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Les lieux du crime. Topographie criminelle et imaginaire social à Paris au xixe siècle

Pages 131 à 150

Citer cet article


  • Kalifa, D.
(2004). Les lieux du crime. Topographie criminelle et imaginaire social à Paris au xixe siècle. Sociétés & Représentations, 17(1), 131-150. https://doi.org/10.3917/sr.017.0131.

  • Kalifa, Dominique.
« Les lieux du crime. Topographie criminelle et imaginaire social à Paris au xixe siècle ». Sociétés & Représentations, 2004/1 n° 17, 2004. p.131-150. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2004-1-page-131?lang=fr.

  • KALIFA, Dominique,
2004. Les lieux du crime. Topographie criminelle et imaginaire social à Paris au xixe siècle. Sociétés & Représentations, 2004/1 n° 17, p.131-150. DOI : 10.3917/sr.017.0131. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2004-1-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.017.0131


Notes

  • [1]
    Une première version de ce travail a été publiée en anglais dans French Historical Studies sous le titre « Crime Scenes : Criminal Topography and Social Imaginary in Nineteenth Century Paris », vol. 27, n° 1, 2004.
  • [2]
    Voir Michel Porret, « La topographie judiciaire à Genève », Sociétés & Représentations, n° 6, 1998, pp. 191-209, ainsi que Frédéric Chauvaud, Les Criminels du Poitou au xixe siècle. Les Monstres, les désespérés, les voleurs, Poitiers, Geste Éditions, 1999.
  • [3]
    Ainsi du « champ Langlois », où l’assassin Troppmann commit ses crimes en 1869, et qui se trouve-bientôt investi par les camelots, visité par des milliers de badauds, immortalisé par des photographies. Voir Michelle Perrot, « L’affaire Troppmann » (1981), repris dans Les Ombres de l’Histoire. Crime et châtiment au xixe siècle, Paris, Flammarion, 2001, pp. 283-298.
  • [4]
    Je renvoie sur ce point à mon texte : « Crime, fait divers et culture populaire à la fin du xixe siècle », Genèses. Sciences sociales et histoire, n° 19, 1995, pp. 68-82. Voir aussi Michel Maffesoli et Alain Pessin, La Violence fondatrice, Paris, éd. du Champ, 1978.
  • [5]
    Inaugurée par l’ouvrage fondateur de Louis Chevalier (Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première partie du XIXe, Paris, Plon, 1958), ces questions ont connu un récent renouvellement. Voir notamment Dominique Kalifa, L’Encre et le Sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995 ; Thomas Cragin, Cultural Continuity in Modern France. The Representation of Crime in the Popular Press of Nineteenth Century Paris, Ph. D. dissertation, Indiana University, 1996 ; Simone Delattre, Les Douze heures noires. La nuit à Paris au xixe siècle, Paris, Albin Michel, 2000 ; Gregory K. Shaya, Mayhem for Moderns. The Culture of Sensationalism in France, c. 1900, Ph.D., University of Michigan, 2000 ; Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, Aubier, 2001.
  • [6]
    Firmin Maillard, Le Gibet de Mautfaucon (étude sur le vieux Paris), Paris, Auguste Barby, 1863, p. 3.
  • [7]
    Eugène Sue, Les Mystères de Paris (1842), Paris, Pauvert, 1963, p. 8.
  • [8]
    Charles Virmaître, Paris qui s’efface, Paris, Savine, 1887, p. 71
  • [9]
    Eugène Sue Les Mystères de Paris, op. cit., p. 8.
  • [10]
    Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris (1854-1859), Paris, Gallimard, 1998, p. 246.
  • [11]
    Voir, pour les périodes précédentes, Arlette Farge et André Zysberg, « Les théâtres de la violence à Paris au xviiie siècle », Annales ESC, 1979, n° 5, pp. 984-1015, ainsi que Patrice Peveri, « Les pickpockets à Paris au xviiie siècle », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, n° 29-1, 1982, pp. 150-173.
  • [12]
    Henri Sauval, Histoire et recherche des Antiquités de la Ville de Paris, Paris, Moette, 1724.
  • [13]
    La Chronique de Paris, 18 oct. 1836, cité par Anne-Emmanuelle Demartini, L’Affaire Lacenaire, op. cit., p. 150.
  • [14]
    « The Murders in the rue Morgue » (1841), « The Purloined Letter », (1842), « The Mystery of Marie Roget » (1850).
  • [15]
    Voir Walter Benjamin, Le Paris du Second Empire chez Charles Baudelaire (1938), Paris, Payot, 1979.
  • [16]
    Voir Bronislaw Geremek, Les Marginaux parisiens aux xive et xve siècles, Paris, Flammarion, 1976, ainsi que John M. Merriman The Margins of City Life. Explorations on the French Urban Frontier, 1815-1851, New York, Oxford University Press, 1991 (trad. française, Le Seuil, 1994).
  • [17]
    Arlette Farge et André Zysberg, « Les théâtres de la violence à Paris au xviiie siècle », loc. cit.
  • [18]
    Eugène François Vidocq, Mémoires (1828), Paris, Laffont, 1998, p. 293.
  • [19]
    Élie Berthet, Les Catacombes de Paris, 1854 ; Pierre Zaccone, Les Drames des catacombes, Paris, Ballay ainé, 1863 ; Pierre-Léonce Imbert, Les Catacombes de Paris, Paris, Librairie internationale, 1867. Les Mémoires de M. Claude, chef de la police de sûreté sous le Second Empire (1881) évoquait un autre réseau de souterrains « criminels » entre la barrière des Bonshommes et les hauteurs du Trocadéro (réed. Club français du livre, 1962, p. 57).
  • [20]
    Déclaration du préfet Haussmann devant le conseil municipal de Paris. Cité par Yves Lemoine, Paris sur crime. L’Impossible histoire, Paris, Jacques Bertoin, 1993, pp. 131-132.
  • [21]
    Alfred Delveau, Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris, Paris, Dentu, 1862, p. 100. Cité par Simone Delattre, Les Douze heures noires, op. cit., p. 510.
  • [22]
    Maxime du Camp, Paris. Ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du xixe siècle, Paris, Hachette, 1872, vol. 1, p. 427.
  • [23]
    Georges Grison, Paris Horrible et Paris original, Paris, Dentu, 1882, p. 1.
  • [24]
    Gustave Macé, Crimes impunis, Paris, Dentu, 1882, p. 1.
  • [25]
    François Lelionnais, « Le Paris des Habits noirs », Le Magazine littéraire, oct. 1972, pp. 58-64.
  • [26]
    Émile Gaboriau, L’Affaire Lerouge, Paris, Dentu, 1866 ; Monsieur Lecoq, Paris, Dentu, 1867 ; Le Petit vieux des Batignolles, Paris, Dentu, 1870.
  • [27]
    Fortuné du Boisgobey, Le Coup d’œil de Monsieur Piédouche (1883), Paris, Rivages, 1999, p. 36.
  • [28]
    Pierre Sales, Le Crime du métro, feuilleton paru dans La Petite République, juin-sept. 1912.
  • [29]
    Maxime du Camp, Paris…, op. cit. vol. 3, p. 55.
  • [30]
    Voir Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, Paris, Laffont, 1981 ; Jerrold Seigel, Bohemian Paris. Culture, Politics and the Boundaries of Bourgeois Life, 1830-1930, New York, 1986 (trad. française, Gallimard, 1992).
  • [31]
    Jean Lorrain, La Maison Philibert (1904), Paris, Christian Pirot, 1992, p. 116.
  • [32]
    Pierre Souvestre et Marcel Allain, L’Arrestation de Fantômas, Paris, Fayard, 1912, p. 275.
  • [33]
    « À Saint-Ouen », recueilli dans le volume Dans la rue, Paris, 1889.
  • [34]
    L’Arrestation de Fantômas, op. cit., p. 259.
  • [35]
    Par exemple Charles-Henri Hirsch Le Tigre et coquelicot. Roman des fortifs et des boulevards, Paris, Librairie universelle, 1905, et Alfred Machard, L’Épopée au faubourg, Paris, Mercure de France.
  • [36]
    Delphi Fabrice, Outre-fortifs, Paris, Malot, 1904.
  • [37]
    Gustave Aimard, Les Peaux-Rouges de Paris, Paris, Dentu, 1888, p. 260.
  • [38]
    Charles Virmaître, Paris-Escarpe, Réponse à M. Macé, Paris, Savine, 1887, p. 19.
