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Configurations de l’univers de la culture pop : pour une archétypologie des formes du Roi clandestin contemporain

Pages 75 à 90

Citer cet article


  • La Rocca, F.
(2019). Configurations de l’univers de la culture pop : pour une archétypologie des formes du Roi clandestin contemporain. Sociétés, 146(4), 75-90. https://doi.org/10.3917/soc.146.0075.

  • La Rocca, Fabio.
« Configurations de l’univers de la culture pop : pour une archétypologie des formes du Roi clandestin contemporain ». Sociétés, 2019/4 n° 146, 2019. p.75-90. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-2019-4-page-75?lang=fr.

  • LA ROCCA, Fabio,
2019. Configurations de l’univers de la culture pop : pour une archétypologie des formes du Roi clandestin contemporain. Sociétés, 2019/4 n° 146, p.75-90. DOI : 10.3917/soc.146.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-2019-4-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soc.146.0075


Notes

  • [1]
    G. Simmel, Philosophie de la modernité. 2. Esthétique et modernité, conflit et modernité, testament philosophique, Payot, Paris, 1990.
  • [2]
    Cf. C. G. Jung, Psychologie de l’inconscient (1913), trad. par Roland Cahen, Le Livre de poche, Paris, 1995.
  • [3]
    M. Halbwachs, La mémoire collective, PUF, Paris, 1968.
  • [4]
    G. Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, Paris, 1960.
  • [5]
    G. Durand, Figures mythique et visages de l’œuvre. De la mythocritique à la mythanalyse, Berg, Paris, 1979, et G. Durand, « Méthode archétypologique : de la mythocritique à la mythanalyse », in Champs de l’imaginaire, Ellug, Grenoble, 1996.
  • [6]
    G. Durand, « Méthode archétypologique : de la mythocritique à la mythanalyse », op. cit., p. 142.
  • [7]
    G. Durand, L’imagination symbolique (1964), PUF, Paris, rééd. 1998.
  • [8]
    Sur ces questions de l’imaginaire des super-héros et son importance dans la culture contemporaine, nous signalons la thèse en préparation de Lolita Graziosi, sous notre codirection, au LERSEM-IRSA de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3.
  • [9]
    D’ailleurs on remarque qu’en début 2020 nos écrans seront aussi contaminés par la nouvelle plateforme Disney+ qui prépare en chantier des séries liées au Marvel Cinematic Univers comme témoignage que ces mythes qui persistent depuis nombre d’années à contaminer un univers toujours plus vaste de fans, sont aussi l’expression d’une récupération par l’empire de l’industrie du spectacle qui développe un véritable « capitalisme culturel » qui joue sur les affinités.
  • [10]
    U. Eco, Apocalittici e integrati, Bompiani, Milano, 1964.
  • [11]
    M. Maffesoli, Iconologies. Nos idol@tries postmodernes, Albin Michel, Paris, 2008.
  • [12]
    I. Chambers, Urban Rhytms: pop music and popular culture, Macmillan, London, 1985.
  • [13]
    Cf. à ce propos G. Simmel, Sociologie et épistémologie, PUF, Paris, 1981. Cf. aussi Le problème de la sociologie – Et autres textes, Du Sandre, Paris, 2006.
  • [14]
    On signale par exemple la création aux États-Unis des Beyoncé studies à la Rutgers University of New Jersey avec le cours Politicising Beyoncé dans le département des Women’s and Gender Studies et aussi à l’Université de Copenaghen le cours Beyoncé, Gender and Race.
  • [15]
    R. Barthes, Mythologies, Éditions du Seuil, Paris, 1957.
  • [16]
    On se réfère ici à un article de 1882 Psychologische und Ethnologische Studien über Musik, Études psychologiques et ethnologiques de la musique. D’ailleurs on signale que ce texte à l’origine était une dissertation de doctorat à l’Université Humboldt de Berlin que le jury avait refusé et préféré une étude sur Kant.
  • [17]
    En relation à cette idée il suffit de voir la une de la revue Rolling Stones italien du 3 mars 2017 avec l’image du pape et le titre Francesco, Papa Pop.
  • [18]
    Voir en particulier : M. McLuhan, La Mariée mécanique : folklore de l’homme industriel, Ère, Alfortville, 2012.
  • [19]
    S. Reynold, Retromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur, Le mot et le reste, Marseille, 2012.
  • [20]
    A. Fouillet, L’empire ludique. Comment le monde devient (enfin) un jeu, François Bourin, Paris, 2014.
  • [21]
    Cf. C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, Paris, 1958.
Traseme ‘mpiett
N'ata vota cu sta appocundria
Puort rispiett
Chest è storia, nun è geografia
Nun sacc arò vaij
Bye, bye, piccirè
Liberato – Guagliò

Ouverture

1 La proposition de Georg Simmel du « roi clandestin », qu’il illustre dans sa Philosophie de la modernité[1], indique une particularité définissant une époque. Par ce fait, chaque époque historique possède son « roi clandestin », ou « roi secret », au travers duquel Simmel voit un processus d’adaptation et de réactualisation des formes de culture.

