S'abonner
Article de revue

L’Argentine entre désamour et nostalgie chez les migrants argentins à Miami et Barcelone

Pages 45 à 60

Citer cet article


  • Vermot, C.
(2020). L’Argentine entre désamour et nostalgie chez les migrants argentins à Miami et Barcelone. Sociétés, 149(3), 45-60. https://doi.org/10.3917/soc.149.0045.

  • Vermot, Cécile.
« L’Argentine entre désamour et nostalgie chez les migrants argentins à Miami et Barcelone ». Sociétés, 2020/3 n° 149, 2020. p.45-60. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-2020-3-page-45?lang=fr.

  • VERMOT, Cécile,
2020. L’Argentine entre désamour et nostalgie chez les migrants argentins à Miami et Barcelone. Sociétés, 2020/3 n° 149, p.45-60. DOI : 10.3917/soc.149.0045. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-2020-3-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soc.149.0045


Notes

  • [1]
    Cet article s’appuie sur de nombreux articles que l’autrice a écrit sur le sujet dans le cadre de sa thèse sur la construction des sentiments d’appartenance au genre et à la nation des Argentins de la classe moyenne qui ont migré à Miami et à Barcelone suite à la crise économique de 2001. Voir : C. Vermot, « Introduction : la migration comme expérience émotionnelle », Les émotions des migrants. Une approche sociologique, Migrations Société, n° 168, avril-juin 2017, pp. 15-22 ; C. Vermot, « Migration et émotions genrées. Les Argentins à Miami et à Barcelone », Migrations Société, n° 168, avril-juin 2017, pp. 67-83 ; C. Vermot, «  Guilt: a gendered bond within transnational family », Emotions, Spaces and Society, special issue on Migration and Emotions, vol. 16, 2015, pp. 138-146 ; C. Vermot, «  Capturer une émotion qui ne s’énonce pas : trois interprétations de la honte », 2014, [En ligne], 2 | 2015, mis en ligne le 23 octobre 2014, consulté le 24 octobre 2017. URL : http://teth.revues.org/224 ; doi:10.4000/teth.224 ; C. Vermot, «  Los sentimientos de pertenencia a la nación de los inmigrantes argentinos en Miami y Barcelona », Onteaiken, n° 17, 2014, pp. 30-45.
  • [2]
    Voir J. Roca i Girona, M. Soronellas Masdeu, Y. Bodoque Puerta, Migraciones por amor: diversidad y complejidad de las migraciones de mujeres, Papers 2012, 97/3, 685-707.
  • [3]
    Ibid.
  • [4]
     B. Ehrenreich, A. Hochschild, Introduction, dans Barbara Ehrenreich et Arlie Russell Hochschild (eds.), Global Woman: Nannies, Maids, and Sex Workers in the New Economy, Holt Paperbacks, New York, 2004, pp. 1-15 ; A. Hochschild, « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, vol. 9, 2003, p. 19 ; A. Hochschild, « Love and Gold », dans Barbara Ehrenreich et Arlie Russell Hochschild (eds.), Global Woman: Nannies, Maids, and Sex Workers in the New Economy, op. cit., pp. 15-31 ; S. Parella Rubio, Mujer Inmigrante Y Trabajadora: La Triple Discriminación, Anthropos, Barcelona, 2003.
  • [5]
    A. Scribano, « Amor y acción colectiva: una mirada desde las prácticas intersticiales en Argentina Aposta », Revista de Ciencias Sociales, n° 74, 2017, pp. 241-280.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    B. Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte, Paris, 1983.
  • [8]
    J. Elster, Las uvas amargas. Sobre la subversión de la racionalidad, 62, Barcelona, 1989 ; M. Nussbaum, C. Martha, Upheavals of Thought: The Intelligence of Emotions, Cambridge University Press, Cambridge, 2003.
  • [9]
    P. L. Berger et Th. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Armand Colin, Paris, 1967, p. 72.
  • [10]
    B. Anderson, L’imaginaire national, op. cit.
  • [11]
    A. Viladrich, « You just belong to us, Tales of Identity and Differences with Populations to which the Ethnographer Belongs », Cultural Studies, vol. 5, n° 3, 2005, pp. 383‑401
  • [12]
    A. Minujin et E. Anguita, La clase media: seducida y abandonada, Edhasa, Barcelona, 2004.
  • [13]
    Les années 1990 étaient les années où « un peso équivalait à un dollar américain ». Dans cette perspective, l’Argentine était un pays comparable aux États-Unis d’Amérique et par extension à l’Europe, Ibid.
  • [14]
    Ibid.
  • [15]
    C. Iriart et H. Waitzkin, « Argentina: no lesson learned », International Journal of Health Services: Planning, Administration, Evaluation, vol. 36, n° 1, 2006, pp. 177‑196.
  • [16]
    Corralito est en espagnol le diminutif de corral qui signifie enclos à animaux d’élevage. Ce terme fut utilisé pour la première fois pour définir la situation argentine par le journaliste économiste Antonio Laje dans une colonne qu’il avait faite dans le programme Daniel Hadad.
  • [17]
    A. Bonnet, La Hegemonía Menemista: El Neoconservadurismo En Argentina, 1989-2001, Prometeo Libros, Buenos Aires, 2007.
  • [18]
    Ils pouvaient rester 90 jours permis par le « US Visa Waiver Program » (VWP)
  • [19]
    C. Vermot, op. cit.
  • [20]
    P. Gonzalez Bernarldo et F. Jedlicki, « Migrants and borders Argentina », EuroBroadMap, 2011 (« Visions of Europe in the World »).
  • [21]
    Census américain.
  • [22]
    Les Argentins semblent être plus dispersés sur le territoire de la Floride qu’en Catalogne, puisque le nombre d’Argentins en 2005 en Floride était de 52 682 et le nombre d’Argentins la même année en Catalogne était de 50 870 (Instituto Nacional de Estadística espanola).
  • [23]
    Ma thèse de doctorat ne prenait pas en compte seulement l’amour. Elle portait sur les émotions en général. Les émotions abordées, dont l’amour, sont celles qui ont été exprimées par les enquêtés.
  • [24]
    A. Muxel, Individu et mémoire familiale, Hachette Littératures, Paris, 2007.
  • [25]
    L’abrogation du corralito par le gouvernement argentin renforça cette rupture, d’où la colère qu’ils peuvent exprimer à son égard.
  • [26]
    Ceux-ci n’ont toujours pas été résolus. Nestor Kirchner a commencé le processus de retour sur l’histoire nationale et a entamé avec son gouvernement les condamnations de personnes qui, malgré leur implication dans la dictature se trouvaient encore en liberté.
  • [27]
    Le terme de crimes est celui employé par les enquêtés en Argentine.
  • [28]
    D. Melamed, Irse, cómo y por qué los argentinos se están yendo del país, Editorial Sudamericana, Buenos Aires, 2002, p. 31.
  • [29]
    C. Vermot, op. cit.
  • [30]
    A. Minujin et E. Anguita, Eduardo, La clase media, op. cit, p. 36.
  • [31]
    L’empathie n’est pas une émotion. L’empathie est en effet un mécanisme qui permet aux individus (ou aux animaux) de « comprendre » les sentiments et les émotions que peuvent ressentir les autres individus ou animaux. Dans l’étude des relations interindividuelles, l’empathie est différente de la sympathie, de la compassion ou de la contagion émotionnelle.
  • [32]
    Z. Bauman, Le coût humain de la mondialisation, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2011.
  • [33]
    A. Scribano et A. Scribano, « Amor y acción colectiva: una mirada desde las prácticas intersticiales en Argentina Aposta », op. cit.
  • [34]
    B. Anderson, L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, op. cit.
  • [35]
    La nostalgie est liée au deuil du temps passé mais elle doit être distinguée de la mélancolie car cette dernière est liée au vide alors que la nostalgie permet de remplir l’espace. Cf. J. Stern, « L’immigration, la nostalgie, le deuil », Filigrane, vol. 5, 1996, pp. 15‑25.
  • [36]
    Littré.
  • [37]
    J. Stern, « L’immigration, la nostalgie, le deuil », op. cit.
  • [38]
    Ibid.
  • [39]
    De façon de penser.
  • [40]
    Cela ne les empêche néanmoins pas de mettre en avant leur origine européenne afin de se distinguer des autres migrants comme le font les Argentins à Barcelone.
  • [41]
    Sudaca est un terme péjoratif pour dire qu’une personne vient de l’Amérique du Sud.

