Article de revue

Le genre, une notion prise au sérieux dans les années 1960

Autour du psychiatre et psychanalyste Robert Stoller

Pages 43 à 63

Citer cet article


  • Coffin, J.-C.
(2017). Le genre, une notion prise au sérieux dans les années 1960 Autour du psychiatre et psychanalyste Robert Stoller. Sociétés & Représentations, 43(1), 43-63. https://doi.org/10.3917/sr.043.0043.

  • Coffin, Jean-Christophe.
« Le genre, une notion prise au sérieux dans les années 1960 : Autour du psychiatre et psychanalyste Robert Stoller ». Sociétés & Représentations, 2017/1 N° 43, 2017. p.43-63. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2017-1-page-43?lang=fr.

  • COFFIN, Jean-Christophe,
2017. Le genre, une notion prise au sérieux dans les années 1960 Autour du psychiatre et psychanalyste Robert Stoller. Sociétés & Représentations, 2017/1 N° 43, p.43-63. DOI : 10.3917/sr.043.0043. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2017-1-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.043.0043


Notes

  • [1]
    En écrivant « mon travail », alors que j’ai évoqué une équipe, je dois ajouter la précision suivante : chacun s’est consacré à une enquête précise et je me suis donné la tâche d’explorer certains éléments de l’itinéraire intellectuel de Robert Stoller. Par conséquent, les propos exprimés dans ces pages n’engagent que moi. Cela ne m’empêche pas de remercier mes collègues Francesca Arena, Silvia Chiletti et Laurence Hérault pour les discussions que nous avons eues autour de la notion de genre en particulier. Par ailleurs cette recherche n’aurait pas été possible sans le soutien du programme Défi genre (CNRS), dont nous avons bénéficié successivement en 2013 et 2014. En rapport avec certains éléments du texte qui suit, on peut se reporter à : Francesca Arena, Silvia Chiletti, Jean-Christophe Coffin, « Psychiatrie, genre et sexualités dans la seconde moitié du xx e siècle », Comment s’en sortir, no 2, p. 59-75.
  • [2]
    Cette notion est illustrée par exemple dans Tamy Ayouch, « L’injure diagnostique. Pour une anthropologie de la psychanalyse », Cultures-Kair ó s. Revue d’anthropologie des pratiques corporelles et des arts vivants, no 2. En ligne : http://revues.mshparisnord.org/cultureskairos/index.php?id=1055 . La position de psychologue de l’auteur rend son abord sans doute quelque peu différent de celui que j’adopte, n’étant pas dans ce rôle.
  • [3]
    Didier Eribon, Échapper à la psychanalyse, Paris, Léo Scheer, 2006.
  • [4]
    La bibliographie sur l’écriture de l’histoire de la psychanalyse est désormais fournie. Parmi celle-ci, j’ai retenu l’article de Joan Scott, puisqu’il aborde à la fois la question de cette écriture, la contribution éventuelle de la psychanalyse à l’histoire, et qu’il se trouve dans une proximité avec les propositions de Michel de Certeau sans omettre les risques et les impasses auxquels elles pourraient nous confronter. Joan W. Scott, « The Incommensurability of Psychoanalysis and History », History and Theory, no 51, p. 63-83.
  • [5]
    Dans John Archer, Barbara Lloyd, Sex and gender, Cambridge, Cambridge university Press, 2002 (2e édition) par exemple, il n’est pas fait référence à la pensée de Stoller.
  • [6]
    Volontiers présentée comme un des territoires de la présence de la psychanalyse, la France est aussi le pays dans lequel l’accès à la documentation non directement publiée est traditionnellement délicate, ce qui réduit les conditions d’une écriture historienne de la psychanalyse.
  • [7]
    Le fonds est entreposé dans la section des archives et collections spécialisées de la bibliothèque de recherche de l’université et non dans la section des archives de la bibliothèque de la faculté de médecine, c’est-à-dire là où Stoller a exercé son activité universitaire ; Robert J. Stoller Papers (Collection 373). Library Special Collections, Charles E. Young Research Library, UCLA (« Fonds Stoller » par la suite).
  • [8]
    Une grande partie des documents est constituée par des versions dactylographiées avant remise à l’éditeur.
  • [9]
    Michel de Certeau, La prise de parole. Pour une nouvelle culture, Paris, Desclée de Brouwer, 1968.
  • [10]
    Plusieurs documents relatant des événements politiques et sociaux de la fin des années 1960 ou ceux concernant plus spécifiquement les contestations à l’égard de la psychiatrie se trouvent dans différents cartons du fonds Stoller. À titre d’exemple et à propos d’une confrontation entre différents psychiatres et des activistes du mouvement gay organisée par une revue de psychiatrie, voir : « The Gay Liberation Movement », Psychiatric Opinion, vol. 8, no 1, février 1971.
  • [11]
    Le monde professionnel est plutôt bien structuré et les réseaux professionnels sont assez nombreux. Le Los Angeles Institute for Psychoanalysis (LAISP) est l’une des institutions majeures. Robert Stoller y fait des conférences à plusieurs reprises. En 1971, il y organise un cours sur le genre ; Fonds Stoller, LAISP, boîte 15.
  • [12]
    Pour la période considérée des années 1960, j’ai décompté plusieurs milliers de fiches de lecture.
  • [13]
    Ralph Greenson, un collègue de Stoller, insiste pour qu’on fasse circuler un papier de Margaret Malher, considérant que sa lecture fera avancer les professionnels de la Clinique de l’identité de genre ; Lettre de R. Greenson à R. Stoller, 11 avril 1967, Fonds Stoller, boîte 8. Le texte évoqué se rapporte aux processus d’attachement et d’éloignement à la mère. On trouve par exemple un tiré à part de M. Mahler sur le sujet : « Mother Child Interaction during Separation-Individuation », The Psychoanalytic quaterly, vol. XXXIV, 1965, p. 483-498.
  • [14]
    À titre d’exemple : John Money, « Influence of Hormones on Sexual Behavior », août 1964, ou des papiers de collègues qui sont en préparation : « Effects of Exogenous Estrogen in Infancy on the Development of Mating Behavior and Ovarian Function in the Female Rat » ; Gordon Jensen, « Sex Differences in Social Interaction between Infant Monkeys and their Mothers », dont la publication est annoncée pour le volume 9 de la revue Recent Advances in Biological Psychiatry (1967). Fonds Stoller, boîte 88.
  • [15]
    Ces éléments tiennent une place importante dans les cours donnés par Michel Foucault à Vincennes et plus encore à Clermont-Ferrand dans ces années-là. Je remercie Claude-Olivier Doron d’avoir attiré mon attention sur ces contenus issus du fonds Foucault de la Bibliothèque nationale de France, dont une publication est attendue dans la collection « Hautes études » créée dans le cadre de la collaboration Seuil/Gallimard/EHESS.
  • [16]
    Voir par exemple : Robert Stoller, Arthur D. Schwabe, et al., « Pubertal feminization in a Genetic Male with Testicular Atrophy and Normal Urinary Gonadotropin », Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, vol. 22, no 8, p. 839-45.
  • [17]
    C’est ainsi que Stoller les qualifie.
  • [18]
    L’homosexualité était un des principaux thèmes du congrès de l’IPA tenu à Stockholm en 1963. Ralph Greenson, déjà cité, y présente un papier sur l’homosexualité et l’identité sexuelle relatant une partie des échanges qu’il a eus avec ses collègues, et abordant la question de la gender identity.
  • [19]
    Karnak, du nom de son fondateur, s’implante dans le champ de la psychanalyse et de la psychiatrie au cours des années 1960 et permet à plusieurs auteurs britanniques d’accéder à un public potentiellement important. Elle devient une maison d’édition incontournable.
  • [20]
    Publié en 1974. Pendant ces six ans d’écart, Stoller va continuer d’exploiter son sujet. Aucune des versions dactylographiées trouvées jusqu’à présent ne date d’avant les années 1970.
  • [21]
    Dans The Transsexual Experiment, la tonalité est plus affirmative à mes yeux. Il est vrai que le souci presqu’exclusif de la description a laissé la place aux explications cherchant à dire pourquoi certains individus sont ou deviennent transsexuels.
  • [22]
    C’est en partie lié au fait que certains chapitres sont des reprises de textes déjà publiés. Cela tient aussi à la décision de l’auteur de montrer l’étendue des questions soulevées par cette exploration du genre.
  • [23]
    Les références bibliographiques traduisent d’ailleurs bien cette situation : leur nombre varie selon que le thème est quelque peu saturé ou constitue, au contraire, un terrain plus vierge. Les versions préparatoires au manuscrit définitif de Sex and Gender et de The Transexual Experiment l’attestent également.
  • [24]
    Il le fait de manière polie et sans vouloir apparaître comme un antifreudien ; il est loin en tout cas de la « fétichisation » du maître.
  • [25]
    C’est au cours des années 1963 et 1964 qu’il utilise fréquemment l’expression de gender role et de gender identity. Le fait que l’explication sur l’usage de « genre » apparaisse dès la préface atteste de l’importance pour Stoller de familiariser le public avec le sens donné au terme et de sa centralité dans les pages qui suivent.
  • [26]
    Robert Stoller, Recherches sur l’identité sexuelle à partir du transsexualisme, Paris, Gallimard, 1978, p. 12.
  • [27]
    Robert Stoller, Sex and Gender…, 2e version dactylographiée, chapitre 17 (pas de pagination). Fonds Stoller, boîte 8.
  • [28]
    Robert Stoller, Sex and Gender…, notes dactylographiées pour la 2e version , chapitre XXIII (cette section est incluse sous forme de feuilles volantes, Fonds Stoller, boîte 8). Elle apparaît parfois différente de la 2e version proprement dite, évoquée ci dessus.
  • [29]
    Dès lors qu’un médecin parle d’un état de trouble, il est logique qu’il invoque la question de son traitement. C’est une de ses fonctions que de savoir développer des thérapies.
  • [30]
    Une collection qui ne pouvait que satisfaire Stoller, par l’esprit d’ouverture et le refus des chapelles dont elle se prévalait.
  • [31]
    Quelques textes avaient déjà circulé au sein de la psychanalyse française à travers, par exemple, la Nouvelle revue de psychanalyse, suscitant des commentaires critiques. Moustapha Safouan, en particulier, psychanalyste proche de Jacques Lacan, avait publié un long commentaire dans son propre recueil : Études sur l’Œdipe. Introduction à la théorie du sujet, Paris, Seuil, 1974. Stoller avait fréquenté, antérieurement à la sortie du livre, plusieurs des membres de l’Association psychanalytique de France (créée en 1964) dont le président était Jean-Bertrand Pontalis (1924-2013). Il avait donné des conférences à Paris et certaines discussions avaient préparé l’idée de la publication du livre. Voir la lettre de Robert Stoller à Jean-Bertrand Pontalis, 24 mai 1972, Fonds Stoller, boîte 15. Pontalis était également directeur de la collection « Connaissance de l’inconscient » qui a accueilli le livre de Stoller. De son côté, Jean Laplanche (1924-2012) encadra une thèse sur la pensée de Stoller : Agnès Faure Oppenheimer, « L’identité de genre et la psychanalyse : à propos des théories de Robert Stoller », thèse de 3e cycle (psychologie), université Paris 7, 1978.
