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Penser les censures dans l'histoire

Pages 331 à 345

Citer cet article


  • Martin, L.
(2006). Penser les censures dans l'histoire. Sociétés & Représentations, 21(1), 331-345. https://doi.org/10.3917/sr.021.0331.

  • Martin, Laurent.
« Penser les censures dans l'histoire ». Sociétés & Représentations, 2006/1 n° 21, 2006. p.331-345. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2006-1-page-331?lang=fr.

  • MARTIN, Laurent,
2006. Penser les censures dans l'histoire. Sociétés & Représentations, 2006/1 n° 21, p.331-345. DOI : 10.3917/sr.021.0331. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2006-1-page-331?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.021.0331


Notes

  • [1]
    Victor Hugo, Les Chants du crépuscule, Bruxelles, A. Wahlen, 1836.
  • [2]
    « La censure est un barrage psychique qui aboutit à un compromis, exige le remaniement, le déguisement de désirs refoulés » (Paul Ricœur, Philosophie de la volonté. Le volontaire et l’involontaire, Paris, Aubier, 1949, p. 359). Voir aussi, du même auteur, De l’interprétation, essai sur Freud, Paris, Le Seuil, 1965.
  • [3]
    Philippe Bénéton, Histoire de mots. Culture et civilisation, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975.
  • [4]
    Notamment : Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu, Paris, Flammarion, 2001 (rééd. Nouveau Monde Poche, 2005) ; « Une censure qui ne dit pas son nom : la saisie des journaux pendant la guerre d’Algérie », in Pascal Durand et alii (dir.), Censure et imprimé dans les pays francophones, Québec, Nota Bene, 2005 ; « La mauvaise publicité. Sens et contresens d’une censure », Le Temps des Médias, n° 2, printemps 2004.
  • [5]
    Maxime Dury, La Prédication silencieuse, Paris, Publisud, 1995.
  • [6]
    Maxime Dury, « Du droit à la métaphore : sur l’intérêt de la définition juridique de la censure », in Pascal Ory (dir.), La Censure en France à l’ère démocratique, 1848-…, Bruxelles/Paris, éd. Complexes, coll. « Histoire culturelle », 1997, pp. 13-26.
  • [7]
    Pascal Ory, La Censure en France…, op. cit. Lire également, Jean-Yves Mollier, « Les tentations de la censure d’hier à aujourd’hui », in Où va le livre ?, Paris, Le Dispute, 2000, pp. 159-173.
  • [8]
    Cf. la déclaration du Conseil constitutionnel qui fait de la liberté de la presse une « liberté fondamentale d’autant plus précieuse que son exercice est une des garanties essentielles des autres droits et libertés et de la souveraineté nationale » (10/11 octobre 1984).
  • [9]
    Isaiah Berlin, Éloge de la liberté, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1988 (trad. française de Four Essays on Liberty, 1979).
  • [10]
    Alain Vaillant, « Les sociétés d’auteurs et la censure au xixe siècle », in Pascal Ory (dir.), La Censure…, op. cit., p. 105.
  • [11]
    Liège, Éditions de l’Université de Liège, 2004.
  • [12]
    « L’ancienne censure voulait rendre l’adversaire inoffensif en le privant de ses moyens d’expression ; la nouvelle – que j’ai appelé sensure – vide l’expression pour la rendre inoffensive, démarche beaucoup plus radicale et moins visible ». (Dans « La pornographie », Le Château de Cène, Paris, Gallimard, coll. « L’arpenteur », 1990. Voir aussi la postface « L’outrage aux mots » et, du même auteur, Le Sens de la sensure, Paris, Gallimard, 1992 et La Castration mentale, Paris, POL, 1997.
  • [13]
    En particulier dans les articles « Censure et mise en forme » (d’abord publié dans Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, réédité dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Le Seuil, 2001) et « Censure » (dans Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Documents », 1984). Voir également le dialogue avec Roger Chartier in Pratiques de la lecture, Paris, Payot, 1985.
  • [14]
    Pierre Bourdieu, « Censure et mise en forme », in Langage et pouvoir symbolique, op. cit., p. 344.
  • [15]
    Catherine Viollet et Claire Bustarret, Genèse, censure, autocensure, Paris, CNRS éditions, 2005.
  • [16]
    Jacques Domenech (dir.), Censure, autocensure et art d’écrire, de l’antiquité à nos jours, Bruxelles, Complexes, coll. « Interventions », 2005.
  • [17]
    Puf (1926), rééd. 1988.
  • [18]
    On peut trouver un prolongement aussi intéressant que discutable de cette dernière perspective dans le livre de Pierre Legendre intitulé L’Amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique (publié en 1974 et rééd. en 2005 au Seuil) qui interprète les institutions et le discours juridique à la lumière du texte freudien.
  • [19]
    Annie Stora-Lamarre, L’Enfer de la IIIe République. Censeurs et pornographes, 1881-1914, Paris, Imago, 1989.
  • [20]
    Sur laquelle un ouvrage récent, une thèse de droit, a fait le point : Bénédicte Lavaud-Legendre, Où sont passées les bonnes mœurs ?, Paris, Puf, coll. « Partage du savoir », 2005. Lire également, Jann Matlock, Scenes of seduction. Prostitution, Hysteria and Reading différence in Nineteenth-Century France, New York, Columbia University Press, 1994.
  • [21]
    Régis Debray, Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 1991, p. 343.
  • [22]
    « Jalons pour une histoire culturelle de la pornographie », Le Temps des Médias, n° 1, automne 2003, pp. 10-30.
  • [23]
    Distinction rappelée par Olivier Forcade, lequel ajoute : « L’histoire de la censure politique repose sur ce paradoxe que l’invocation et l’indignation devant la censure sont d’autant plus fortes que les archives donnant à voir son histoire sont rares. » (« Faire l’histoire de la censure politique », in Sébastien Laurent (dir.), Archives secrètes, secrets d’archives ? L’historien et l’archiviste face aux archives sensibles, Paris, CNRS Éditions, coll. « CNRS Histoire », 2003, p. 202).
  • [24]
    Le travail accompli depuis 2001 par Claire Bruyère et Henriette Touillier-Feyrabend au sein du « Groupe de travail sur les censures » rattaché au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines préfigure une telle mise en réseau ; il en est de même du recueil dirigé par Pascal Ory, La Censure…, op. cit. C’est également la raison d’être du séminaire sur l’histoire des censures que nous avons lancé cette année à l’Institut Mémoires de l’Édition contemporaine.
  • [25]
    Quelques exemples récents : Anne Allison, Permitted and prohibited desires : mothers, comics and censorship in Japan, Berkeley/Los Angeles/London, University of California Press, 2000 ; Frédéric Hervé, La Censure du cinéma en France à la Libération, 1944-1950, Paris, Association pour le développement de l’histoire économique (ADHE), coll. « Historiens de demain », 2001 ; Armand Hage, Censure et libertés aux États-Unis, Paris, Ellipses, coll. « Les essentiels de la civilisation anglo-saxonne », 2001.