  • [39]
    Pierre Zaccone Les Nuits du boulevard, Paris, Dentu, 1876, cité par Simone Delattre, Les douze heures noires…, op. cit., p. 527.
  • [40]
    Gustave Aimard, Les Peaux-Rouges de Paris, p. 260.
  • [41]
    A. Wollf, Mémoires d’un Parisien. L’Écume de Paris, Paris, slnd, p. 38.
  • [42]
    Ainsi la « cité des singes », présentée par Pierre Delcourt, L’Agence Taboureau, Paris, Rouff, 1881.
  • [43]
    Maxime du Camp, Paris…, vol. 3, p. 52.
  • [44]
    Ibid., p. 59.
  • [45]
    La Maison du Lapin Blanc et les boulettes du Lapin-Blanc, Paris, chez Mauras, 1859.
  • [46]
    Coins douteux, bouges et cités de chiffonniers sont signalés par le Guide des plaisirs de la nuit, 1905, ou par le Dictionnaire géographique et administratif de la France de Paul Joanne (Hachette, 1899, t. 5). Voir sur ces points Julia Csergo, « Dualité de la nuit, duplicité de la ville », Sociétés & Représentations, n° 4, 1997, pp. 105-120.
  • [47]
    François-Marie Goron (dir.), L’Amour à Paris, t. 4, Paris, Flammarion, sd, ou Jean Lorrain, Contes d’un buveur d’Éther, Paris, Ouendorf, 1900.
  • [48]
    Pierre Léonce Imbert, À travers Paris inconnu, Paris, Georges Decaux éditeur, 1876, p. 252
  • [49]
    Théodore Labourieu, Les Carrières d’Amérique, Le Journal du dimanche, avril 1879.
  • [50]
    Constant Guéroult et Pierre de Coudeur, Les Etrangleurs de Paris, Paris, Chappe, 1859.
  • [51]
    Gaston Leroux, La double vie de Théophraste Longuet, Paris, Flammarion, 1904 ; Pierre Souvestre et Marcel Allain, Le Bouquet tragique, Paris, Fayard, 1912, id., Le Voleur d’or, Paris, Fayard, 1913.
  • [52]
    Pierre Mac Orlan, Nuits aux bouges, Paris, Flammarion, 1929.
  • [53]
    Guy de Téramond, Les Bas-fonds. Paris, Ferenczi, 1929, p. 142.
  • [54]
    Félix Pyat (en collaboration avec Michel Morphy), Le Chiffonnier de Paris, Paris, Fayard, 1887, p. 12.
  • [55]
    Deux exemples parmi beaucoup d’autres : Félicien Champsaur, L’Empereur des pauvres. Épopée sociale en six époques, Paris, Ferenczi, 1922 ; Georges Le Fèvre, Je suis un gueux, Paris, Baudinière, 1929.
  • [56]
    Sur l’importance de Fantômas dans l’imaginaire parisien, voir « Fantômas », Europe, n° 590-591, 1978 ; Dominique Kalifa (dir.), Nouvelle revue des études fantômassiennes, Paris, Joëlle Losfeld, 1993 ; Robin Walz, Pulp Surrealism. Insolent Popular Culture in Early Twentieth-Century Paris, Berkeley, University of California Press, 2000.
  • [57]
    Voir Jean-Claude Vareille, « Le Paris de Fantômas : du pittoresque à l’inquiétant », Nouvelle revue des études fantômassiennes, op. cit., pp. 69-94.
  • [58]
    Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le livre des passages, Paris, Le Cerf, 1989. Voir aussi les actes du colloque Paris au xixe siècle. Aspects d’un mythe littéraire, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1984.
  • [59]
    Sur ces points, voir Jean-Pierre A. Bernard, Les Deux Paris. Les représentations de Paris dans la seconde moitié du xixe siècle, Paris, Champ Vallon, 2001, pp. 217-219.
  • [60]
    Voir Jeanne Gaillard, Paris, la ville, 1852-1879 (1977), Paris, L’Harmattan, 1999, p. 16 sq.
  • [61]
    Voir notamment John Merriman The Margins of City Life, op. cit.
  • [62]
    Luc Passion « Conjoncture et géographie du crime à Paris sous le Second Empire », Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Île de France, 1982, pp. 187-224.
  • [63]
    Francis Demier et Jean-Claude Farcy, Regards sur la délinquance parisienne à la fin du xixe siècle. Rapport de recherche sur les jugements du tribunal correctionnel de la Seine (1888-1894), Université Paris X, 1997, pp. 38-42.
  • [64]
    Louis Lazare, La France et Paris, Paris, Publications administratives, 1872.
  • [65]
    Dominique Kalifa, « L’Attaque nocturne », Sociétés & Représentations, n° 4, 1997, pp. 121-138.
  • [66]
    Archives de Paris, D2U8/7.
  • [67]
    Simone Delattre, Les Douze Heures noires, op. cit., pp. 358-359, et pp. 517-518.
  • [68]
    Gérard Jacquemet, « La violence à Belleville au début du xxe siècle », Bulletin de la société d’histoire de Paris et d’Ile-de-France, 1978, pp. 141-167, ainsi que Dominique Kalifa, L’Encre et le Sang, op. cit., pp. 152-164.
  • [69]
    Chantal Carbonnel, Les Lieux du crime à Paris sous le Second Empire, maîtrise d’histoire, Université Paris VII, 2001.
  • [70]
    Regards sur la délinquance parisienne, rapport cité, pp. 36-38.
  • [71]
    Ibid., pp. 36-38.
  • [72]
    François Gasnault, Guinguettes et Lorettes. Bals publics à Paris au xixe siècle, Paris, Aubier, 1986.
  • [73]
    APP/DB38 ; APP/DB35.
  • [74]
    Charles Virmaître Paris qui s’efface, Paris, Savine, 1887. Quelques titres parmi beaucoup d’autres : Coll., Paris qui s’en va, Paris, Cadart, 1860 ; Henri de Pene, Paris mystérieux, Paris, Dentu, 1861 ; Charles Virmaître, Paris oublié, Paris, Dentu, 1866 ; id., Les Curiosités de Paris, Paris, Lebigre-Duquesne, 1868 ; Anonyme, Paris nouveau jugé par un flâneur, Paris, Dentu, 1868 ; Georges Grison Paris horrible et Paris original, op. cit. ; Paul Bellon et Georges Price, Paris qui passe, Paris, Savine, 1883.
  • [75]
    Michel Nathan, « Le ressassement, ou ce que peut le roman populaire », dans René Guise et Hans-Jörg Neuschäefer (dir.), Richesses du roman populaire, Nancy, Centre de recherches sur le roman populaire, 1986, pp. 235-250.
  • [76]
    Voir les travaux de Jean-Claude Vareille, notamment L’Homme masqué, le justicier et le détective, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1989 et Le Roman populaire français (1789-1914). Idéologies et pratiques, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 1994.
  • [77]
    Philippe Hamon, « Voir la ville », Romantisme, n° 83, 1994, pp. 5-7. Voir aussi Karlheinz Stierle, La Capitale des signes. Paris et son discours (1993), Paris, Éd. de la MSH, 2001.
  • [78]
    Honoré de Balzac, Histoire des treize (1833), Paris, Albin Michel, 1953, p. 9.
  • [79]
    Alexandre Parent-Duchâtelet, De la Prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration, Paris, Baillière, 1836, 2 vol. Voir le commentaire qu’en propose Alain Corbin, La Prostitution à Paris au xixe siècle, Paris, Le Seuil, 1981, pp. 9-55.
  • [80]
    Théodore Labourieu, Lacenaire, le tueur de femmes, Paris, Rouff, 1885.
  • [81]
    René de Pont-Jest, Sang maudit, Paris, Librairie nationale, sd, [1880], prologue.
  • [82]
    Voir l’essai d’inventaire tenté par René Guise à l’occasion du cent cinquantième anniversaire des Mystères de Paris, Bulletin des amis du roman populaire, n° 17, 1992.
  • [83]
    Parodie-vaudeville en onze tableaux, cinq actes, avec prologue et épilogue, par MM. Rochefort et Dartois, Paris, 5 mars 1844.
  • [84]
    Alexandre Ponson du Terrail, Les Drames de Paris (1857-1870), rapidement suivis eux aussi de Nouveau drames de Paris, par Hippolyte Ruy, Paris, Lambert et Compagnie, sd. ; Xavier de Montepin, Les Tragédies de Paris, Librairie Sartorius, 4 vol., 1874-1875.
  • [85]
    Christian Amalvi, Le Goût du Moyen Age, Paris, Plon, 1994 ; Isabelle Durand-Leguern, Le Moyen Age des Romantiques, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.
  • [86]
    Gustave Aimard, Les Peaux-Rouge de Paris, op. cit., p. 289.
  • [87]
    Je reprends ici les analyses pénétrantes de Jean-Claude Vareille, Le Roman populaire français, op. cit.