2 Cette dynamique indique, à notre avis, l’importance des petites choses du quotidien à travers une action de construction, en suivant la pensée simmelienne, d’une herméneutique de surface – ou un savoir de la surface – afin de s’immerger dans la réalité sociale en découvrant ses multiples caractéristiques et traits essentiels. Une « surface » à explorer qui représente bien la configuration du vécu dans ses diverses formes et illustre cette complexité du réel à laquelle nous sommes confrontés au quotidien. Complexité, il faut le signaler, dans le sens d’un ensemble de fragments unis ensemble qui, dans leur unité, caractérisent la vision de la société. D’autre part, le fragment représente une méthode typique de la connaissance du particulier – présente dans l’optique de la pensée de Walter Benjamin mais aussi strictement liée à Simmel – qui s’édifie à partir de la surface et des détails pour montrer une compréhension profonde du social.

3 Ce « roi clandestin » indique la forme des modes d’être et de penser l’être-ensemble, et représente quelque chose qui taraude la société et sa structure. Alors, le « roi clandestin » d’une époque met l’accent sur la dynamique de la société, une figure caractérisant cette même société qui peut être mise en résonance, d’une certaine façon, avec la notion d’inconscient collectif de Carl G. Jung  [2] liée aux représentations de l’imaginaire humain, et celle de « mémoire collective » chère à Maurice Halbwachs  [3].

4 Cette correspondance réside dans le fait que dans le processus de compréhension du monde social, les représentations collectives influencent les styles et les manières d’être. Il faut alors chercher dans la profondeur du social et dans ses surfaces culturelles, les figures et les formes qui s’érigent comme éléments représentatifs de l’imaginaire contemporain. Si, comme nous indiquait Simmel, nous devons toujours chercher le style d’une époque ou bien le « roi clandestin » d’une époque, en même temps il faut aussi pénétrer les arcanes de l’imaginaire social comme une exploration afin de composer un cadre symbolique de ce que nous pouvons définir, de notre point de vue, une « climatologie » de notre temps composée par des fragments de visions, regards, expériences d’impressions d’une réalité toujours dynamique et constamment en mutation qui s’origine également dans les trajets de l’imaginaire de la culture contemporaine. En suivant ici la pensée de Gilbert Durand  [4], on pourrait parler d’un trajet de l’imaginaire collectif délinéant un capital symbolique des modes de relation de l’homme avec son environnement socio-culturel. D’une certaine manière, le « roi clandestin » comme figure symbolique creuse dans cet environnement et se projette, dans la lignée de la pensée durandienne, dans de « vastes constellations » d’images que nous pouvons retrouver, produites et reproduites, dans les diverses représentations typiques de l’industrie culturelle.

Climatologie et géographie de l’imaginaire pop-culturel

5 L’imaginaire, en se basant par exemple sur les analyses de Carl G. Jung et de James Hillman, produit une mythopoïétique du social à travers une construction archétypale en essayant donc de trouver les mythes et les archétypes distinctifs de la société qui déterminent, par ce fait, les rites et les actions collectives. Dans ce scénario, notre réflexion essaie d’identifier dans la culture contemporaine et dans les spécificités du pop – c’est-à-dire le scintillement qui féconde notre imaginaire social – une union symbolique qui relie l’être en fonction de l’impact symbolique des nouveaux mythes et héros du quotidien dans la structure de la culture contemporaine. En cherchant, ou bien en fouillant et en creusant, dans la variété des formes pop-culturelles, nous pouvons retrouver l’essence de l’époque, donc du style de notre époque, et révéler le « roi clandestin » à travers les configurations narratives des séries télévisées, du cinéma, des comics, de la musique.

6 Si on se plonge dans cette atmosphère, sans jugements moraux a priori, dans la société des super-héros et des nouveaux héros de la sérialité, ou bien des super-stars du spectacle, nous pouvons retrouver des exemples structurants l’époque dans laquelle nous vivons en réalisant, par ailleurs, un voyage dans les territoires de la culture pop afin de découvrir et rendre visible la fantaisie des mythes et symboles caractéristiques de la génération contemporaine.

7 Les nouveaux « rois clandestins » seront donc issus des diverses manifestations figuratives de l’atmosphère culturelle en donnant vie à une archétypologie qui sera, en s’inspirant ici d’une perspective d’analyse durandienne, une sorte de « constellation » où les diverses figures et images de notre temps s’assemblent autour d’un principe organisateur « archétypique ». Il s’agit en même temps, en restant dans l’optique théorique de Gilbert Durand  [5], d’une « mythanalyse » capable de comprendre l’ensemble des productions culturelles et de construire un panorama des figures mythiques caractéristiques d’une époque. C’est en cela aussi que l’on peut rendre attentif à la prégnance des mythes contemporains ou bien ce que nous pouvons illustrer comme nouvelles sédimentations des mythes de la culture pop à comprendre comme une phase d’un cycle, selon la métaphore potamologique de Durand, à partir d’un « bassin sémantique » originel. Les mythes s’inventent et se réinventent parce qu’ils sont l’expression d’une croyance, d’un attachement, d’un désir auquel l’individu donne une certaine valeur, et c’est en cela qu’il est par exemple conçu comme un système sémiologique.

8 D’ailleurs, nous pouvons constater que le mythe est strictement lié à l’imaginaire collectif d’une société et alors dans la culture contemporaine on peut envisager le fait que les structures des formes trans-médiatiques (cinéma, séries, comics…) et leurs univers fan-culturels sont la base à partir de laquelle il y a la possibilité d’analyser ces diverses figures contaminant notre société. On pourrait peut-être parler d’une transformation, voire même une transfiguration de l’idée du mythe, par rapport à la vision classique du mythos, mais qui trouve toujours son application dans la création de communautés en permettant le « sens commun » du groupe culturel et en rendant, en conséquence, ce même mythe populaire.