1À quoi bon proposer, aujourd’hui, un programme d’enquête sur l’histoire des censures ? À quoi bon revenir sur une affaire entendue, rebattue, révolue ? Bien des raisons, il nous faut l’avouer d’entrée de jeu, rendent déraisonnable un tel projet. En premier lieu, justement, le fait que cette voie semble avoir été déjà très explorée ; la taille imposante de la bibliographie en langue française et anglaise sur cet objet – qui n’est qu’une partie d’un ensemble plus vaste encore – donnerait facilement à penser que le filon est menacé d’épuisement. La rumeur selon laquelle la censure aurait disparu de nos sociétés occidentales, ouvertes, transparentes, communicantes n’aide pas non plus à prendre en considération cette vieille lune qui a le charme suranné des faux « mauvais sujets » vers lesquels se sont précipités tant de candidats à la transgression facile et sans risques.

2Il est d’autres raisons, un peu plus sérieuses. La censure est un gros mot. Le fait social qu’il nomme est à la fois massif, ancien, complexe, et affecté d’une valeur négative, péjorative : deux caractéristiques qui le rendent difficile à penser. D’une part, la censure ou ce qu’on désigne par ce mot recouvrirait des réalités trop différentes dans le temps et l’espace, elle s’appliquerait à un trop grand nombre de pratiques, de représentations et de domaines pour prétendre au statut de concept ; l’unicité du terme et la plasticité de ses emplois égareraient le chercheur sur les voies d’un nominalisme trompeur en le rendant aveugle aux discontinuités essentielles de l’histoire. D’autre part, la censure que Chateaubriand recommandait, en 1822, de « livrer à l’opinion, afin qu’elle soit méprisée comme elle doit l’être » et qui a, depuis Hugo, « l’haleine immonde et les ongles noirs », de cette « chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs » [1] a mauvaise réputation. Elle est le plus souvent perçue comme l’exacte antithèse de la liberté, érigée par les révolutions des xviiie et xixe siècles en valeur suprême. Dès lors, tout discours rationnel à son endroit est toujours un peu suspect ; sous couvert d’une analyse à visée scientifique, ne cherche-t-on pas à justifier son emploi, à banaliser sa présence ? Comme la torture, le meurtre et toute forme de violence et de domination, la censure se présente moins comme un phénomène à étudier que comme un ennemi à combattre.

3Or, c’est précisément ce que nous proposons : étudier le phénomène dans le déploiement de ses manifestations historiques, en laissant le citoyen décider s’il doit ou non le combattre ici et maintenant. À la différence d’approches centrées presque exclusivement sur le temps présent, nous proposons de penser les censures dans l’histoire, dans le temps. Faisant fi des coupures opérées dans l’histoire qui se fait par l’histoire qui s’écrit (coupures académiques qui ont leur raison d’être mais que nous avons trop tendance à sacraliser), nous prétendons poursuivre notre objet à travers les époques et les sociétés en nous interrogeant sur les continuités et les ruptures, sur l’évolution historique d’un phénomène présent en toute société mais sous des formes mouvantes. Dans la même logique, et à la différence d’approches qui se cantonnent à une définition étroite ou partielle de la censure, nous proposons de penser les censures dans leur diversité mais aussi dans la cohérence que dessinent leurs manifestations.