  • [32]
    Dès le début des années 1970, il n’est pas rare de le voir présenté comme une autorité mondialement reconnue dans ses domaines de prédilection. Par exemple : « Programme de la conférence Sex and Gender Identity, organisée par l’École de médecine de l’université de Pennsylvanie », octobre 1971, Fonds Stoller, boîte 15.
  • [33]
    Le transsexualisme connaît alors une actualité inédite. Stoller en bénéficia, si l’on peut dire, puisque ses propos sont diffusés dans différentes revues comme par exemple La Nef, publication généraliste s’appuyant sur des auteurs prestigieux. Sur ce thème, notamment au sein des sciences du psychisme, voir la somme de Pierre-Henri Castel, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Paris, Gallimard, 2003.
  • [34]
    Je fais référence au livre de la psychanalyste Joyce Mc Dougall (1920-2011) paru la même année et dans la même collection que celui de Robert Stoller : Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978.
  • [35]
    Bela Grunberger, Janine Chasseguet-Smirgel (dir.), L’œdipe, un complexe universel, Paris, Tchou, 1977 ; Bela Grunberger, Janine Chasseguet-Smirgel (dir.), Les stades de la libido, Paris, Tchou, 1978.
  • [36]
    Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’anti-œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972.
  • [37]
    Félix Guattari, « La libération du désir », titre donné à un entretien avec George Stambolian. « Notes préparatoires », Fonds Stambolian, boîte 1, Bibliothèque publique de la ville de New York. Une version de l’entretien sera publiée dans : George Stambolian, Homosexualities and French Literature. Cultural Context and Critical Texts, Ithaca, Cornell University Press, 1979.
  • [38]
    Au cours d’un entretien avec un universitaire américain, Serge Leclaire pense d’abord, sinon exclusivement, à la sexualité hétérosexuelle, à la déception de son interlocuteur. Voir « Notes préparatoires », Fonds Stambolian, boîte 1 ; une version sera publiée dans George Stambolian, Homosexualities and French Literature, op. cit., 1979.
  • [39]
    À cette étape de mon exploration je n’en ai pas la preuve, en tout cas pas d’une manière aussi directe.
  • [40]
    Herculine Barbin dite Alexina B. présenté par Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1978.
  • [41]
    On se souvient de l’écho du livre de Bronislaw Geremek sur les marginaux parisiens paru en 1976. Le thème de la marginalité attegnit une reconnaissance qui sera confirmée par la suite comme, par exemple, au Congrès international des sciences historiques de 1985. Les populations oubliées de l’Histoire sont un sujet central du colloque dont est issu le livre dirigé par Michelle Perrot, Une histoire des femmes est-elle possible ?, Marseille, Rivages, 1984. M. Perrot est revenue sur l’importance de casser cet oubli et ce silence : M. Perrot, « L’indifférence des sexes dans l’Histoire » dans Jacques André (dir.), Les sexes indifférents, Paris, PUF, 2005, p. 21.
  • [42]
    L’expression « We are in the history » est le titre d’un entretien : voir Elaine Marks et George Stambolian, op. cit., p. 122. Cette expression sera reprise par la suite de nombreuses fois, attestant de son succès.
  • [43]
    J’emprunte cette expression à Mireille Cifali, « Psychanalyse et écriture de l’histoire », Espace-temps, no 80-81, p. 150. Je l’emploie pour décrire une situation dans laquelle le sujet de recherche de l’auteur n’est pas intégré aux courants dominants de recherche au sein de la discipline, de Stoller, dans le cas présent.
  • [44]
    Michel Foucault, Les anormaux. Cours au Collège de France, 1974-75, Paris, Seuil/Gallimard/EHESS, coll. « Hautes études », 1999, p. 8-11.
  • [45]
    Robert Stoller, Recherches…, op. cit., p. 17.
  • [46]
    Des thématiques également débattues dans son propre pays et auxquelles il participe accessoirement.
  • [47]
    Les documents conservés font apparaître que le nombre de personnes demandant un tiré à part, la possibilité d’obtenir l’ouvrage ou les invitations à venir le présenter, n’était pas négligeable.
  • [48]
    Stoller en sort très satisfait et son hôte également : Lettre de Robert Stoller au directeur du Langley Neuropsychiatric Institute, 21 avril 1969, Fonds Stoller, boîte 48.
  • [49]
    En 1990, le psychologue Roland Doron évoque ce qu’il appelle « le travail bien connu en France de Stoller », L’Année psychologique, vol. 90, no 4, p. 633.
  • [50]
    Bien que d’un intérêt peu contestable, elles ne sont pas explorées ici autant qu’il le faudrait.
  • [51]
    L’expression « identité sexuelle » est infiniment moins employée à la fin des années 1970 que quelques décennies après.
  • [52]
    Herculine Barbin dite Alexina B., op. cit., p. 14. La postface d’Éric Fassin met bien en perspective les changements opérés entre le contexte de la première édition et celui de l’édition française.
  • [53]
    Le débat s’étend sur plusieurs années et il est donc ici très résumé. La réassignation n’est pas en tout cas obligatoire, car c’est la biologie en quelque sorte qui la commande et c’est précisément cet ordre biologique que Stoller estime intéressant sinon nécessaire d’interroger.
  • [54]
    Robert Stoller, Recherches…, op. cit. p. 13 (Sex and gender…, version dact., p. 2).
  • [55]
    Je fais référence aux débats récurrents sur identité, moi, construction de soi au sein de la psychologie et de la psychanalyse de ces années-là.
  • [56]
    Il évoque le propos de son collègue Nathan Leites qui souligne l’ambiguïté du mot, la dimension quelque peu tautologique des explications apportées et enfin la difficulté de soutenir cette notion par des données cliniques. Un faible enthousiasme, pour le moins. Robert Stoller, op. cit., s. d., p. 4. Cette référence ne se trouve pas dans la préface de l’édition française. Je ne livrerai pas de commentaires sur ce détail afin d’éviter le risque de la surinterprétation.
  • [57]
    Massimo Prearo, Le mouvement politique de l’homosexualité. Mouvements, identités et communautés en France, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014. Le débat sur l’usage du terme est central dans bien des échanges et si ce n’est pas le livre phare de Judith Butler (Gender trouble) qui y a mis fin, il l’a, comme on le sait, relancé.
  • [58]
    M. P., « Compte rendu de Robert Stoller, Recherches sur l’identité sexuelle », Questions féministes, no 6, 1979, p. 111-114. La critique de l’auteure (selon toute vraisemblance la psychanalyste Monique Plaza) va au-delà du seul aspect que je mets en avant et contient beaucoup d’observations tout à fait suggestives qui annoncent les batailles d’interprétation à venir.
  • [59]
    Moustapha Safouan, Études sur l’Œdipe…, op. cit, p. 74-96.
  • [60]
    Jean Laplanche, « Hors texte 1, le genre et Stoller », dans Catherine Chabert (dir.), Sur la théorie de la séduction. Libres cahiers pour la psychanalyse, Paris, In Press, 2003, p. 69-103. Plusieurs traductions en sont faites comme celle qui paraît dans la revue espagnole Alter. Revista de psicoanalisi.
  • [61]
    Dans la bibliographie en construction pour le livre de 1968, la majorité des références correspond à des travaux sur la détermination biologique du transsexualisme et le poids des anomalies physiologiques. Voir Dossier Sex and gender, Fonds Stoller boîte 8.
  • [62]
    Sex and Gender, version dactylographiée. Chap. « A Biological Force in Gender Identity? » Fonds Stoller, boîte 8. Le point d’interrogation n’est pas une faute de frappe de sa secrétaire ! Le sujet est beaucoup travaillé par Stoller qui reprend cette question dans le volume 2. La bibliographie pour la seule question du substrat biologique contient près de 80 références.
  • [63]
    C’est un point qui n’est pas développé ici bien qu’il m’apparaisse essentiel à la raison du livre ; celui-ci est conçu aussi pour faire « avancer » certains de ses homologues.
  • [64]
    Stoller va participer activement aux débats menés par l’Association professionnelle des psychiatres sur la rénovation et les défis de la psychiatrie qui se tiennent quelques années plus tard, tout comme il participe aux programmes de formation à la psychanalyse qui sont proposés tout au long des années 1960 et 1970. Cet investissement tient une place importante dans sa trajectoire professionnelle, si l’on en croit en tout cas la présence de papiers relevant de cet ample domaine dans les archives.
  • [65]
    Cette formulation est répétée dans la conclusion de la version dactylographiée du volume II, The Transexual (chap. XXIII, sans pagination).
  • [66]
    Elle a contribué à la publication en 1989 par les Presses universitaires de France d’un recueil d’articles de Robert Stoller, sous le titre de Masculin/Féminin et elle a publié Robert Stoller(Colette Chiland, Robert Stoller, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003), dans lequel elle exprimait tout l’intérêt qu’elle portait à l’œuvre de son confrère californien.
  • [67]
    Le fait, par exemple, d’avoir continué à développer la thématique d’une souffrance de la personne transsexuelle lui a valu des observations critiques fortes. Voir par exemple ce que la philosophe Judith Butler écrit à propos du recours à cette thématique par des professionnels des comportements et de la psyché dans : « Le transgenre et les “attitudes de révolte” », dans Monique David Ménard (dir.) Sexualités, genre et mélancolie. S’entretenir avec Judith Butler, Paris, Campagne Première, 2009.
  • [68]
    Cesar Botella, « L’homosexualité : vicissitudes du narcissisme », Revue française de psychanalyse, LVIII, no 4, 1999, p. 1317.
  • [69]
    Sur les tensions au sein de la profession des psychiatres, voir : Lucile Girard, « La demande de soins de personnes transsexuelles. Prise en charge médicale et respect de la dignité », Paris, thèse d’éthique médicale, université Paris-Descartes, 2013.
  • [70]
    Arnaud Alessandrin, « Le transsexualisme, une catégorie nosographique obsolète », Santé publique, vol. 24, no 3, 2012, p. 263-268.
  • [71]
    Stoller pourrait ici être rapproché de la lecture faite par Michel de Certeau de ce pouvoir altérant de la psychanalyse. Une interprétation suggérée par Mireille Cifali de la position de Michel de Certeau vis-à-vis de la psychanalyse. Voir Mireille Cifali, « Psychanalyse et écriture de l’histoire », Espace-temps, no 80-81, 2002, p. 147-148.

