S'abonner
Article de revue

Ambiances métropolitaines

Pages 11 à 18

Citer cet article


  • La Rocca, F.
(2013). Ambiances métropolitaines. Sociétés, 119(1), 11-18. https://doi.org/10.3917/soc.119.0011.

  • La Rocca, Fabio.
« Ambiances métropolitaines ». Sociétés, 2013/1 n°119, 2013. p.11-18. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-2013-1-page-11?lang=fr.

  • LA ROCCA, Fabio,
2013. Ambiances métropolitaines. Sociétés, 2013/1 n°119, p.11-18. DOI : 10.3917/soc.119.0011. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-2013-1-page-11?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soc.119.0011


Notes

  • [*]
    Maître de conférences en sociologie à l’Université Paul Valéry Montpellier 3 où il est chercheur à l’IRSA-CRI. Chercheur au CeaQ où il a fondé et dirige le GRIS (Groupe de recherche sur l’image et la ville). Il est l’auteur de La ville dans tous ses états, CNRS Éditions, Paris, (à paraître en 2013).
  • [1]
    M. Maffesoli, Le temps revient. Formes élémentaires de la postmodernité, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Des Paroles et des Hommes », Paris, 2010, p. 34. Cf. aussi le chapitre « Géosociologie », in Matrimonium. Petit traité d’écosophie, CNRS Éditions, Paris, 2010.
  • [2]
    F. La Rocca, A. Rafele, « Introduction. Kracauer et les détails du quotidien », Sociétés, n°110/4, « La pensée de Siegfried Kracauer », p. 6.
  • [3]
    Cf. S. Kracauer, L’histoire. Des avant-dernières choses, Stock, Paris, 2006.
  • [4]
    Voir à ce propos l’introduction de J. Freund à G. Simmel, Sociologie et épistémologie (1884-1918), traduit de l’allemand par L. Gasparanini, Presses universitaires de France, coll. « Sociologies », Paris, 1981.
  • [5]
    M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1964.
  • [6]
    Ph. Joron, La vie improductive. Georges Bataille et l’hétérologie sociologique, PULM, coll. « Sociologie des imaginaires », Montpellier, 2010, p. 17.
  • [7]
    Ibid., p. 19.
  • [8]
    M. Di Felice, Paesaggi post-urbani. La fine dell’esperienza urbana e le forme comunicative dell’abitare, Bevivino, coll. « GOD Imaginario », Milano, 2010, p. 17.
  • [9]
    A. Berque, Médiance, de milieux en paysage, Reclus, Montpellier, 1990, rééd. Belin, Paris, 2000.
  • [10]
    Voir à ce propos, G. Simmel, « Philosophie du paysage », in La tragédie de la culture, traduit de l’allemand par S. Cornille et Ph. Ivernel, Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Rivages », Paris, 1988.
  • [11]
    Cf. F. La Rocca, « Habiter la hype city », in M. Maffesoli, B. Perrier (dir.), L’homme postmoderne, Bourin, Paris, 2012, p. 77-85.
  • [12]
    M. Foucault, « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturale, 14 mars 1967, in Dits et écrits, Gallimard, Paris, 1984.

1En offrant toujours de la nouveauté, la métropole est déstructurée et restructurée dans ses éléments par une construction de narration collective de ses espaces. Une narration qu’il faut appréhender comme une des spécificités de la vie quotidienne urbaine se construisant par les manières d’être et de se situer ainsi que par les modes et les styles de vie, c’est-à-dire par l’expérience vécue qui révèle le dynamisme existentiel. Dans cette direction, nous nous confrontons à une « géosociologie [1] » comme forme de lien social enraciné. Une construction, à notre sens, d’une géographie sociétale où s’enracinent les formes de manifestations collectives donnant sens au vécu, au lieu. Une « herméneutique de surface » que nous pouvons entendre comme une particulière physionomie du regard sur le social afin d’approfondir la dimension de l’Erlebnis dans la mosaïque du réel urbain [2]. Cette action nous conduit, comme un détective, à la pénétration d’un regard attentif à la découverte de nouvelles sensibilités pour comprendre la Lebenswelt, ce magma de la vie quotidienne [3].