Diversité et historicité des censures

4C’est d’abord, en effet, la diversité qui frappe celui qui aborde ce continent qu’est la censure ; à tel point que le pluriel nous semble de mise pour au moins indiquer la variété des acceptions et des réalités que recouvre le terme, l’un des plus galvaudés de la langue française (et pas seulement). Diversité des phénomènes observés et décrits, tout d’abord, selon les époques, les traditions nationales, les appareils étatiques, les systèmes médiatiques, les modes de scolarisation, les valeurs dominantes, en somme les cultures. Diversité également dans les rythmes et les intensités, dans les formes, les procédures, les pratiques et les techniques, les instances et les structures, dans les domaines d’intervention et les champs d’application. Diversité, enfin, des représentations et des sens donnés à ce mot, comme un simple coup d’œil dans Le Trésor de la langue française (en attendant un dépouillement systématique des dictionnaires français comme étrangers, modernes comme anciens) suffit à nous en convaincre.

5Le TLF rappelle que le mot prend sa racine dans la fonction du censor antique, la dignité du magistrat romain chargé du cens, du recrutement du sénat et de la surveillance des mœurs ; qu’il désigne dès le iie siècle de notre ère un jugement, un examen sévère (c’est la censura divina de Tertullien), au xive siècle une mesure disciplinaire prise par l’Église contre l’un de ses membres (la « peine ecclésiastique »), au xvie siècle l’action de critiquer les œuvres, les paroles ou la conduite de quelqu’un, au xviie siècle la condamnation d’une doctrine, d’un texte ou d’une œuvre par l’Église. Il y a des censeurs au xviiie siècle, mais ce sont les personnes chargées d’assurer la discipline dans les lycées.

6Ce n’est que sous la Révolution française qu’apparaissent les deux sens modernes de la censure (indice parmi d’autres, mais des plus révélateurs, du rapport essentiellement ambigu et paradoxal de la Révolution à la liberté) : le contrôle des publications par la soumission à une autorisation préalable (et, par métonymie, les personnes chargées de ce contrôle ainsi que le bureau où elles s’assemblent), et la sanction prise par une assemblée (politique, administrative, professionnelle) contre l’un de ses membres. À la fin du xixe siècle, en 1897 exactement, dans une lettre à Fliess, Freud emploie le terme « censure » pour nommer le mécanisme psychologique de contrôle, analogue au refoulement, qui empêche que certains désirs n’accèdent à la conscience, soit parce qu’ils menacent l’équilibre du sujet, soit parce qu’ils apparaissent contraires aux interdits sociaux [2]. Ce pourrait être l’un des objets de notre enquête que de relever les nouveaux sens apportés au terme depuis un siècle, un peu comme Philippe Bénéton l’avait fait pour le couple culture/civilisation [3].

7Remarquons que ces définitions recouvrent tantôt des fonctions et des dispositifs institutionnels, tantôt des actions et les produits d’une activité intellectuelle, administrative, politique, etc., tantôt des mécanismes psychologiques. S’il n’y a pas lieu de postuler a priori de lien logique entre ces divers sens et réalités, il est possible de repérer un noyau sémantique qui permette d’aller au-delà de la seule permanence du signifiant et autour duquel tournent les notions de jugement, d’examen, de surveillance, de contrainte, de contrôle, de discipline. Discipline des corps et discipline des esprits étroitement liées, et ce, dès l’origine, puisque la fonction du magistrat romain chargé de la censure était à la fois de recenser les corps et de redresser les comportements. Est-ce parce que nous avons déjà beaucoup écrit sur la censure dans les médias [4] ? Il nous semble que l’interdit ou le blâme jeté sur le dire, le publier, le montrer, le représenter, l’emporte sur (ou précède et fonde) celui porté sur l’agir ou le faire dans les définitions que nous avons rappelées – étant de toute façon entendu que « dire, c’est faire » (Austin).

8Le problème, cependant, reste entier : comment rendre compte de la multiplicité des emplois du mot et des phénomènes qu’il recouvre ? Une histoire des censures est-elle condamnée à faire des choix dans une matière trop vaste et des acceptions trop nombreuses ? Nous proposons une typologie en cinq cercles grossièrement concentriques dont aucun ne dit la vérité pleine et entière de la censure mais qui, à eux tous, forment l’objet de notre questionnement. À chacun de ces cercles nous accrocherons quelques noms, quelques œuvres et auteurs qui pourront, le cas échéant, nous servir de balise, de boussole… ou de bouée dans cette immensité.

