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Article de revue

« Terrains et chercheurs sous surveillance. Auto-contrôle, autocensure et mise en administration des sciences sociales »

Colloque organisé par le CHERPA, le LAMES et l’IREMAM (17 et 18 mai 2018, Aix-en-Provence)

Pages 107 à 114

Citer cet article


  • Maro, A.
  • et Perrin-Joly, C.
(2019). « Terrains et chercheurs sous surveillance. Auto-contrôle, autocensure et mise en administration des sciences sociales » Colloque organisé par le CHERPA, le LAMES et l’IREMAM (17 et 18 mai 2018, Aix-en-Provence) Sociologies pratiques, 38(1), 107-114. https://doi.org/10.3917/sopr.038.0107.

  • Maro, Anaïs.
  • et al.
« “Terrains et chercheurs sous surveillance. Auto-contrôle, autocensure et mise en administration des sciences sociales” : Colloque organisé par le CHERPA, le LAMES et l’IREMAM (17 et 18 mai 2018, Aix-en-Provence) ». Sociologies pratiques, 2019/1 N° 38, 2019. p.107-114. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2019-1-page-107?lang=fr.

  • MARO, Anaïs
  • et PERRIN-JOLY, Constance,
2019. « Terrains et chercheurs sous surveillance. Auto-contrôle, autocensure et mise en administration des sciences sociales » Colloque organisé par le CHERPA, le LAMES et l’IREMAM (17 et 18 mai 2018, Aix-en-Provence) Sociologies pratiques, 2019/1 N° 38, p.107-114. DOI : 10.3917/sopr.038.0107. URL : https://shs.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2019-1-page-107?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sopr.038.0107


1À l’heure où des chercheurs en sciences sociales s’inquiètent d’un risque de « dérive sécuritaire » du cnrs (lancement d’un appel d’offre « Attentats », la signature d’une convention avec le ministère de la Défense...), un colloque interrogeant la surveillance de la recherche (institutionnelle, étatique, policière, voire conceptuelle... en France ou dans des pays autoritaires) est plus que d’actualité. Cet événement s’est déroulé sous l’égide de l’Université d’Aix-Marseille et de trois laboratoires (Laboratoire méditerranéen de sociologie (lames), Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (iremam), cherpa (Croyance, histoire, espace, régulation politique et administration), les 17 et 18 mai 2018.

2Comme l’a souligné Philippe Aldrin, Professeur des Universités en Sciences politiques et Directeur du cherpa, dans l’introduction du colloque, la surveillance est à l’origine d’un malaise professionnel des chercheurs en sciences sociales. Ce malaise s’enracine dans différentes expériences (dans les relations avec les pouvoirs publics, les bailleurs, les tutelles…) qui constituent de plus en plus du lot commun des chercheurs.

3Les communications et tables rondes qui ont constitué ce colloque montrent que ce malaise prend des formes diverses. Nous proposons de retenir ici quatre types d’expérience de la surveillance illustrées par quatre contributions : (1) La surveillance institutionnelle, (2) Être chercheur étranger en contexte sécuritaire, (3) La recherche en exil et (4) le financement comme mode de contrôle.

La surveillance des institutions françaises

4Nombre de communications évoquaient l’essor de thèmes tels que la radicalisation, ou le terrorisme, qui illustrent la mise en administration de la recherche par le politique pour lui être directement utile. Ces contributions rendaient ainsi compte de la surveillance institutionnelle des recherches portant sur des sujets sensibles.

5La présentation de Sylvain Laurens (« Droit d’enquêter, dix ans après : hypothèses sur l’évolution des libertés académiques en état d’urgence ») tentait ainsi de rendre compte de la surveillance institutionnelle, alors que les données chiffrées sont rares (par exemple on ne connaît pas le nombre d’actions en justice à l’encontre de chercheurs). Selon l’orateur, la recherche en sciences sociales rencontre de nombreuses menaces. Il cite tout d’abord la notion de « secret des affaires », transposition du concept d’intelligence économique issue de la directive européenne 2016/943 du 8 juin 2016, qui protège les entreprises de la diffusion de leurs informations y compris par les chercheurs. Par ailleurs, la lutte contre le terrorisme a également contribué à créer un régime d’exception auquel les chercheurs n’échappent pas. Ainsi certains chercheurs ont subi des perquisitions qui ont amené Patrice Bourdelais, alors directeur de l’inshs, à exprimer son inquiétude pour la profession (Tesquet, 2016).

