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Article de revue

Avant-propos. Intégration festive et condition événementielle

Pages 5 à 9

Citer cet article


  • La Rocca, F.
(2018). Avant-propos. Intégration festive et condition événementielle. Sociétés, 140(2), 5-9. https://doi.org/10.3917/soc.140.0005.

  • La Rocca, Fabio.
« Avant-propos. Intégration festive et condition événementielle ». Sociétés, 2018/2 n° 140, 2018. p.5-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-2018-2-page-5?lang=fr.

  • LA ROCCA, Fabio,
2018. Avant-propos. Intégration festive et condition événementielle. Sociétés, 2018/2 n° 140, p.5-9. DOI : 10.3917/soc.140.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-2018-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soc.140.0005


Notes

  • [1]
    J. Ortega y Gasset, La révolte des masses (1926), traduit de l’espagnol par Louis Parrot, préface de l’auteur, Stock, Paris, 1961.
  • [2]
    E. Morin, L’esprit du temps : essai sur la culture de masse, Grasset, Paris, 1962, p. 12.
  • [3]
    J. Huizinga, Homo ludens : essais sur la fonction sociale du jeu (1938), Gallimard, Paris, 1951.
  • [4]
    Ibid., p. 240.
  • [5]
    Cf. A. Fouillet, L’empire ludique. Comment le monde devient (enfin) un jeu, François Bourin, Paris, 2014.
  • [6]
    Cf. le paragraphe « Hype City », in F. La Rocca, La ville dans tous ses états, CNRS Éditions, Paris, 2013.
  • [7]
    J. Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Denoël, coll. « Folio essai », Paris, 1970, p. 112 (en italique dans le texte).
  • [8]
    Ibid., p. 113.
  • [9]
    Sont par exemple symptomatiques les discours pour promouvoir Rio à travers une politique de pacification des favelas, que les divers journaux et médias brésiliens ont bien illustrée. Illustration aussi de la dénonciation d’une méfiance de la population envers les discours politiques qui souvent donnent une image irréelle afin de promouvoir l’organisation de l’événement soutenu par une vraie propagande de la part de l’apparat étatique.
  • [10]
    Sur la transmédialité, nous renvoyons à l’analyse désormais classique de Henry Jenkins, Convergence culture: Where old and new media collige, New York University Press, New York 2006, trad. fr. La culture de convergence : des médias au transmédia, Armand Colin, Paris, 2013.
  • [11]
    Il faut remarquer par exemple l’importance des réseaux sociaux pendant les récents méga-événements au Brésil (en particulier la Coupe des confédérations de 2013), qui ont suscité une vague d’indignation et des formes de protestation importantes avec manifestations et occupations des rues brésiliennes donnant vie à la formation d’un fort mouvement social et des conflits urbains. Blogs, campagnes et pétitions via Facebook et autres réseaux deviennent donc des stratégies citoyennes pour lutter contre les injustices sociales.
  • [12]
    Cf. à ce propos l’analyse de Ph. Joron, Le fête à pleins bords. Bayonne : fêtes de rien, soif d’absolu, CNRS Éditions, Paris, 2012, en particulier le chapitre « Stratégies de la salissure », pp. 99-108.
  • [13]
    Ph. Joron, La vie improductive. Georges Bataille et l’hétérologie sociologique, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. « Sociologie de l’imaginaire », Montpellier, 2009.
  • [14]
    Ph. Muray, Festivus Festivus, conversations avec Élisabeth Lévy, Fayard, Paris, 2014.
  • [15]
    G. Simmel, Sociologie : étude sur les formes de la socialisation, trad. de l’allemand par L. Deroche-Gurcel et S. Muller, PUF, Paris, 1999.
Cette époque, qui se montre à elle-même son temps comme étant essentiellement le retour précipité de multiplicités festives, est également une époque sans fête.
Guy Debord
Yo, don’t believe that hype.
Public Enemy

1Notre époque est habitée par une accentuation des ambiances festives liées, particulièrement, à des événements à grande participation de masse. Une époque dans laquelle trouve toujours place l’idée illustrée par José Ortega y Gasset dans son célèbre ouvrage La révolte des masses[1], celle de l’« homme-masse » présent dans tous les milieux sociaux et fruit du développement de l’agglomération et de l’industrialisme. Ortega y Gasset montrait une nouvelle société en train d’apparaître, la société moderne, en analysant l’émergence d’une nouvelle civilisation dans l’histoire de l’humanité.

