment rien du tout. Et pourtant ils faisaient l’effort de se changer par exemple pour venir dans le camion. Il y en a qui se débrouillaient mieux que d’autres pour avoir des vêtements. Quand ils venaient et qu’il faisait moins 10 °C, ils se mouillaient quand même les cheveux. Pour venir, ils se débarbouillaient. Certains enfants venaient en tongs alors qu’il faisait moins 10 °C dehors. Les conditions sanitaires sont vraiment déplorables : pas d’hygiène, pas d’eau courante… Sur Groslay, c’était un peu plus compliqué encore. Ils étaient au milieu d’un verger. Donc ça va l’été quand on est arrivé en septembre/octobre c’était bon pour circuler, mais après ils étaient au milieu de la boue, on pouvait même plus rentrer sur le terrain parce qu’il y a avait 30 cm de boue pour aller frapper aux baraques. En plus ils n’avaient pas d’eau courante du tout. On voyait certaines familles revenir avec des bidons de 5/6 litres. »
20 Les conditions de vie précaires et l’insalubrité des bidonvilles dans lesquels ils vivent ne permettent pas aux enfants d’être scolarisés dans de bonnes conditions. Les difficultés qu’ils rencontrent sont dues à cette pauvreté-là. Même si l’école est gratuite, il faut aux parents un minimum de ressources pour que leurs enfants puissent vivre dans de bonnes conditions propices à une scolarisation digne. Quand de bonnes conditions d’hygiènes n’existent pas, une fois à l’école les enfants se sentent stigmatisés et jugés. La pauvreté est donc un frein à la scolarisation des Roms car sans stabilité et vivant dans une grande précarité, aucune projection n’est envisageable. Comment scolariser un jeune quand on ne sait pas de quoi sera fait demain ?
La culture dans et en dehors du camp
21 Trois enseignants, une médiatrice scolaire, des volontaires en service civique ainsi que des bénévoles composent l’équipe qui intervient sur les villes de Saint-Denis, La Courneuve, Bobigny, Stains, Montreuil, Clichy-sous-Bois. Aujourd’hui, l’association repose sur trois pôles :
- Les antennes mobiles
- La médiation scolaire
- La médiation culturelle
23 Le troisième pôle « médiation culturelle » de l’association ASET 93 est né de l’initiative de deux médiatrices, Agathe et Elise, en septembre 2012, suite à un constat commun : les enfants Roms, en particulier ceux qui n’étaient pas encore scolarisés, avaient peu d’occasions de sortir de leur terrain, de s’ouvrir à l’extérieur, et restaient dans l’entre-soi. Cet axe en lien avec les deux autres apparaît alors comme un complément, voire une préparation à la scolarisation de l’enfant.
24 Pour ces deux jeunes femmes rencontrées à l’association, « la médiation culturelle c’est faire le lien avec l’extérieur, accompagner les enfants dans une démarche d’ouverture au monde et aux autres cultures, c’est faciliter l’insertion et la découverte des dispositifs de droits communs dans le champ culturel, de manière ludique. » Les intervenantes ont déjà réalisé plusieurs sorties : médiathèque, cinéma, exposition, théâtre, cité des sciences, etc. Le lien avec le champ scolaire est privilégié, notamment sur un versant lecture et écriture et l’équipe voudrait peu à peu régulariser les sorties les mercredis après-midis de manière à respecter le rythme de vie des enfants qui sont scolarisés.
25 Grâce à la relation de confiance créée au fur et à mesure avec les familles, l’équipe a pu proposer de plus en plus de sorties, faisant le bonheur des enfants demandeurs. L’intervention de Liliana, une médiatrice d’origine Rom qui parle français, roumain et romani, permet de dialoguer avec les familles. Cependant, l’accès à la culture n’apparaît pas toujours comme une priorité. « Il y a beaucoup de freins à la scolarisation ou même au reste. Quand ce n’est pas les expulsions ou les obligations de quitter le territoire français, c’est beaucoup de peur… Aux vues de leur situation qui est assez instable, le fait de se dire que mon enfant n’est pas avec moi, et s’il se passe un truc, comment je vais le récupérer, je ne parle pas la langue […] Sur chaque terrain, il y a deux ou trois familles que l’on connaît très bien, qui laissent venir leurs enfants en sortie avec nous, du coup les autres familles suivent petit à petit. […] Il y a tout le temps des problèmes administratifs ou juridiques. Enfin des fois quand on arrive ils nous disent : les flics sont venus, ils nous ont expulsés, comment faire et là c’est vrai que leur dire “bah tu vas aller à l’école…”. Il y a des trucs qui sont tellement plus graves… Enfin l’école c’est important, mais ils vivent tellement dans l’urgence tout le temps ! Ils ne savent même pas si dans deux mois ils seront là. Donc à côté de ça, une sortie au cinéma, on se dit bon bah on va peut-être les laisser gérer, essayer de les guider au maximum et puis les laisser. »
26 Dans la culture Rom, les enfants grandissent vite et accèdent rapidement à une vie d’adulte. Beaucoup de jeunes filles deviennent mères dès l’âge de 14 ans, les jeunes garçons sont plus préoccupés par le souci de ramener de l’argent au foyer que par un avenir possible à l’école. Les deux jeunes femmes témoignent d’un mode de vie très traditionnel, très marqué par la religion évangéliste, où les enfants, parfois à peine adolescents, ont déjà un avenir tout tracé en tête : se marier et vivre chez la belle famille pour les filles, reprendre le métier du père pour les garçons. Mais pour beaucoup d’entre eux, la vie en France n’est que provisoire et bien que ce dispositif soit un franc succès, les familles n’imaginent pas forcément un avenir grâce à l’école pour leurs enfants.
27 À l’issue de nos diverses rencontres et lectures, nous pouvons affirmer que trop peu de personnes se sentent aujourd’hui concernées par ces questions d’ordre public. Les Roms ne sont pas écoutés, et la population française ne prend pas en compte leur histoire, leur passé pour comprendre les raisons de leurs venues et les traumatismes qu’ils peuvent subir au quotidien. Pour autant, la pauvreté chez les Roms est d’autant plus visible qu’elle se manifeste aux bords de nos autoroutes, dans des terrains désaffectés et souvent vétustes à deux pas de chez nous sans pour autant que nous franchissions les portes d’un de ces camps. Interroger les acteurs de terrains qui travaillent auprès des populations fragilisées comme les Roms nous a permis de comprendre les réalités d’un terrain réellement sensible. Leur situation en France et leur intégration pose problème comme l’exprime le ministre français de l’Intérieur Manuel Valls dans le Figaro : « les Roms habitant dans des campements ne souhaitent pas s’intégrer [8] ».
28 Quelle est la véritable question : est-ce les Roms qui ne souhaitent pas s’intégrer à la France ou bien la France qui ne souhaite pas intégrer les Roms ?
Mots-clés éditeurs : culture, éducation, intégration, logement, pauvreté, Roms
Date de mise en ligne : 13/04/2015
https://doi.org/10.3917/spec.006.0125