Introduction

1La prise en compte des émotions, centrale pour comprendre le processus migratoire  [1], s’est principalement concentrée sur l’amour filial et l’amour romantique afin d’analyser le sentiment amoureux. Par exemple, les « négociations romantiques » à travers internet ont été décrites comme précurseurs à la mobilité de certaines femmes des pays du Sud ou des pays de l’Est  [2]. Le sentiment amoureux a également été analysé au sein des mariages transnationaux  [3]. L’amour filial, et plus spécifiquement l’amour maternel, a été pris en compte par des chercheuses féministes par le biais de l’analyse de ce que certaines ont nommé la « chaîne du care »  [4]. Ces recherches ont comme caractéristique commune de prendre en compte l’amour à travers une vision assez réductrice puisque l’amour se caractérise par la tendresse, la compassion et l’affection qu’une personne peut ressentir et/ou exprimer pour une autre mais aussi pour un objet (réel ou imaginaire), une image, un lieu, une activité, etc. En prenant en compte l’expression de l’amour vis-à-vis de l’Argentine de la part d’Argentins vivant à Miami et à Barcelone et qui ont migré à cause de la crise économique, politique et sociale de 2001, cet article a pour ambition de donner de la densité à l’analyse du sentiment amoureux dans le processus migratoire. En effet, l’amour peut être « civique »  [5]. C’est-à-dire qu’il est dans ce cas lié à des pratiques identitaires qui impliquent des configurations sociales où les relations « je-toi-autres » se positionnent dans les multiples façons de constituer un « nous »  [6]. La prise en compte de l’amour civique permet d’appréhender la signification de la relation qu’ont les Argentins avec l’Argentine, c’est-à-dire leurs sentiments d’appartenance à la nation, envisagée dans cet article comme une « communauté imaginée »  [7]. Son analyse permet par ailleurs de comprendre comment ce sentiment a influencé leur aspiration à la migration. En effet, les émotions sont souvent liées à une prédisposition à l’action  [8]. Ainsi, quel que soit l’objet ou la personne vers qui est dirigé le sentiment amoureux, aimer ne consiste pas seulement à ressentir et à éprouver pour soi. Si la personne aimante peut le faire de manière désintéressée, une mise en acte du sentiment lui est souvent liée  [9]. En faisant une étude comparée entre deux lieux de migration différents que sont Miami et Barcelone, cette recherche permet également d’appréhender en quoi le lieu de migration a une influence sur l’amour ressenti pour le pays d’origine. Enfin, cet article s’intéresse au fait que l’amour s’inscrit dans un ensemble d’émotions humaines ressenties et exprimées parfois de manière simultanée vis-à-vis du même objet. Dans cette perspective, ce texte développe l’argument selon lequel la compréhension du sentiment amoureux ne peut se faire sans l’analyse et la compréhension d’autres émotions rattachées à ce même objet. Dans un premier temps, cet article explicitera le contexte de départs des Argentins. Par la suite, le contexte d’arrivée et la méthodologie seront abordés. Enfin, le désamour de l’Argentine à Miami et la nostalgie de l’Argentine à Barcelone seront développés.

