Article de revue

Enquêter sur les mondes patronaux

Pages 7 à 12

Citer cet article


  • Pavis, F.
  • et Garcia-Parpet, M.-F.
(2007). Enquêter sur les mondes patronaux. Sociétés contemporaines, 68(4), 7-12. https://doi.org/10.3917/soco.068.0007.

  • Pavis, Fabienne.
  • et al.
« Enquêter sur les mondes patronaux ». Sociétés contemporaines, 2007/4 n° 68, 2007. p.7-12. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2007-4-page-7?lang=fr.

  • PAVIS, Fabienne
  • et GARCIA-PARPET, Marie-France,
2007. Enquêter sur les mondes patronaux. Sociétés contemporaines, 2007/4 n° 68, p.7-12. DOI : 10.3917/soco.068.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2007-4-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soco.068.0007


Notes

  • [1]
    Ce dossier fait suite à une journée d'étude du GDR Économie-sociologie organisée par le CSE le 20 octobre 2006 à l'IRESCO.
  • [2]
    Sur la relation aux enquêtés en milieu dirigeant, cf. notamment Chamboredon et alii, 1994, Flamant, 2005.
  • [3]
    De ce point de vue, l'analyse du processus historique de classement des patrons dans la statistique officielle française est très stimulante pour tout chercheur amené à utiliser ces données et ces catégories, cf. Zarca, 1993.
  • [4]
    Les dernières transformations du capitalisme renouvellent ces porosités comme le suggère l'étude des salariés de la finance qui se reconnaissent des quasi-droits de propriété sur les actifs d'entreprise qu'ils sont amenés à gérer, cf. Godechot, 2007.
  • [5]
    Rappelons que les femmes demeurent rares dans les états-majors d'entreprise : 7 % d'après le recensement, 12 % selon l'Enquête Emploi 1997, 6,3 % parmi les 26 700 dirigeants recensés dans le Carnet du Nouvel Économiste (in Laufer, Fouquet, 2001, 250).
  • [6]
    Par exemple, Bauer, Bertin-Mourot, Laval, 1994, de Singly, 2005, Fouquet, 2005.
  • [7]
    Les travaux d'A.-C. Wagner participent largement de ce renouveau, cf. Wagner, 1998, 2007, de même, Dezalay, 1992, Dezalay, Garth, 2002.
  • [8]
    D'autres recherches montrent en quoi l'organisation contribue à produire les dirigeants. Ainsi la sélection des dirigeants s'opère au sein des entreprises via des filières internes institutionnalisées ­ par exemple les corps d'inspecteurs dans certaines grandes banques nationales ­ ou via un système de « repérage » moins formalisé de ceux que l'on appelle en GRH les « cadres à haut potentiel ». Pour une approche gestionnaire de ce processus, cf. Falcoz, 2001. Pour une analyse centrée sur la fabrique organisationnelle des dirigeants, cf. Guillaume, Pochic, 2007.
  • [9]
    Pour une mise en perspective des travaux sur les organisations patronales, cf. Offerlé, 2007.

1 Alors même que la sociologie des faits économiques s'institutionnalise comme spécialité, les « patrons » demeurent relativement peu étudiés en France. Ce dossier vise à constituer un panorama non exhaustif des approches possibles du patronat, mêlant intimement les dimensions théorique et méthodologique [1]. Il s'agit de rendre compte du fonctionnement de différents univers patronaux et de s'interroger sur leurs relations à partir d'investigations qui se distinguent par les méthodes employées (monographie, prosopographie, enquête par entretiens), les principes de définition de la population (étude centrée sur un secteur économique, une région, une entreprise, une fraction patronale spécifique), les périodes analysées et l'épaisseur historique retenue (de la période de l'entre-deux-guerres à aujourd'hui), la construction de l'objet (évolution des propriétés sociales du patronat, modèles d'efficacité économique, trajectoires professionnelles et géographiques d'entrepreneurs). La description des méthodologies employées dans les travaux originaux de ce dossier ainsi que le retour critique réalisé par Hervé Joly sur plusieurs travaux canoniques relatifs au grand patronat français (Bauer, Bertin-Mourot, Bourdieu, de Saint Martin, Lévy-Leboyer) invitent à un usage cumulatif de recherches s'inscrivant dans des perspectives différentes. Autrement dit, ce dossier vise indirectement à fournir quelques repères utiles pour tout chercheur qui voudrait investir ces terrains [2].

2 Les patrons analysés dans ce dossier occupent des positions très différenciées dans l'espace social [3], et de façon plus restrictive, dans le champ économique : si tous détiennent du capital économique (dont la nature et le volume sont à préciser), leurs capitaux scolaire, social, et symbolique, leur rapport au champ du pouvoir sont extrêmement variés. À ces positions contrastées sont associés des réseaux d'interconnaissance, des intérêts et des croyances, des pratiques et des modes de domination qui diffèrent sensiblement. La variété des nominations qui leurs sont associées (« dirigeant », « chef d'entreprise », « entrepreneur », « actionnaire majoritaire », « top management », « petit patron », « grand patron », etc.) suggère que les frontières du groupe ne vont de soi ni pour les chercheurs, ni pour les acteurs eux-mêmes, et que la porosité des frontières [4] et les glissements d'un statut à un autre sont également présents à l'échelle des trajectoires individuelles.

3 C'est pour faire ressortir, par-delà leur unité apparente, la très grande diversité des positions, trajectoires et pratiques des patrons que l'on a choisi de regrouper ici l'étude de cas fortement différenciés. Ce dossier invite à l'imagination sociologique et suggère de nouvelles pistes pour rendre intelligibles les contextes d'action des patrons. Dans cette optique, la présentation des textes vaut autant par les zones de lumière qu'elle apporte sur certains sujets que par les zones d'ombre qu'elle nous laisse percevoir sur d'autres.