Premier cercle : la censure juridique et ecclésiastique

9Le premier cercle, la première façon de définir la censure, relève du juridique et du religieux, plus précisément de l’ecclésial (c’est-à-dire de l’Église considérée comme communauté de fidèles) et du droit canon. Après la censure comme magistrature assurant le contrôle des corps et des esprits, la censure est cet ensemble de règles, de règlements, de disciplines, de mesures contraignantes qui permettent d’empêcher la parole ou la pensée hétérodoxes, déviantes, et d’assurer le monopole de la « ligne droite ». Une censure des imprimés par les autorités religieuses est attestée dès la fin du xve siècle qui passe par l’examen et l’autorisation préalable des ouvrages.

10Les juristes ou ceux qui choisissent l’approche juridique de la censure s’en tiennent, le plus souvent, à cette définition. Ils la précisent généralement en opposant un régime juridique censorial à un régime répressif. Ainsi, selon un auteur comme Maxime Dury, on ne peut en toute rigueur parler de censure que pour des périodes et des sociétés où le contrôle de l’expression se fait a priori de la diffusion d’une œuvre quelle qu’elle soit. Cet auteur oppose la France d’avant 1789, avec son régime préventif, à la France contemporaine, avec son régime répressif. Nous vivons aujourd’hui sous un régime répressif c’est-à-dire qui sanctionne l’expression a posteriori de sa diffusion, par référence à un corpus juridique, à un ensemble de lois et de textes constitutionnels qui exposent les motifs de limitation de l’expression et proportionnent les peines aux délits.

11Cette distinction fondamentale en droit français introduit une différence de nature et non simplement de degré entre une censure exceptionnelle, temporaire, et une censure institutionnelle, générale [5]. Dans le droit libéral, la censure s’oppose à la liberté comme l’arbitraire s’oppose à la rationalité juridique. Dans le régime répressif domine la règle de la bonne réputation du citoyen, de la raison légale (les abus sont définis par la loi, le sujet connaît l’étendue de sa liberté), de la raison judiciaire (seul le juge peut évaluer le non-respect de la loi, séparer le permis du défendu). Le juge est contraint par la loi, d’essence démocratique. L’origine démocratique de la censure, qui en fait un moyen et une garantie de la liberté, lui confère son caractère de sanction collective, en particulier des actes du gouvernement comme en témoignent les débats des assemblées de la Révolution française (et les titres de certains journaux de l’époque, comme Le Censeur).

12Maxime Dury admet certaines atténuations à cette opposition tranchée entre régime censorial et régime répressif. La première est que le droit libéral distingue entre une liberté pleine et entière de l’homme et les contraintes ou les devoirs du citoyen ; et entre l’exercice du droit d’opinion et celui de l’expression, c’est-à-dire les effets publics de cette liberté (en reconduisant l’opposition du droit médiéval entre le for interne et le for externe). Par ailleurs, la censure existe dans le régime libéral au nom de la défense de la liberté contre les abus ou l’anarchie, comme moyen de droit pour protéger la société contre les agressions extérieures ou intérieures, notamment en période de crise. Cette « protection » vise en particulier les groupes les plus « vulnérables » au nom même de leur « bien ».

13En dépit de ces entorses au droit libéral, il reste que, selon cette lecture juridique, la liberté est la règle et la censure l’exception ; ce qui conduit Dury à considérer qu’il n’y a plus de censure dans les sociétés libérales contemporaines, sauf à l’état de traces résiduelles. D’où sa question : « Dans quelle mesure la tendance [à voir aujourd’hui de la censure partout] ne dérive pas d’un effacement de la chose elle-même ? » [6]

Deuxième cercle : l’approche historique et politique

14Sans quitter encore cette interprétation étroitement juridique, on pourrait faire observer que, dans la plupart des textes de loi qui énoncent la censure, les motifs pouvant donner lieu à l’interdiction ne sont jamais précisément formulés (sinon sous la forme vague du « trouble à l’ordre public » ou de la « défense des bonnes mœurs ») et qu’ils laissent au censeur une marge d’appréciation et donc d’arbitraire. Comme l’écrit Maxime Dury lui-même, « la loi est impuissante à dire l’interdit ». On peut également remarquer que, dans certains champs d’application, la censure préventive continue d’être exercée, en complément de ou en concurrence avec le contrôle répressif (ainsi de la censure cinématographique française, avec le système de visa délivré par une commission nommée par le gouvernement).

15Mais l’essentiel est ailleurs. Les historiens et les politistes estiment cette conception de la censure trop étroite et teintée de nominalisme. La réalité sociale, historique, de la censure est sacrifiée à la rigueur terminologique. Ils réfèrent au sens commun, « au sens conventionnel où la plus large part de la société culturelle et des citoyens utilisent le terme », pour appeler censure « une interposition entre un émetteur – certain – et son récepteur – supposé – d’un agent tiers qui brouille l’émission, dans des proportions variables pouvant aller jusqu’à la rendre inaudible, voire impossible. » [7]

16Nous avons là une définition plus large de la censure, mais, précisément, encore relativement conventionnelle. La censure, pour la plupart des historiens, c’est l’ensemble des contraintes institutionnelles qui pèsent sur la capacité ou la liberté d’expression. Ici, plus question de faire des sociétés contemporaines des sociétés a-censoriales. Depuis le xviiie siècle, en effet, toute parole énoncée sur la censure porte en creux l’empreinte d’un discours sur la liberté d’expression, notion tout aussi problématique que la censure. Pour les contemporains, la liberté d’expression est à la fois la première des libertés, celle qui commande toutes les autres [8], et la plus dangereuse, puisque sa mise en œuvre ébranle tous les pouvoirs, même ceux bâtis sur le consentement. D’où la tentation permanente de la censure pour s’assurer le contrôle des esprits.

