D'une automobile en majesté à une automobile évitée
- Par Mathieu Flonneau
Pages 109 à 116
Citer cet article
- FLONNEAU, Mathieu,
- Flonneau, Mathieu.
- Flonneau, M.
https://doi.org/10.3917/sr.017.0109
Citer cet article
- Flonneau, M.
- Flonneau, Mathieu.
- FLONNEAU, Mathieu,
https://doi.org/10.3917/sr.017.0109
Notes
-
[1]
Ce texte se fonde sur notre thèse d’histoire soutenue à l’Université Paris I le 5 janvier 2002 : L’Automobile à la conquête de Paris, 1910-1977. Formes urbaines, champs politiques et représentations, 1 323 p., 3 t.
-
[2]
D’autres « poubelles », les vertes, celles de la Ville de Paris, viennent également gâcher la pellicule ainsi que Jean-Louis Robert nous l’a fait remarquer.
-
[3]
Nous allons présenter dans ces pages quelques éléments sur le tabou artistique ; cependant, disons d’emblée qu’il s’agit également d’un tabou politique incorrect, à preuve le document 1995-2000, Paris c’est vous qui vantait les mérites de l’action municipale de Jean Tibéri (Paris, Direction Générale de l’Information et de la Communication, 2000, 146 p.). Cet opuscule réussissait la prouesse de ne pas présenter une seule vue d’automobile, y compris dans le chapitre intitulé « Circuler, du partage de l’espace à la liberté » ! Cela relevait même du tour de force, lors du détournement de certaines infrastructures comme la voie express rive droite, présentée essentiellement comme le lieu où opèrent les modes de déplacements doux…
-
[4]
Les quelques six cents documents de ce volume d’annexes illustrées représentent une forme d’écriture iconographique qui a précédé l’écriture universitaire proprement dite.
-
[5]
Le Désir automobile, Bruxelles, CFC-éditions, 1997, p. 138.
-
[6]
Voir, dans l’introduction de notre thèse – « D’une question éternelle et évitée » – la distinction que nous pratiquons entre mondes « premier » et « second » de l’automobile.
-
[7]
Le mouvement de la circulation témoigne d’une indéniable continuité : « Perpétuel et changeant, uniforme puisque repérable en tant que scandé par les heures, les temps et les lieux-origines ou les destinations, mais multiforme car entrecroisé sans cesse. […] Actions, vitesses, combinatoires régulières ou irrégulières, le transport avec nous architecture la ville et nous voici architectes des potentialités du transport… tant il est moyen de lectures permanentes de la ville, d’appropriations des espaces, de multiplications ou démultiplications des temporalités : les siennes, les nôtres, celles des autres, l’histoire personnelle, l’histoire collective… » Georges Vignaux, « Les transports : architecture vivante du déplacement », in L’Usine et la ville, 1836-1986, 150 ans d’urbanisme, Paris, IFA, 1986, pp. 247-252. Le trafic possède donc aussi sa permanence : « L’embouteillage est une forme de la ville », comme l’écrit Pierre Ansay, Le Désir automobile, essai sur la ville, op. cit., p. 127.
-
[8]
Cf. Les Chroniques de la rue parisienne des années 30, 40, 50 et 60 publiées chez Parigramme, ou Bertrand Éveno (dir.), Paris perdu. Quarante ans de bouleversements dans la ville, Paris, Carré, 1991, 320 p. et surtout Alain Blondel, Laurent Sully-Jaulmes, L’Image du temps dans le paysage urbain, 68 photo-constats, catalogue de l’exposition tenue au musée des Arts Décoratifs du 20 octobre 1972 au 3 janvier 1973, 150 p. et, des mêmes auteurs, Un siècle passe, 39 photos-constats, Paris, éditions Carré, 1994, pagination multiple. Dans l’épilogue de cet ouvrage Jean Dethier revient sur « L’invention du concept visuel d’érosion urbaine. Avant. Après. Quoi ? Quel cataclysme ? L’automobile ? Sans doute… » Là où elle passe, l’urbanité trépasse… Pourvu que l’on y prête attention et que l’on adopte ce point de vue, l’automobile devient comme une clé de lecture obsédante des espaces urbains, ce que Jane Jacobs avait précédemment perçu pour les villes américaines (Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, New York, Random House, Vintage Books, 1963).