1 Dans le cadre d’un travail exploratoire mené en équipe sur les troubles de genre issus de la classification de l’Association américaine de psychiatrie (APA) et son retentissement en France, le nom de Robert J. Stoller (1924-1991) est rapidement apparu. Depuis plusieurs années désormais, « identité de genre », « troubles de l’identité de genre », sont des appellations qui circulent parmi les professionnels de la psychiatrie, au niveau international, et que l’on retrouve parfois dans des écrits ou des magazines en dehors de la presse spécialisée ; « dysphorie de genre », bien que plus ésotérique, est presque entrée dans le langage ordinaire. Lorsque l’expression d’« identité de genre » est utilisée, il n’est pas rare que lui soit accolé, à l’occasion, le nom de Robert Stoller. Ce psychiatre et psychanalyste est, en effet, associé aux années de développement d’une Clinique de l’identité de genre, appellation insolite, mais qui a acquis une incontestable réputation au-delà de son implantation d’origine, la Californie. Mon travail a commencé au moment des débats et manifestations autour d’une loi devant autoriser le mariage entre personnes de même sexe, et a été par la suite mené parallèlement aux débats qui se prolongèrent autour de la théorie du genre, sa pertinence, son existence et ses ravages potentiels [1]. Ce contexte a renforcé la volonté de faire un pas de côté et de tenter de saisir un climat, celui qui pouvait prévaloir lors de l’émergence et du développement des travaux, dans lesquels le terme de « genre » est apparu puisque l’actualité semblait ne pouvoir être mise à distance d’une autre manière.