17Mais ici un certain nombre de questions se posent. Où commence cette liberté – assimilé par certains à un droit –, où finit-elle ? Est-il possible et légitime de lui assigner des limites en régime démocratique (voir la distance qui sépare le dogme américain du free speech et les garde-fous mis en place, en France, par les législations depuis deux siècles) ? N’est-elle qu’une liberté « négative » au sens où l’entend Isaiah Berlin, renvoyant « simplement » au fait de ne pas être entravé dans la réalisation de ce que nous souhaitons faire ou dire, par opposition à une liberté « positive » qui supposerait un véritable pouvoir d’action [9] ? Peut-on, enfin, assimiler à de la censure toutes les formes d’intervention de l’État ? C’est la question que posait, à propos de la littérature et du procès des Fleurs du Mal en 1857, l’historien de la littérature Alain Vaillant. Après avoir recensé les trois formes d’intervention de l’État sur la production littéraire (la censure préalable, la censure indirecte, c’est-à-dire les mesures réglementaires comme le droit de timbre et de cautionnement, le brevet exigé des imprimeurs, etc., et la répression judiciaire), il s’interrogeait sur la tendance des contemporains à parler de censure pour ce qui n’était que l’effet de poursuites engagées dans un État de droit : « Pourvu que la séparation des pouvoirs soit effective, il ne suffit pas, pour que nous puissions parler de censure, que cette action judiciaire soit menée sur des bases juridiques que nous désapprouvons aujourd’hui. » [10]

Troisième cercle : l’approche linguistique et sociologique

18Nous ne prétendons pas encore répondre à cette question, qui est au fond celle de l’extension illimitée du champ sémantique de la censure et de sa pertinence ou de sa légitimité heuristique. Nous nous contentons ici de relever et de cartographier l’ensemble de ce champ. Cette question ne se comprend elle-même qu’adossée à cette définition restrictive, juridique, de la censure par quoi nous commencions l’énumération des divers cercles d’acceptions du terme. Il est d’autres cercles dans lesquels cette définition cesse d’être pertinente, comme celui où l’on trouve à la fois des linguistes, assimilés ou patentés, et quelques sociologues. Votre censure, disent-ils en substance aux historiens et aux politistes, n’est que la partie émergée de l’iceberg ; la vraie censure, c’est celle qui donne sa forme à l’ordre du discours et, à celle-ci, nul ne peut échapper puisqu’elle informe jusqu’aux catégories de langage et donc de pensée que nous employons tous de manière involontaire.

19On se souvient de la formule de Barthes dans sa Leçon inaugurale au Collège de France : « La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. » Formule fameuse et malheureuse (fameuse parce que malheureuse, pourrait-on presque dire) qui, par le moyen d’un abus de langage (du moins aux oreilles d’un historien qui sait que le fascisme est bien autre chose qu’une obligation à dire) dit une chose que nous croyons juste : la langue est contraignante, « lalangue » comme disait Jacques Lacan, nous traverse, parle à travers nous ; d’où la conception d’une censure non plus comme manifestation de force mais comme acte de parole.

20Pascal Durand, dans l’article qui introduit le recueil Médias et censure : figures de l’orthodoxie[11], reprend à son compte cette conception barthienne de la censure comme « menace pesant en permanence à l’horizon du discours », affirmant que « la censure n’a pas besoin de s’exercer comme acte de sanction pour être efficace ». Mais, plus que Roland Barthes, c’est Pierre Bourdieu qui est le plus souvent convoqué par les auteurs d’un recueil voué à la description de la « censure invisible, implicite » qui serait à l’œuvre dans les médias de masse et pour laquelle l’écrivain Bernard Noël a forgé le terme de « sensure » [12]. Cet acte de parole est aussi – est d’abord, selon Pierre Bourdieu – une nécessité sociale. De quelle censure parle-t-il dans les articles qu’il a consacrés à cette question au début des années 1980 [13] ? D’une « censure structurale » qui conduit les agents, sans qu’ils en aient conscience, à s’exprimer de telle ou telle façon en fonction des positions qu’ils occupent dans un champ social et un marché linguistique donnés. Ce n’est pas seulement la structure du langage qui contraint la parole mais les rapports sociaux qui donnent pouvoir, autorité, légitimité à cette parole, ce qui représente un déplacement important par rapport à la conception strictement linguistique, internaliste, de la censure que l’on peut trouver, avec des nuances, chez Barthes.