-
[9]
Ainsi, le cas de la subsistance des stigmates que sont les rails de tramways encore présents sous les divers revêtements incomplètement relevés à bout des chaussées de certaines artères parisiennes renseigne-t-il sur la vie et la mort des ordres circulatoires de la ville.
-
[10]
Signalons au passage que l’état de conservation de certains documents ne laisse pas d’inquiéter. Les séries de diapositives des années soixante-dix apparaissent bien moins utilisables que les planches sépias ou argent des photographes du début du siècle. Précisons, par ailleurs, que nous avons délibérément mis de côté les questions relatives à la production même de ces prises de vue qui nous auraient sans doute emmené très loin. À ce stade, nous nous sommes contenté de remarquer que certaines de ces images procèdent déjà d’un système de représentation conscient (l’ensemble des clichés « artistiques »), tandis que pour d’autres (« professionnels »), pris dans un cadre utilitaire, nulle autre volonté ne semblait présider à leur existence que celle de montrer la réalité.
-
[11]
Lewis Mumford, Technique et civilisation, Paris, Le Seuil, 1950, 415 p. Le chapitre VII, « Assimilation de la machine », expose l’art de la photographie comme moyen et symbole de l’ère de la technique triomphante (pp. 291-298).
-
[12]
The Work of Atget, The Art of old Paris, vol. II, The Museum of Modern Art, NY-Boston, 1982, 192 p. ; Françoise Reynaud, Les Voitures d’Atget au musée Carnavalet, Paris, Carré, Paris-Musées, 1991, 128 p. et David Harris, Eugène Atget, itinéraires parisiens, Paris, Paris-Musées / éditions du patrimoine, 1999, 200 p. (ce livre offre une vue d’automobile, à l’arrêt rue des Prêtres Saint-Séverin, datée de juin 1923) ; Guillaume Le Gall, Atget, Paris pittoresque, Paris, Hazan, 1998, 197 p.
-
[13]
Au total, une dizaine de clichés seulement de l’artiste offrent à voir le mode de transport révolutionnaire du xxe siècle.
-
[14]
Il est frappant qu’il n’y ait pas dans ses œuvres de vue de la circulation active, indépendamment des contraintes techniques dues au temps de pose nécessaire à la réussite d’un cliché ; aucune discorde ou tension n’apparaît dans la rue : « La ville [y] est vidée comme un logement qui n’a pas encore trouvé de locataire », pour reprendre les mots de Walter Benjamin (« Petite histoire de la photographie », Œuvres, t. II, Paris, Denoël, 1971).
-
[15]
Un demi-siècle plus tard, conscient de sa dette envers Eugène Atget, Robert Doisneau revint sur les mêmes lieux fréquentés par son prédécesseur et livra une analyse pénétrante des mutations esthétiques de la capitale. « Malgré le décalage des années, une connivence s’établit entre les piétons qui parcourent les mêmes itinéraires. […] La voilà, la différence entre la rue d’hier et celle d’aujourd’hui : c’est la disparition des odeurs. Plus que le changement de rythme et la disparition des costumes de travail. […] Donc plus d’odeurs. Elles ont disparu et avec elles des milliers de détails, points d’appui pour la lumière qui venait aguicher le regard : l’appareillage des pierres, les écailles des pavés, le champignon-nage des murs plâtreux. Tout est recouvert d’un enduit lisse qui favorise le glissement du trafic. La porte de Gentilly est devenue un entonnoir à autos, un toboggan pour projectiles. Un mouvement de distraction et les voilà embarqués sur l’autoroute. Le temps de la réflexion, et c’est la banlieue de Lyon. J’exagère à peine ». Robert Doisneau, À l’imparfait de l’objectif, souvenirs et portraits, Paris, Belfond, 1989, 191 p. (« Monsieur Atget à la Poterne des peupliers », p. 17).