La classe moyenne argentine et la crise économique, sociale et politique de 2001

2De par son histoire, la « narrative nationale » Argentine en tant que nation moderne s’est construite lors de l’arrivée massive des migrants européens à la fin du XIXe siècle. À cette époque, la classe moyenne en tant que telle n’existait pas vraiment mais les migrants européens venaient principalement de cette classe sociale en Europe et ce sont eux qui progressivement formèrent de manière subjective et objective la classe moyenne argentine, personnage principal de la narrative nationale. En effet, l’Argentine est décrite comme une nation i) composée d’Européens blancs (formant la classe moyenne et l’élite, distinctes de la classe populaire qui est dans l’imaginaire collectif composée de noirs pauvres), ii) un pays éduqué et avancé, iii) riche et autosuffisant. L’adhésion à cette narrative qui découle d’un processus historique spécifique permet de créer un sentiment d’appartenance  [10]. Cette narrative n’est cependant pas figée. Les représentations qui la constituent peuvent changer avec le temps tout comme les émotions attachées à ces représentations. Tel fut le cas à la fin de la deuxième présidence de Carlos Menem (1989-1999) pour une partie de la population argentine. La réalité vécue entra en disjonction avec les représentations de la narrative de la communauté imaginée. En effet, au début des années 2000, une partie de la population argentine, et plus particulièrement une partie de la classe moyenne, a expérimenté une dévaluation en termes de statuts, d’emplois et de reconnaissance sociale qui a constitué un rappel douloureux de la perte de privilèges sociaux (social et symbolique) dont elle jouissait en Argentine  [11].

3Ce processus a pris naissance durant les années 1990. À cette période, la classe moyenne fut divisée entre les « gagnants » et les « perdants », pour reprendre la terminologie de Minujin  [12]. Les premiers pouvaient encore avoir le style de vie leur permettant de se considérer comme appartenant à cette classe sociale. Ils vivaient dans un pays de progrès, riche et qui faisait partie des grandes puissances économiques internationales  [13] alors que les seconds formèrent une inédite catégorie, celle des nouveaux pauvres  [14]. Ces derniers vécurent une disjonction entre la construction de leur subjectivité, qui s’inscrit dans cette narrative, et la réalité qu’ils vécurent. La diminution drastique de leur pouvoir d’achat et l’augmentation du chômage entraînèrent une disjonction entre les représentations subjectives qu’avaient une partie de la classe moyenne et la réalité qu’ils vécurent. Tout le fondement de ce que signifie faire partie de la classe moyenne se retrouva mis en doute. Cette disjonction s’accentua à la fin de la deuxième présidence de Carlos Menem. En effet, lorsque Fernando de la Rua succéda à Carlos Menem en 1999, il prit les commandes d’un pays en proie au chômage et à la pauvreté grandissante. En 2001, le taux de chômage était de plus de 25 %, et 57,5 % de la population tomba en dessous du seuil de pauvreté  [15]. Afin de mettre fin à une course aux liquidités et une fuite des capitaux, son gouvernement choisit en décembre 2001 de limiter le retrait en banque à 250 dollars par semaine, c’est-à-dire 1 000 dollars par mois, ce qui se trouvait alors être largement au-dessus du salaire moyen argentin de l’époque. Ce que les Argentins appellent de manière informelle le corralito[16] eut l’effet inverse puisque cette mesure entraîna en partie l’évasion massive des devises. La fuite des dépôts fut ainsi d’environ 19 000 millions de dollars durant l’année 2001 dont 5 millions seulement pour le mois de novembre  [17]. Prévu pour durer 90 jours, il resta en vigueur une année, provoquant ainsi une panique financière et la chute du gouvernement de Fernando de la Rua.

L’émigration argentine à Miami et à Barcelone

4L’érosion de l’Argentine comme « communauté imaginée » poussa une partie de la classe moyenne vers les chemins de l’émigration, principalement vers les États-Unis et l’Espagne. Dans ces deux pays, ce sont Miami et Barcelone qui reçurent le plus de migrants argentins. Ces deux villes semblent, au premier abord, très différentes. Néanmoins, elles ont de nombreuses similitudes. Elles se trouvent toutes les deux en bord de mer et elles ont toutes les deux une économie tournée vers le commerce international et le tourisme.

5Le choix de migrer à Miami et à Barcelone peut quant à lui s’expliquer via différents facteurs. Pour les États-Unis, contrairement aux ressortissants d’autres pays d’Amérique latine, les Argentins n’avaient pas besoin de visa pour entrer sur le territoire. Ils rentraient avec un visa de touriste « classique »  [18]. Néanmoins, en 2002, face à l’augmentation du nombre d’Argentins illégaux sur le territoire (ils sont alors estimés à 400 000), le gouvernement américain décide de remettre l’Argentine dans la liste des pays avec visa obligatoire. Les Argentins ont quand même bénéficié durant quelques mois d’une facilité d’entrée certaine pas rapport à d’autres nationalités de migrants. Par ailleurs, Miami est très présente dans la culture argentine puisque c’est à Miami que les « gagnants » de la crise allaient faire leur course, passer leurs vacances ou avaient leur résidence secondaire  [19]. Le choix de Miami peut s’expliquer par le fait que c’est l’une des destinations les moins chères de l’Argentine pour aller aux États-Unis. Le choix de Barcelone peut s’expliquer quant à lui par la migration circulaire qui existe entre l’Espagne et L’Argentine. En effet, une partie des citoyens argentins sont des descendants de migrants espagnols, ce qui leur permit de faire appel à cette « nationalité de secours »  [20] au moment de la crise. En réintégrant la nationalité de leurs ancêtres, ils ont pu migrer légalement en Espagne. Puis Barcelone représente une ville européenne sur le vieux continent où ont déjà trouvé refuge certains Argentins durant la dictature.

6Miami et Barcelone sont également deux villes où deux langues coexistent : l’espagnol et le catalan à Barcelone et l’espagnol et l’anglais à Miami. Ces langues ont un statut différent. Néanmoins, les Argentins peuvent continuer à utiliser l’espagnol dans leur vie courante. Miami et Barcelone ont par ailleurs toutes les deux une image de ville multiculturelle avec un nombre important d’immigrants vivant sur leur territoire. Enfin, notons que le nombre d’Argentins est à peu près équivalent dans ces deux villes. L’estimation du nombre d’Argentins à Miami en 2000 était de 13 341, en 2005 de 30 973  [21]. À Barcelone, en 2000, il y avait 11 491 Argentins, dont 7 336 avec la nationalité espagnole ; en 2005, il y avait 46 696 Argentins, dont 12 322 avec la nationalité espagnole  [22]. Pour ces deux groupes, il y a la même répartition des sexes, un âge moyen équivalent (33,5 ans) et ce sont principalement des migrations familiales.