9 Rappelons aussi que Durand indiquait qu’« il n’y a pas de mythe originaire, de mythe “pur” »  [6]. Donc l’expressivité est celle de l’imaginaire collectif que nous pouvons réaliser via une « herméneutique instaurative » permettant de valoriser l’imaginaire et l’imagination archétypale comme éléments de participation et structuration de la réalité sociale où les nouvelles figures et mythes, ou le « roi clandestin », irriguent l’instant sociétal en remodelant aussi les formes sociales. Par ailleurs, à propos de l’idée de la fonction « instaurative », elle dérive d’une herméneutique du sens développée par Durand dans l’ouvrage L’imagination symbolique[7] où le symbole représente un élément qui forme un ensemble et qui relie les divers éléments.

10 Les configurations contemporaines nous amènent à penser, en même temps, une réhabilitation de l’imaginaire et un réenchantement des mythes et des figures incisives dont on peut extraire une variété idéal-typique de « rois clandestins ». En s’immergeant dans le climat contemporain, par exemple, dans l’actualité de notre temps, il semble prévaloir une sensation, ou bien un sentiment de nostalgie comme une évocation du passé et de ses éléments archaïques qui ont accompagné notre quotidien et ont influencé notre imaginaire collectif. Cela on peut le retrouver sous de nombreuses formes dans les diverses sphères de la culture contemporaine qui va de la mode aux styles de vie, de la musique aux divers médias. Le retour du « mythique », de quelque chose qui a irrigué le passé, refait surface en influençant les styles, selon une actualité désormais marquée par la répétition.

11 Le fait que nous retrouvons diverses figures représentatives qui ont caractérisé notre parcours culturel dans la vie quotidienne est bien le symptôme d’un phénomène que nous pouvons définir de popisation de l’esprit culturel. Une des essences du pop c’est, à juste titre, l’idée de la répétition et de la contamination dans le profond du social comme une structure narrative : une narratologie. On parle ainsi de sensations ou révélations pop qui alimentent le bruit de fond du vécu social et surgissent dans les espaces des émergences culturelles. Pop est aussi une attitude qui s’est développée, historiquement, dans les années 1920 avec les premières impressions visuelles des pulp, et multipliée grâce à l’expansion de la société de consommation dans les années 1960, devenant par ce fait comme une culture plurielle qui trouve dans les super-héros les figures incisives d’un imaginaire collectif qui de Superman à Batman, Wonder Woman, Spider Man, Catwoman, Iron Man, Captain America, Deadpool, etc., contribue à donner forme et substance au mythe dans son cheminement socio-historique  [8]. C’est dans ce contexte que nous pouvons observer, par exemple, dans la mise en scène du monde à travers les écrans (cinéma, télévision, web, vidéoclip) une manière d’effectuer un trajet, un voyage dans la fantaisie des mythes devenus, par conséquent, des symboles d’une culture – c’est cela aussi un effet de popisation – et des générations. Ce type d’opération s’actualise avec le retour en force d’icônes et symboles d’un univers particulier, comme nous le montre le cinéma des super-héros de Marvel (Avengers, X-Men, Spider Man, Iron Man…) ou de DC Comics (Superman, Batman, Flash, Wonder Woman…) et qui trouve aussi un parallèle dans l’imaginaire des séries télévisées comme l’univers de Gotham (préquel de Batman), Dare Davil, The Flash, en continuant avec Arrow, Agent of S.H.I.E.L.D., The Punisher, Legion, Supergirl, The Boys, juste pour citer quelque exemples de cette industrie culturelle prolifique des super-héros  [9].

12 C’est une unité symbolique que nous pouvons retrouver dans la considération des mythes comme forme de connaissance et, en même temps, comme indicateurs des particularités sociales influençant la stricte relation existante entre société, médias et imaginaire. Il y a donc une certaine « rébellion » de l’imaginaire s’insinuant dans le social et qui trouve son essence vitale dans la redécouverte de formes et figures qui occupent l’espace et le temps de notre expérience conformément à l’exemple de l’univers des super-héros où il est possible de trouver une certaine corrélation avec la mythologie. Dans notre réflexion, les divers super-héros peuvent être conçus comme des « rois clandestins » dont la force de contamination de l’imaginaire social traverse les époques et possède un impact sur les cycles du vécu puisqu’ils ont une fonction symbolique et mythique avec une puissante influence sur la nature humaine. Leur force de narration rend compréhensible, au-delà de l’aspect capitaliste de l’industrie culturelle, le boom de production des diverses formes de culture. Rappelons-nous que dans son célèbre essai Apocalittici e Integrati de 1964 (et on peut imaginer le bruit qu’a provoqué cet essai à l’époque !), Umberto Eco  [10] dans son analyse de la figure de Superman (aussi d’un point de vue critique) révélait déjà l’importance des figures iconiques dans le contexte de la culture de masse comme symptôme d’un changement de style et de consommation de la société. Il s’agissait de la vision du mythe qui pénétrait, d’une manière archétypale, le quotidien. Un processus de mythisation typique de l’avènement de la culture de masse dans laquelle commençait une identification avec des figures caractéristiques qui, dans la plupart de cas, possèdent une double identité (Clark Kent – Superman, Bruce Wayne –Batman).