1Autant que les mobiles, les circonstances ou les auteurs du crime, les « lieux » jouent un rôle essentiel dans la construction des réalités criminelles. Rues, places ou impasses, c’est souvent dans la topographie urbaine que se cristallise la peur ou l’obsession du crime. Comme le signale Balzac dans Ferragus (1833), il existe des rues « assassines », et l’identité des lieux ou des non-lieux du crime tient une place décisive dans l’expression de l’insécurité. Mais les lieux ne se contentent pas de faire peur, ils contribuent aussi à rendre le crime intelligible. Position du cadavre, localisation des indices, traces diverses occupent à compter du xixe siècle une fonction grandissante dans les procédures de l’enquête criminelle. On voit ainsi se multiplier les croquis, les plans, les planches, les coupes, aux sources d’une attention topographique nouvelle qui accélère le passage à la rationalité judiciaire [2]. Liant chaque crime à son décor, chaque cadavre à son pavé, les photographies de l’Identité judiciaire accentuent encore ce processus à la fin du siècle. Autour des lieux du crime se noue enfin une dernière intrigue, plus culturelle et sociale. Souvent investis par les voisins ou les familiers du quartier, qui viennent y commenter l’événement, parfois transformés en lieux de promenade ou de pèlerinage [3], ils jouent un rôle important dans l’appropriation sociale de l’espace. Inquiète, émue ou indignée, la mémoire de la ville qu’ils façonnent et qu’entretient par la suite une prolixe littérature criminelle (feuilletons, complaintes ou causes célèbres), se révèle souvent être un actif opérateur de cohésion et de solidarité [4].

2Un tel phénomène trouve évidemment dans le Paris du xixe siècle un cadre à sa mesure. Faut-il redire ici combien la capitale, travaillée par la croissance démographique, les recompositions sociales, l’agitation politique, fait alors du crime l’une de ses obsessions majeures [5] ? « Chaque pavé de notre bonne ville de Paris est rouge », écrit un 1863 un historien de la capitale [6], résumant assez bien le sentiment général. À la fois transgression de la norme, production culturelle et argument politique, le crime et la délinquance saturent alors l’espace public parisien. De l’interminable discours social qui en résulte, une géographie se dessine, qui entend être celle du « vice » et de la dangerosité. Ce sont les évidences, les pesanteurs et les déplacements de cette topographie que cet article souhaite étudier. Car le crime, comme toutes les autres activités sociales, est profondément affecté par le processus d’haussmannisation, qui bouscule les localisations traditionnelles des lieux à risque et des coupe-gorge. Sans doute la délinquance violente, « l’attaque nocturne » ou l’assassinat, auxquels on se limitera ici, ne constituent-ils qu’un aspect finalement marginal des affaires criminelles, mais ils en incarnent la face visible, celle qui, hier comme aujourd’hui, polarise les discours et les frayeurs. On voudrait donc montrer ici comment la mémoire des lieux s’accommode des formidables bouleversements qui transforment alors la capitale, comment, et avec quelles résistances, les représentations du danger sont elles-mêmes peu à peu haussmanisées. Adossée à un corpus essentiellement littéraire, constitué de ces textes de grande diffusion (romans-feuilletons et « populaires », chroniques parisiennes, fascicules et livraisons à bon marché) qui accordent tant d’importance à la question du crime et jouent un rôle décisif dans la transmission de la mémoire des lieux, cette esquisse topographique voudrait aussi interroger l’étonnante autonomie des représentations de Paris, et la capacité de la ville de papier à suivre le fil de son propre destin.

Les théâtres criminels du Paris romantique

3S’inscrivant eux-mêmes dans une tradition déjà fermement établie, romanciers et chroniqueurs de la monarchie de Juillet signalent tous l’écrasante domination criminelle du vieux centre historique et de ses marges immédiates. Le crime, c’est d’abord la Cité, « dédale de rues obscures, étroites, tortueuses, qui s’étend depuis le Palais-de-Justice jusqu’à Notre-Dame [7] ». La convergence des représentations est absolue, qui présente les antiques venelles de l’île, rue des Cargaisons ou rue du Marché Neuf, rue de la Calendre, rue aux Fèves ou impasse Saint-Martial, comme une « vaste Cour des Miracles » [8] où pullulent voleurs, filles publiques et vagabonds. Cette réputation déborde légèrement de la Cité proprement dite pour affecter sur la rive droite le périmètre des Halles, entre le Palais-Royal et le Temple, et sur la rive gauche le quartier de la Montagne Sainte-Geneviève, place Maubert, rue Galande, rue Mouffetard, lieux sinistres et dangereux, toujours dépeints comme des repaires d’escarpes et de chiffonniers. L’étroitesse de cet espace avait surtout conséquence la proximité paradoxale des lieux du crime et de ceux de la répression. « N’est-il pas étrange, ou plutôt fatal, qu’une irréversible attraction fasse toujours graviter ces criminels autour du formidable tribunal qui les condamne à la prison, au bagne, à l’échafaud ! » [9], note malicieusement Eugène Sue, qui sait bien sûr en exploiter le potentiel romanesque. D’un côté les bouges, les cabarets borgnes et les tapis-francs, dont la description devient rapidement l’un des morceaux de bravoure de toute littérature criminelle (le Lapin Blanc et Paul Niquet étaient situés rue aux Fèves, le Chat-Noir rue de la Vieille Draperie, Bordier rue Aubry-le-boucher, l’Hôtel d’Angleterre rue Saint-Honoré l’Épi-scié boulevard du Temple, le Château-Rouge et le Père-les-lunettes rue Galande). De l’autre les principaux organes de l’ordre : le Palais, la Conciergerie, la Préfecture dont le Dépôt sordide s’ouvrait rue de Jérusalem, une « sentine étroite, sombre, boueuse, où jamais le soleil ne passe qu’en se voilant [10] », le siège de la Sûreté rue Sainte-Anne, la place de Grève, lieu toutes les exécutions du Consulat à 1832, sans oublier la Morgue, quai du Marché-Neuf, assidûment visitée par les Parisiens. Pas très loin, la prison de La Force, rue du Roi-de-Sicile, et celle de Sainte-Pélagie, à laquelle on accédait par la sinistre rue de La Clef, accueillaient l’essentiel des détenus, à l’exception des femmes, envoyées aux Madelonnettes, près du Temple, avant que n’ouvre Saint-Lazare en 1834, rue du faubourg Saint-Denis. Précieux voisinage en un temps où la stratégie policière consistait principalement à infiltrer le monde du crime pour le neutraliser.