21Nous sommes ici très loin des cercles juridique et même historique par lesquels nous sommes déjà passés. La censure n’est plus qu’une « métaphore qui ne doit pas tromper : c’est la structure même du champ qui régit l’expression en régissant à la fois l’accès à l’expression et la forme de l’expression, et non quelque instance juridique spécialement aménagée afin de désigner et de réprimer la transgression d’une sorte de code linguistique. » [14] Il faudra revenir longuement sur cette conception, dialoguer avec elle et la critiquer autant que de besoin ; nous nous bornerons ici à lui poser trois questions préjudicielles : quelle place faire aux « instances juridiques » dont parle Bourdieu pour mieux les escamoter ? Cette conception permet-elle de faire la distinction entre des sociétés où ces instances juridiques occupent une place centrale et écrasante (dans les sociétés autoritaires et totalitaires) et des sociétés où elles apparaissent effectivement secondaires ? Autrement dit, la censure telle que l’entendent le linguiste et le sociologue (certains linguistes, certains sociologues) ne fait-elle pas bon marché des structures de contrôle, en particulier des appareils d’État, qui exercent leur emprise sur la liberté d’expression dans un grand nombre de sociétés présentes et passées ?

Quatrième cercle : l’approche littéraire et psychanalytique (l’autocensure)

22Si la sociologie de Pierre Bourdieu établit un lien entre censure et autocensure (l’autocensure correspondant finalement à ce que l’agent s’autorise ou s’oblige à dire compte tenu de sa position sociale), l’autocensure ou censure intériorisée est l’objet préférentiel d’autres approches ou disciplines qui dessinent un quatrième cercle de références. Nous y rangerons aussi bien certaines études littéraires que psychanalytiques. Dans les deux cas, il s’agit de comprendre les mécanismes intérieurs, psychiques, qui président à l’élaboration ici d’une œuvre littéraire, là de toute manifestation de la pensée.

23Ainsi quelques articles du récent recueil intitulé Genèse, censure, autocensure portent-ils sur « genèse et censure psychique » chez Maupassant, « autocensure et contre-écriture » chez Emily Dickinson [15] ; dans un autre recueil intitulé Censure, autocensure et art d’écrire, on trouve des articles sur l’autocensure dans Les Mémoires de Saint-Simon ou dans La Nausée de Jean-Paul Sartre [16]. Dans quelle mesure l’autocensure littéraire (mais on pourrait étendre la réflexion à toutes les formes d’art et même d’expression) est-elle consciente ou inconsciente, dans quelle mesure s’inscrit-elle dans des stratégies d’écritures, liées en particulier à la formulation de l’intime (journal intime, confession, autobiographie) mais aussi à la formulation sacrée ou réservée (pensons ici à la distinction entre discours ésotérique et exotérique) et ne relève-t-elle pas en partie de mouvements involontaires ou inconscients qu’une lecture, un déchiffrement psychanalytique peut mettre à jour ?

24Problème immense et difficile mais auquel on ne peut échapper dès lors que l’on s’attache à décrire et à comprendre les mécanismes qui empêchent la pensée, la parole ou l’action, ou orientent celles-ci dans telle ou telle direction. On se tromperait, en tout cas, si l’on pensait qu’il ne s’agit, après tout, que d’affaires intérieures, comme le laisserait accroire la topique freudienne citée par Lalande dans son Vocabulaire technique et critique de la philosophie[17] : « Entre l’antichambre où se pressent les désirs inconscients et le salon où séjourne la conscience veille un gardien, plus ou moins vigilant et perspicace, le censeur ». La censure personnelle de pensées ou d’actes jugés répréhensibles est directement liée à la surveillance qu’exercent les diverses instances de la société sur chacun des individus ; c’est un point que mettent bien en lumière les études littéraires que nous avons citées, comme la théorie freudienne telle qu’elle s’exprime, par exemple, dans des ouvrages comme Totem et Tabou ou Malaise dans la culture[18].

Cinquième cercle : l’approche anthropologique et philosophique

25Au vrai, nous sommes entrés avec ces considérations dans une zone, précisément, mal éclairée, mal connue et qui peut-être forme un cinquième et dernier cercle, que l’on pourrait dire plutôt et tout ensemble (selon notre habitude de marier la carpe et le lapin) anthropologique et philosophique. De quoi s’agit-il en effet ? De l’articulation entre censure personnelle ou intérieure, autocensure si l’on veut, et censure sociale, extérieure.

26Penser les censures dans l’histoire, c’est se pencher sur « le défendu, l’univers fantasmatique d’une époque » [19], s’interroger sur les refus, les tabous, les interdits, les peurs d’une société, sur les représentations et les imaginaires sociaux liés au partage entre le licite et l’illicite, le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible, etc., en somme proposer des éléments d’histoire sur les usages de la morale tels qu’ils apparaissent dans les textes législatifs et juridiques, les interventions des leaders d’opinion, les débats, les manifestations qui marquent l’adhésion à, ou le refus des mesures apparentées à la censure. La censure a à voir avec le sacré et le secret (cf. le thème, récurrent depuis la Révolution française, de la « transparence » dans les affaires publiques et, parfois, privées), avec la tolérance et sa topologie (cf. les notions de « seuil » ou de « maison » de tolérance). Elle a à voir avec son envers « positif » qui l’accompagne toujours et partout, la propagande, ce que la société (mais qui dans la société ? à quelles fins ? Sous quelles formes ? etc.) recommande, prescrit, impose (le prescrit est l’envers du proscrit). Elle a à voir avec la vérité et le mensonge entendus moins comme concepts logiques que comme concepts sociaux. Elle est, enfin, ce mécanisme qui règle l’opposition entre l’individu et la communauté en rappelant au premier les exigences de la seconde (cf. la notion de « bonnes mœurs » [20]).