4 Le texte de F. de Barros et C. Zalc, restituant une monographie de boutique, souligne ce que l'activité entrepreneuriale doit aux relations familiales. Plutôt que de réaffirmer que l'ancrage familial est constitutif du petit patronat, il essaye d'en saisir les implications et montre que si les formes de parenté déterminent le fonctionnement de l'entreprise et, notamment, les formes juridiques et les montants de rémunérations, les modes d'investissement dans la boutique font évoluer les relations entre parents et alliés, les plus dotés de compétences commerciales pouvant reconfigurer la nature des activités et l'ampleur de l'entreprise. Or dès que l'on s'intéresse à des patrons d'entreprises plus conséquentes, population majoritairement masculine [5], les liens de parenté et de conjugalité sont plus suggérés que réellement traités. H. Joly, qui met en perspective les enjeux de la construction de l'échantillon et du choix des variables dans l'analyse des élites économiques, souligne par exemple la difficulté de prendre en compte le rôle des alliances matrimoniales du fait des changements de patronyme. À propos de la question de la mobilité des dirigeants, P.-P. Zalio évoque l'éventuelle intervention des conjoints et enfants dans la décision de quitter ou non un territoire donné. Les recherches plus systématiques en termes de genre (en particulier centrées sur les doubles carrières au sein de couples, la concurrence entre investissement domestique et investissement dans la carrière, sur les trajectoires professionnelles des femmes dirigeantes et/ou issues des grandes écoles [6]) pointent des pistes d'analyse qu'il serait certainement stimulant de suivre pour affiner les déterminants sociaux de l'activité économique des dirigeants hommes.

5 Un des intérêts du dossier est de mettre en évidence que le territoire est une composante des ancrages sociaux et doit être pris en compte pour expliquer les atouts des différents agents économiques et l'évolution de leur carrière. Pour P.-P. Zalio, la construction de cette dernière est un travail d'articulation entre des ordres économiques, territoriaux et sociaux multiples constituant un ensemble variable d'opportunités. Loin de n'être que le domaine de pouvoir dans une structure d'entreprise, le territoire prend avec force une consistance géographique et le rapport à celui-ci peut devenir aussi bien un tremplin et un atout qu'un piège. M.-F. Garcia-Parpet montre comment le passage d'une logique territoriale (AOC) à une logique de marque dans l'espace international permet à des producteurs déclassés dans le cadre national de devenir des outsiders remettant en question les critères de qualité fondés sur l'origine. Ces travaux contribuent par différentes voies à poser sociologiquement une question appréhendée le plus souvent en termes strictement économiques : la mondialisation [7].

6 Une troisième clé de lecture porte sur la relation marché/État. Le travail de F.-X. Dudouet et E. Grémont, dans la lignée de ceux de Bauer et Bertin-Mourot discutés par H. Joly, montre combien les transformations du capitalisme français sont consubstantielles des transformations de l'État et en quoi l'action étatique affecte les comportements patronaux (via les corps d'État mais aussi les politiques économiques). Ils soulignent notamment que le passage par les grandes écoles et les cabinets ministériels demeure pertinent pour accéder aux positions de pouvoir [8] dans une économie privatisée et internationalisée et formulent des hypothèses innovantes pour saisir les transformations des relations État/marché. À une autre échelle, la recherche de M.-F. Garcia-Parpet, centrée sur les transformations du droit d'entrée dans le secteur de la viticulture à partir du cas des vins du Languedoc-Roussillon, met en évidence le rôle de l'État dans la légitimation d'une fraction des producteurs et sa remise en question en fonction de la mondialisation des marchés. Celle de F. Denord et de O. Henry, qui porte sur la naissance du patronat « modernisateur » entre 1925 et 1940, montre comment les défenseurs de « l'économie organisée » ont plaidé entre les deux guerres pour un planisme qui, s'il est obligé en quelque sorte de s'appuyer sur l'État, a cherché à en garder une certaine distance, du moins jusqu'au deuxième conflit mondial. Ces deux travaux abordent d'une façon plus ou moins frontale l'action collective patronale pour une représentation du groupe ou pour la mise en place d'une législation assurant une rente de situation [9].

7 Enfin, dans la continuité des travaux pionniers de P. Bourdieu et M. de Saint-Martin (1978), ce dossier contribue à l'analyse de la domination patronale, en révélant la diversité des formes qu'elle peut revêtir. F. Denord et O. Henry montrent comment des patrons issus de catégories sociales intermédiaires, s'appuyant sur le taylorisme, ont été portés à promouvoir une organisation de l'économie fondée sur la science, se distinguant nettement du patronat familial. Ils pointent par là le rôle de la production idéologique du patronat au sein du monde économique et au-delà. En se centrant sur la question du salariat, F. de Barros et C. Zalc décrivent quant à elles l'imbrication possible des dominations domestique et économique : les modes de salarisation faisant coïncider le domicile des employés et celui des patrons sont pour ces derniers l'occasion d'exiger des tâches supplémentaires d'une manière douce et insidieuse, et partant de renforcer leur position hiérarchique sous couvert de relations de travail peu formalisées.

8 Bien que centré sur des études de cas français, ce dossier se veut un point de départ pour une sociologie des mondes patronaux qui s'ouvre à leur dimension internationale. Plusieurs des articles en témoignent : une fraction au moins des patrons est de fait fortement internationalisée, et tous sont peu ou prou affectés dans leurs trajectoires et leurs pratiques par les processus d'internationalisation. Des approches comparatives ou centrées sur les processus d'internationalisation constitueraient un prolongement logique des articles réunis ici.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/soco.068.0007