Données et méthodologie

7Cette enquête fut mon travail de doctorat en sociologie effectué entre l’Université Paris Descartes et l’Université Autonome de Barcelone. Au cours de celle-ci, j’ai utilisé une méthodologie qualitative. Les entretiens m’ont permis d’être au plus près des états cognitifs des participants. Aucune question ne portait sur les émotions  [23] ou sur l’amour en particulier, sauf une, implicitement, celle où je demandais aux enquêtés quels étaient les sentiments qu’ils ressentaient pour leur pays. Je n’ai dit à aucune des personnes enquêtées que je travaillais sur cette thématique afin de ne pas orienter leur réponse. En effet, je voulais saisir leur discours émotionnel lié à leur expérience migratoire et non pas leur discours sur les émotions.

8J’ai conduit 50 entretiens en espagnol sans traducteur : 30 entretiens à Miami et 20 entretiens à Barcelone avec des Argentins qui ont quitté l’Argentine entre 1999 et 2003. Mes deux terrains ne se sont pas déroulés en même temps. J’ai en effet commencé mon terrain à Miami en 2006 et j’ai effectué mon terrain à Barcelone au cours de l’année 2009. Trois ans séparent donc le début de mon terrain à Miami et la fin de mon terrain à Barcelone. En me basant principalement sur les entretiens et non sur une observation à vif du processus migratoire, j’ai dû tenir compte du fait que l’expression de l’amour était le résultat de reconstructions mémorielles. Celles-ci se basaient sur des souvenirs qui sont, comme le rappelle Anne Muxel, des « fictions vraies »  [24]. La temporalité fait ainsi partie intégrante des résultats obtenus.

9Ma recherche ne s’est pas limitée à une recherche de « mot-émotion » amour. Le discours humain a un effet performatif, dans le sens où les linguistes le comprennent dans l’analyse du discours. C’est-à-dire que les individus peuvent utiliser des termes vagues pour décrire les émotions. De plus, je n’ai pas cherché à prendre en compte les différences des mots relatifs à des émotions qui font partie du même ensemble ni une différence d’intensité des émotions qui peut être culturelle.

Le désamour de l’Argentine

10Durant dix années, et plus particulièrement lors du corralito, l’État argentin n’a pas respecté les droits fondamentaux de ses citoyens, dont il devait être pourtant le garant. Certains enquêtés ont ainsi exprimé leur déception vis-à-vis de l’État argentin qui manqua selon eux de respect à l’égard de ses citoyens. Cette rupture se construit autour de la notion de perte et d’absence de la construction de l’image idéale de la nation argentine, c’est-à-dire vis-à-vis des citoyens argentins qui ont voté et soutenu le gouvernement pendant deux mandats. Dans cette perspective, c’est également l’Argentine qui « fait mal », comme nous l’explique ici Gladys :

11

« L’Argentine fait mal (la Argentina duele). Ça fait mal parce qu’elle fut pendant de nombreuses années dans les mains de beaucoup de corrompus. De personnes de très bas niveau, sans amour, sans amour (sin amor, de gente desamorada), à qui rien n’importe. Parce que, parce que si l’on a un peu d’amour, tu ne peux pas faire cela. » (Femme. Miami)

12Le manque d’amour qu’exprime ici Gladys est défini par le manque de « soin », le non-respect des droits et des règles de la part de l’État argentin pour ses citoyens  [25]. C’est dans ce sens que l’Argentine « fait mal ». Le chaos vécu à la fin des années 1990 créa des blessures collectives qui se superposèrent aux « cicatrices ouvertes » de la période de la dictature. Aux crimes commis lors de celle-ci, se rajoutèrent ainsi ceux commis en période démocratique  [26]. La fin du gouvernement de Carlos Menem fut le moment historique où se rejoignirent la peur de la dictature politique et la peur face à la chute économique. Les dix années du gouvernement de Carlos Menem furent en effet ponctuées par le recours aux violences policières qui allèrent jusqu’aux « crimes »  [27] perpétrés par la police. Certains d’entre eux ont alors intégré une nouvelle vision de leur pays qui avait désormais « plus de points communs avec les autres pays d’Amérique latine qu’avec les pays européens dans lesquels notre pays envoyait des livres et de la nourriture et aujourd’hui des travailleurs »  [28]. La fin du deuxième mandat de Carlos Memen fut une période de deuil pour la société argentine, qui avait désormais l’image d’un pays corrompu, pauvre, inégalitaire, où une partie de la population mourait de faim. Certains Argentins, dont certains enquêtés, ont eu ainsi la sensation qu’en quelques années, l’Argentine devint, symboliquement, un pays latino-américain. Cette descente symbolique sur l’échiquier mondial a entraîné de la tristesse chez certains enquêtés.

13Celle-ci a été plus importante pour les enquêtés partis après le corralito, période durant laquelle le manquement de l’État est devenu réalité. En effet, le corralito compliqua la vie quotidienne des Argentins tout en violant leurs droits patrimoniaux. Cette mesure affecta surtout les commerçants et les travailleurs informels mais aussi une grande partie de la classe moyenne. Les petits épargnants furent touchés de plein fouet quand l’État décida de geler les dépôts bancaires. Plus d’un million de petits épargnants perdirent leur économie alors que le Fonds Monétaire International refusa d’éliminer une partie de la dette. Le chômage concernait alors 19 % de la population ; un Argentin sur dix se retrouva sans pension de retraite ou de couverture de santé ; les hôpitaux se retrouvèrent sans financement ; et les écarts entre les « riches » et les « pauvres » ne firent que se creuser  [29]. La mise en place du corralito et la fin de la loi de convertibilité créèrent la panique chez les petits épargnants et représentèrent également une chute symbolique pour l’Argentine en tant que nation. L’équivalence entre le peso argentin et le dollar américain avait en effet pendant presque dix ans représenté une fierté nationale en symbolisant le fait que l’Argentine était un pays comparable aux États-Unis d’Amérique et par extension à l’Europe  [30].