4De multiples facteurs expliquent ces localisations. Sans rupture en cela avec l’Ancien Régime, le centre de la capitale, irrigué par la Seine, demeure en 1840 le Paris vivant et populaire, le Paris du travail, surpeuplé, surchauffé, entrelacs d’espaces d’habitat, de travail, de distraction, où la violence de la rue constitue une composante inhérente à la sociabilité populaire [11]. Les grandes mutations démographiques et économiques qui s’accélèrent dans la France du premier xixe siècle, accentuent ce phénomène. Plus que jamais, le centre de la ville devient ce lieu de l’entassement, du surpeuplement, de la misère matérielle et morale, donc du crime, que les observateurs sociaux décrivent sans relâche. Mais le souci du pittoresque joue aussi pour beaucoup dans cette surfocalisation : on agite les souvenirs des coupes-gorges médiévaux et des Cours des Miracles, dont la plus grande était « située dans l’un des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales et les plus reculés de la ville de Paris, entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur [12] ». Aux yeux de nombreux contemporains, le Paris de la monarchie de Juillet tend à « devenir celui du moyen Age avec ses guets-apens, ses assassinats de ruelles » [13].

5Circulant de la presse aux enquêtes sociales, des physiologies aux romans-feuilletons, ces représentations bâtissent un modèle cohérent et persistant, qui fait de la Cité et de ses marges l’espace presque naturel du crime. Capitale du xixe siècle, Paris impose ces images terrifiantes à une province médusée comme aux observateurs étrangers. N’est-ce ainsi à Paris qu’Edgar Poe situe l’action des trois célèbres nouvelles qui inaugurent le récit de détection [14] ? Si le chevalier Dupin demeure « rue Dunot, n° 33, au troisième, faubourg Saint Germain », la rue Morgue se situe bien au cœur du vieux Paris criminel : « C’est un de ces misérables passages qui relient la rue Richelieu à la rue Saint-Roch », Marie Roget habite rue Pavée Saint-André et travaille chez un parfumeur du Palais-Royal. Pour fantaisiste qu’elle soit (« Ai-je besoin d’avertir à propos de la rue Morgue, du passage Lamartine, etc., qu’Edgar Poe n’est jamais venu à Paris », note Baudelaire [15]), cette topographie rend bien compte de l’importance du Paris préhaussmannien dans l’imaginaire criminel du xixe siècle.

6Pourtant, en ce premier xixe siècle est sensible un premier et double décentrement, qui délaisse peu à peu les espaces surpeuplés du centre. Engagé de longue date [16], le transfert vers les barrières des espaces de la dangerosité urbaine devient très sensible durant la monarchie de Juillet. Vers le nord, où les quartiers des Porcherons et celui de la Courtille sont perçus depuis le xviiie siècle comme des lieux insécures [17], on signale de nombreuses poches de violence : le canal Saint-Martin et les terrains vagues qui le bordent, où sévissent des bandes de dessaleurs qui jettent à l’eau leurs victimes, Belleville, Ménilmontant et la barrière du Combat, repaires de nombreux malfaiteurs. « C’était là leur quartier général, ils y étaient constamment en force, et malheur à l’agent qui serait venu les trouver [18] », écrit Vidocq dans ses Mémoires. Ancien emplacement du gibet, vaste espace coincé entre le boulevard et la butte Chaumont, Montfaucon, qui servait à la fois de décharge, de fosse d’aisance et de centre d’équarrissage, était aussi perçu comme un espace de grande dangerosité. Mais c’est surtout vers les barrières sud que les représentations, notamment littéraires, se déplacent. Hautement symbolique, la décision prise en 1832 de transférer la guillotine de la place de Grève à la barrière Saint-Jacques accompagne le mouvement. Les quartiers sud de ce qui était alors le XIIe arrondissement (Saint-Marcel, Saint-Jacques, l’Observatoire), comptent parmi les plus pauvres de la capitale. Repaires de chiffonniers, véritables « foyers d’infection » selon Alexandre Parent-Duchâtelet, ils constituent de sinistres poches de violence. C’est là, rue Croulebarbe, au lieu dit le champ de l’Alouette, que le jeune Ulbach assassine en mai 1827 la bergère d’Ivry, fait divers célèbre. De la barrière d’Italie, on glisse vers la banlieue sud, vers Bicêtre surtout, situé à une lieue sur la route de Fontainebleau, et où les condamnés à mort attendent le jour de leur exécution, et vers le cimetière d’Ivry où l’on inhume les suppliciés.

7L’identité criminelle dont se chargent alors ces quartiers excentrés doit beaucoup à la littérature. S’ils s’ouvrent rue aux Fèves, c’est à la barrière Saint-Jacques que s’achèvent Les Mystères de Paris, signalant ainsi la vigueur de ce transfert. Celui-ci s’affirme dans Les Mohicans de Paris d’Alexandre Dumas, très ancrés dans le quartier Saint-Jacques, et surtout dans Les Misérables de Victor Hugo, véritable roman de ces barrières du sud, Italie, Gobelins, ou d’Enfer. C’est boulevard de l’Hôpital que se trouve la masure Gorbeau, et c’est « dans les steppes qui avoisinent la Salpêtrière » qu’opère, la nuit, la bande de Patron-Minette.

8Mais à ce glissement topographique s’ajoute un second mouvement, vertical, qui plonge dans les entrailles de la capitale, vers les carrières, les catacombes ou les égouts. Les fours à plâtre de Clichy, les carrières de Montmartre ou d’Amérique sur la rive droite, l’immense excavation qui s’étend, sur la rive gauche, de Grenelle et de Montrouge jusqu’au Jardin des Plantes, forment selon certains un véritable pays souterrain, criminel par nature, auquel on accède par l’un des nombreux escaliers situés au Val-de-Grâce, à la barrière du Maine, au Puits-qui-parle ou encore sur la place d’Enfer. Déclinée sous la thématique traditionnelle des bas-fonds ou sur celle de la métaphore hugolienne des « dessous » et de la caverne sociale, l’existence d’un immense Paris sous-terrain et criminel constitue dès lors un cliché répandu, que les romanciers populaires comme Élie Berthet ou Pierre Zaconne se chargent de diffuser [19].

Décentrement, recentrement, décrochement

9Bouleversant la topographie, la sociologie et l’économie de la capitale, l’haussmannisation change évidemment la donne. Si les ambitions affichées du processus ne concernent pas explicitement la délinquance, elles ont cependant pour objet la réduction d’une « crise » et de dysfonctionnements urbains au nombre desquels la criminalité marche de pair avec la peur sociale. L’arasement des taudis entourant Notre-Dame, les nouvelles percées et l’annexion des communes de banlieue sont immédiatement perçues par les contemporains comme des événements d’une portée capitale au regard des localisations du risque criminel. Une nouvelle cartographie de la délinquance en émane, rapidement prise en charge par les représentations littéraires. Les inflexions de la topographie criminelle qu’enregistrent alors romanciers et chroniqueurs constituent une série de mouvements désordonnés, parfois contradictoires, mais dont l’évolution dessine sur un demi-siècle une trajectoire finalement cohérente, qu’on peut résumer autour des trois figures enchevêtrées du décentrement, du recentrement, puis du décrochement.