6Pour mieux documenter la surveillance institutionnelle, Sylvain Laurens a contacté des collègues qui ont été financés dans le cadre de l’appel d’offres « Attentats ». Il souhaitait évaluer quelles formes de surveillance ils subissaient et comment ils s’en accommodaient au quotidien ; 26 projets concernaient les humanités, et il a pu s’entretenir avec 15 équipes par téléphone.

7Dans un tiers des cas, les chercheurs n’avaient subi aucune surveillance visible, et parfois le regrettaient parce qu’ils identifiaient que cette absence était le signe d’un désintérêt. Dans les autres cas, certains collègues ont été invités à présenter leurs résultats intermédiaires devant le cnrs et à des agents du ministère de l’Intérieur, d’autres ont subi des demandes de restitution insistantes alors qu’ils n’avaient pas encore été en mesure d’analyser finement leurs résultats. In fine, c’est la situation de certains doctorants qui est apparue le plus inquiétant à l’orateur dans cette surveillance de la pratique du métier de chercheur. Ses entretiens téléphoniques lui ont ainsi appris que des doctorants, pour obtenir un financement, ont parfois été orientés dans leur sujet sur des terrains très difficiles d’accès, voire dangereux.

Être chercheur étranger dans un contexte sécuritaire

8Un second ensemble de contributions analysait l’exercice de la recherche dans des pays autoritaires et les compromis nécessaires pour y mener à bien son travail. C’était notamment l’occasion d’aborder la posture des chercheurs dans les ifre (instituts français de recherche à l’étranger), ces laboratoires de recherches financés à la fois par le cnrs et le ministère des Affaires étrangères.

9Lors de la table ronde « Les enjeux de la sécurisation de la recherche », Michel Camau a présenté ses réflexions fondées sur son expérience de directeur d’un ifre (l’irmc : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain). Il résume la position du chercheur français à l’étranger au dilemme du visiteur et du franc-tireur. Les chercheurs à l’étranger sont confrontés à un régime de surveillance fondé sur des interdictions et des sanctions discrétionnaires. Ils sont certes exposés au pire dans des situations de crise (Giulio Regeni, doctorant italien travaillant sur les syndicats ouvriers égyptiens, torturé et assassiné en Égypte en 2016, par exemple). Dans des situations routinières, ils ne risquent que l’expulsion. Le danger pèse surtout sur leurs interlocuteurs locaux. Dans ce contexte, Le « visiteur » compose avec les contraintes du statut d’étranger, il contrôle sa communication et se plie au cadre imposé par le pays, alors que le « franc-tireur » expose son analyse sans fard au nom de liberté de la recherche. L’intervenant cite à l’appui de sa démonstration un débat publié dans la Revue française de science politique qui a opposé deux chercheurs (Duclos, 1988). L’un, Duclos, adopte le principe de la souveraineté : il ne peut se comporter en pays conquis. Alors que pour l’autre, Leveau, il n’est pas question de contracter avec un état autoritaire. Dans ce débat, l’orateur identifie « un tiers » manquant. Les communautés scientifiques locales, confrontées au même contexte autoritaire, ne sont en effet pas prise en considération. En situation routinière, les relations des chercheurs étrangers avec ces dernières permettent une reconnaissance mutuelle et de desserrer l’étau de la surveillance à laquelle sont soumis les chercheurs locaux.

10Toutefois ces relations avec les communautés scientifiques ne désamorcent pas les logiques de souveraineté dans les rapports scientifiques avec les collègues locaux. Le chercheur français en dehors de son pays reste l’étranger venu d’Occident. Cette étrangeté peut être invoquée par les chercheurs locaux comme une limite infranchissable pour l’étranger dans sa compréhension du contexte national (Fassin, 2008).

11Enfin, les institutions elles-mêmes amènent à s’auto-censurer. Le rattachement d’un chercheur à une ambassade (ce qui est indirectement le cas pour un chercheur accueilli dans une ifre) fait prévaloir la dimension de l’expertise. Le quai d’Orsay s’interroge ainsi régulièrement sur l’utilité des centres à l’étranger. L’auteur appelle à lutter contre cet utilitarisme, la recherche n’ayant pas être utile à la diplomatie.