13 L’époque se caractérise alors par la domination de la culture pop et ses effets qui activent une puissance particulière des figures stylistiques variées de la société qui, dans une optique de la société du spectacle, se transforment en des espèces de stars ou vedettes contemporaines. Les mythes, selon l’indication de Michel Maffesoli  [11], ont une influence substantielle sur le parcours collectif des individus qui se miroitent dans les diverses idoles sous une forme agrégative et extatique. On pourrait par exemple penser à l’imaginaire du football et des manières dont la masse des supporters se reflète extatiquement dans les gestes de son idole qui génère, par ce fait, une extase collective : on peut imaginer par exemple le « dieu » Maradona (n’oublions pas l’appellation fameuse manos de Dios) devenu une véritable divinité (qui persiste encore aujourd’hui et qui, dans une forme esthétique pop, trouve sa caractérisation dans le « maradonisme », c’est-à-dire un mouvement religieux) ou le « roi » Pelé, pour arriver ensuite à des formes divines contemporaines comme l’exaltation pour Neymar (« l’homme à cent mille euros par jour »), Ronaldo, Mbappé ou encore le « messie » Messi, etc. Signes, symboles, simulacres qui représentent la réalité quotidienne dominée par un flux de circulation incessante d’images véhiculant notre vécu dans leur reproductibilité – on pourrait dire dans un style warholien – et qui, d’un simple produit culturel de masse, devient quelque chose qui traverse et percute le quotidien. Rappelons, entre autres, le personnage pop The Dude incarné par Jeff Bridge dans le film The Big Lebowski des frères Cohen qui a inspiré un véritable courant de pensée philosophique et de style de vie, c’est-à-dire le « dudeisme ». Dans cette direction, nous pouvons nous référer au sens que l’anthropologue britannique Iain Chambers  [12] – du célèbre Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham fondé par Richard Hoggart et dirigé ensuite par Stuart Hall – donne à la culture de masse, c’est-à-dire une culture à penser comme le plastique qui se dépose comme une pellicule flexible sur les surfaces de la vie quotidienne.

Identité et langages musicaux

14 Sur cette surface, dans le cadre d’une réflexion sur les effets culturels de notre temps, nous pouvons mettre en évidence le strict rapport entre sonorité et société produisant une expérience esthétique à travers la perception de l’ambiance qui se crée : une ambiance sonore et sociale qui ajuste le vécu, la vie sociale quotidienne scandée par les rythmes et sons divers. En ce sens, les langages expressifs expriment des tendances et particularités de l’effervescence culturelle qui sont toujours en perpétuel mouvement. Ce mouvement concerne l’idée même de société comme processus, ce que nous retrouvons également dans la pensée simmelienne où la société en tant que processus est le résultat de mouvements perpétuels, de fils qui ne cessent de s’entrelacer et de créer, de cette façon, une société comme geschehen, c’est-à-dire « en devenir »  [13].

15 Ce mouvement en devenir perpétuel nous met alors en face de l’actualité et, dans un processus époqual, représente la forme caractéristique des instants de la vie sociale où la rue avec ses multiples variations de voix et sonorités symbolise le théâtre de la vie quotidienne. Un théâtre représentatif qu’il faut observer et percer de l’intérieur afin de faire ressortir des éléments symptomatiques dans l’optique illustrative d’un « roi clandestin » qui caractérise le moment donné.

16 Nous savons que les lieux urbains donnent origine à une variété stylistique où le langage musical dénote une des formes d’appartenance spécifique influençant la structuration sociale en participant, d’une certaine manière, à la « construction sociale de la réalité ». Une réalité sociale dans laquelle, à travers le monde de la vie quotidienne, la musique représente une des typifications des identités culturelles qui trouve, dans ses diverses figures emblématiques, l’emblème d’un imaginaire collectif contaminant le social et, en même temps, génère des connotations de lieux, liaisons, expressions sonores et culturelles. Cela donne vie à une espèce de « mémoire collective » s’activant à travers une construction musicale où les individus se trouvent immergés dans une fusion de styles, sons, comportements, gestes qui alimentent le processus de projection et d’identification et, par conséquent, une redéfinition des identités.

17 Se développe ainsi une phénoménologie de l’expérience musicale qu’il faut comprendre comme une expérience esthétique formée par des environnements sonores et sociaux réglant l’expérience vécue et la vie quotidienne qui sont ainsi scandées par des rythmes, sons et voix. De cette façon se créent des figures et stars qui connotent symboliquement les identités culturelles se disséminant dans le quotidien où, en particulier, le hip-hop avec ses particularités stylistiques, représente un réservoir de divers « rois clandestins » qui particularisent le social. Des personnages qui ont signé une époque, les nineties, si l’on pense en particulier aux femmes qui ont inspiré styles, modes, mentalités, politique et messages féministes.