14Cette perte d’amour exprimée par les enquêtés a ici pour revers la perte de l’empathie  [31] de la part d’une partie de la classe dirigeante qui a appliqué une politique de la cruauté. En effet, la cruauté, une des modalités de la violence est inversion de tout lien fondé sur la reconnaissance d’autrui. Durant cette période, certains citoyens argentins n’ont pas pu mener des actions pour demander des réparations vis-à-vis de la perte de leur économie, de leur emploi, mais aussi d’une certaine manière de leur dignité. Les politiques néolibérales sont d’une violence extrême pour les individus entraînant la misère et une insécurité permanente  [32]. Or l’amour civique est lié à la fiabilité, c’est-à-dire à la manière de produire et de reproduire la sécurité existentielle  [33]. Cette fiabilité est également nécessaire à la constitution de la narration nationale. En effet, celle-ci implique le partage collectif d’une narration cohérente ainsi que l’illusion d’une unité qui va vers un futur historique commun dans lequel les individus ont confiance  [34]. L’adhésion des individus à celle-ci permet de créer un lien entre eux et de donner l’illusion de l’unité d’un groupe.

15Le sentiment d’amour se nourrit des images et des attributs de l’objet ou de l’être aimé avec lequel un individu souhaite s’identifier, ce qui entraîne une volonté de proximité physique. Au contraire, lorsqu’un individu ne s’identifie plus avec ce qu’il représente (objet ou être aimé), celui-ci cherchera à s’en distancier ou exprimera tout simplement de l’indifférence vis-à-vis de celui-ci. La situation que vécut une partie de la classe moyenne argentine entraîna donc une distanciation imaginée de certains Argentins avec la narration de l’identité collective. Lors de la crise économique de 2001, les personnes de la classe moyenne enquêtées à Miami exprimaient le fait qu’ils ne pouvaient plus s’identifier avec ce qu’ils se représentaient de la classe moyenne. Face à la violence de la situation, ils ont donc choisi la distanciation géographique qui leur a permis une distanciation avec la narration de la communauté imaginée argentine. L’aspiration à l’émigration s’est ainsi produite dans ces termes, certains enquêtés ne souhaitaient plus être identifiés avec l’Argentine, pays qu’ils n’admiraient plus et dont ils n’étaient plus fiers.

16Cela ne veut pourtant pas dire que certains Argentins vivants à Miami ne pouvaient plus exprimer de l’amour vis-à-vis de l’Argentine au moment de l’enquête. Ils continuaient en effet d’avoir de l’amour pour l’Argentine en tant que patrie. Par exemple, certains enquêtés à Miami m’ont dit ne plus vouloir avoir de relation avec des Argentins ou tenter de ne pas être reconnaissable en tant qu’Argentin en dissimulant leur accent. Dans les faits, par exemple, certains enquêtés participaient à des asado entre Argentins. L’émigration de certains enquêtés semble ainsi être due à leur déception vis-à-vis de la nation tout entière en tant qu’entité politique et démocratique mais aussi vis-à-vis de certaines mœurs et de ces répétitions historiques douloureuses. Certains Argentins à Miami ont ainsi tendance à exprimer des sentiments d’amour-haine, voire une ambivalence de sentiments. Ce fut, par exemple, le cas de Valeria qui exprima à la fois de la colère à l’encontre de l’Argentine mais aussi de l’amour :

17

« Ah, je suis vraiment en colère (enojar). Rien. Une contradiction de sentiment. J’aime l’Argentine et d’un autre côté, je suis vraiment en colère pour ce qui s’est passé. Encore aujourd’hui, je ne le comprends pas. » (Femme. Miami).

18Cette enquêtée exprime ici de l’amour pour son pays en tant que patrie et en même temps de la colère « pour ce qui s’est passé », c’est-à-dire vis-à-vis de l’État argentin. La colère exprimée via le mot enojar est l’expression du choc qu’ils vécurent. Comme le montre cet extrait, elle n’arrive pas à trouver une suite logique à ce qui s’est passé. Elle exprime le choc qu’a engendré une suite d’événements liés à la crise argentine : « Encore aujourd’hui, je ne le comprends pas ». C’est bien ici le désamour qu’exprime cette enquêtée. En effet, l’expression de la colère est souvent présente lors d’une rupture amoureuse.

19À cette colère enoja se rajoute la colère bronca. La colère bronca est l’expression de l’indignation des enquêtés face au non-respect de leurs droits par les dirigeants politiques. L’expression de cette colère est liée au comportement du gouvernement et des organismes financiers durant la crise. Elle est l’expression de leur indignation face à l’injustice que certains considèrent comme étant de l’irrespect de la part des institutions argentines. En se sentant tomber dans la catégorie de « nouveaux pauvres », certains enquêtés ont eu l’impression de perdre leur intégrité face à un traitement jugé dégradant, voire inhumain. Les Argentins à Miami exprimaient un rejet total de leur pays en tant que nation. Ils ne trouvaient aucun point d’attache pour penser l’Argentine autrement. L’Argentine est, pour eux, le lieu du passé dans lequel ils ne veulent pas retourner, alors que les États-Unis représentent le présent et le futur.

La nostalgie de l’Argentine

20Le terme de « nostalgie » vient des termes grecs nostos, qui signifie retour, et algie, qui signifie douleur. La nostalgie est ainsi un sentiment entraîné par l’exil ou par le temps qui passe, et cela de façon toujours douloureuse  [35]. La nostalgie fut décrite par un médecin suisse en 1678 pour désigner la maladie dont étaient atteints les soldats suisses en France  [36]. Il décrivit les symptômes de ces derniers comme une « obsession douloureuse de retourner au pays que l’on a quitté »  [37]. Elle est liée à la tristesse de la perte et au deuil d’un temps à jamais révolu. Elle n’est néanmoins pas constante et peut être réactivée à la vue d’un objet, par une odeur, etc., qui ramènera dans le présent de manière déformée, puisque presque toujours sublimée, les représentations qui leur sont attachées.