12Lorsqu’il n’est pas protégé par le statut d’étranger, l’universitaire peut être poussé à l’exil par le régime autoritaire. C’est cette troisième situation qui a été évoquée dans une table ronde intitulée « Les voies de l’exil ».

La recherche en exil

13L’exécution à Palmyre en 2015 de l’archéologue Khaled Al-Asaad, ancien responsable des Antiquités, avait suscité l’émotion. En réaction aux persécutions dont peuvent être victimes les chercheurs, le programme « Pause » (Programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil) a été créé en 2016 pour pallier l’absence de dispositif d’accueil en France de chercheurs étrangers en danger dans leur pays. Ce dispositif s’adresse à des chercheurs contraints à l’exil pendant un à deux ans. Au moment de la conférence, plus de 60 établissements français accueillaient presque une centaine de lauréats, quatre-vingts avaient déposé des candidatures, une quinzaine de lauréats turcs étaient restés bloqués dans leur pays faute de passeport. Les candidats viennent en majorité de Turquie, un tiers sont originaires de la Syrie, les autres sont issus de différents pays en crise comme l’Irak, le Yémen, l’Iran, le Venezuela, l’Afghanistan, ou le Pakistan. Un tiers sont des doctorants et les deux tiers restant des chercheurs confirmés. Les sciences humaines et sociales sont les disciplines des deux tiers des candidats accueillis.

14Ahmet Insel, intellectuel turc, présente la situation particulière des chercheurs dans son pays. La Turquie est l’héritière d’un autoritarisme institutionnel instauré dès le début de la République et renforcé après le coup d’état de 1981. Dans les années 2000, la Turquie a connu un printemps démocratique aux acquis fragiles. Aujourd’hui on assiste à une remontée de l’autoritarisme et une impossibilité pour les institutions de résister. L’autoritarisme n’est donc pas un fait nouveau, mais il ne s’agit plus de dictatures ouvertes, de fascisme, ni de totalitarisme. Il ne se caractérise pas par une répression généralisée, mais par une répression arbitraire, donc pernicieuse.

15Ainsi sur les 1 128 chercheurs turcs signataires de la pétition « Pour la Paix » (qui appelait à la fin des violences étatiques à l’encontre des régions kurdes et des mouvements révolutionnaires kurdes), tous n’ont pas été sanctionnés au même degré : licenciement, procès (variété des peines infligées), suspension… Certains signataires n’ont même pas été inquiétés. Ce traitement au cas par cas permet au pouvoir d’une part de garder une façade démocratique, que Ahmet Insel qualifie de « pseudo-juridique », et d’autre part de maintenir le peuple dans l’espoir d’un changement politique. Plus généralement, la surveillance permanente et arbitraire qui caractérise le pays place la peur au centre d’un système de contrôle, personne ne sachant quand la répression va s’exercer ni sous quelle forme.

16L’autoritarisme fonctionne également comme un mouvement du bas vers le haut : les directions d’université ont ainsi participé à la répression de leurs propres agents, à différents degrés allant jusqu’à l’excès de zèle. Alors qu’auparavant l’autoritarisme était imposé d’en haut par une minorité, depuis Erdoğan, l’autoritarisme, fondé sur une logique nationaliste, est plébiscité par le bas. En conséquence, la résistance de la société au système autoritaire est moindre.

17Après ce constat accablant, l’auteur a toutefois souligné que la société pouvait faire preuve de résilience, car elle était de plus en plus diversifiée : urbaine, ouverte sur le monde extérieur, socialement mobile et mobilisée lors des scrutins électoraux. Grâce à son autonomie, elle pourrait créer des institutions indépendantes des organes autoritaires de la République.

Le financement : contrôle ou espace de liberté ?