18 Dans cette direction, on pense en particulier au couple Jay-Z/Beyoncé qui contamine le panorama culturel. Le « phénomène » Queen B est bien l’idéal d’un mythe contemporain, une figure qui marque une époque (donc un roi clandestin) avec toute sa force et son symbolisme  [14]. Dans l’univers de la pop culture, Beyoncé est devenue une icône du cool, certes mainstream, mais qui au-delà du domaine musical, est une véritable figure qui marque l’univers social et reproduit du buzz dans le panorama médiatique en devenant, par ce fait, une icône féministe, gay, black et le tout dans une version pop marketing ! Et c’est cet effet de popisation qui permet à une icône d’infiltrer le social et de le déterminer selon les règles du star-system auquel Edgar Morin nous avait déjà rendus attentifs dans son célèbre et pionner essai Les Stars de 1957, en soulignant le processus de divinisation qui contamine les fans et se répercute dans l’imaginaire social de notre société. En suivant le processus de recherche de Morin sur les effets de cet imaginaire, on peut percevoir comment, dans une dynamique de capture de l’« esprit du temps », les divers changements produits par la culture de masse dans nos représentations et pratiques culturelles quotidiennes sont des signes d’un fécond rapport esthétique entre l’homme et son environnement, dans lequel on observe les dynamiques d’identification et de projection. Et dans cette projection émergent aussi des secteurs plus underground générant de nouveaux personnages, toujours dans le panorama du hip-hop mais dans une dynamique plus expérimentale, que bâtit la mythographie contemporaine qu’à la manière de Roland Barthes  [15] on pourrait définir comme une croyance, un système de communication ou de messages se fondant sur un mode de signification.

19 Donc la signification contemporaine de nouvelles figures comme Earl Sweatshirt, Chance the Rapper, Taelor Gray, Drake, Childish Gambino, participe à cette panoplie d’actuelles configurations centrales dans l’imaginaire contemporain. C’est dans cette direction que nous pouvons analyser, dans l’observation de la scène culturelle napolitaine, le phénomène Liberato : un mystère contemporain, un artiste sans visage, anonyme (bien sûr c’est un projet bien précis), qui, à travers ses hits, contamine le quotidien et génère la tendance des views sur YouTube et des followers sur les réseaux comme Instagram et Facebook, et son rythme rentre dans les têtes comme un tourment extatique. Une véritable bombe de l’imaginaire créatif napolitain avec une sonorité qui marque profondément le quotidien et devient un rythme qu’entrecoupe la vie sociale des vicoli (ruelles) et quartiers représentés également dans certains de ses vidéoclips avec ses codes symboliques précis en organisant ainsi une narratologie de la ville de Naples avec romantisme et beauté perforante et, en même temps, en montrant un réalisme cru. Liberato représente une de ces figures, un de ces « rois clandestins », un héros du quotidien éclaboussant le social dans sa profondeur tout en devenant une structure narrative des formes sensibles du vécu.

20 D’ailleurs, rappelons que Simmel  [16] en son temps avait déjà montré la manière dont la musique possède la capacité de révéler l’esprit d’un peuple et cela nous semble toujours plus représentatif de la nature d’une ville comme Naples qui crée un syncrétisme dans les ambiances des vicoli. Cette figure de Liberato représente un mystère identitaire (avec une forte dose de marketing commercial), l’emblème d’un syncrétisme entre contemporanéité et tradition qui fascine et passionne précisément parce qu’anonyme. Dans notre hypothèse, cette figure est un cas représentatif d’une icône, d’une image qui possède une signification culturelle caractérisant l’époque. Et si on se réfère à l’effet de popisation, on pourrait alors parler d’une icône pop dans le sens où elle s’érige en symbole d’une culture populaire, un point de référence culturelle et d’une zone territoriale – donc expression dans ce cas de la « napoletanité » – symbolisées à travers un style permettant l’identification.

21 Il existe une accumulation d’autres exemples qui font écho dans la scène culturelle contemporaine qui peuvent être énumérés comme des figures caractéristiques contaminant le vécu en partant du sous-sol pour ensuite émerger comme protagonistes mainstream dont la scène rap et trap alimente l’hype de manière éphémère. Vivre l’instant, c’est aussi une des formes généralisées de la scène culturelle musicale à travers la réverbération des divers sound qui s’actionnent aussi grâce à la technique numérique et ses visages sociaux. Du public à l’influencer : c’est un changement générationnel qui oriente et génère l’hype, les goûts et les tendances et, par conséquent, l’émergence de divers « rois clandestins » qui définissent la culture au quotidien.

22 Nous sommes ainsi dans un système de production d’icônes pop, c’est-à-dire de personnages s’affirmant comme symboles et points de référence d’une génération, ou bien d’une partie du public et fans, et qu’influencent aussi grâce à la prolifération du visuel les styles et la culture. Il est possible de comprendre de quelle manière, à partir des années 1960, moment où se diffuse l’idée de pop, pour chaque époque il y a un ensemble de figures particulières du monde de la musique, du cinéma, des séries télévisées et de la télévision, de la mode. Mais aussi du monde de la politique, surtout à notre époque avec la prolifération de personnalités telles que Berlusconi, Sarkozy, Obama, Lula jusqu’à Trump et Macron. Figures qui revêtent l’idée d’une subjectivité expressive qui dépasse la simple sphère politique pour s’installer dans le domaine du star system et pour certains dans le cool. En particulier, on pourrait penser à l’effet « Obama cool » souvent dépeint comme personnage pop dont l’emblème était le manifeste Hope par Shepard Fairey alias Obey).