2Cet « homme-masse » est une manière d’être que nous pouvons observer dans le parcours socio-historique de notre société : elle s’y installe de plus en plus, au point de devenir un signe de notre temps, un « esprit du temps » dirions-nous en faisant référence à l’œuvre d’Edgar Morin. Tout en poursuivant l’investigation de l’imaginaire social dans une optique morinienne, on peut en effet observer la façon à travers laquelle la mythologie de la culture de loisir ou du spectacle de masse représente un échange permanent entre le réel et l’imaginaire, un échange qui, comme l’indiquait Morin, « fournit des soutiens imaginaires à la vie pratique et des points d’appui pratiques à la vie imaginaire ». Par ailleurs, il faut bien le souligner et le répéter, l’imaginaire n’est pas extérieur au réel mais, au contraire, il est une partie du réel qu’il contribue à façonner et alimenter (de manière réciproque, soulignons-nous), et par ce fait les formes culturelles produisent alors des « imaginaires collectifs à prétention universelle » [2].

3Il est certain que, dans la dimension de la culture de masse et dans les multiples formes d’effervescences contemporaines, nous avons la possibilité d’examiner la façon à travers laquelle, dans les diverses situations de rassemblement et d’occasions festives et événementielles, un ensemble de symboles et d’images forment et fécondent la culture et, comme l’indique Morin, articulent la vie imaginaire et pratique à travers des configurations de projections-identifications. En même temps, cela donne vie aussi à un mode esthétique permettant une participation intense que l’on peut envisager, d’une autre manière, à travers la volonté d’adhérer à l’intensité événementielle. C’est-à-dire le désir d’expression des individualités s’opérant dans la jouissance collective pendant des moments à forte intensité émotionnelle – soit-elle sportive, artistique, culturelle – tendant par ce fait à modifier la réalité sociale en un situationnisme instantané de la vie quotidienne nous plongeant dans une atmosphère d’extase collective et d’ivresse solennelle. Un effet que l’historien néerlandais Johan Huizinga avait montré dans le fameux Homo ludens[3] ; dans une réflexion sur le développement de la culture où l’homo ludens est, pour cet auteur, un mode de compréhension de l’homme au-delà de la simple dimension du savoir, donc l’homo sapiens, ou du travail, l’homo faber.

4Il y a alors une présence féconde du « facteur ludique » [4] se manifestant dans les formes de la vie collective dans laquelle l’on constate, dans notre situation contemporaine, une perpétuation de cette présence, un « empire ludique » [5] qui s’affirme dans un climat général de formes ludico-événementielles et de consommation esthétique-émotionnelle donnant vie à l’espace de nos métropoles comme théâtre des scènes disparates de participation collective et de partage de moments d’intensité émotive. Cette intensité, qui repose sur une logique participative de la pluralité, engendre une mise en commun, une affection partagée dans un temps éphémère connotant notre réalité sociale dans laquelle nous observons une prédominance du spectacle, du loisir, de l’événementiel : toutes choses formant cet idéal de la situation « hype » [6] qui prolifère dans nos métropoles en produisant une sorte de spatialisation de l’excitation et de l’effervescence émotionnelle. Il est évident que, dans la société actuelle, un nouveau type de politique urbaine, ancrée dans la dimension de l’activité de l’économie créative et d’un capitalisme esthétique, privilégie les situations d’hyperspectacle. Situations où il est possible de relever ce que Jean Baudrillard montrait dans sa réflexion sur la « société de consommation », c’est-à-dire le fait que l’homme-consommateur se considère comme une « entreprise de jouissance et de satisfaction » [7] générant ainsi un « fun-system » où s’exprime l’envie de jouissance, cette « fun-morality » dans laquelle il y a « l’impératif de s’amuser, d’exploiter à fond toutes les possibilités de se faire vibrer, jouir, ou gratifier » [8].