2Il est facile de repérer, dans cette ambiance de la vie quotidienne urbaine, des morceaux de vie, comme dirait Simmel [4], qui vont construire dans leur ensemble une unité significative de construction de lieux de socialité, d’espaces d’émotions, ou bien d’espaces sensibles. Cette sensibilité spatiale, en s’inspirant de Merleau-Ponty [5], est condensée dans une « chair du monde », une « invagination du sens » aptes à rendre compte de toute l’énergie qui ressort dans l’espace. Une chair qui ouvre le lieu et dans lequel le corps se trouve immergé dans une spatialité « topographique », ce milieu de l’être sensible où se circonscrivent les rapports sociaux et spatiaux. La sensibilité merleau-pontienne nous place dans une configuration spatiale du dedans, une « chair » qu’il faut pénétrer en investissant l’espace, et nous montre une supériorité du monde de la vie, cette Lebenswelt ornée comme un monde sensible où l’effet de « je suis mon corps » illustre bien que « je suis mon espace ». Donc une perception du monde urbain dans laquelle on va conférer signification et valeur à l’espace vécu collectif où l’humain doit harmoniser le paysage avec soi-même.

3Le propre de l’espace est sa capacité d’accroître la mise en relation, la « reliance » et de donner vie à des formes inédites de communautés offertes à l’individu qui demeure dans la spatialité urbaine. L’architectonique sociale et spatiale est autant une reconstruction de réseaux de socialité qu’un contour symbolique des expériences individuelles et collectives. L’individu, dans sa jouissance quotidienne, « consomme » son existence à travers une immersion dans les divers espaces et lieux sensibles de la métropole. Cette action va générer une mise en valeur de l’architectonique et aussi du style existentiel à travers une « éthique énergétique [6] » et une intensification d’un vouloir-vivre, d’une « volonté de puissance ». Cette volonté de puissance représente une volonté vitale et créatrice rendant possible une exaltation, une joie dionysiaque que nous retrouvons dans le vécu urbain dans les multiples manières de vivre l’espace et de le transformer à travers nos appartenances tribales. Il y a là une conception de la multiplication identitaire spatiale et une utilisation de l’énergie comme forme d’expression de la vie sociale. Le facteur de l’énergétisme, d’ailleurs, est illustré par Philippe Joron comme une conception philosophique supposant que la « matière sociale » possède des forces incontrôlables pour la raison [7]. C’est dans ce cadre de lecture énergétique, d’un élan vital comme formes de compréhension de la ville en mouvement, que nous pouvons comprendre et rendre visibles le substrat social et ces forces internes de la vie sociale.

4L’espace est, dans une optique kantienne, une forme « pure de notre sens extérieur » ; il est donc à penser comme une condition de possibilité de l’expérience. Dans cette considération, où l’espace est toujours « déjà là », nous pouvons repérer les caractères sensibles, l’organicité et les manières perceptives à travers lesquelles les individus, grâce aux déambulations, aux dérives et aux diverses manifestations de présence, forment une composition de parcours et de manières de vivre. Il s’agit bien d’une action de transformation et d’adaptation à l’espace afin qu’il puisse répondre aux besoins de ses usagers.

5Habiter l’espace ne signifie pas prendre en considération l’apparat urbanistique comme machine de complexes d’habitation mais, d’une autre manière, prendre au sérieux les trajets du vécu des lieux, les formes de vie et d’habiter le social. Un « habiter » qu’il faut considérer comme une modalité stratégique pour penser et décrire les transformations qui intéressent tant la société dans son complexe que notre condition perceptive et notre forme de sentir [8]. La métropole en ce sens doit être pensée comme un assortiment de lieux existentiels où agissent les pratiques collectives donnant force et vigueur à l’imaginaire urbain.

6Dans ce type de captation des essences spatiales et des énergies sociétales, les environnements architecturaux et urbains deviennent expression d’un processus de filtrage culturel. Il en résulte que tout ce que l’homme conçoit est profondément lié à l’expérience de l’espace. Encore une fois cette centralité de l’espace désigne bien les conséquences des diverses appropriations mentales par lesquelles s’active la fréquentation d’un lieu, se forment des pratiques culturelles et des reproductions imaginaires métropolitaines.