23 L’icône pop correspond donc à ce personnage significatif qui s’érige en tant que figure caractéristique influente pour les générations, en particulier à travers l’effet médiatique, même s’il s’agit d’une identité visuelle et symbolique mais qui s’enracine dans le creux du corps social. Il suffit de penser par exemple à la façon dont Elvis Presley, Marilyn Monroe, Che Guevara, les Beatles, Madonna, Kim Kardashian, Lady Gaga, Amy Winehouse, Mick Jagger, Iggy Pop, Michael Jordan, George Clooney, Kate Moss, Kurt Cobain, Ian Curtis, etc., laissent et ont laissé un signe dans notre imaginaire comme objet de culte, de vénération et que l’on a pu voir reproduits dans de multiples objets et symboles commerciaux. Dans cette direction, il est possible d’observer comment la fashion industry reproduit, dans la panoplie de son univers, divers modèles mythiques que l’on peut rencontrer dans les vitrines des boulevards du shopping où se côtoient Motörhead, AC/DC, Ramones, David Bowie, Nirvana, Joy Division, qui souvent perdent leur signification originelle pour devenir de simples marques vides de contenu. Ou bien, le contenu symbolique est revalorisé ou transfiguré à travers les multiples figurines pop permettant au mythe de circuler de manière plus soutenue dans l’imaginaire culturel. Des figurines comme celles de Star Wars, super-héros, personnages des séries (on pense particulièrement à Walking Dead, Stranger Things, Game of Thrones). Mais aussi du pape qui devient pop  [17] et dont le portrait se trouve stylisé dans des figurines et autres produits dérivés mais aussi par ses postures et attitudes comme les selfies avec les fidèles ou des gestes considérés comme « cool ». Certainement, le pop devient une espèce de nouvelle religiosité, c’est-à-dire qu’il permet un certain attachement culturel, une contamination des masses générant de la sacralité et des mythes diffus dans les divers secteurs du monde social.

Narrations sérielles

24 L’icône, la figure pop est ancrée dans les divers secteurs de la culture de masse. Nous pouvons en effet observer dans le panorama de la sérialité – qui est en soi un élément pop-culturel – divers témoignages de ce processus qui se fonde, en premier lieu, sur un mouvement médiatique tendant à conquérir des parties toujours plus larges de public ou d’aficionados qui prolifèrent dans notre société. Les séries télévisées sont donc des éléments de la culture pop puisqu’elles ont une forte capacité communicationnelle et impactent le social en orientant, par ce fait, les goûts et les passions. Par conséquent, il est possible d’observer ce retour, ou mieux, cette invasion des plateformes des séries télévisées comme symptôme d’un imaginaire pop envahissant l’univers mass-médiatique.

25 En effet, on peut affirmer, à la manière d’Henry Jenkins dans son ouvrage Convergence Culture, que les médias sont « pop » dans le sens où ils remplacent la culture populaire. Toutefois, le pop, et par conséquent son effet de popisation, n’est pas strictement lié à la simple idée de culture populaire mais il est aussi à concevoir comme quelque chose de l’ordre du « scintillant », assurant la mise en commun, une union symbolique qui relie et se montre comme une efficience, c’est-à-dire « fonctionne », et cela dans une stratégie de contamination des diverses cultures d’appartenance.

26 De cette façon, la structure narrative de la production mass-médiatique (film, séries) garantit une contagion d’identité, une fédération de l’imaginaire collectif en proposant, en même temps, une réécriture des mythes. Dans cette direction, on pourrait parler de récupération, ou bien de « nouveaux » mythes contemporains qui assemblent un public plus vaste grâce à la prolifération des systèmes technologiques visuels. Rappelons qu’Umberto Eco dans ses observations indiquait que la structure narrative s’associe, dans une certaine mesure, à l’écriture mythique. Il est possible ainsi de mettre en valeur la force de la culture pop dans sa création et reproduction de « nouveaux » mythes ou nouveaux héros du quotidien : donc des mythes populaires, fondateurs d’un imaginaire collectif. De ce fait, nous pouvons comprendre de quelle manière les médias sont une espèce de « fabrique à construire des mythes » et donc de popisation culturelle. D’ailleurs, il suffit de penser à l’industrie d’Hollywood et aux plateformes de séries télévisées pour examiner ces effets !

27 Revenons-en à la possibilité d’effectuer un « voyage » dans cette fantaisie pop des mythes qui nous font rêver et qui ont marqué une culture en la symbolisant. Cela est possible aussi par l’effet d’une actualisation de l’univers médiatique qui repose sur le retour des produits culturels (film ou téléfilm) qui ont imprégné une époque et sont synonymes d’une histoire pop-culturelle. On peut ainsi revivre les mythes des années 1980 ou 1970 à travers des personnages, images, musiques qui vont se diffuser dans notre mémoire collective via dans notre « officine des rêves » formée par les médias.

28 Ce type d’imaginaire, en s’inspirant ici de la théorie de Marshall McLuhan  [18], est compris dans une dimension anthropologique des médias où s’établit un lien strict entre médias et phénomènes sociaux. Et alors, ce qu’on peut appeler une sorte de « vintage médiatique » se trouve condensé, par l’effet technologique, dans la Web TV et la massification des chaînes thématiques. Un retour aux origines et aux archétypes de ces mythes qui reviennent et se montrent via le zapping médiatique contemporain où prolifèrent, dans la multiplicité des chaînes satellitaires, histoires et personnages des années 1970-80-90 devenus des rites et mythes de masse. Ce n’est pas simplement des fragments à visionner comme dans la logique d’accumulation d’images du type YouTube ou Dailymotion (qui sont pourtant, grâce à leur possibilité infinie de vision de fragments, des facteurs d’alimentation de l’imaginaire et de ce retour des mythes « vintage pop »), mais plutôt une consécration de la programmation de « fidélité » offerte par les chaînes thématiques : donc une installation d’une programmation thématique consacrée aux mythes médiatico-culturels du passé qui représente une des caractéristiques les plus adaptées à notre esprit du temps.