5Il y a certes une intensification du vécu, une consommation de l’expérience, ou bien une consumation, qui s’installe dans ce type de situations forgeant et permettant une catharsis dans tout type d’événement. C’est dans une sorte d’ontologie de l’hype, c’est-à-dire une prise en compte de l’esprit ludique et événementiel et du spectacle qui s’acclimate dans nos métropoles, que nous pouvons placer la thématique des méga-événements comme tendance d’un « urbanisme unitaire de l’hype city » mettant ensemble hédonisme, hyperfestif, passions et émotions. Les méga-événements, tels que la Coupe de monde de football, les Jeux olympiques, les grandes expositions et d’autres phénomènes événementiels liés par exemple à l’art, la culture, le sport, le design et autres rassemblements festifs, dans leur temporalité et leur internationalisation, renforcent cette attitude « hype » en fonctionnant comme des pôles d’attraction urbaine et, naturellement, touristique. Ces méga-événements sont comme un aimant, fonctionnent comme catalyseurs des masses festives à la recherche des émotions collectives. Il s’agit donc d’un type de développement d’attraction urbanistique parti du dynamisme du capitalisme festif contemporain propre au marketing urbain (ou city branding) : une opération très en vogue dans notre actualité qui, d’une certaine manière, réaménage l’espace et la vie quotidienne dans leur temporalité euphorique et effervescente où la ville est pensée comme marque (on pense par exemple à Rio de Janeiro pour les JO de 2016, à Dubaï pour l’Exposition universelle de 2020 ou bien à Paris pour le méga-événement programmé en 2024) grâce aussi à la puissance de la médiatisation. Naturellement, l’effet médiatique est une des composantes importantes de l’effet méga-événement transformé, de cette façon, en une sorte de spectacle planétaire. La Coupe du monde ou les Jeux olympiques sont aussi des événements médiatiques avec une tendance à rassembler le monde dans une espèce de fusion écranique qu’il est possible d’observer dans la production des ambiances émotionnelles dans les rues et les espaces de nos métropoles.

6On doit aussi souligner que, dans l’organisation des méga-événements, il y a une recréation de l’imaginaire collectif de la métropole et de l’État accueillant la quantité de nomades festifs qui se reversent dans l’ambiance festive provoquant, par ce fait, un mouvement de touristification qui transforme l’espace et les représentations sociales. Et dans ce sens, les stratégies promotionnelles d’image de la ville, dans toutes leurs formes médiatiques, jouent un rôle central dans la production ou la remodélisation de l’imaginaire et ses subséquentes mutations des formes urbaines qui réinscrivent la symbolique culturelle et territoriale et influencent la production de la réalité sociale [9]. S’il est vrai qu’il y a le développement d’un point de vue médiatique, ou plutôt « transmédiatique » [10], d’un spectacle mis en scène qui forme une sorte de marchandise à consommer, on doit aussi mettre en évidence l’esprit collectif des rassemblements, des liens et des reliances qui se créent lors de cette temporalité intense que nous retrouvons tant dans les métropoles que dans les interstices du réseau numérique [11]. Cela exerce notamment un impact sur les manières d’être ensemble, sur cet effet de « tribalisme » que nous retrouvons, de manière toujours plus fréquente, dans les rituels des pratiques d’agrégation que l’on peut observer dans les méga-événements pendant lesquels nous retrouvons également des modalités de consolidation du sentiment d’appartenance, cette formation d’une « esthétique commune » [12]. Cela donne vie à une extension de l’altérité provoquant une excitation sociale, une dimension fusionnelle de l’autre dans l’autre : c’est-à-dire que nous retrouvons dans cette typologie des méga-événements des faits « dépensatoires », comme dirait Philippe Joron dans son analyse de l’actualité de l’hétérologie bataillienne [13], qu’il faut considérer comme partie de notre vie sociale. On pourrait dire que, dans les situations atmosphériques typiques des effervescences, dont les méga-événements font partie, il y a une constante énergétique nous rendant attentifs aussi à l’être socialisé ensemble.