10Accompagnant le mouvement même de l’haussmannisation, la première figure est la plus évidente. La destruction de la Cité est une réalité dont romanciers et chroniqueurs prennent immédiatement acte. Haussmann lui-même avait tenu à préciser cet enjeu de son action : « En éventrant ces vieux pâtés de maisons, en démêlant à coups de pioche ces écheveaux de ruelles malsaines, en y faisant violemment entrer l’air et le soleil, on n’a pas seulement apporté la santé : on a moralisé ces quartiers misérables, car on a chassé les malfaiteurs que le grand jour épouvante et qui ne trouvent plus à se cacher dans les vastes espaces où se dressaient autrefois leurs taudis lézardés », déclare-t-il devant le conseil municipal [20]. Dès la décennie 1860 se multiplient les textes qui signalent les effets des travaux sur la criminalité : « le métier d’escarpe devient chaque jour de plus en plus inexerçable, et les artistes en surin commencent à s’expatrier », écrit Alfred Delvau en 1862 [21]. Plus mesuré, du Camp précise quelques années plus tard : « L’aménagement même de la ville est une sorte d’obstacle aux méfaits des gens de mauvais aloi qui pullulent parmi nous » [22]. La destruction du vieux Paris gangrené par le crime s’impose dès lors comme un motif d’autant profitable qu’il permet de ranimer, en creux, les images des bas-fonds. « La Cité, la hideuse Cité est tombée sous la pioche des démolisseurs, et, avec elle a disparu ce réseau de ruelles infâmes, où dans d’ignobles bouges, grouillait une immonde population. La rue aux Fers, le cabaret du Lapin Blanc n’existent plus, la Cour des Miracles n’est plus qu’une légende », écrit en ce sens le journaliste et feuilletoniste Georges Grison [23].

11Ainsi décentrée du cœur de la capitale, la dangerosité criminelle va désormais s’ancrer dans deux nouveaux espaces. Le premier est formé de ce que Ponson du Terrail appelle « les nouveaux quartiers », entendons les arrondissements agrandis de l’ouest et du nord-ouest parisien, promus par les travaux d’Haussmann. « Les crimes s’acclimatent avec rapidité du côté de l’ouest de Paris », note l’ancien chef de la sûreté Gustave Macé [24]. À « l’austère faubourg Saint-Germain », symbole jusque là des beaux quartiers toujours menacés par quelque complot criminel, se surimposent peu à peu les luxueux hôtels des VIIIe et IXe arrondissements (Paul Féval, Les Habits noirs, 1865) [25], la Madeleine et la Chaussée d’Antin, la rue de la Pompe et les Champs-Élysées, Montmartre et « les nouveaux boulevards » (Ponson du Terrail, Les Drames de Paris, 1857-1870). Le roman judiciaire, qui s’épanouit après 1870, fait également la part belle à ses nouvelles topographies. Émile Gaboriau avait donné l’exemple. M. Lecoq, son détective, habite « rue Montmartre, n°… », et ses enquêtes le mènent à Saint-Lazare, dans le XIIIe arrondissement ou aux Batignolles, où est assassiné le retraité Pigaureau [26]. Du Drame de la rue de la paix (Adolphe Belot, 1875) au Crime de l’Opéra (Fortuné du Boisgobey, 1879) et au Mystère d’Auteuil (Jules de Gastyne, 1904), il n’est guère de quartier de ce nouveau Paris qui n’échappe à son attention. L’espace situé entre la Concorde et le Bois devient un des hauts lieux du roman criminel, et il ne fait pas bon flâner la nuit entre la Seine et l’Étoile : « les voleurs pourraient y opérer aussi tranquillement que dans la forêt de Bondy », écrit du Boisgobey [27]. S’émancipent également les organes liés aux fonctions nouvelles de la ville haussmannienne, gares et hippodromes, où sévissent les pickpockets, bois de Boulogne et de Vincennes, qu’on dit peuplés de rôdeurs, et bien sûr le métro, rapidement théâtre de nouvelles violences [28].

12Mais la désaffection du vieux centre profite surtout aux nouveaux quartiers ouvriers qui se développent à la périphérie de l’est et du sud parisien. « Aussi le monde des voleurs est-il passé en masse du côté des anciennes barrières, dans ces quartiers nouvellement annexés et qui semblent n’avoir encore avec l’ancien Paris qu’une attache exclusivement administrative », note encore du Camp en 1872 [29]. Mais entre ces nouveaux espaces du crime et de la délinquance s’établissent de subtiles hiérarchies. Les quartiers denses de la ceinture ouvrière, Ménilmontant, Belleville, Bercy ou la Butte-aux-cailles, sont de plus en plus fréquemment décrits comme des lieux de déviance et violence, ce que disent assez bien les refrains des chansons « réalistes ». A Montmartre s’édifie une représentation spécifique où le crime a partie liée avec le monde des lettres et des arts [30]. Il faut compter aussi avec la Bastille, marquée par la sinistre présence du rond-point de la Roquette, où depuis 1852 se dresse la guillotine, qu’on remise tout près, dans un hangar de rue de la Folie-Régnault, autre point de fixation fréquemment évoqué. Plus bas, vers la rue Sainte-Marguerite, c’est le Paris des Auvergnats, mais aussi celui de la prostitution et du musette, qui triomphe à La Boule rouge ou aux Gravilliers, « un bal d’escarpes et de rôdeurs » [31].

13Mais dans cette seconde moitié du xixe siècle, l’heure n’est plus aux « classes dangereuses », et c’est donc plutôt dans ses marges, sociales autant que géographiques, que le Paris ouvrier se révèle criminel. Les espaces les plus sinistres sont ceux qui bordent les boulevards extérieurs : la Villette, la Chapelle ou le XVe arrondissement, vers Saint-Charles, Javel ou Grenelle, endroit « lugubre, propice aux embuscades, sentant d’une lieu le vice et le crime [32] ». À l’approche des boulevards extérieurs et de l’enceinte des fortifications, la menace se précise, comme si le rempart servait désormais à retenir et fixer l’ennemi intérieur. Entre le chemin de fer de petite ceinture et le mur d’enceinte s’étendent en effet des espaces inquiétants, marqués par une violence plus affirmée qu’ailleurs. Les voyous et les filles qu’on décrit rôdant la nuit dans ces régions désolées comptent parmi les plus mauvais de la capitale. « C’est à côté des fortifs’, on n’y voit pas de gens comifs’ », chante Bruant [33]. Certains coins sont plus sinistres que d’autres : le boulevard Lannes, le boulevard Berthier, ainsi que toute la partie s’étendant entre Clichy et Bagnolet. Mais le pire est au sud, vers Gentilly, Châtillon ou près des berges du Point du Jour, à Billancourt, « où l’on n’oserait s’aventurer sans être armé » [34].

14De l’autre côté du rempart, les représentations se font plus nuancées. Enchevêtrement de baraques et de cagnas, de terrains vagues et de poulaillers, la « zone » est un endroit plus pittoresque que dangereux que toute une littérature de la marge s’attache à dépeindre sous un jour plutôt bienveillant [35]. Quant aux communes avoisinantes, elles voient leur image se dégrader peu à peu. L’immense retentissement que connaît le crime de Pantin est en effet venu en 1869 lester ces faubourgs d’une forte identité criminelle. On met l’accent sur leur dangerosité, pour partie due à l’insuffisance de la présence policière qui y attire interdits de séjour ou détenus évadés. Certaines localités du nord et de l’est parisien, Clichy, Les Lilas, Bagnolet, acquièrent ainsi une sinistre réputation. Outre-fortifs, « c’est un pays tout rouge, qui sent la mort et le sang », écrit en 1904 Delphi-Fabrice, dont les Impressions de banlieue s’attardent à « Pantin-le-Raisiné » ou à « Vincennes-la Cambriole » [36]. Mais ces ancrages sont tardifs, rares avant la Belle Époque, et ne font généralement l’objet que de courtes et fugaces notations.