18La dernière forme de contrôle abordée est sans doute la plus banale. Le financement par projet qui s’est développé en France ces vingt dernières années a participé à une inversion : les thématiques émanent maintenant plus des financeurs que des chercheurs eux-mêmes. Cette forme de « surveillance institutionnelle » impose l’utilitarisme aux sciences humaines et sociales. Mais comme l’illustre la contribution d’Alina Surubaru, ancienne enseignante-chercheuse contractuelle de la chaire resoh (Recherche en sûreté, organisation, hommes) actuellement maître de conférences à l’Université de Bordeaux (« Chercher sous contrainte financière : censure et autocensure »), ceux qui surveillent ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

19Sa réflexion porte sur le financement de la recherche par les entreprises. Elle indique que les financements privés sont une part importante des ressources de la recherche : actuellement 21 % du financement de la recherche est privé, 23 % de la recherche est contractuelle. Son expérience de la recherche par projet, en tant que maître de conférences contractuel de la chaire industrielle sur la sous-traitance nucléaire (resoh) l’amène à montrer que ce qui pose un problème dans le financement sur projet ce n’est pas tant un potentiel contrôle intrusif des entreprises. Le financement de la recherche sur projet va plutôt accentuer la concurrence scientifique entre les chercheurs eux-mêmes.

20La chaire dont il était question dans cette communication est gouvernée par un comité de pilotage dont deux membres sont issus de l’École des mines qui hébergeait la chaire, deux autres choisis par les financeurs (en l’occurrence des représentants des entreprises). Ce comité de pilotage avait la charge d’approuver les thèmes de recherche et les budgets. Le comité scientifique de la chaire (composé de quatre experts scientifiques) est très peu mobilisé. L’expérience a montré que le comité de pilotage, s’il désignait des axes de recherche, laissait une grande liberté sur les choix des terrains d’enquête et respectait les intérêts de l’ensemble des parties prenantes, notamment de chaque chercheur.

21En revanche, l’équipe de recherche, elle-même, était traversée par des tensions. La chaire permettait de financer un doctorant, deux maîtres de conférences en contrat à durée déterminée, un chercheur en contrat à durée indéterminée, et une partie du temps d’un professeur des universités de l’École des mines qui avait la responsabilité de la chaire. Le collectif de contractuels dont l’avenir professionnel était suspendu à celui de la chaire s’opposait aux enseignants-chercheurs de l’école, dont le statut garantissait la pérennité de leur activité.

22Les chercheurs contractuels qui devaient effectuer leur service d’enseignement à l’École des mines, se percevaient comme sous-traitants des chercheurs fonctionnaires de l’école, qui leur déléguaient les enseignements jugés les moins intéressants. Cette tension se doublait d’une confrontation disciplinaire : les gestionnaires étaient généralement enseignants-chercheurs statutaires de l’École des mines ; les sociologues, contractuels de la chaire. Une dernière segmentation au sein du collectif opposait les chercheurs de la chaire défendant les prérogatives de leur activité de recherche au sein de celle-ci aux représentants de l’École des mines (présents dans différentes instances de pilotage), donnant la priorité aux intérêts de l’école.

23Dans ce contexte, l’expérience de l’auteure montre que les entreprises de la chaire et les relations que ses chercheurs pouvaient nouer avec ces dernières devenaient pour le chercheur contractuel un moyen de préserver son indépendance. Les entreprises ouvraient des terrains permettant de mener des enquêtes dans de bonnes conditions. Dans un contexte de tensions liées à la pénurie de moyens de la recherche publique, faire du terrain dans ces entreprises offrait alors aux chercheurs contractuels un espace de respiration, loin des conflits académiques, et une source gratification professionnelle.

24À la fois lieu de réflexion sur le métier de la recherche et espace de débat de géopolitique sur l’exercice de la recherche en contexte autoritaire, ce colloque s’est conclu par une invitation faite aux chercheurs à collaborer pour renforcer l’indépendance de leur groupe professionnel.

Références bibliographiques

  • « Boîtes noires », le blog numérique d’Olivier Tesquet.
  • Duclos L.-J. (1988), « La recherche en sciences sociales en milieu étranger (Commentaire par Rémy Leveau) », Revue française de science politique, 1, p. 48-68.
  • Fassin D. (2008), « L’éthique au-delà de la règle. Réflexions autour d’une enquête sur les soins en Afrique du Sud », Sociétés contemporaines, 71, p. 117-136.
  • Tesquet O. (2016), « Sur internet, tout le monde pense que vous êtes un terroriste », Blog Boîtes noires, https://www.telerama.fr/medias/delit-de-consultation-de-sites-terroristes-le-danger-du-pre-terrorisme,151208.php (publié le 07/12/2016, mis à jour le 01/02/2018).

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Date de mise en ligne : 30/04/2019

https://doi.org/10.3917/sopr.038.0107