21Elle n’est plus aujourd’hui liée à une pathologie comme elle l’était à l’époque, mais elle est, de par sa définition originelle, toujours liée intrinsèquement à la migration. Pour s’exprimer, cette émotion nécessite la présence de l’absence et le manque par rapport au passé vécu, toujours sublimé. Dans cette perspective, elle est liée à un moment, un lieu, un objet qui a été aimé. Elle pourrait être décrite comme un voyage rêvé. L’idéalisation qui nourrit la nostalgie, et réciproquement la nostalgie qui nourrit l’idéalisation, n’est autre qu’une défense contre la perte. La nostalgie permet dans cette perspective « de surmonter la désillusion en offrant une source de gratifications narcissiques difficiles à mettre en échec, parce que fluctuantes, indispensables à l’estime de soi »  [38]. La reconstruction mémorielle sur laquelle la nostalgie se fonde est toujours une reconstitution d’un passé idéalement typifié qui est possible grâce à la distance du souvenir que les individus chercheront à retrouver.

22Elle trouve donc un terrain favorable pour se développer lors du processus migratoire car l’éloignement géographique et le temps qui passe lui laissent les conditions nécessaires à son expression. Ainsi, la migration pourrait peut-être permettre à la nostalgie de trouver à la fois la distance temporelle qu’elle nécessite pour se développer mais aussi la distance géographique qui permet aux migrants de penser et de reconstituer leur lieu d’origine dans leur imaginaire de manière sublimée. Ces derniers expriment de la nostalgie et notent que ce sentiment de « mal du pays » est un sentiment nouveau avec lequel ils doivent vivre :

23

« J’ai cette nostalgie du pays. Oui, j’ai la nostalgie de mon pays. C’est normal lorsque tu t’en vas d’où tu es né. Tu as toujours ça. Mais j’essaie de changer. Comme nous disons, nous autres, j’essaie de changer le “chips”  [39]. J’essaie d’être bien. D’être heureux. » (Homme. Barcelone)

24La nostalgie est un sentiment nouveau pour certains enquêtés à Barcelone mais elle est vue comme normale par ces derniers qui ont quitté leur pays de naissance. Cette normalité est liée à la place de la nostalgie dans la société argentine pensée comme nostalgique.

25Cette émotion peut entraîner une aspiration au retour, ce qu’ont tenté d’effectuer certains enquêtés à Barcelone. Par exemple, en retournant vivre à Buenos Aires, Paula a superposé l’image irréelle qu’elle avait de l’Argentine fantasmée avec celle de la réalité alors que, entre-temps, Paula s’est habituée à sa nouvelle vie à Barcelone. Dans cette perspective, la nostalgie est sans doute l’émotion qui entraîne le plus de mouvement, cognitif ou physique, de va-et-vient, entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Elle serait peut-être l’émotion de l’ambivalence par excellence. Certains enquêtés ne sentent pas vraiment d’ici (de Barcelone) mais plus de là-bas (de l’Argentine). Ils sont pris dans un sentiment « tanguero » :

26

Enquêtrice : « Que ressentez-vous pour votre pays ? »
Enquêtée : « Oh là là ! C’est un sentiment tanguero. Je ne sais pas pourquoi, je me sens Argentine. J’aime l’Argentine. J’aime mon pays. J’aime la culture de mon pays et, d’un autre côté, je sens que je ne peux pas être là-bas. C’est pour ça que c’est un sentiment tanguero, parce que c’est à moitié de la nostalgie. Je sens toujours que je suis de là-bas, mais d’un autre côté je ne me vois pas vivre là-bas. Peut-être que si je rentre dans un mois, je vais m’habituer. Mais aujourd’hui, non, je ne m’imagine pas rentrer (encarar). Non. Je n’aime pas la société en ce moment. Aller d’un côté ou rester dans l’autre ou rester au milieu, mais sans savoir comment on fait pour rester au milieu parce que, chaque fois, il y a moins de place au milieu. Ça, ce sont mes sentiments. » (Femme, Barcelone)

27Cette visite d’un passé sublimé qu’est la nostalgie a un rôle spécifique au cours du processus migratoire, puisqu’elle permet aux individus de rester liés avec leur communauté d’origine et de participer, même si ce n’est qu’en pensée, à la vie sociale. La nostalgie favorise ainsi certaines pratiques telles qu’écouter de la musique, manger un plat typique du pays d’origine, continuer à pratiquer la langue, lire les journaux, etc. Ce sentiment qui est associé à la remémoration des souvenirs, souvent construits de manière utopique, peut dans le cas de la migration être un moyen de continuer d’appartenir à la communauté d’origine et de continuer de participer à sa vie sociale, que ce soit au niveau imaginaire ou dans la pratique. Elle a un rôle central dans la construction d’une identité mixte du migrant car elle lui permet d’être dans son nouveau lieu de migration et dans le même temps de continuer à appartenir à son lieu d’origine. Elle crée un lien qui pourrait se traduire par des pratiques transnationales mais aussi par une aspiration ou une tentative de retour vers ce qui fut. Ce « mal du pays » est en effet toujours lié au désir du retour (Anwar 1979) qu’ont exprimé certains des enquêtés.

L’amour et sa temporalité contextuelle

28Comme le montrent les analyses des deux parties précédentes, l’amour vis-à-vis de l’Argentine est présent dans le discours des migrants argentins à Miami et Barcelone. D’un côté, à Miami, elle est exprimée via le désamour, en lien avec la colère. De l’autre, à Barcelone, c’est le passé sublimé, via la nostalgie, de l’Argentine qui domine. Comment et pourquoi cette différence s’observe-t-elle ? Plusieurs facteurs, interreliés peuvent expliquer ce différentiel. Comme il a été noté, pour se développer, la nostalgie a besoin d’une distance temporelle. Or mes deux terrains se sont déroulés dans des temporalités différentes. J’ai en effet commencé mon terrain en 2006 à Miami et en 2009 à Barcelone. Il se pourrait ainsi que cette différence de quatre ans ait permis à la nostalgie de s’accroître chez les Argentins à Barcelone. À Miami, la nostalgie en tant que telle n’avait pas encore pu se développer car la trame temporelle à laquelle elle s’accroche pour se construire n’était pas assez développée. En effet, les émotions sont des « états transitoires ». Il est ainsi important de prendre en compte la temporalité afin de comprendre l’expression ou la non-expression des émotions. Dans le cas de la nostalgie, la temporalité est centrale, puisque ce sentiment se nourrit du temps passé pour exister. Le temps écoulé entre le début et la fin de mes deux terrains, quatre ans, peut donc permettre de comprendre pourquoi celle-ci ne fut pas exprimée à Miami vis-à-vis de l’Argentine.