15Car, pour les feuilletonistes et les chroniqueurs, l’essentiel est ailleurs. Un étrange et paradoxal mouvement de recentrement accompagne et recouvre même souvent les décentrements évoqués. À peine la Cité et le vieux périmètre du crime ont-ils été détruits qu’ils se voient réinvestis par leurs anciens locataires, assassins, souteneurs et prostituées. « Aussitôt que les grands boulevards, les larges rues, les squares et les magnifiques maisons nouvelles furent bâties, les gredins de toute espèce, avec cet instinct des fauves qui leur fait toujours retrouver leurs tanières, regagnèrent à pas de loup les bouges restés debout », écrit Gustave Aimard [37]. Pour la majeure partie des récits populaires ou pittoresques qui mettent en scène la délinquance parisienne, ce retour aux sources est général. Les Halles et leurs « ruelles malsaines », les environs du Temple, de Saint-Merri et des Arts-et-Métiers, les bouges de la Cour de Rome ou de la place Maubert réoccupent le cœur des représentations. À quelques nuances près, c’est le Paris de Sue ou de Frégier qui refait surface derrière celui d’Haussmann. À la Belle Époque, ce sont encore les Halles (le boulevard Sébastopol, le quartiers des Innocents du Temple ou des Innocents) qui forment l’épicentre du Paris-Apache. Quelques rares auteurs s’emploient à dénoncer ces représentations anachroniques : « Les voleurs descendent des quartiers excentriques, de Grenelle, Montrouge, Clichy et Belleville. Ils n’ont plus de repaires, et c’est une vaste plaisanterie que de vouloir nous y faire croire. Le Caveau des Halles, le Père Lunette, Le Père Jules, le Château Rouge sont des cabarets inoffensifs [38] ». Mais la plupart s’efforcent plutôt de justifier le phénomène : « si le danger s’est modifié, on ne peut pas dire qu’il ait tout à fait disparu », explique Pierre Zaccone [39]. « Beaucoup des rues malsaines, condamnées, restèrent debout, et furent conservées sans raisons plausibles [40] », ajoute Gustave Aimard. Signaler ces « rues crapuleuses », telles la rue des Anglais, « un débris du vieux Paris resté debout dans les démolitions et les transformations » [41], constitue un réflexe naturel à beaucoup d’observateurs. De nouvelles « cités de chiffonniers » font leur apparition, à deux pas des anciennes [42]. D’autres s’ingénient à signaler le moindre édifice ayant échappé à la pioche des démolisseurs, où « le crime sait se faufiler et s’abriter » [43]. Ainsi « le pâté de maison compris entre le boulevard Saint-Germain et le quai de Montebello contient encore quelques curieux spécimens de vieux tapis-francs d’autrefois » [44]. On célèbre le Lapin Blanc ou Paul Niquet [45], et ceux des antiques cabarets restés debout ou reconstruits sont promus hauts lieux du tourisme parisien par la fameuse Tournée des Grands Ducs, signalés par les guides [46] ou revisités par la littérature, comme le Château Rouge de la rue Galande par exemple [47].

16À cette résistance du vieux centre s’ajoute celle de quelques autres espaces traditionnels de représentation : ainsi du canal Saint-Martin, pourtant pacifié, mais qui continue d’inspirer les romanciers. Ainsi aussi des Carrières d’Amérique, ces anciens repaires de vagabonds situés près de Montfaucon. Éventrées par de nouvelles artères, à moitié recouvertes par le parc des Buttes Chaumont, ces carrières « perdent chaque jour la physionomie qui leur a valu leur triste célébrité » et l’attaque nocturne n’y fait plus recette, note un chroniqueur en 1876 [48]. Mais la chose importe peu aux feuilletonistes qui continuent de les peupler de sinistres bandits [49]. Il en va de même pour le Paris souterrain des catacombes et des égouts, ingrédient indispensable à toute représentation de la délinquance. S’y alimente, en effet, le stéréotype de la nation souterraine et de la contre-société des bas-fonds. C’est donc toujours dans les égouts de la Cité que se réunissent la nuit les bandes d’escarpes et de rôdeurs [50], c’est dans leur labyrinthe que les génies du Crime, tels Zigomar ou Fantômas, organisent leurs complots ou enferment leurs prisonniers, c’est là que prospèrent toujours d’étranges peuplades criminelles, « talpas », « japistes » ou « Grouilleurs » [51]. Entre le centre et les bas-fonds s’établit en fait une relation de nature organique. La « caverne sociale », toujours d’actualité, ne vaut, en effet, que si elle vient saper le cœur de la cité, et les bas-fonds ne sont jamais que l’envers de l’endroit, la doublure inversée de ce qui fait Paris.

17De fait, tout se passe comme si les romanciers, incapables de s’émanciper des lieux qui hantent l’imaginaire du crime, s’acharnaient à les réinventer sans cesse. On se fige ainsi dans l’excès de représentations devenues stéréotypiques et dont l’écart avec le réel tend à se creuser. Celles-ci, surtout, s’installent dans la durée, alimentant un imaginaire qui franchit allègrement le seuil du xxe siècle. En 1927, Pierre Mac Orlan revient sur l’histoire cent fois ressassée du Lapin Blanc, des bouges et des tapis-francs [52], tandis que reporters et romanciers continuent de colporter la même image du centre de Paris, « les affreux bars de la rue Simon-le-Franc ou de la rue Aubry-le-boucher ». Voici, à titre d’exemple, comment Guy de Téramond présente, en 1929, certains quartiers du centre :

18

En plein jour, sous le soleil rassurant, la rue Brise-Miche, la rue Simon-le-Fanc ou certaines parties de la rue Quincampoix ont déjà l’aspect d’affreux coupe-gorge où le danger est tapi dans chaque bouge ténébreux ouvrant sur la puanteur du pavé gluant, ses cris, ses rires, ses vociférations, son haleine d’alcool et son guet-apens possible.
La nuit venue et par le brouillard, on se serait cru dans quelque cloaque invraisemblable de cette truanderie qui étalait autrefois, tout près de là, ses loques, ses orgies et ses crimes. Les sinistres compagnons de la Coquille dont Villon chanta les exploits, les tire-laine, les coupe-jarrets, les ruffians, les Égyptiens, les sorciers et les brigands de jadis se seraient retrouvés chez eux dans ces ruelles qui avaient si peu changé depuis le temps où le Guet du Roy mettait en fuite une sombre armée du crime à peine différente de celle qui se tapit aujourd’hui dans ces bas-fonds où l’on hésite à croire que puissent encore respirer et vivre des êtres qui ont quelque chose d’humain. [53]

19De telles descriptions, où l’espace et le temps semblent se télescoper pour célébrer « le charme morbide du vieux Paris » [54], ne sont pas isolées. On les trouve fréquemment dans l’entre-deux-guerres, sous la plume de feuilletonistes et de reporters [55], comme si aucune mise en scène du Paris délinquant ou déviant ne pouvait s’affranchir de ces représentations surannées.

20Sans doute ne faut-il pas exagérer l’importance de ce recentrement qui, on l’a vu, ne sature pas l’imaginaire topographique du crime. Il demeure toutefois très prégnant, et ne s’efface vraiment qu’au profit d’une troisième inflexion, que l’on peut qualifier de décrochement. Le meilleur exemple en est fourni par la série des Fantômas (1911-1913), cet étonnant roman de plus de douze mille pages, dont l’essentiel ne fut pas écrit, mais composé au dictaphone par les auteurs, dans une sorte d’opération d’écriture automatique avant la lettre où transparaît toute la doxa de l’imaginaire Belle Époque [56]. Si cette version moderne des Tableaux de Paris n’ignore aucun recoin de la capitale, elle privilégie toutefois les espaces annexés en 1860, prenant acte des nouvelles topographies parisiennes [57]. Le glissement des beaux quartiers vers l’ouest est général : c’est entre la Concorde et le Bois que réside désormais le Paris chic et nanti. Quant au Paris délinquant, si l’on excepte quelques ancrages traditionnels destinés à montrer que le cordon ombilical n’est pas rompu, il est presque entièrement décentré vers la périphérie (Montmartre, Belleville, La Chapelle, la Villette Bercy, Grenelle), et souvent même au-delà des fortifs, vers la plaine Saint-Ouen, Châtillon, Bagneux, etc. Mais précisément, cette délocalisation est excessive, presque suspecte. Elle rend compte, certes, des déplacements effectifs de la sociologie parisienne, mais elle signale surtout une réalité symbolique : si la Cité n’est plus Paris, alors Paris n’est plus rien, et surtout plus ce centre du monde que la ville a incarné tout au long du xixe siècle [58]. Au travers de ce décentrement radical se lit une sorte de décapitalisation de l’espace parisien, qui semble perdre sa substance et sa suprématie. Toute la série le signale : on glisse alors d’un univers monocentrique vers un monde nettement polycentrique. Télégraphe, téléphone, TSF, paquebots et transcontinentaux font de Fantômas un grand voyageur, qui parcourt l’Écosse, la Russie, le Mexique, la Colombie, le Natal, etc. Paris, dès lors, n’est plus ce centre absolu et rêvé ; la ville se dilue dans un espace mondialisé, menacé surtout par l’émergence de nouveaux centres. Car la série, exemplaire à plus d’un titre, dit aussi l’importance grandissante d’un nouveau centre, les États-Unis, dont l’imaginaire imprègne le roman : milliardaires et détectives, boxeurs et « oncles d’Amérique », cirque Barzum et esthétique de serial, façon Nick Carter. L’idée, d’ailleurs, était dans l’air depuis longtemps : l’haussmannisation porte en elle l’américanisation de Paris et le « yankéisme » [59].