-
[16]
La consultation des cotes NA du fonds iconographique de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris révèle d’authentiques trésors dont les auteurs sont moins connus que ceux cités ci-dessus, la liste n’étant bien sûr pas exhaustive. Parmi les publications monographiques, signalons entre autres : Gabriel Bauret, Marcel Bovis, Promenades parisiennes, Lumières de Paris, Lyon, La Manufacture, 1996, 103 p. ; Jean-Claude Gautrand, Les Seeberger, l’aventure de trois frères photographes au début du siècle, Lyon, La Manufacture, 1995, 120 p. ; Gilbert Salachas, Seeberger Frères, Le Paris d’Hollywood. Sur un air de réalité, Paris, Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1994, 133 p. ; Yves Aubry, Les deux Paris de René Jacques, Lyon, La Manufacture, 1996, 104 p. Sans nul doute, Charles Marville, s’il avait connu l’automobile, eut lui aussi fourni des clichés originaux sur le thème puisque son œuvre offre de nombreuses vues de voitures. Jean-Claude Gautrand propose une intéressante synthèse du sujet : « Paris et la photographie » in Paris des photographes, Paris, Marval, 1996 (rééd. Khöln, Taschen, 1999, 267 p.). Voir aussi Les Années folles, photographies de Atget, Kertész, G. Krull, Lartigue, Man ray, Séeberger…, Paris, Belfond, 1986, 268 p.
-
[17]
Le genre relève d’ailleurs d’un motif identifié par la critique cinématographique sous le nom de « symphonie urbaine ».
-
[18]
Cf. François Ede, Stéphane Goudet, Play Time, Paris, Cahiers du Cinéma, 2002, 190 p.
-
[19]
Comme chez Eugène Atget.
-
[20]
« Il y a des trains qui arrivent tôt exprès pour faire admirer un Paris sans automobiles », constatait avec ironie Robert Doisneau (Instantanés de Paris, Paris, Arthaud, 1955, 158 photos).
-
[21]
Bien avant lui, Blaise Cendrars avait évoqué ce fait : « Je suis surpris qu’aucun romancier d’aujourd’hui n’ait encore consacré une œuvre à l’auto, à la route moderne […] », L’Homme foudroyé, Paris, Denoël, 1945.
-
[22]
Doisneau chez Renault, Paris, Hazan, 1998, 80 p.
-
[23]
Le photographe participait à cette époque à la conception d’un ouvrage sur la vie parisienne commandité par les éditions du Cercle d’art. A. RATP, 1 R-80, note de juillet 1955. L’autorisation fut donnée par la hiérarchie de l’entreprise de transport public à « Robert Doisnot » (sic) d’effectuer un parcours complet dans un autobus de la ligne 84 Porte de Champerret-Place de la Contrescarpe dans la journée du mardi 19 juillet 1955, à l’heure de pointe entre 18h10 et 19h40. Hasardant un jugement, le rapport de l’ingénieur chef de division commentait en ces termes l’épisode : « Malheureusement, la circulation qui, à cette période de l’année est déjà moins importante qu’avant le 14 juillet était encore réduite par des violents orages de l’après-midi, éliminant tous les automobilistes que l’on peut désigner sous le nom de promeneur. Dans ces conditions, je doute que les résultats obtenus soient satisfaisants ».
« Je trouve Paris moins intéressant. La bagnole a tout envahi. On peut photographier des voitures, bien sûr, mais elles posent un problème de composition. Quand vous avez deux files ininterrompues de véhicules garés des deux côtés de la rue, vous n’avez pas de lignes nettes, de perspectives simples. Ce n’est pas beau. »
1Depuis la massification de l’automobile, un certain désarroi dont la citation de Willy Ronis présentée préliminairement est caractéristique s’est emparé des photographes de la Ville Lumière. Sans doute y a-t-il là une « panne de la représentation » pour reprendre une expression d’Annie Fourcaut, particulièrement heureuse dans le domaine de l’automobile, où la fiabilité des moteurs a longtemps laissé de la marge à l’aléatoire.
2Ce qui est sûr, c’est qu’un certain style de photographie parisienne, de type humaniste apparaît désormais révolu et impossible à reproduire [2]. Au demeurant, le jeu complexe, fait de dévoilements et de refoulements, entretenu avec le visuel par l’automobile a atteint peut-être son apogée avec l’utilisation symbolique et subliminale faite du site des Champs-Élysées par le comité d’organisation du Mondial de l’Automobile pour l’affiche de cette manifestation en 2002 : vu du ciel, un véhicule imaginaire y a pour roues avant et arrière les ronds-points de l’Étoile et des Champs-Élysées. Marquée économiquement par l’automobile, la ville l’a également été dans ses images.