7L’on voit bien comment lieux, espaces et territoires particuliers, choisis comme forme d’habiter le social, sont significatifs pour l’être humain qui, par son action et sa présence, son affectivité et son attachement à un morceau de la complexité urbaine, dans une multiplicité de formes, d’attitudes et de rituels, donne signification au fait qu’une métropole existe dans toutes ses particularités territoriales sensibles. La présence, la visibilité de l’individu dans le contour architectural et urbanistique des métropoles contribue à donner sens au milieu, à le consacrer en tant qu’évidence « lococentrique » : c’est-à-dire l’importance du lieu, de la rue comme prédisposition, scène où l’on va « jouer » l’existence et faire surgir la vitalité.

8Dans cette modalité d’interprétation de l’espace urbain, s’établit un rapport de « médiance [9] », conçue comme notre relation particulière au milieu. Dans cette relation, nous pouvons aussi voir la façon dans laquelle l’humain habite le monde et comment le corps participe à de multiples formes expressives. Par exemple, le corps s’expose par le biais de la mode vestimentaire qui particularise les espaces des métropoles de manière féerique. Nous assistons quotidiennement à ce type de spectacle où le corps est personnalisé, particularisé, se montre, afin de transformer les espaces urbains en pôles d’attraction du lifestyle en donnant une signification particulière à la vie sociale. Le vitalisme ambiant que l’on retrouve, par exemple, dans les rues de Tokyo, New York, Londres, Séoul, Naples, est une bonne illustration de la façon dont, à travers la particularisation de la mode, l’espace va acquérir une forte charge symbolique et en même temps voir s’exprimer les passions et l’érotisation de la vie quotidienne. La métropole est conçue comme une plate-forme d’expressions spectaculaires et de scénographies des manières de « vivre l’espace ».

9L’espace urbain est alors comme une matrice fragmentée, constituée de plaques tectoniques hétérogènes générant et mêlant des ambiances multiples. L’action esthétique dans ce sens est vouée à établir du contact, à créer des modalités de l’être-ensemble, à témoigner une présence et une visibilité sociales et aussi une manière d’être-là. Présence ou Dasein qui vont mettre l’accent sur l’existence, ex-sistere – selon son étymologie – donc « se tenir hors de soi », ce qui nous indique bien une projection. L’individu ainsi se projette dans l’espace et le fait exister en créant des manières d’être. Nous sommes en face, si l’on s’inspire de la pensée de Heidegger, d’une ontologie qui est ici double : ontologie de l’homme et ontologie de l’espace qui sont toutes deux, par nature, ontologiques. Donc au-delà de son existence, c’est-à-dire l’espace en tant que tel, créé et modelé d’un point de vue urbanistique et architectural, il est le medium à travers lequel il donne vie à l’énergie collective par les pratiques culturelles, les appropriations tribales et les multiples formes symboliques de présence sociale. L’espace est là et il importe par le fait d’offrir la possibilité d’être rempli de « sens » par les multiples pratiques du vécu quotidien. Une spatialité qualitative, ou bien créative : telle est une des essences à accorder à l’espace urbain. Qualitative et créative par ses propriétés à se proposer à l’ouverture, à toute possibilité d’être édifié par les pratiques. En ce sens, dans une logique heideggérienne, se crée de l’espace en investissant l’espace, donc par la présence, le Dasein. C’est ce Dasein qui aménage un espace en lui donnant une dynamique.

10Dans le déroulement de la vie quotidienne métropolitaine il faut se plonger dans les interstices urbains afin de scruter, d’observer et de regarder la grande variété de qualités sensibles et des manières d’être dans l’espace. Un être relatif, dans le sens d’une communication intense de relation entre espace et individu, va former l’essentialité d’une personne dans ses gestes et ses attitudes à partager des espaces émotifs multiformes qui produisent des ambiances, des situations esthétiques. Cette qualité de la multiformité se produit dans un mix architectural qui forme le contour existentiel du lieu et de l’être en offrant des situations qui changent la dynamique et la nature du lieu. Nous sommes en face d’une « philosophie du paysage », une Lebensphilosophie du monde de l’espace si l’on se réfère aux thèmes simmeliens [10], dans laquelle l’espace est investi de sens, de valeurs et de significations par les diverses actions esthétiques collectives.