2Depuis la mort de Robert Stoller, la question du genre, la place des sexualités et ce qui détermine les différences entre le masculin et le féminin ont constitué des thématiques régulièrement discutées, aussi bien parmi les chercheurs que dans l’espace public. Cette actualité contemporaine rend plus délicate la lecture des propos plus anciens sur ces sujets, et tracer des linéarités expose à des résultats aux interprétations risquées. Les polémiques contemporaines, les critiques adressées à Stoller et à d’autres partageant ses domaines de recherche comme John Money (1921-2006), me faisaient comprendre que la relation entre passé et présent serait, comme dans d’autres situations, à décortiquer. Elles laissaient également supposer que la distinction entre notre présent et ce passé à défricher ne serait peut-être pas si claire et si nette que cela. Enfin, puisque le travail d’enquête envisageait de commencer par un individu, on pouvait aisément mesurer les risques liés à une telle entreprise. Le résultat de celle-ci serait-il perçu comme une tentative de réhabilitation ou une forme de plaidoirie à l’égard d’un médecin que l’on pourrait sans doute accuser de paternalisme, et d’un psychanalyste à qui on pourrait reprocher ce qui est reproché à la psychanalyse lorsque les questions de différence entre les sexes sont abordées, et lorsque se discutent les revendications et les définitions de ceux que la psychanalyse appelait dans les années 1960 des « pervers », des « déviants », ou qu’elle qualifiait d’autres termes révélant tous une connotation négative ? Comment travailler sans tomber dans des opérations de jugement trop systématiques ni réduire tout ce passé à cette formulation séduisante de « l’injure diagnostique [2] » ? Comment travailler sur un psychanalyste qui est intervenu sur l’homosexualité, la transsexualité, l’attachement de l’enfant à sa mère, dans une période où ces sujets font l’objet de prises de parole déterminantes et dont certains des acteurs affichent une suspicion à l’égard des sciences du psychisme voire interrogent leur légitimité à intervenir sur de tels sujets [3] ? La meilleure façon de répondre à ces questions était d’entamer la recherche, laquelle n’était pas susceptible d’être exposée aux critiques, contrairement aux résultats que j’en fournirais [4].

3Un des premiers intérêts à travailler autour de Stoller est qu’il n’appartient pas aux figures fondatrices de la psychanalyse (dont l’historiographie est quelque peu saturée), mais qu’il n’est pas non plus de ces personnages totalement oubliés puisque son nom demeure présent dans notre actualité. Le nombre de chercheurs qui évoquent Robert Stoller n’est pas négligeable aux États-Unis ; il est sans doute plus modeste en France. Les références à certains de ses ouvrages et à ses propos sont suffisamment nombreuses pour constituer une documentation qui permette d’apprécier les perceptions du personnage et ce qui est privilégié dans son œuvre. Mais de quel Stoller parle-t-on ? Du personnage réel, autant qu’on puisse l’approcher, ou d’une sorte de figure archétypale ? Après tout, ce ne serait pas la première fois qu’en travaillant sur un psychanalyste, on se trouverait face à une telle configuration. Trente ans après sa mort, on peut faire l’hypothèse que certains de ses travaux sont exposés à l’oubli [5] ; mais pas toujours, car certains d’entre eux sont devenus des classiques pour au moins celles et ceux qui, parmi les psychanalystes, s’intéressent à la perversion ou à la construction de l’identité sexuelle.

4La faisabilité de l’exploration s’avérait donc favorisée par la large documentation qui s’offrait à l’enquêteur. Les livres de Stoller sont nombreux, et les articles plus encore, formant un ensemble de plusieurs centaines de textes. Ce nombre fournit une double indication : l’intense activité de recherche et l’étendue des sujets abordés. Enfin, il existe un fonds d’archives, dont l’accessibilité ne pose pas de problèmes particuliers, ce qui constitue une bonne surprise. J’étais donc en mesure de travailler directement sur un matériau archivistique inédit et éviter ainsi d’avoir à me soumettre à cette posture de dévotion à l’égard d’archives de psychanalystes vénérés, à laquelle on est confronté à l’occasion en France [6]. Les archives de Stoller ont été léguées par sa famille à son ancien lieu de travail, comme le font d’ailleurs un bon nombre de professeurs états-uniens eux-mêmes [7].

5 À l’instar des sources imprimées, le fonds d’archives couvre près d’une quarantaine d’années de vie professionnelle, essentiellement de la fin des années 1950 à la fin des années 1980 [8]. Une période d’intense travail pour Robert Stoller, au cours de laquelle des changements importants sont aisément repérables dans ses sujets : le statut du masculin et du féminin, les normes concernant les sexualités, le cadre juridique de celles-ci aux Etats-Unis, pays qui en 1968, alors que paraît son premier livre, est doté de lois réprimant l’homosexualité et poursuivant les homosexuels. Au même moment, des voix s’élèvent pour demander que soit rompu ce cadre juridique discriminant, qui parfois mettent aussi en cause un savoir psy qui semble avoir confondu régime de production scientifique et défense des normes sociales anciennement établies. Stoller est témoin de ces phénomènes que Michel de Certeau a lumineusement résumés par une formule, la « prise de parole [9] », conçue, on s’en souvient, pour caractériser les formes diverses prises par les mouvements sociaux aux revendications hétérogènes de la fin des années 1960. Robert Stoller était, par ses domaines de recherche, par sa fonction de psychiatre et par son métier d’enseignant dans une université implantée en Californie, particulièrement bien placé pour entendre et observer les mouvements sociaux émergents, dont ce territoire fut le théâtre à plusieurs reprises [10]. Un des objectifs pouvait donc être de découvrir ce que fut l’attitude de Robert Stoller face à ces mouvements d’expression et d’opinion. Il s’agit dans cette recherche de restituer quelques éléments du travail d’un psychiatre aux prises avec des questions qu’il a en partie posées, mais dont la formulation est aussi liée aux normes sociales et aux représentations des statuts de l’homme et de la femme dans un espace-temps donné. C’est la manière dont Robert Stoller s’est efforcé de faire du genre un instrument d’analyse pour des sujets relevant traditionnellement de la psychopathologie sexuelle, qui est privilégiée dans cet article.

Autour du travail de Stoller

6Les ambitions professionnelles de Stoller sont multiples, aussi je ne les retracerai pas ici dans leur totalité, car la constitution d’une biographie intellectuelle dépasse largement, on s’en doute, le cadre de cet article. C’est au cours des années 1960 que Stoller entre pleinement dans ce qui devient ses domaines de recherche : la relation au corps, la sexualité, les rapports entre les hommes et les femmes. Le portrait qui se dessine est celui d’un homme intervenant sur différents sujets souvent d’une certaine originalité ; un professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de l’université de Californie à Los Angeles qui a rencontré un certain nombre d’écueils ; enfin, un psychanalyste fréquentant les associations professionnelles de son domaine de compétences [11]. Comment Stoller a-t-il procédé ?