3L’ambition de notre thèse a été de participer à la mise en valeur d’un ordre devenu invisible à force d’exister et à force d’évidence ; d’un ordre en tout cas négligé par l’historiographie. Problématique de Le Corbusier sur « Les yeux qui ne voient pas » la modernité omniprésente (Vers une architecture, 1923).
4En exagérant à peine le trait, on pourrait même avancer l’idée selon laquelle un tabou iconographique frappe désormais tout véhicule à quatre roues, jadis parangon et attribut d’une évidente modernité parisienne et désormais synonyme d’un irrémédiable archaïsme [3].
5Pourtant, seule l’image, dépouillée de ses possibles effets de sidération et utilisée à des fins d’analyse dans le cadre d’une mise en perspective stricte, porte en elle suffisamment de valeur de témoignage pour prendre les mesures historiques de la question automobile en ville. On ne mesure en effet véritablement l’ampleur des concessions consenties par ce siècle à l’automobile qu’à l’aune des représentations de son empreinte spatiale dans le paysage urbain.
6C’est pourquoi, en contrepoint du corpus de notre thèse, l’élaboration d’un répertoire iconographique [4] a paru nécessaire pour arracher l’automobile à la mythologie et l’inscrire définitivement au rang des objets d’histoire dont une chronique fiable peut être tenue indépendamment des « pleins et des déliés de la mémoire » (Paul Ricœur). L’enjeu était, en dernière analyse, de rendre visible ce qui n’a longtemps pas été perçu ou trop vite oublié du fait d’évitements plus ou moins conscients. Nous espérons avoir ainsi apporté une réponse d’historien à la constatation résignée du philosophe Pierre Ansay suivant laquelle : « L’introduction de la voiture dans la culture, (s’est jouée) non pas après de longs et acharnés débats du politique, mais par la somme et la structuration d’actes économiques, actes de consommateurs, actes de producteurs et de vendeur » [5]. En réalité, des traces de tous ces actes ont bel et bien été laissées, accompagnées par ailleurs de quelques débats retentissants.
Critique des images du Paris automobile
7D’un point de vue pratique, l’objectif a donc été de rendre dynamique cette lecture en incitant au croisement du texte, des images et des chronologies. À la différence d’autres annexes publiées dans notre thèse qui offrent à lire des documents certes choisis, présentés chronologiquement mais bruts, ces montages construisent le rapport au sujet suivant une logique tantôt thématique (pour les dix premiers), tantôt spatiale (pour les cinq derniers : l’ultime chronique constituant une gageure, en donnant à voir l’utopie). L’ouverture était assurée par une chronologie qui couvre largement le « monde premier » [6] du « système » parisien de l’automobile et présentait des éléments objectifs influents sur les représentations de celui-ci.
8Le projet d’initier une archéologie du regard sur la ville contemporaine dont l’automobile est l’un des indicateurs les plus sûrs a donc présidé au choix de nos documents. En effet, tout autant que le cadre de pierres statique, des flux composent la ville contemporaine. Partant de ce que nous entendons tenir à ce moment pour un postulat, l’ensemble de ce qui relève du dynamique dans le paysage urbain mérite de retenir l’analyse car, paradoxalement, ces données sont stables et permanentes [7].
9Que l’on déplore ou non cette donnée, il n’est pas contestable qu’il existe un avant et un après l’automobile dans les paysages urbains. Pour Paris et sa banlieue, la comparaison des espaces ayant essentiellement été faite avec des visées nostalgiques ou anecdotiques [8], il était temps procéder à un rééquilibrage objectif du jugement, quand il y avait lieu.
10L’impact visuel de l’automobile en ville, et à Paris en l’occurrence, est éclatant et immanquable. Qu’il soit permis de le remettre en perspective afin de le rendre plus évident encore et d’en saisir la portée révolutionnaire : peut-on concevoir qu’à peine a-t-il mis le pied dans une rue ordinaire, le Parisien des années 2000 a sous les yeux autant de voitures – voire beaucoup plus… – que pouvait en compter l’ensemble d’un arrondissement parisien moyen au tout début du siècle ?