11En rapport aux pratiques urbaines et aux manières de réinterprétation ou de re-signification de l’espace, l’accent est mis sur les diverses interventions des individus qui construisent des situations particulières et créent des ambiances qui peuvent changer le lieu et rénover l’image de la métropole. Une redéfinition de la métropole est alors à l’œuvre dans la construction de ses situations, ses réseaux et dans la modification et mise à jour de ses tissus. Le corps de la métropole change sa peau dans un mouvement perpétuel dû à l’émergence de nouvelles formes et de nouveaux usages des territoires urbains. Nouvelles formes, par exemple, qu’il est possible d’observer dans le courant artistique jouant un rôle important dans la stratégie de signification de l’espace urbain. Nous pouvons penser à l’importance des avant-gardes et à leur manière d’intervention dans l’espace urbain en produisant des lieux du rêve, de la fantaisie joueuse et d’un rythme particulier du corps. Futurisme, Dada, surréalisme, situationnisme sont des exemples de « jeu », de tentatives de réappropriation de l’espace et d’un tourbillonnement extatique affectant le corps social. Les avant-gardes restent des archétypes d’un rapport « intime » avec l’espace. Elles se montrent et existent dans leurs manifestations spatiales à travers une esthétique nouvelle comme celle de l’énergie vitaliste, du mouvement, de l’éphémère mis en œuvre par Filippo Tommaso Marinetti et les futuristes, ou bien le dérèglement des sens, le hasard objectif des surréalistes, la jouissance sans entrave, le détournement des situationnistes. Toutes choses qui, aujourd’hui, pour paraphraser Guy Debord, sont devenues une « accumulation de spectacles » et, ajouterons-nous, l’idéal-type de la conception de la hype city[11].

12Au-delà d’une critique de la société de spectacle, de plus en plus effective dans la contemporanéité des faits, les interventions artistiques en milieu urbain, qui sont des filles légitimes des avant-gardes du XXe siècle, doivent être conçues dans une perspective de « geste urbain ». C’est-à-dire que leur intention et leur capacité d’utiliser espaces et lieux de la métropole comme contour symbolique et esthétique de leur action directe, donnent un type d’aura particulière à une telle situation urbaine, à une telle géographie sentimentale de la ville. Dans cette conception, par exemple, sons, lumières et musiques sont des codificateurs d’ambiances et révèlent toute la magie relative à l’expérience sensorielle d’un espace vécu. La création de dispositifs de captation de sons, la réalisation d’installations sonores et les jeux de lumières dans les emplacements urbains sont une manière de « sentir » l’espace, de libérer son énergie en créant des parcours sensitifs qui nous laissent vivre, « toucher » l’espace. Un imaginaire sensoriel qui génère la participation affective collective dans une situation d’intimité avec le lieu, dans des localisations spatiales particulières comme les quartiers sensibles, des espaces vides, des territoires de frontière.

13Dans cette vibration du quotidien, la métropole nous offre divers espaces qui peuvent être remplis symboliquement par des tribus aux pratiques très hétéroclites. Ces tribus qui par exemple occupent des bâtiments vides, des hangars, des terrains vagues, des zones interstitielles, à Berlin, Barcelone, Londres, Detroit, Rome, d’une manière éphémère. Ces espaces sont des lieux qui ont perdu leur fonction en se retrouvant inutilisés et grâce à l’intervention humaine ils peuvent gagner une acquisition spécifique et s’ériger comme lieux d’expression privilégiés des tribus postmodernes. Ces morceaux de métropoles deviennent des hauts lieux, des territoires à réinventer où se construisent de nouvelles manières d’être-ensemble : le tout s’inscrivant dans une perspective de laboratoire des nouvelles socialités. De ce fait, l’homme produit des altérations dans l’espace urbain, des expériences de mutations d’usage et de perceptions. D’autre part, ces redéfinitions éphémères et temporaires peuvent être mises en corrélation avec l’idée des « hétérotopies » de Foucault [12]. Ces espaces « autres » avec leur propre temporalité (hétérochronies) où s’héberge l’imaginaire, des utopies effectivement réalisées où les emplacements réels sont représentés, contestés et inversés. Une spatialité variée, celle illustrée par Foucault, dans laquelle nous pouvons prendre en considération sa sensibilité et sa vision théorique pour rendre compte d’une nouvelle « hétérotopologie » postmoderne qui met en valeur des lieux réinventés et inversés par des pratiques urbaines.