7Tout d’abord il lit beaucoup, au risque d’un certain éparpillement, qui est le prix d’une curiosité intellectuelle évidente [12]. Le nombre de tirés à part qu’il reçoit est impressionnant et il s’accroît au cours de ces années 1960. Stoller puise dans les nombreux travaux existants, marquant sa détermination à continuer dans les directions qu’il s’est données, et on trouve tout autant des articles écrits par des psychanalystes que par des endocrinologues ou des neurologues et des biologistes. Stoller lui-même ne travaille pas totalement seul. Le petit groupe qui se constitue progressivement à partir de la Clinique prenant en charge les questions d’identité établit des passerelles avec d’autres personnes implantées dans les universités de la région de Los Angeles ou exerçant en pratique privée la psychiatrie et la psychanalyse. Chacun semble informer son collègue ou lui recommander telle ou telle lecture. Et lorsque ces textes sont produits dans l’espace de la production psychanalytique, l’impatience de les lire s’accentue parfois [13]. Les travaux ne proviennent pas que du champ de la psychanalyse. Les études sur la sexualité des animaux, tel le rat homosexuel, le rôle des hormones dans la définition de l’orientation sexuelle des individus, la pertinence du concept de perversions sexuelles, sont quelques-uns des sujets de lecture. Plusieurs travaux de son confrère John Money qui est déjà impliqué dans l’étude du phénomène transsexuel et des travestis sur la côte Est des États-Unis, dans l’État du Maryland, lui sont souvent adressés en première lecture, pour avoir un premier avis. Ses collègues de sa faculté de médecine lui envoient leurs recherches sur les différences cérébrales entre les sexes, ainsi que d’autres confrères, ce thème étant débattu au sein de la communauté scientifique [14].

8Ces différents travaux fournissent une photographie de ce qui se produit alors sur ces questions. Les archives traduisent l’intense activité de publication et d’échanges sur l’étude du comportement sexuel et sur l’investissement de psychiatres, de psychologues et de psychanalystes cherchant à dire les désirs et les troubles de l’homme et de la femme. Stoller prend appui sur cette production, mais ce n’est pas exclusivement pour la retransmettre ou l’entériner telle quelle. Comme d’autres, il a pu considérer que la sexualité était d’abord et pour ainsi dire exclusivement un fait d’anatomie et de physiologie. En effet, par quoi commence-t-on en général si ce n’est par l’anatomie des sexes, la sexualité des animaux, sans oublier les dysfonctionnements et les anomalies de la physiologie des fonctions sexuelles [15] ? C’est, en effet, par l’anomalie de ces fonctions, par l’étude du développement d’organes inattendus que Stoller commence à s’intéresser à ce sexe masculin et féminin qui n’est pas appareillé comme il devrait, qui place les individus dans des trajectoires particulières et auxquelles ils semblent répondre de manière différente les uns des autres [16]. Ces personnes qui peuvent être qualifiées d’intersexes [17] affrontent un problème d’origine corporelle, dont il convient de mieux appréhender les conséquences en termes psychiques et sociaux. L’implication de Stoller se matérialise également par de nombreuses interventions et des articles dans des revues aux publics différents : psychiatrie générale, psychanalyse, médecine et enfin public « éclairé ». Il n’est pas isolé puisque quelques uns de ses collègues poursuivent certaines de ses recherches dans des directions parallèles, comme en témoigne la participation de plusieurs d’entre eux aux congrès de l’IPA, l’association internationale de psychanalyse [18].

9Les travaux de recherche de Stoller débouchent en 1968 sur la publication d’un livre sous le titre de Sex and Gender. The Development of Masculinity and Femininity . L’ouvrage paraît dans une maison d’édition dédiée aux ouvrages de psychanalyse, en terre britannique [19]. Il se présente comme une somme rassemblant une partie du travail accumulé pendant presque dix ans. Le matériel clinique acquis n’est pas utilisé en totalité et il va aussi nourrir l’autre ouvrage souvent présenté comme une sorte de second volume, que Stoller fait paraître en 1974 sous le titre The Transsexual Experiment[20]. Comment se construit l’identité des personnes, notamment leur identité masculine et féminine ? Quelle est la part du biologique et du psychique dans ce processus ? Qu’est-ce qui serait donné au départ aux individus et qu’est-ce qui se construirait au cours de leur existence ? À plusieurs reprises, Stoller souligne le caractère novateur mais également inachevé de ses recherches. Il précise cet état des choses pour convaincre de ce que les réponses fournies sont peut-être incertaines et que certains points seront probablement affinés plus tard [21]. Il a à cœur de faire comprendre que, si les résultats acquis sont réels, des interprétations nouvelles pourraient parfaitement être élaborées dans un temps proche. Les différents éléments traités dans le livre n’ont pas tous fait l’objet du même niveau de recherche. Les chapitres n’ont pas toujours, par conséquent, l’unité apparente que l’on pourrait attendre [22]. Certains sont des discussions de l’état de l’art, tandis que Stoller est moins en retrait pour d’autres  [23]. On trouve, par exemple, un chapitre consacré au féminin chez Freud, un sujet qui a réuni plus d’auteurs que d’autres abordés par Stoller comme la différence entre transsexualisme et travestissement. Ce qui relie les différents éléments de l’ouvrage, c’est l’intérêt porté à l’observation du masculin et du féminin, le souci d’en décliner les différents états et de formuler, en tant que psychiatre et psychanalyste, des interprétations ou des ébauches d’explication. Stoller procède à plusieurs reprises en faisant comme une sorte de pas de côté vis-à-vis d’analyses dominantes. Par exemple, il aborde Freud pour bien montrer qu’il lui manque une psychologie de l’homme, ce qui pourrait expliquer l’incomplétude de ses conceptions du féminin [24]. La question des rapports entre travestissement et transsexualité renvoie à des discussions, entre cliniciens qui tentent d’affiner cette catégorie des perversions sexuelles, qui regroupent des individus dont l’unité est de moins en moins repérable sans pour autant qu’on la pense nécessairement obsolète. Ce qui intéresse ici Stoller, c’est de développer une interprétation psychique du phénomène transsexuel ; mais le matériel clinique sur lequel se fondent ses premières interprétations est encore insuffisant, même si les consultations à la Clinique constituent un moyen d’enrichir sa réflexion.