7Si d’un côté il faut constater l’avènement du festif intégré et la mise en spectacle du réel générant une « festivocratie » [14], l’envergure d’un capitalisme festif et toute la structure de pouvoir générant l’image des représentations sociales en acte dans l’organisation des méga-événements, de l’autre il faut reconnaître l’importance pour le corps social des situations d’effervescence collective au profit de cette « ombre de Dionysos » où l’on observe cette tendance de « dépense improductive », ce goût de fusion affective et émotionnelle qui contamine le vécu quotidien dans les rituels festifs.

8Il y a certainement une ambivalence dans la réflexion sur ce type de phénomène. Elle résulte de la complexité des faits sociaux, dans le sens où il faut prendre en considération plusieurs éléments tissés ensemble qui, dans le fond, aident à construire une vision pluri-perspectiviste (chère à Georg Simmel), afin d’aboutir à une connaissance du réel qui se fait dans la reliance des points de vue car « nous devons partir de l’idée que tout se trouve dans un rapport quelconque avec tout, qu’entre chaque point du monde et chaque autre point il existe des forces et des relations mutuelles » [15]. C’est dans cette direction que l’étude des méga-événements doit se configurer afin de proposer un décryptage des formes phénoménales caractérisant notre époque.

Bibliographie

  • Baudrillard J., La société de consommation, ses mythes, ses structures, Denoël, coll. « Folio essais », Paris, 1970.
  • Debord G., La société du spectacle, Champ Libre, Paris, 1983.
  • Fouillet A., L’empire ludique. Comment le monde devient (enfin) un jeu, François Bourin, Paris, 2014.
  • Huizinga J., Homo ludens : essais sur la fonction sociale du jeu (1938), Gallimard, Paris, 1951.
  • Jenkins H., Convergence culture: Where old and new media collige, New York University Press, New York 2006. Trad. fr. La culture de convergence : des médias au transmédia, Armand Colin, Paris, 2013.
  • Joron Ph., La vie improductive. Georges Bataille et l’hétérologie sociologique, Presses universitaires de la Méditerranée, coll. « Sociologie de l’imaginaire », Montpellier, 2009.
  • Joron Ph., Le fête à pleins bords. Bayonne : fêtes de rien, soif d’absolu, CNRS Éditions, Paris, 2012.
  • La Rocca F., La ville dans tous ses états, CNRS Éditions, Paris, 2013.
  • Maffesoli M., L’ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l’orgie, Méridiens/Anthropos, Paris, 1982 ; rééd. CNRS Éditions, Paris, 2010.
  • Maffesoli M., Le temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, Méridiens/Klincksieck, Paris, 1988.
  • Morin E., L’esprit du temps : essai sur la culture de masse, Grasset, Paris, 1962.
  • Muray Ph., Festivus Festivus, conversations avec Élisabeth Lévy, Fayard, Paris, 2014.
  • Ortega y Gasset J., La révolte des masses (1926), traduit de l’espagnol par Louis Parrot, préface de l’auteur, Stock, Paris, 1961.
  • Simmel G., Sociologie : étude sur les formes de la socialisation, trad. de l’allemand par L. Deroche-Gurcel et S. Muller, PUF, Paris, 1999.

Date de mise en ligne : 16/11/2018

https://doi.org/10.3917/soc.140.0005