29 Nous sommes face à un retour rétro-pop qui, en écho aux idées d’Edgar Morin, en accentuant l’esprit du temps, nous place dans la condition de voir de quelle manière une culture constitue un corps complexe de symboles, mythes, images qui pénètrent l’individu et en orientent les émotions. La caractéristique de la « thématisation » provoque alors une forte charge émotionnelle. Comme nous l’indique l’analyse de Simon Reynold  [19], l’ère pop dans laquelle nous vivons est fortement orientée par tout ce qui est rétro et commémoratif. Le « vintage médiatique » pourrait dès lors être conçu comme une anthropologie de la nostalgie de la culture pop, un effet d’images qui ont conditionné et en même temps influencé nos modes de représentation.

30 Le XXIe siècle est bien connoté par une accumulation et prolifération de l’image et par une explosion quantitative des mythes. Le « vintage » et le « rétro » sont des formes de communication mais surtout de consommation culturelle (dans le sens de consommer et se consumer) ou bien une « consumation » des mythes. D’ailleurs, dans ce discours, si l’on cherche à scruter l’univers des séries télévisées, il est possible d’observer comment les mythes policiers nous ont façonnés et d’observer comment cet imaginaire revient dans l’actualité contemporaine ; on parle alors d’une tendance rétro ou vintage des séries policières ou des séries d’époque. On pense par exemple à Ripper Street, Whitechapel, Endeavour, Fleming (l’homme qui voulait être James Bond) qui font écho à une réécriture du passé en montrant des images patinées qui nous immergent dans des atmosphères esthétiques rétro pour le plaisir émotionnel du spectateur. En ce sens, l’exemple le plus classique est l’esthétique de la série Mad Men qui fonctionne, à notre avis, comme un véritable effet de popisation de l’esprit du temps. Dans cette série, nous retrouvons des figures significatives telles que Don Draper qui, dans l’imaginaire collectif, peut être pensé comme un de ces « rois clandestins » influençant notre quotidien avec des effets empathiques et stylistiques. D’ailleurs, on peut voir aussi comment des figures politiques contemporaines semblent faire écho, mais par contre dans une version moins glamour de Draper !

31 La sérialité se constitue comme un modèle culturel dominant dans l’univers des médias et par sa structure narrative détermine l’évocation de figures incisives. Aujourd’hui, il est possible observer l’émergence, via ce médium, de nouvelles figures prédominantes, nouveaux héros et mythes qui colonisent l’imaginaire contemporain, par exemple Dexter, Doctor House, Narcos, Better Call Saul, Walter White de Breaking Bad ou encore Negan et sa Lucille dans The Walking Dead, Jon Snow, Daenerys Targaryen dans le médiévalisme héroïque-pop-sexy de Game of Thrones, etc. Ces exemples peuvent être interprétés comme de nouvelles icônes symbolisant l’époque et qui alimentent et fabriquent notre imaginaire. Il y a une sorte de transfiguration archétypale qui, dans notre optique, représente bien un des effets de cette popisation culturelle où la série The Young Pope de Paolo Sorrentino par son esthétique scintillante et la figure de Jude Law incarnant un pape rock avec cigarette et Coca Cherry s’érige comme une série « divine » selon les aspects de fascination. On pourrait aussi penser à Stranger Things, un véritable clin d’œil aux années 1980 avec ses multiples citations s’inspirant de Steven Spielberg, Stephen King, John Carpenter, qui représente la série la plus pop actuellement en circulation.

32 À chaque époque correspondent des mythes particuliers, des figures emblématiques, des « rois clandestins » à partir desquels se donne l’identité d’une société du point de vue de la force de l’imaginaire, de la sensibilité, de l’onirique. Mythes qui deviennent, dans une optique de transfiguration, des héros du quotidien et représentent toujours plus des incarnations de l’imaginaire des séries contemporaines, c’est-à-dire une mythologie médiatique où les caractéristiques des divers personnages mettent en scène un style de vie incarné et enraciné dans la vie quotidienne dans laquelle les séries télévisées constituent la trame d’un imaginaire collectif qui, de plus en plus, contamine le corps social.

33 D’ailleurs, cette typologie de récits médiatiques, d’enromancements comme le dirait Aurélien Fouillet  [20], dans notre réflexion est considérée comme une narratologie créant un kaléidoscope d’aspects du monde social sur un plan symbolique et affectif s’immergeant dans nos vies quotidiennes. Nous les consommons dans divers contextes, dans chaque lieu de la mobilité du vécu où les héros, mythes, figures occupent notre temps ludico-culturel. Une consommation caractérisée aussi par la logique participative générée par les diverses fenêtres du monde numérique que nous habitons, où il y a la possibilité d’observer le mode à travers lequel le système multimédial renforce et transforme la relation entre mythes et individus. Ou encore en observant le monde des fans : ces fans cultures qui, à travers de multiples plateformes de partage, diffusent à coups de tags les effets symboliques des divers héros de la pop culture en permettant ainsi une circulation en spirale. Cela alimente de plus en plus la relation entre les personnes qui s’unissent et se relient à travers des fétiches, lesquels permettent en même temps au mythe de se propager en s’enracinant à une échelle toujours plus vaste de fans contaminés par l’intensité de l’adhésion à partager.