10 La notion de genre est un des outils qu’il utilise désormais depuis quelques années pour mener à bien son exploration du masculin et du féminin. Il l’expose encore plus formellement dans l’ouvrage [25]. L’expression « identité de genre » est ainsi présentée comme un « concept opératoire », plutôt que comme une notion qu’il faudrait graver dans le marbre [26]. En effet, Stoller s’intéresse manifestement plus au genre qu’à l’identité à proprement parler, terme plus habituel et sur lequel beaucoup de points de vue se sont déjà exprimés. Le genre est le territoire à explorer et il est constitué par ce qui n’est pas de l’ordre du biologique. Cela lui permet de faire entrer dans les déterminations de l’individu d’autres éléments à caractère psychique ou culturel. La conscience d’être un mâle, par exemple, ne serait-elle pas surdéterminée par les rites sociaux plutôt que par un sentiment naturel qui serait dans chaque homme ? Le sexe renvoie donc à la constitution anatomique originelle, tandis que le genre se rapporte aux développements psychologiques, aux influences sociales et culturelles. L’usage du terme et le contenu de ce qu’il recouvre – on pourrait dire les formes de l’apprentissage – ont peu évolué par rapport à ce qu’il en disait dans des textes précédents. Mais il introduit un élément dont l’insistance est nouvelle à mes yeux. Le rôle des patients – il conviendrait ici de les appeler ses interlocuteurs – a été fondamental. C’est lui-même qui le reconnaît et qui tient visiblement à le faire savoir [27]. C’est au cours de ces rencontres avec ces derniers, parfois des parents d’enfants dont le rapport à soi est troublé parce que l’identité du corps ne semble plus aller de soi, que Stoller dit avoir beaucoup appris sur l’apprentissage de la masculinité et de la féminité [28]. C’est à travers les récits de ces vies qui lui ont été rapportées avec difficulté par des femmes et des hommes qu’il s’est progressivement rendu compte que les explications dont il disposait étaient insuffisantes ou insuffisamment pertinentes. Ce n’est pas qu’il adopte nécessairement le point de vue de ses patients, mais il comprend qu’aborder la question sous l’angle de l’anomalie ne permet pas de rendre compte de son étendue et de sa complexité. Le genre est ainsi utilisé pour orienter vers ce qui ne relève pas de l’anatomie des corps, d’une biologie de la différence des sexes et pour guider, au contraire, vers tout ce qui contribue à l’appropriation du féminin et du masculin chez les individus. Stoller se fait plus attentif, en effet, lorsque cette appropriation obéit à des modalités inhabituelles. Et, progressivement, il perçoit que le processus considéré comme classique ne l’est pas pour une portion significative d’individus ou en tout cas qu’ils construisent autre chose, sans que cela soit nécessairement vécu comme anormal par eux. Stoller entame ainsi un processus de dédramatisation du transsexuel sans en faire disparaître pour autant la dimension problématique et pathologique. C’est la raison pour laquelle il aborde la question d’un traitement thérapeutique, plus développée par ailleurs dans le second volume, celui de 1974 [29].

Un contexte de réception

11En 1978, l’éditeur Gallimard fait paraître un livre intitulé Recherches sur l’identité sexuelle à partir du transsexualisme. C’est la première fois que le public français a accès aux travaux de Robert Stoller, un psychanalyste peu connu au-delà du cercle de quelques-uns de ses confrères présents sur la place parisienne. Le livre est accueilli dans la prestigieuse collection « Connaissance de l’inconscient [30] ». Stoller cohabite ainsi avec les grands noms de la psychanalyse depuis ses débuts. Cette importance accordée aux travaux qu’il mène depuis près de quinze ans autour de la sexualité et du rapport que les individus entretiennent avec leur corps et leur orientation sexuelle constitue une sorte de reconnaissance de Stoller de la part de ses homologues français [31]. Tout au long des années 1970, il a intensément travaillé et ses publications se sont accumulées. Il est désormais l’auteur d’autres livres qui, à chaque fois, lui ont permis de tracer une voie originale au sein de la psychanalyse nord-américaine, mais également dans les structures internationales de la discipline dont il fait partie. Si les thèmes abordés, telle la perversion, ne sont pas systématiquement des sujets nouveaux, c’est la manière dont il procède qui révèle une touche personnelle de plus en plus évidente et qui a progressivement fait de Stoller une référence respectée dans son domaine [32].

12La publication en France de ce premier livre intervient dans une période d’élargissement de la diffusion du corpus analytique, d’intérêt renouvelé pour la sexualité [33] et d’une curiosité avide pour ce que le corps pourrait offrir aux individus en voie d’émancipation. Par ailleurs, comme le suggère le titre d’un ouvrage paru dans la même collection que celui de Stoller, un « plaidoyer pour une certaine anormalité [34] » semble désormais recevable. L’accès à des textes écrits par des psychanalystes, phénomène majeur de ce moment, est illustré, par exemple, par la collection intitulée « Les Grandes découvertes de la psychanalyse », qui publie en 1978 L’œdipe, un complexe universel ou encore Les stades de la libido[35]. Cet accès passe par des chemins divers, car la production de ces textes est multiple. Entre ceux qui observent la norme du père fondateur et ceux qui s’interrogent sur le pouvoir des normes et se demandent quelle est la réelle nécessité de s’y conformer, le champ est vaste. En même temps, une certaine psychanalyse est critiquée et le livre cosigné par le psychiatre et psychanalyste Félix Guattari (1930-1992) et le philosophe Gilles Deleuze (1925-1995) symbolise cette veine critique sur un point essentiel et qui le deviendra plus encore par la suite : il y est dénoncé un certain « familialisme » et une normativité plus accentuée que ce qu’on pourrait penser et qui empêche de nouveaux désirs d’éclore. La critique des auteurs de L’anti-œdipe[36] , puisque c’est de ce livre qu’il s’agit, était importante, car elle ne venait pas du camp « conservateur » regroupé autour de médecins moquant la libido et le pansexualisme freudien. Elle provenait de l’intérieur, en quelque sorte, mais de la part de ceux qui comme Guattari n’écartaient pas l’idée de mettre la question sexuelle sur la table [37]. Si l’objectif n’était pas aisé, il n’était pas inatteignable pour autant et ils étaient plusieurs à penser qu’en matière de sexualité, il y avait encore du chemin à parcourir pour comprendre ce qui se passait comme le suggérait, par exemple, le psychanalyste Serge Leclaire (1924-1994) [38]. Le livre de Stoller n’était pas traduit pour répondre à ces différentes attentes [39]. Mais il offrait une voie pour répondre aux insatisfactions et aux doutes évoqués par son confrère français et il fournissait l’occasion de montrer ce que peut faire un psychanalyste et notamment comment il peut contribuer à renouveler des sujets dès lors qu’il prend le savoir qui est le sien comme un outil de déplacement des normes plutôt que d’application des concepts forgés dans l’ambiance freudo-viennoise. On peut formuler l’hypothèse que Robert Stoller illustrait, avec ses publications professionnelles et cet ouvrage, cette « volonté de savoir » que Michel Foucault avait exploré dans son livre pionnier et programmatique sur la sexualité qui était paru deux ans plutôt. Le hasard du calendrier fit que le livre de Stoller sortit deux ans après La volonté de savoir et deux ans avant que Michel Foucault ne fasse publier le texte d’Herculine Babin [40]. Cette proximité annonçait des débats qui se déploieront dans les années suivantes autour des thèmes abordés par ces textes, quoique différemment. Le travail de Foucault portait sur un temps révolu, mais l’exploration qu’il en faisait résonnait pleinement aux oreilles des années 1970. Son livre permettait de s’interroger sur les modalités de construction de cette science de la sexualité et montrait comment le détour par l’histoire pouvait être utilisé dans des débats contemporains. Depuis plusieurs années, Michel Foucault avait fait irruption sur la scène psychiatrique, peu habituée à se voir investie par d’autres acteurs. Le travail de Foucault revenait à offrir une autre parole savante sur le domaine de la psychopathologie sexuelle. Il avait scruté et déstabilisé le discours psychiatrique, et il continuait son geste critique avec la publication du texte de ce cas d’intersexe du xix e siècle qu’offrait Herculine Babin. En publiant un récit de vie, en donnant voix à une parole habituellement silencieuse, le livre proposé par Foucault produisait des effets qui étaient appelés à être particulièrement durables. La restitution d’un texte, en l’occurrence, bien oublié ouvrait sur différents types d’enjeux. Il était temps de faire entendre la voix de celles et ceux sur lesquels on dissertait. Ce texte pouvait permettre d’accéder à un drame existentiel, à une condition marginale. Le titre de la collection dans laquelle le livre était publié avait valeur de programme : Vies parallèles. Voilà bien ce qu’il était urgent de travailler et d’explorer. Les premiers universitaires à s’intéresser à une histoire des femmes, quelques années plus tôt, avaient parlé des « oubliées de l’histoire » [41]. Les marginaux qui étaient souvent des marginales faisaient également irruption grâce à l’intérêt de plusieurs historiens pour cet ensemble hétéroclite. « Être dans l’histoire » devenait enfin une revendication des minorités sexuelles après celle portée par les femmes et en parallèle par d’autres segments de la population [42]. Cette réinscription se manifestait par une prise de parole aux formes multiples passant, par exemple, par la multiplication de petits récits personnels de vie sexuelle faisant advenir une sorte de double coming out : faire savoir ce que l’on est et raconter sa vie dans la ferme intention de la rendre enviable.