Description de l'image par IA : Homme en costume et haut-de-forme saute au-dessus de paysage urbain. Texte "FANTOMAS" en haut, "CE VOLUME EST VENDU 35 CENT." en bas.

Contraintes sociales, contraintes narratives

21Ce complexe va-et-vient des localisations du crime ne s’explique qu’en référence à des raisons multiples. Il convient d’abord de tenir compte des pratiques effectives de la délinquance parisienne. Même si la vocation des représentations littéraires n’est pas de rendre compte du « réel », il advient aussi qu’elles enregistrent, parfois de façon mécanique ou involontaire, des phénomènes objectifs. Or, décentrement et recentrement du crime coexistent très largement dans la seconde moitié du xixe siècle. Sans doute le phénomène majeur reste-t-il le transfert de la délinquance vers les périphéries. En vidant le vieux centre industrieux des catégories les plus démunies [60], l’haussmannisation pousse à la concentration sur les marges des éléments les plus instables et les plus violents des classes populaires. Elle se contente d’ailleurs d’accélérer en la matière un processus engagé de longue date [61]. Étudiant le domicile des individus déférés aux assises durant le Second Empire, Luc Passion note le transfert rapide des vieux quartiers du centre aux arrondissements excentriques, XVIIIe et XIXe notamment [62]. L’analyse des domiciles des prévenus en correctionnelle durant les années 1888-1894 souligne également la prédominance des quartiers ouvriers, des grandes Carrières à Charonne, ainsi que de la partie sud de la ville, entre Grenelle et Bercy [63]. À ces données sociologiques s’ajoutent des éléments de nature plus topographique. En dépit des décrets impériaux qui, en novembre 1853 puis en décembre 1859, y réorganisent la police, quartiers périphériques et communes de banlieue souffrent d’un évident sous-encadrement. Ainsi de la partie haute du XXe arrondissement, que l’absence de commissariat transforme rend longtemps insécure [64]. À la Belle Époque encore, la dénonciation de l’insuffisance policière en banlieue nourrit le discours sécuritaire. Fortifications, terrains vagues et espaces incertains des marges de la ville favorisent également l’exercice de la violence. C’est dans cette ceinture d’ombre qui entoure la ville que les faits divers se font les plus sanguinaires : viols, règlements de comptes, « attaques nocturnes » [65] ; c’est dans le fossé des fortifs qu’on découvre périodiquement des cadavres ou des débris macabres ; c’est un peu plus loin que, dès le Second Empire, retentissent les grands crimes, comme ceux de Troppmann dans la plaine de Pantin, ou celui moins connu de Jean Charles, qui vole, tue et dépèce le fourrageur Duguet, rencontré en juin 1867 sur le marché de la Chapelle. L’assassin habitait Asnières et le dépeçage a lieu dans une maison isolée de Levallois-Perret [66]. En diminution dans les vieux quartiers du centre, les violences nocturnes se multiplient en revanche après 1860 dans les arrondissements périphériques (notamment les XVe et XIXe arrondissements, nouveaux coupe-gorge), ainsi que dans la partie orientale de la ville qui totalise alors plus de 62 % des agressions [67]. Les rues Botzaris, des Plâtrières ou de la Mouzzaia sont le fréquent théâtre de faits divers sanglants, et la violence des jeunes est fameuse à Belleville, où naissent les Apaches au printemps 1900 [68]. C’est à Charonne, entre la Courtille et les Orteaux, qu’éclate, en 1902, l’affaire Casque d’Or. Même scénario en ce qui concerne les vols (simples ou qualifiés), dont la part dans les quatre arrondissements du centre diminue de 25 à 16 % entre la première et la seconde décennie du Second Empire, au profit de la rive gauche et surtout des quartiers excentriques [69]. Les infractions commises hors des limites administratives de la ville augmentent elles aussi, atteignant 12 % du total dans les années 1890, notamment dans le périmètre Saint-Ouen, Saint-Denis, Bagnolet, ainsi que vers le sud-est [70]. À maints égards donc, l’haussmannisation du crime suit celle de la cité.

22Mais ce mouvement n’empêche pas certaines parties du vieux Paris de demeurer dangereuses. L’expulsion des milieux populaire n’y est en effet ni immédiate, ni systématique, et le centre continue de fixer, par la concentration d’activités qu’il procure (les Halles), toute une frange de petits métiers et de revenus précaires. Les quartiers Saint-Merri, Saint-Gervais, les abords de la Sorbonne ou de la Halle aux vins fournissent toujours leurs contingents de prévenus aux tribunaux correctionnels de la Seine [71]. C’est là également que l’on recense la plus forte densité de garnis et, en dépit des fermetures opérées par Haussmann, un grand nombre de bals et de guinguettes [72]. Mais c’est surtout par l’existence d’un très dense réseau de débits de boisson, dont la cartographie se superpose étroitement à celle du crime, que s’explique la pérennité des vieux quartiers du centre. Impossible en effet, pour la société délinquante, de se passer des bistrots des Halles, seuls à bénéficier d’un privilège administratif qui les autorise à ouvrir toute la nuit. Le soir, prostituées et souteneurs descendent ainsi des faubourgs pour reprendre leur place dans le cœur de la ville. Vers 1900, la délinquance la plus visible demeure toujours localisée dans le vieux centre : quartier des Halles, surtout aux abords du square des Innocents ou du Sébasto’, Palais-Royal, Saint-Gervais, et sur la rive gauche, quartiers de la Maub’ ou de la Mouff ’. Si l’affaire Casque d’Or éclate à Charonne, c’est place de la Contrescarpe que la prostituée a rencontré Manda, et c’est à l’Ange Gabriel, aux Halles, que le drame s’est noué. En janvier 1910, l’affaire Liabeuf – l’assassinat d’un policier par le cordonnier Liabeuf – fait de la rue Aubry-le-boucher, sur le plateau Beaubourg, le symbole de ce Paris-Apache. Les cartes dressées par la Préfecture (en 1882 lorsqu’il s’agit d’installer des avertisseurs sonores, en 1912-1913 lors des projets de réorganisation des services [73]) rendent compte de cette double localisation du risque criminel : la périphérie ouvrière de la ville y apparaît tout autant que les quartiers des Halles ou de la place Maubert.

23À ces facteurs externes s’ajoutent les contraintes éditoriales et littéraire propres aux représentations du crime, dont le jeu converge pour préserver l’image traditionnelle de la Cité. Le principe de nostalgie y est particulièrement actif. Le dernier tiers du xixe siècle est en effet marqué par la multiplication d’ouvrages pittoresques, signés de chroniqueurs, de reporters ou de feuilletonistes, qui déplorent longuement le Paris qui s’efface[74]. À l’instar des clichés de Marville (1858-1878), des milliers de pages s’attachent ainsi à fixer les vestiges réels ou fantasmés de la capitale. Un genre se profile, avec son style et ses auteurs, où la méditation sur la perte se conjugue au souci du pittoresque et au penchant pour la déploration. La certitude en émane de l’existence d’une autre ville, indestructible, inaltérable. « Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie/N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs / Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie/Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs », écrit Charles Baudelaire dans un poème (Le Cygne), qu’il dédie à Victor Hugo en 1859. Ces variations sur la disparition se révèlent d’autant plus productives qu’elles s’accordent aux nécessités spécifiques du texte « populaire ». Celui-ci est, en effet, régi par le principe du « ressassement [75] », qui opère à la fois sur les plans narratif, thématique et idéologique. Pour des auteurs tenus de publier vite et beaucoup, écrire est toujours réécrire, et puiser pour cela un stock limité des modèles et de schèmes [76]. L’image de la cité criminelle est de ceux-là. Ce phénomène s’accentue d’ailleurs dans la seconde moitié du xixe siècle, sous l’effet d’une demande accrue des journaux, des éditeurs, du public. Un immense intertexte en résulte, dont la répétition fonde à la fois une culture et une communauté de lecteurs.