11Le rapport à l’image proposé dans nos chroniques raisonnées avait, par conséquent, pour but de donner à voir l’automobile en situation dans l’espace parisien tout au long du xxe siècle, parfois même jusqu’à aujourd’hui. Le choix de proposer certains documents actuels était délibéré : la continuité du réseau et sa valeur documentaire étaient ainsi démontrées [9].
12La juxtaposition des documents qui en est résultée ne doit toutefois pas induire en erreur. En ce qui concerne les photographies, leur provenance, leur statut et leur fonction sont d’origines très variées. Un grand soin a été mis dans leur sélection parmi un corpus évidemment non exhaustif. Parmi les clichés présentés, certains sont extraits de séries de photographies à usages administratif, professionnel, technique, ou documentaire stricto sensu. Les fonds des iconothèques des services internes de la direction de la Voirie et des Déplacements ou du Laboratoire des Équipements de la Rue, de la médiathèque de la RATP ou des archives de la préfecture de Police ont été explorées à cette fin [10]. Des images arrêtées, par capture d’écran, ont aussi été extraites de documentaires ou de films visionnés au Forum des Images. Enfin, des documents plus classiques extraits parfois d’autres publications ont été reproduits.
13S’il est arrivé que le prosaïsme des ingénieurs ou des techniciens, réputés peu sensibles, vienne rejoindre dans ces documents de travail les visées esthétiques de certains artistes captivés par les rues de la capitale, cela était évidemment fortuit. En revanche, et là réside aussi l’une des originalités de la rue parisienne, à côté de ces documents professionnels somme toute très communs – quoique présents plus massivement que dans d’autres villes – celle-ci a en effet donné lieu à l’investissement des plus grands photographes contemporains de l’art d’Avant-garde fascinés par l’auto, fétiche du modernisme et par son trafic, à la fois dans son rythme, ses poses et ses accidents [11]. Dans le « théâtre urbain » parisien, la mobilité a toujours tenu une place privilégiée et son empreinte photographique, jusques et y compris dans les cartes postales de diffusion courante, constitue une source de première importance.
Paris et ses pierres au miroir du métal des carrosseries automobiles
14L’évocation d’un jeu de miroirs distendu dans le siècle devrait permettre de persuader de l’ampleur des mutations connues par les représentations des feux croisés de la ville et de l’automobile.
15En 1910, à une date repère qui est essentielle dans le champ politique puisqu’elle correspond à la sortie du rapport relatif à la circulation parisienne rédigé par le conseiller municipal Émile Massard, le Musée Carnavalet acquit un album réalisé par Eugène Atget intitulé La Voiture à Paris [12]. Or, ce travail ne présente qu’une seule vue d’automobile ; et encore prise à travers une vitrine sur laquelle se reflète le profil du photographe. L’artiste aurait-il refusé d’aller voir au-delà du miroir ? En proscrivant ainsi l’automobile de son œuvre [13], Eugène Atget aurait-il eu la prescience d’un cataclysme? De même, remarquons avec Françoise Reynaud que les autres voitures sont présentées par le photographe à l’arrêt et souvent sans conducteurs afin de ne pas troubler l’ordonnancement urbain [14]. Par certains aspects, et nous pensons que l’on peut le regretter, ce regard, construit en réaction contre l’haussmannisation, a conditionné le jugement historique : le choc du vieux Paris et du Paris de la modernité a été arbitré en défaveur de ce dernier [15].
16Par la suite, d’autres artistes n’ont pas eu cette prévention. La liste est au total impressionnante des Marcel Bovis, André Kertész, Brassaï, Robert Doisneau, Germaine Krull, Pierre Jahan, Charles Lansiaux, Willy Ronis, René Jacques, Seeberger frères, Cartier- Bresson, Janine Niepce, Frank Horvat ou encore Jacques-Henri Lartigue [16], qui saisirent des instantanés ou construisirent des scènes urbaines sur lesquelles l’automobile occupait le premier rôle à l’image du chef d’orchestre dans l’exécution d’une symphonie [17]. De ces œuvres, nécessairement impressionnistes malgré leur accord avec l’esthétique de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit), émergent plusieurs âges du Paris automobile qui se succèdent et corroborent avec bonheur les temporalités que nous avons par ailleurs observées au travers des sources que nous avons dépouillées.