13Le livre de Stoller n’adoptait pas le ton parfois radical de L’Anti-Œdipe et ne cherchait pas à déconstruire le discours psychiatrique ni ne proposait d’abattre son pouvoir. Cependant, je suis tenté de faire l’hypothèse qu’il constituait un objet d’« insularité scientifique [43] ». Les propos du livre s’écartaient du discours de l’Ubu savant évoqué à l’occasion par Michel Foucault [44]. Il intégrait une parole, celle des personnes intersexes et transsexuelles, puisqu’il livrait en fin d’ouvrage plusieurs extraits d’entretiens. Il offrait des hypothèses dans un domaine où les certitudes exprimées n’étaient pas rares, alors même que le matériel susceptible de les étayer demeurait modeste. Lorsque Stoller emploie le terme important et solennel de « phénoménologie », c’est pour orienter le lecteur vers un élément tout à fait capital à ses yeux : l’expérience de l’individu, sa trajectoire intime, ce que le psychiatre ne peut percevoir rapidement et encore moins avec le seul abord médico-centré qui peut être le sien [45]. Stoller n’a naturellement pas écrit cet ouvrage pour engager des débats avec Michel Foucault ou plus largement pour réagir à ceux que la sexualité ou la fonction du psychiatre [46] soulevaient en France. Néanmoins, ses propos constituent une étape importante dans l’agency en construction des personnes placées dans une situation marginale ou d’incertitude personnelle. À ce titre, je me risque à avancer l’hypothèse que le livre contenait des éléments propres à déstabiliser les interprétations en vigueur.

14Sans entrer dans une exploration systématique de la réception du livre aux États-Unis, je pense que celle-ci a d’abord eu lieu dans sa sphère professionnelle. Les archives attestent d’un intérêt soutenu pour ce qu’a écrit Stoller et qui va en s’amplifiant [47]. Après la publication du livre, il donne une conférence dans un institut de psychiatrie californien qui réunit plusieurs centaines de professionnels de la santé mentale et qui rencontre un véritable succès [48]. En France, on observe que plusieurs psychanalystes et psychiatres manifestent leur intérêt pour son travail et qu’ainsi son ouvrage a circulé [49]. Toutefois, certaines critiques pointaient déjà à l’horizon et annonçaient dans une certaine mesure quelques-uns des débats actuels autour de la notion de genre.

Un livre, ses interprétations ses prolongements

15L’édition française du livre en 1978 est-elle exactement la même que l’édition américaine de 1968 ? Dans sa matérialité, pas tout à fait ; c’est encore moins le cas du contexte de sa réception si l’on prend en compte les modalités de son appropriation [50]. Le titre choisi diffère du titre original ; outre que c’est une pratique courante dans l’édition, on peut ajouter qu’il y avait une certaine logique à recourir au terme d’« identité ». Sur le moment, le titre apparaît plutôt frappant, novateur et dans l’optique de l’éditeur, c’est incontestablement un bon choix [51]. Mais on peut se demander s’il ne trahissait pas la pensée de Stoller. En tout cas, ce titre révèle moins, à mon sens, le contenu du livre que son titre anglais, où le mot de « développement » permettait de penser que l’auteur ne voyait dans la masculinité et la féminité ni donné ni reçu, mais quelque chose relevant plutôt de l’ordre de l’apprentissage et de la variation. Le terme d’identité pouvait, en effet, prêter à des interprétations éloignées des objectifs de Stoller.

16Son but n’était pas de reprendre la chasse à l’identité telle que l’a décrite Michel Foucault [52] et qui consistait à retrouver un « vrai » sexe. Stoller n’écarte pas la question de la réassignation à un sexe donné. Il la retient non pas pour satisfaire simplement à un ordre biologique « imposant » deux sexes bien distincts, mais pour répondre à la demande de parents ou de personnes qui viennent en consultation ; c’est un des traitements envisagés lorsqu’aucune alternative n’apparaît. C’est donc à mes yeux une réponse thérapeutique et non l’illustration de ce qu’il faudrait impérativement parvenir à cette réassignation [53]. Dans une certaine mesure, c’est plutôt ce qui vient troubler l’identité qui mobilise Stoller. C’est pourquoi on peut dire que c’est avant tout le genre, plutôt que l’identité, qui retient son attention, car ce dernier mot l’embarrasse plus qu’autre chose. Dans la préface de l’ouvrage de 1968, il souligne que le terme n’a pas de signification bien précise et qu’il n’a pas l’intention de perdre vainement son énergie à essayer de lui en donner une [54]. Sa critique vise les discussions traversant le monde psychanalytique, qui ne sont pas directement liées à son sujet au moment où il prépare son ouvrage [55]. Il appuie également son propos avec l’apport d’un travail mené par un de ses collègues sur cette notion d’identité dont la dimension demeure assez vague [56]. On peut ajouter que ce terme constitue à la fois un motif d’inquiétude et de soupçon de la part des personnes transsexuelles et qu’il fédère dorénavant des revendications militantes [57]. Du débat sur la place à attribuer à cette notion d’identité dans ses propos, il n’y a qu’un petit pas à franchir pour aborder ce qui pourrait bien lui être lié : la question de la détermination biologique.