24S’y ajoute la fréquente incapacité du roman feuilleton à se déprendre de l’imaginaire romantique. Né en 1836, à un moment où la partition littérature légitime/littérature populaire n’est encore qu’en gestation, ce surgeon du romantisme demeure très attaché à ce moment où l’indignité ne s’attachait pas à ses pages. Mais le romantisme pèse aussi par ses thèmes et ses motifs, à commencer par celui de la ville. C’est au premier xixe siècle que s’invente, en effet, le regard sur la ville : celle-ci naît alors à la littérature, comme espace, comme personnage, comme texte [77]. Pour Balzac, par exemple, la ville n’est pas un simple décor, elle a une personnalité qui engage le roman et la vie. « Les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense », écrit-il dans Ferragus[78]. Le contexte médical, que domine alors le néo-hippocratisme, accentue cette tendance : les lieux ont des « tempéraments » qui assignent des activités et commandent les types sociaux, assurent les topographies médicales qui se multiplient à la même époque. Étudiant dans les années 1830 la prostitution parisienne, Alexandre Parent-Duchâtelet conclut qu’« il est des industries particulières à certains quartiers […] qui vivent de la réputation que se sont transmise tous ceux qui les ont tenus [79] ». Les choses sont évidemment différentes après 1850, où prévaut l’idéal de la circulation, mais l’esthétique feuilletonesque peine à s’extraire des représentations élaborées au premier xixe siècle. Nombreux sont ceux qui transplantent la monarchie de Juillet dans la Troisième République, réitérant les causes célèbres [80] ou quelque « mystère du vieux Paris » [81] qui ressassent les mêmes images des bas-fonds et des bouges. C’est le cas, par exemple, de L’Affaire de la rue du Temple de Constant Guéroult, qui réactualise en 1880 un crime célèbre de 1836. Au cœur de ce système rayonnent Les Mystères de Paris, texte mythique et fondateur qui constitue une sorte de matrice illimitée, sans cesse réactivée Non seulement les rééditions se succèdent, sans que le roman ne connaisse jamais de purgatoire : quatorze éditions du vivant de Sue, qui meurt en 1857, dix-neuf rééditions de cette date à 1914, souvent dans des collections à grand tirage (Rouff, Fayard), sans compter les périodiques départementaux qui le resservent fréquemment, les adaptations théâtrales, les chansons, etc. Mais le roman suscite aussi une multitude d’imitations, d’avatars, de plagiats (Vrais Mystères de Paris, Mystères du Vieux Paris, Nouveaux Mystères de Paris, Mystères du nouveau Paris, etc. [82]), de parodies (Les Mystères de Passy[83]) ou de séries parallèles (Les Drames de Paris, de Ponson du Terrail, Les Tragédies de Paris de Xavier de Montépin [84]). Au-delà même, son esthétique et son imaginaire commandent à tel point la sensibilité feuilletonesque du siècle qu’il était sans doute difficile pour les auteurs de ne pas réécrire sans relâche Les Mystères de Paris ?

25Du romantisme, ces images du Paris criminel héritent encore le goût du Moyen Âge [85]. Car la cité du crime que mettent en scènes les romanciers et les chroniqueurs populaires doit beaucoup à celle que réinventent alors Hugo, Nodier, Dumas, Féval et consorts. Ils lui empruntent un décor, celui de la ville gothique, son lacis de venelles et ses cours des miracles, mais aussi une partie de ses personnages et de ses références criminelles. « C’est le royaume d’Argot du Moyen Âge, modifié, amendé et corrigé d’après les impérieuses exigences du progrès moderne », écrit un romancier pour présenter « l’armée roulante » des années 1880 [86]. La ville médiévale impose également sa structure à bien des feuilletons : ses ruelles, ses lacis, ses chicanes façonnent les contours du récit, commandent son imbrication narrative, ses plots, ses embranchements et ses impasses successifs. Cherchant à présenter le « monde spécial » et souvent intemporel du crime ou de la délinquance, tout feuilletoniste renoue ainsi avec la cité gothique, sa topographie et son imaginaire.

26Mais ces textes sont aussi gouvernés par les logiques sociales qui le traversent. Or, le roman criminel suppose généralement une sociologie simplifiée, polarisée aux extrêmes pour mieux opposer les élites et la pègre, le Paris aristocratique et celui des bas-fonds. Hautement productive sur le plan romanesque, une telle opposition exige cependant une topographie adaptée ; c’est pourquoi l’on transite si souvent de l’opulence des beaux quartiers à l’effroi des bas-fonds. Et quoi de mieux pour évoquer cette horreur que de plonger au plus profond des représentations : ce sera donc la Cité, ses bouges ou ce qu’il en reste, mieux encore le Paris de l’envers, de l’enfoui, le Paris souterrain des carrières et des catacombes.

27Objet de tant d’inquiétudes, de fantasmes et d’investissements différents, le Paris du crime ne saurait être univoque, et les quelques déplacements repérés ici n’épuisent pas la complexité du phénomène. Ils en signalent pourtant l’ossature, étrangement restée stable au cours du xxe siècle. Si d’autres lieux, États-Unis en tête, ont accentué leur emprise sur l’imaginaire criminel, Paris a su maintenir sa place. Ses marges délinquantes ont encore reculé, vers ces « cités » qui sont désormais celles de la lointaine banlieue, mais son centre, qui n’a pu se défaire du toponyme pourtant anachronique de « Halles », a conservé toute sa charge transgressive. Et c’est dans la conjonction de ces deux espaces, l’un et l’autre de plus en plus teintés d’américanisme, que réside une large part de l’insécurité contemporaine. Au-delà cependant de l’histoire de Paris, cet exemple vaut aussi pour celle des représentations, notamment littéraires. Le matériau « populaire » mobilisé ici se découvre en effet sous son jour véritable, celui d’un affrontement entre deux principes d’écriture, porteurs de deux conceptions du monde, voire de deux systèmes symboliques [87]. D’un côté la nostalgie de ce que Lukacs appelle les civilisations closes, les décors et les thèmes immuables où s’exprime une sorte de rêverie régressive ou épique. De l’autre l’attention à la modernité, au changement, à la pensée historiciste que le support journalistique ou éditorial matérialise au quotidien et que les péripéties ou la documentation réaliste traduisent dans l’ordre du récit. Tiraillé sans cesse entre des topographies opposées, le Paris du crime rend assez bien compte de cette tension interne propre au texte populaire. Est-ce à dire que celui-ci n’est que de peu d’utilité à l’historien soucieux de discerner d’abord des transformations sociales ? Rien n’est moins sûr car ces textes, comme toute fiction d’ailleurs, servent aussi à penser l’expérience, pèsent sur les appréciations et les comportements. Tant pour le grand public, qui peut y trouver confirmation ou non de ses inquiétudes, que pour la société délinquante à qui ils apportent des références, des modèles ou une histoire, ils sont pleinement constitutifs des évolutions sociales. À condition toutefois de les considérer comme toute autre source, croisant l’étude des contenus manifestes à celle des régimes de production, des systèmes de contraintes, des intentions qui leurs sont propres et qui modèlent en profondeur leurs représentations.


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Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/sr.017.0131