27Réfléchir sur les censures oblige, par conséquent, à revenir sur l’hypothèse freudienne (énoncée dans Malaise dans la culture) d’une « pathologie des communautés culturelles » et d’un « surmoi collectif » ; cette même hypothèse qui, au fond, travaille la pensée de Foucault et d’une bonne partie de la tradition critique allemande, de Weber à Habermas, en passant par Elias et la « civilisation des mœurs ». Comment décrire l’évolution de la modernité occidentale, quel en est le sens : émancipation ou aliénation ? Mouvement vers toujours plus de liberté de dire et de faire ou répression toujours plus efficace et subtile des conduites et des consciences ? Passage d’une société fermée à une société ouverte (Karl Popper) ou d’une société disciplinaire à une société normée (Michel Foucault) ? Ces schémas sont-ils observables hors de la civilisation occidentale, du moins ce que l’on désigne par ce terme ? Tel est l’horizon de sens – une histoire universelle à défaut d’une philosophie de l’histoire – sur lequel se détache ce projet d’enquête sur l’histoire des censures.

Un programme de travail

28L’ambition est assez vaste et ne sera pas l’affaire d’un seul ni d’un jour. L’enjeu est de ne sacrifier aucun des sens possibles de la censure, aucune de ses manifestations pour, à partir de comparaisons entre des situations très différentes, dégager des logiques de fonctionnement, des tendances, des règles ou des régularités – mais aussi, sans doute, des singularités irréductibles – qui rendent compte de la diversité sans la réduire à des concepts abstraits. Au moyen de typologies, de classes de catégories qui ne coïncident pas forcément avec celles des acteurs, quelque chose comme une théorie de la censure pourrait être approchée qui n’essentialise pas pour autant celle-ci, qui n’en fasse pas une Idée métaphysique.

29Contre le risque de confusion et d’essentialisation du concept de censure (ou de pouvoir, de contrôle, etc.), une étude fine des pratiques et des représentations des censures dans chacune des sociétés considérées est nécessaire. Il n’y a pas de processus homogène, linéaire, qui nous ferait passer d’un état d’oppression à un état de libération et qui autoriserait une lecture « progressiste » ou héroïque de la sortie hors de la censure. Mais il n’y a pas non plus de discontinuité telle qu’elle empêcherait toute comparaison dans le temps et l’espace. Certes, ce ne sont ni les mêmes procédures, ni les mêmes acteurs, ni les mêmes discours qui forment le système de la censure en France à la veille et au terme de la Première Guerre mondiale, au début et à la fin de la guerre d’Algérie, dans le monde arabo-musulman du xiie siècle et dans celui du xxe, dans la Russie soviétique et dans la Chine post-maoïste ; mais nous parlons bien du même objet, de cette même question de l’expression contrainte, empêchée, déviée par des forces sociales et politiques.

30Il importe également de distinguer entre les champs d’application de la censure sans les séparer de manière absolue. Pourquoi la surveillance de la police s’exerce-t-elle en Occident principalement sur le roman aux xviie et xviiie siècles, sur le théâtre et la presse au xixe, sur le cinéma et la télévision au xxe ? « Hommage du pouvoir à la puissance », selon le mot de Régis Debray [21] ; une histoire des censures permettra de comprendre les régimes différentiels du contrôle selon les formes d’expression, et les changements de portage d’un média à un autre en fonction de leurs rapports de force réels ou supposés par les divers pouvoirs ; elle montrera aussi que les objets sur, et les motifs pour lesquels s’exerce la censure diffèrent selon les cas : ici censure politique, là censure morale, ailleurs censure religieuse, les unes et les autres s’échangeant volontiers leurs masques. Ainsi de la pornographie, pour l’histoire de laquelle nous avions naguère posé quelques jalons [22] : quand Auguste bannit Ovide, au Ier siècle de notre ère, parce que ses poèmes licencieux mettent en péril l’institution du mariage que le souverain s’efforce de restaurer dans la logique de son dessein impérial, ou quand le lieutenant de police, au xviiie siècle, poursuit philosophes et pornographes sous le même chef d’accusation de « libertinage », on voit bien que la censure morale n’est qu’un prétexte à la surveillance sociale et politique…

31Le grand intérêt et le grand risque d’une telle approche, d’une telle conception tout à la fois extensive et discriminante de la censure, est de permettre des rapprochements entre des espaces et entre des époques ; en postulant l’existence de formes censoriales dans la France démocratique et dans l’Allemagne nazie, nous ne nous engageons pas sur la voie d’une grande équivalence, nous cherchons au contraire à déterminer ce qui les différencie sur ce plan-là aussi. De la même façon, la relativisation des interdits et des mœurs à laquelle conduit toute étude de la censure (cf. Joyce, Genet, Bataille, Nabokov, Lawrence, réprouvés d’abord, publiés aujourd’hui en livre de poche) ne conduit pas forcément au relativisme des valeurs. Elle mène, en revanche, sur la voie d’une compréhension du processus d’émergence et des modalités d’existence d’un espace contrôlé de libertés dans toutes les sociétés.