17Celle-ci est reprise dans un article paru dans Questions féministes, pour reprocher à Stoller le primat du biologique dans son œuvre qui se traduirait par la notion de « force biologique [58] ». C’est une expression qu’il a indubitablement prononcée et utilisée à plusieurs reprises. Le débat s’engageait à l’époque dans une sorte de sourde opposition entre ceux qui étaient partisans d’une psychanalyse accordant toute la place qu’il mérite au langage et ceux qu’on soupçonnait souvent de faire preuve de normativité biologique. S’agissant de Stoller, ses propos sur la différence des sexes étaient considérés comme l’indice du primat qu’il accordait au biologique. Un reproche formulé d’une autre manière par le psychanalyste lacanien Moustapha Safouan qui s’inquiétait de ce que Stoller oubliait la réalité du langage. En outre, il estimait que le vocabulaire utilisé par Stoller n’était pas suffisamment explicite par rapport au sens que les psychanalystes attribuaient à certains de ces termes [59]. Indubitablement, ces différents points faisaient davantage réagir les psychanalystes que le public en général. Bien des années plus tard, la critique de la « force biologique » fut à nouveau opérée en partie pour démontrer le caractère très inachevé du geste « stollérien » ce qui ne manquera pas d’être pris en compte par les acteurs et les actrices de la scène émergente des études de genre [60]. L’importance accordée à cette notion est légitime, car celle-ci est centrale. Mais le projet de Stoller n’est pas de lui donner ses lettres de noblesse ni d’en être prisonnier. Ce que Stoller veut dire est que la détermination biologique existe. C’est en tout cas ce que disent des travaux qui lui sont contemporains et qu’il ne peut contester, faute d’avoir lui-même conduit les expériences scientifiques permettant de le démontrer [61]. Il reste à savoir comment elle fonctionne, comme elle se matérialise dans le développement de l’individu et comme elle agit sur la question du sens du masculin et du féminin. La discuter n’est donc pas lui donner une place surdéterminée. Il avance prudemment parce qu’il doit à la fois affirmer que la physiologie freudienne, si l’on peut dire, est dépassée et montrer qu’il ne refuse pas l’influence du biologique face à ses collègues de la faculté de médecine. Il maintient la notion dans son livre, mais celui-ci lui donne plutôt moins de crédit que par le passé. Il conclut sur ce point en disant que cette question doit rester ouverte et qu’aucune conclusion ne peut être valablement donnée [62]. Un des enjeux du livre est aussi de maintenir la psychanalyse à un niveau de réflexion et d’analyse pertinente pour ne pas être submergée, d’une certaine manière, par l’évolution des connaissances concernant la génétique, la psychologie du développement et l’endocrinologie [63]. Si Stoller fait référence aux avancées de l’embryologie, de la génétique c’est pour mieux inclure dans ce mouvement l’originalité et la singularité de sa recherche formulée dans l’espace des sciences du psychisme [64]. Le projet est bien de comprendre ou en tout cas de poser l’hypothèse qu’il y a des éléments de nature psychologique qui expliquent le masculin et le féminin [65]. C’est pourquoi son insistance sur le primat du biologique dans son livre est paradoxale. La notion de genre lui permet de mettre à distance la contrainte biologique à partir de laquelle il avait abordé, comme tant d’autres, les questions qui lui tenaient à cœur. C’est aussi ici que Stoller affirme son projet intellectuel : mieux articuler les mécanismes physiologiques et les données psychiques dans une perspective qui n’était pas d’exclusion des uns par les autres, laquelle n’aurait eu aucun sens pour lui.

Vers une réception à dépasser ?

18Il ne semble pas exagéré de dire que les propos de Stoller ne sont pas pleinement recevables par tout un ensemble de personnes. Parce qu’il est associé à un passé que beaucoup voient comme une étape funeste, il est difficile de ne pas le placer dans les figures sombres de l’époque. Mais on ne peut se baser que sur des interprétations globales. Quelques indices offrent une explication plus rationnelle de cette configuration. Tout d’abord l’expression « identité de genre » apparaît problématique aux yeux de ceux qui, en sciences sociales, considèrent la notion de genre essentiellement comme un outil permettant précisément de montrer ce qui fluctue, ce qui est mouvant, et qui se reformule suivant les époques et les espaces. Il faut évidemment s’attacher à une lecture très attentive du texte stollérien pour s’apercevoir que ce qui intéresse aussi son auteur, c’est la variation et non pas le stable, ce qui serait donné une fois pour toutes. Le fait que cette formulation de l’identité de genre ait ensuite été reprise par les classifications psychiatriques et qu’on ait ainsi formulé l’expression de « troubles de l’identité de genre » constitue un second point tout à fait déterminant. Cette évolution est venue rappeler que l’on restait dans le domaine de la pathologie et de la recherche d’un traitement. À tort ou à raison cette perception pose problème, notamment aux personnes visées. Elle renvoie aussi au rôle des « psy » à qui on reproche d’avoir « bricolé » pendant des décennies autour de l’homosexualité et du transsexualisme. C’est, on le sait, un autre point d’achoppement pour ne pas dire de franche hostilité ! Le fait que, par exemple, Colette Chiland ait accompagné en partie l’introduction de Stoller [66] en France ne constitue pas nécessairement une bonne « publicité » dans la mesure où ses propres travaux sur le transsexualisme ont été, à plusieurs reprises, critiqués par différents acteurs de la scène « trans » [67]. C’est un détail, mais il traduit une caractéristique importante : passé et présent ne font pas sur ces questions l’objet d’une franche distinction pour des psychanalystes et des psychiatres. La temporalité des militants ou des simples citoyens gays ou transgenres n’est pas celle de certains professionnels de la psyché et cela occasionne d’évidents conflits. Lorsqu’un psychanalyste parle aujourd’hui du « problème de l’homosexualité », il renvoie au passé (funeste) de sa profession [68]. Lorsqu’un psychiatre exprime la crainte que les personnes désireuses de changer de sexe ne soient sujettes à des troubles mentaux, il prolonge un passé que d’autres voudraient voir révolu [69]. Ces éléments contribuent à forger l’idée que du côté de la psychanalyse rien ne change face à certaines minorités qui ont jeté le trouble dans les normes sexuelles et les différents ordres symboliques auxquels certains des professionnels sont attachés. Par ailleurs, en demandant, à l’instar d’associations et de chercheurs, que la nosographie abandonne le transsexualisme, par exemple, on peut se demander si on ne va pas être amené à condamner les propos de ceux qui comme Stoller ont travaillé sur ce sujet [70]. On mesure bien que cette configuration rend l’exploration historienne compliquée. En effet, celle-ci est soumise à, au moins, deux tendances : d’une part réhabiliter voire défendre des acteurs passés, ce qui constitue un acte légitime mais qui force assurément l’interprétation dans un sens. D’autre part, la tentation de corriger les propos de ceux dont on parle, sous prétexte qu’on les perçoit comme des erreurs du passé. Le caractère manifestement frontal des oppositions rend cette situation d’autant plus délicate.

19Le travail engagé par Robert Stoller avait plusieurs objectifs, dont celui de rappeler l’importance de nos normes sociales et l’importance de les interroger, et ce avec d’autant plus d’acuité lorsqu’on est un psychiatre, c’est-à-dire une personne dont une des fonctions est de construire une autorité savante vis-à-vis d’individus aux conduites insolites, troubles, voire perçues comme malades et peut-être pour cela dangereuses. L’utilisation de la notion de genre lui a permis de procéder à un nouvel examen de l’intimité infantile et adolescente à travers cette exploration du rapport au corps, de réexaminer la question complexe de l’étiologie dans les comportements des individus. Il s’est enfin efforcé d’utiliser la psychanalyse comme un processus d’altération ; un savoir ainsi mobilisé pour favoriser, entraîner un questionnement sans concession des normes et des évidences psychologiques. C’est évidemment reconnaître le pouvoir de rupture de la psychanalyse dans la compréhension des économies humaines, sans que cette option doive être considérée comme inégalable et indépassable [71]. Quel que soit le jugement que l’on porte sur son entreprise, on doit avoir à l’esprit qu’elle n’avait pas l’intention de trancher dans les débats contemporains sur le genre, sur les conduites sexuelles et nos rapports au corps. Le simple fait qu’il ait questionné des évidences de son époque permet d’accorder du crédit à ceux qui, aujourd’hui, font un travail dans une semblable perspective.

Confessionnal de l’église Saint-Germain (Soisy-sous-Montmorency, Val-d’Oise, France)

Description de l'image par IA : Confessionnal en bois sculpté dans une église, portes ouvertes, avec des vitraux en arrière-plan.

Confessionnal de l’église Saint-Germain (Soisy-sous-Montmorency, Val-d’Oise, France)

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Date de mise en ligne : 11/05/2017

https://doi.org/10.3917/sr.043.0043