17Au cours des années de la submersion automobile, au reflet initial d’Atget qui évite l’automobile, répondent les voitures qui, plein champ, miroitent sur les façades vitrées de Richard Estes, Paris Street Scene, (1972, Huile sur toile 102x152, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond), ou encore celles, toutes de transparence et de violence, de Jacques Tati dans son film, récemment restauré, Play Time (1967) [18]…
18Ainsi le regard des photographes a-t-il rendu d’abord compte de l’époque d’une auto rare, exceptionnelle, pittoresque ou statutaire, niée parfois [19]. Lui ont succédé ensuite les vues concordantes du temps d’une auto de plus en plus présente, structurante d’un espace urbain qui s’articulait autour d’elle, puis de celui d’une auto parasitaire ad nauseam, polluante, au pullulement désastreux pour la beauté de la « Ville Lumière » et négateur de l’urbanité de la cité [20]. Enfin, le temps d’une reconquête symbolique, dans des espaces débarrassés du trop plein de l’amoncellement métallique plus ou moins ordonné des carrosseries, est esquissé à l’instar du nouveau façadisme en vigueur en architecture.
D’une auto en majesté, à une auto évitée et invisible
19Une conclusion provisoire peut être tirée de cette ébauche d’histoire visuelle : si l’automobile fut bien à une époque un élément valorisant du paysage urbain environnant, elle a bientôt cessé d’être un objet de curiosité, élitiste et exceptionnel, du fait de sa banalisation et de sa massification. Rendue indifférente, mais pas insignifiante pour autant, elle a quitté les feux de la rampe. Progressivement d’abord, puis de façon accélérée après la Seconde Guerre mondiale, l’auto est devenue anonyme, vulgaire, voire repoussante : populaire, l’objet fascinant a cessé d’attirer et l’ambition des photographes devint plutôt de l’éviter à tout prix, de l’ignorer et de la rendre invisible dans le paysage. Le monde de l’image a aussi été victime d’une schizophrénie évidente. À cet égard, le raisonnement vaudrait aussi en littérature où, après le temps des Paul Morand, Roger Nimier, Françoise Sagan, Boris Vian ou Pierre Benoît, dont les plumes étaient séduites au même titre que l’objectif du Leica d’un Jacques-Henri Lartigue, la poétique du thème automobile a été délaissée dans la seconde moitié du siècle – François Nourrissier nous a confié être, avec ses Autographies (1990), une exception tardive et passionnée [21].
20Finalement, la production de Robert Doisneau nous semble illustrer parfaitement cette charnière entre les deux époques et les deux regards sur l’automobile. Photographe de mode et d’usine chez Renault entre 1934 et 1939, il a raconté son expérience et témoigné de son écartèlement entre le monde industriel et commercial d’un côté et ses aspirations artistiques de l’autre, particulièrement lorsqu’il s’agissait de photographier des modèles féminins accompagnant des mécaniques rutilantes dans l’Ouest parisien [22] : « Tout cela était bien loin de l’atelier des forges, recouvert de suie. Et pourtant, les lieux n’étaient pas distants : l’usine n’était qu’à quelques encablures, juste derrière le bois de Boulogne. » Libéré de ses obligations vis-à-vis du constructeur national, Robert Doisneau entreprit après la guerre de photographier d’autres dimensions du phénomène automobile notamment les embouteillages. En 1955, il sollicita et obtint de la RATP l’autorisation d’accompagner un machiniste dans sa cabine de conduite afin de saisir directement, juste derrière le pare-brise, cette donnée nouvelle et massive de la vie parisienne [23]. Par la suite, certaines vues décalées, ironiques, et essentiellement poétiques, témoignent de la prise de distance du photographe opérant au deuxième ou troisième degré par rapport au spectacle de la rue.
21Ainsi, par la couverture de l’ensemble du spectre des représentations qu’elle recouvre, l’œuvre de Doisneau exprime-t-elle fidèlement l’appréhension globale du monde parisien de l’automobile par l’univers de l’image, finalement partagé entre attirance et répulsion. Deux attitudes dont on conviendra volontiers qu’elles excèdent l’indifférence ou l’ignorance constatée au début de ce texte.