29Comme il a été mentionné dans cet article, la communauté argentine est une communauté ancienne à Barcelone. Les Argentins venus lors de la dictature ont eu le temps de développer la nostalgie. Celle-ci a peut-être été transmise et partagée avec les Argentins venus lors de la crise économique, politique et sociale de 2001. De l’autre côté, la colère à l’égard de l’Argentine était sans doute trop présente dans la vie quotidienne des Argentins à Miami. Ce sentiment, la colère, n’est pas propice à la construction d’une image idyllique d’un moment passé, d’un lieu vécu. Cette colère est par ailleurs sans doute entretenue par le contexte de migration. La réception des migrants argentins dans leur pays d’arrivée peut en effet interférer sur l’amour civique qu’ils ont vis-à-vis de l’Argentine. Tous souhaitaient immigrer dans le « premier monde », mais celui-ci fut construit à travers l’idée du « rêve américain » pour Miami et de « l’Argentine de l’Europe » pour Barcelone. Ces aspirations peuvent entrer en contradiction avec la réalité qu’ils vivent une fois qu’ils ont migré. À Miami et à Barcelone, les Argentins sont identifiés selon deux catégories ethno-raciales différentes. Ils sont identifiés en tant que latino à Miami et sudaca à Barcelone. L’auto-identification vis-à-vis de ces deux catégories est différente pour ces deux groupes puisque les Argentins de Miami accueillent dans leur grande majorité de manière positive l’hétéro-identification ethnique en tant que latino, alors que les Argentins à Barcelone rejettent dans leur grande majorité celle de sudaca.

30Les Argentins qui ont choisi Miami ont voulu y migrer pour sa communauté latina. Être latino leur permet dans une certaine mesure d’appartenir au « rêve américain ». Dès le départ, ils se sont projetés en s’identifiant à cette ville où il était possible pour eux de vivre. L’acceptation de cette nomination de la part des immigrants argentins peut peut-être entraîner une solidarité avec le reste de la communauté latina de Miami. Ils peuvent également adhérer à cette hétéro-identification avec une certaine fierté. De ce fait, le sentiment d’adhésion à la culture américaine et le désir de faire partie du « rêve américain » semblent être favorisés par les réalités contextuelles de la migration des Argentins à Miami  [40]. L’expression d’un rejet de l’Argentine, via la colère, par les Argentins de Miami peut également être envisagée comme une manière pour eux d’appartenir à la communauté latina. La communauté latina est construite historiquement par les Cubains, sur un profond rejet du système politique et économique de leur pays d’origine. Sans minimiser le fait que certains Argentins aient des raisons compréhensibles de ressentir de la colère et de la honte vis-à-vis de leur pays, exprimer ce rejet leur permet finalement de former une communauté argentine à l’étranger puisque ces émotions partagées socialement les rassemblent.

31Les Argentins qui ont émigré à Barcelone sont, eux, identifiés, depuis les années 2000, comme des sudacas[41]. À l’inverse de la catégorie latino, la catégorie de sudaca n’est pas administrative. Cette appellation récente est plus particulièrement péjorative. Elle est la contraction de SUDA-meri-CA-no, c’est-à-dire sud-américain en français. Elle s’est surtout popularisée dans les années 1990, lorsque l’Espagne a commencé à recevoir de plus en plus d’immigrants latino-américains. Ainsi, certains Argentins à Barcelone acceptent plus ou moins bien la filiation en tant que sudaca. En effet, en étant associés aux autres migrants venus d’Amérique latine, les migrants argentins se voient dénier leur origine européenne et leurs aspirations de vivre à Barcelone comme descendants européens (ils ont réintégré la nationalité de leur ancêtre). Face à cette désignation, ils expriment de la colère. Cette colère vient de l’opposition entre leurs attentes et la réalité qu’ils vivent. Elle est l’expression de leur rejet de cette identification péjorative. De plus, ils pensaient retourner à leurs origines européennes, alors que dans la réalité, c’est leur identité d’individu venant d’Amérique latine qu’on leur oppose. La colère découle ainsi de la contradiction entre leur auto-identification argentino-européenne « blanche » et l’hétéro-identification comme sudaca. Vis-à-vis de l’hétéro-définition en tant qu’immigrant sudaca, ceux-ci vont ainsi exprimer de la honte et de la colère, alors que vis-à-vis de l’hétéro-définition en tant qu’immigrant latino, les Argentins à Miami vont plutôt exprimer de la fierté. L’analyse de ces différentes émotions peut peut-être donner des indices sur les processus d’intégration dans chacune de ces deux villes. Les immigrants argentins semblent aspirer à s’intégrer au groupe d’immigrants latinos de Miami, alors que les immigrants argentins à Barcelone semblent réaffirmer leur nationalité argentine afin de se distinguer des autres migrants sudacas et ainsi, peut-être, également réaffirmer symboliquement leur origine européenne.

32Enfin, deux autres facteurs peuvent ici expliquer l’expression du désamour à Miami et de la nostalgie à Barcelone. Comme je l’ai énoncé, il existe une certaine homogénéité dans la répartition des sexes, de la tranche d’âge et aussi en termes de classe sociale chez les enquêtés à Miami et Barcelone. Ils faisaient tous partie de la classe moyenne en Argentine. Néanmoins, avant leur migration, à Miami, la majorité des enquêtés faisaient partie de la catégorie des entrepreneurs et des cadres. À Barcelone, la plupart d’entre eux avaient une profession libérale. Par ailleurs, en ce qui concerne le statut de migrant, la grande majorité d’entre eux avaient un statut légal, que ce soit à Miami ou à Barcelone.