34 Dans cette logique, il est possible de relever la façon dont l’industrie culturelle représente un laboratoire de création et profusion d’icônes, symboles, mythes qui influencent le réel et où s’élaborent les actuelles formes symboliques et affectives. Nous pouvons affirmer que la déité diffuse dans chaque chose du quotidien investit le corps social sous diverses formes. Dans la climatologie culturelle de notre temps, les multiples figures sont archétypales dans le sens où, en suivant l’optique jungienne, elles prennent des formes diverses, changent et se transfigurent mais pourtant sont toujours là à édifier nos parcours culturels. Les mythes d’une société, comme nous le rappelle Claude Lévi-Strauss  [21], forment le discours de cette même société. C’est dans cette direction que nous pouvons interpréter et lier à la phénoménologie du « roi clandestin » les divers personnages des séries, les figures cinématographiques, la starification musicale mais aussi sportive, comme un discours culturel prédominant dans le sens d’une force qui s’exhale dans un imaginaire collectif en générant goûts, affects, attachements, affinités. Dans notre réflexion, cela semble représenter un effet de popisation : une généralisation culturelle disséminée dans les mailles de la société qui contamine les sens via la médiatisation diffuse.

Archétypologie et mundus pop imaginalis

35 Si dans le discours ordinaire on pense que la société contemporaine annonce le retour des figures archétypales et des mythes sous diverses formes, cela représente un indice que l’espace mental et émotionnel a toujours besoin de figures auxquelles s’attacher. Retour des mythes et incarnation dans de nouvelles figures témoignent que l’imaginaire pop et la profusion des images comme phénomène sociétal sont des éléments clarificateurs des formes sensibles du vécu donnant corps et substance aux désirs. Ce même système nous pouvons aussi le retrouver dans la panoplie d’objets, ou fétiches, du design qui, aujourd’hui, sont désormais des symboles de styles de vie. Styles et produits culturels qui racontent des histoires et révèlent une esthétique que nous pouvons définir comme « imaginaire vintage pop » toujours plus présent dans notre contemporanéité. Ces diverses configurations, culture visuelle et culture des objets, contaminent notre imaginaire et se propagent dans le vécu en alimentant ainsi le mythe et ses effets. Il est possible de considérer toute une série d’objets participant à ce mundus pop imaginalis et en particulier ceux, vintage et rétro, qui resurgissent dans notre société actuelle.

36 En effet, même les objets sont mythiques et participent à la définition culturelle de l’imaginaire collectif. Ceux considérés comme vintage en particulier semblent avoir une attraction singulière et cela est le signe d’une récupération comme symptôme caractéristique de la société contemporaine où l’archaïque accompagne les rituels, émotions et passions collectives qui jaillissent dans le quotidien. Il y a alors un va-et-vient permanent entre passé et présent s’intégrant et s’influençant réciproquement dans une coercition temporelle du vécu. Une espèce d’ordre stylistique où dominent figures et objets qui acquièrent une nouvelle aura en nourrissant l’imaginaire en acte dans les « nouveautés » du quotidien et des paysages médiatiques.

37 Un ensemble qui coïncide, dans notre optique, avec le panorama pop culturel et influence les styles et les modes en décryptant des fragments de l’imaginaire collectif. C’est la base d’une culture se fondant par et à travers les ornements où le mythe, dans ses diverses variétés, constitue un des matériaux les plus significatifs. Un panorama qu’il faut prendre en considération afin d’apercevoir et distinguer, dans l’univers culturel, les fondements esthétiques, symboliques mais aussi ontologiques et phénoménologiques que possèdent les singularités expressives et les divers objets et contenus culturels. C’est-à-dire des phénomènes nous indiquant les modalités à travers lesquelles nous habitons le monde. La pensée sociologique, philosophique, anthropologique doit rendre compte du vécu dans cette archétypologie pop-culturelle afin de renouveler la structure de la compréhension inspirée et influencée par l’intensification culturelle du quotidien nous poussant à penser avec et par la culture de masse.

38 L’idée du « roi clandestin » est à penser en congruence avec l’effet de popisation qui s’incarne dans le quotidien en accompagnant le vécu social. Cet effet représente bien une forme du sentir de notre temps et constitue une narratologie du monde où il est possible, dans l’optique d’un regard attentif aux dynamiques moléculaires (au sens simmelien) du changement social, d’observer la variété du « roi clandestin » nous permettant de construire une vision particulière du monde avec la finalité de comprendre le vécu social existentiel. Et cet objectif est accessible aussi grâce à cet imaginaire, à comprendre comme sphère dans laquelle on peut repérer les divers produits de notre quotidienneté, générés par la culture et, dans notre cas, par l’effet scintillant du pop.

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Mots-clés éditeurs : archétype, culture Pop, imaginaire, mythe, roi clandestin

Date de mise en ligne : 31/01/2020

https://doi.org/10.3917/soc.146.0075