32Cette approche ou cette démarche propre aux sciences sociales et, plus particulièrement, aux sciences historiques, nous interdit par avance les délices mais aussi les devoirs de l’engagement civique, éthique ou politique. Nous ne nous lançons pas sur cette voie pour condamner ou approuver la censure mais pour observer, comprendre, expliquer, interpréter ses manifestations dans le temps et l’espace. Le jugement de valeur et la condamnation morale ne seront donc pas un point d’arrivée. Ils peuvent, par contre, être un point de départ : les représentations des acteurs, leurs grilles d’interprétation, les raisons pour lesquelles ils désignent tel phénomène social comme « censure » nous semblent importantes à prendre en compte dans la perspective culturaliste qui est la nôtre, même si nous pensons qu’il faut aller au-delà.

33Pour rendre compte de la diversité des manifestations de la censure, il n’y a pas d’autre choix qu’une méthode qui associe étroitement analyse institutionnelle et analyse discursive (ou figurative) ; il faut partir des représentations lexicalisées ou figurées des acteurs et les relier systématiquement à leurs pratiques à chaque fois datées et situées. Les sources à solliciter sont innombrables, même s’il convient de distinguer celles, assez rares, de la censure elle-même, de celles, beaucoup plus abondantes et loquaces, qui parlent de la censure [23] : articles de presse, textes littéraires, mémoires et témoignages, catalogues d’exposition, arrêtés administratifs, jugements des tribunaux, discours politiques… Tout cela, non pas noyé dans un océan textuel indifférencié mais au contraire rapporté, autant qu’il est possible, à un contexte de production, comparé à des versions antérieures/postérieures, à des brouillons, des morasses, des épreuves où se repèrent les traces de l’activité censoriale, biffures, ratures, « caviar » blanc et noir… Il faudrait généraliser à l’ensemble des productions symboliques les principes et méthodes de la génétique des textes, elle-même élargie à la prise en compte du contexte historique.

34Du moins est-ce là un objectif que l’on peut se fixer, même si nous n’entrevoyons pas le terme d’une telle entreprise. Il s’agit d’une œuvre nécessairement collective au sens où personne ne peut prétendre maîtriser l’ensemble des données disponibles sur un tel sujet ; la démarche comparatiste doit aussi se comprendre comme la mise en commun ou en réseau des chercheurs et centres de recherche qui travaillent sur les diverses manifestations de la censure [24]. En même temps – et c’est le sens de cet article programmatique –, nous croyons possible et utile de proposer d’ores et déjà une réflexion personnelle d’ordre théorique et une amorce de synthèse à partir d’une bibliographie imposante mais le plus souvent spécialisée, chronocentrée et localisée [25]. Trois axes nous semblent pouvoir dessiner un cadre d’étude : le premier mettrait en perspective les champs et domaines (ou objets) d’intervention de la censure : censure politique, religieuse, morale, esthétique ; censure des archives, de la littérature, du cinéma etc. ; typologie des motifs et des discours de justification. Le deuxième s’attacherait à la description des structures et des pratiques censoriales : acteurs et instances, techniques, dispositifs et procédures, soit le fonctionnement concret de la censure. Enfin, le troisième rassemblerait les « effets retours » de la censure (négociation, contournement, dissidence, résistance) dans le but d’étudier aussi ceux qui subissent la censure plus ou moins passivement ou réagissent contre elle, tant du point de vue de la production que de la médiation et de la réception. Comme il est impossible embrasser d’un coup l’ensemble du problème, nous nous proposons de porter l’effort, dans un premier temps, sur le cas des sociétés libérales et démocratiques contemporaines (grossièrement l’Occident des xixe et xxe siècles) ; dans un second temps seront abordées les sociétés autoritaires et totalitaires ; dans un troisième et dernier temps les sociétés traditionnelles et d’ancien régime selon une démarche, en quelque sorte, régressive à partir de notre temps présent. Bien évidemment, chacun de ces ensembles historiques pose à lui seul de redoutables problèmes de définition et de classification (ainsi, où placer l’étude des organisations qui luttent en Occident contre la censure dans les pays étrangers, à l’exemple de Reporters sans Frontières ou de Human Rights Watch ? Comment distinguer une société « autoritaire » d’une société « totalitaire », etc.). C’est, sans doute, l’un des fruits que l’on peut attendre d’un tel programme de travail que de nous permettre de (de nous obliger à) reconsidérer un grand nombre de catégories du savoir historique à cette autre lumière, cette lumière noire qu’est la censure. ?


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Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/sr.021.0331