Conclusion

33Cet article a redonné de la densité à l’analyse de l’amour durant le processus migratoire en prenant en compte son expression vis-à-vis d’un pays, ici l’Argentine. En effet, comme il a été souligné, la définition du sentiment amoureux ne se réduit pas à l’amour romantique ou filial. Ainsi, la prise en compte de l’amour vis-à-vis du pays d’origine, défini dans cet article comme amour civique, permet de comprendre l’appartenance à l’Argentine des migrants argentins à Miami et à Barcelone qui sont venus en raison de la crise économique, politique et sociale de 2001. Par ailleurs, cette recherche contribue à la compréhension du fonctionnement de ce sentiment durant le processus migratoire via trois apports. Premièrement, le sentiment amoureux peut se comprendre à travers l’analyse d’autres émotions. En effet, les Argentins à Miami expriment de la colère vis-à-vis de l’Argentine. Cette émotion est, entre autres, l’expression du désamour des Argentins à Miami vis-à-vis de l’Argentine. La nostalgie quant à elle, exprimée par les Argentins à Barcelone, est liée à la construction d’une image sublimée qui se retrouve également parfois dans le sentiment amoureux vis-à-vis de leur pays d’origine. Deuxièmement, cette recherche montre que le lieu d’accueil a un impact sur la construction du sentiment amoureux vis-à-vis du pays d’origine. À Miami et Barcelone, les Argentins parlent d’amour mais ce ne sont pas les mêmes émotions qui sont en jeu et qui donnent lieu aux mêmes actions. Les Argentins à Miami n’aspirent pas à un retour en Argentine alors que les Argentins à Barcelone peuvent aspirer à un retour. Enfin, comme il a été souligné, la temporalité du moment de l’enquête au regard du processus migratoire est à prendre en considération afin de comprendre le fonctionnement de ce sentiment.

Bibliographie

  • Anderson B., L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte, Paris, 1983.
  • Bauman Z., Le coût humain de la mondialisation, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2011.
  • Berger P. L. et Luckmann Th., La construction sociale de la réalité, Armand Colin, Paris, 1967.
  • Bonnet A., La Hegemonía Menemista: El Neoconservadurismo En Argentina, 1989-2001, Prometeo Libros, Buenos Aires, 2007.
  • Ehrenreich B. et Hochschild A., « Introduction », dans Barbara Ehrenreich et Arlie Russell Hochschild (eds.), Global Woman: Nannies, Maids, and Sex Workers in the New Economy, Holt Paperbacks, New York, 2004, pp. 1-15.
  • Elster J., Las uvas amargas. Sobre la subversión de la racionalidad, 62, Barcelona, 1989.
  • Gonzalez Bernarldo P. et Jedlicki F, « Migrants and borders Argentina », EuroBroadMap, 2011 (« Visions of Europe in the World »).
  • Hochschild A., « Travail émotionnel, règles de sentiments et structure sociale », Travailler, vol. 9, 2003, p. 19.
  • Hochschild A., « Love and Gold », dans Barbara Ehrenreich et Arlie Russell Hochschild (eds.), Global Woman: Nannies, Maids, and Sex Workers in the New Economy, Holt Paperbacks, New York, 2004, pp. 15-31.
  • Iriart C. et Waitzkin H., « Argentina: no lesson learned », International Journal of Health Services: Planning, Administration, Evaluation, vol. 36, n° 1, 2006, pp. 177‑196.
  • Melamed D., Irse, cómo y por qué los argentinos se están yendo del país, Editorial Sudamericana, Buenos Aires, 2002.
  • Muxel A., Individu et mémoire familiale, Hachette Littératures, Paris, 2007.
  • Minujin A. et Anguita E., La clase media: seducida y abandonada, Edhasa, Barcelona, 2004.
  • Nussbaum M. C., Upheavals of Thought: The Intelligence of Emotions, Cambridge University Press, Cambridge, 2003.
  • Stern J., « L’immigration, la nostalgie, le deuil », Filigrane, vol. 5, 1996, pp. 15‑25.
  • Parella Rubio S., Mujer Inmigrante Y Trabajadora: La Triple Discriminación, Anthropos, Barcelona, 2003.
  • Roca i Girona J., Soronellas Masdeu M., Bodoque Puerta Y., Migraciones por amor: diversidad y complejidad de las migraciones de mujeres, Papers 2012, 97/3, 685-707.
  • Scribano A. « Amor y acción colectiva: una mirada desde las prácticas intersticiales en Argentina », Aposta, Revista de Ciencias Sociales, n° 74, 2017, pp. 241-280.
  • Vermot C., « Peurs et aspiration à l’émigration à Miami et à Barcelone des Argentins de la classe moyenne (1999-2003) », Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les Cahiers ALHIM [En línea], 34 | Publicado el 20 diciembre 2017, consultado el 28 febrero 2018. URL : http://journals.openedition.org/alhim/5815.
  • Vermot C., «  Introduction : la migration comme expérience émotionnelle », Les émotions des migrants. Une approche sociologique, Migrations Société, n° 168, avril-juin 2017, pp. 15-22.
  • Vermot C., «  Migration et émotions genrées. Les Argentins à Miami et à Barcelone », Migrations Société, n° 168, avril-juin 2017, pp. 67-83.
  • Vermot C., «  Guilt: a gendered bond within transnational family », Emotions, Spaces and Society, special issue on Migration and Emotions, vol. 16, 2015, pp. 138-146.
  • Vermot C., «  Capturer une émotion qui ne s’énonce pas: trois interprétations de la honte », 2014, [En ligne], 2 | 2015, mis en ligne le 23 octobre 2014, consulté le 24 octobre 2017. URL : http://teth.revues.org/224 ; doi:10.4000/teth.224
  • Vermot C. « Los sentimientos de pertenencia a la nación de los inmigrantes argentinos en Miami y Barcelona », Onteaiken, n° 17, 2014, pp. 30-45.
  • Viladrich A., « You just belong to us, Tales of Identity and Differences with Populations to which the Ethnographer Belongs », Cultural Studies, vol. 5, n° 3, 2005, pp. 383‑401.

Mots-clés éditeurs : amour, Argentine, migration, temporalité

Date de mise en ligne : 31/08/2020

https://doi.org/10.3917/soc.149.0045