14Nombre de pratiques répondent à une redéfinition de l’espace à l’intérieur d’un processus de transformation de la réalité urbaine. Par exemple, les tribus de ravers, de writers, des skaters et des bikers qui, en construisant des « situations », répondent à la nature du lieu de la métropole contemporaine déterminée par sa capacité à embrasser une multitude de significations. Une grande variété de situations urbaines se présente et s’annonce comme une polyvalence urbaine, d’une richesse à laquelle nous sommes confrontés au quotidien. Dans cette optique, la forme de pratique culturelle urbaine des skaters, à l’image d’un grand effet de mode d’une génération hétéroclite, est significative d’une nouvelle conquête spatiale dans un jeu de situations ouvertes. Les skaters, les bikers, ou les parkour, construisent des espaces de référence et profitent au maximum de l’offre de lieux que la métropole met à leur disposition. Ils s’approprient une multiplicité de zones et en font des repères, les marquent et les transmutent ainsi en espaces significatifs de leur propre pratique existentielle et où le mobilier urbain devient le médium de représentation de la pratique, la forme symbolique à travers laquelle cette attitude se montre et connote la liberté d’usage multiforme de l’espace urbain à disposition du collectif. Les cultures urbaines existent par et à travers leurs implantations et leurs usages des diversités de la structure urbaine. Des pratiques comme le skate, la BMX, par exemple, s’associent à des interstices urbains tous particuliers : au-dessus des ponts de voie ferrée comme dans le quartier de Portobello à Londres, ou à Jaurès et Chevaleret à Paris, dans des parcs spécifiques comme dans le quartier de Chelsea à New York, Senju à Tokyo, ou les très fameux Mellowpark à Berlin et le Culver City Skatepark à Los Angeles. Ou bien dans des zones de prédilection comme l’Avenida Paulista dans la mégalopole de São Paulo, et les divers quartiers financiers dans les métropoles mondiales où la particulière conformation urbaine permet aux tribus culturelles des skateurs, bikers, rollers de s’approprier des supports et dispositifs présents dans ces zones pour expliciter leur modalité et conquérir un territoire spatial et une visibilité sociale.

15Il est clair que les variées cultures urbaines questionnent en profondeur la spatialité existentielle dans des registres divers d’appropriation. C’est cette appropriation qui suscite l’intérêt pour les lieux et la permanente recherche de nouvelles solutions spatiales à penser aussi comme un signe d’une perpétuelle ébullition socioculturelle. Nous sommes ainsi en face d’une métropole sensible et relationnelle dans laquelle les particularités culturelles de manifestations tribales, les bruits de fond, les zones de prédilection, forment la complexité de la théâtralité quotidienne. La métropole doit être pensée comme un réceptacle d’espaces favorisant le trajet, le nomadisme, les dérives. Toute chose permettant de faire circuler les émotions, les affects, et aussi l’identification avec l’espace et avec l’Autre. C’est donc l’ensemble « trajectif » qui permet des formes d’expérimentation du monde.

16Dans la logique d’une reliance imaginale nous pouvons reconnaître une impulsion vitaliste en œuvre dans la spatialité urbaine où les diverses expressions existentielles conçoivent une mise en ambiance qui nous informe sur l’imaginaire climatologique de nos villes. Ces ambiances et ces situations sont des qualités propres à la vie urbaine et à la construction d’un esprit énergétique que nous ressentons dans les émotions spatiales.

17Dans une analyse climatologique de la métropole contemporaine, les pratiques urbaines se substituent aux concepts dans la détermination des tendances de la vie urbaine, de laquelle émergent des formes particulières de vie, des traces distinctives de l’expérience vécue par l’individu. Ces gestes culturels forment une relation singulière, spirituelle et spatiale, dans les mailles du réseau urbain. La métropole est par ce fait un processus continu d’expériences à partir duquel l’espace offre une variété de conditions de possibilité et des ouvertures à la libre expression du vécu. Ce qui permet à l’individu, dans les sphères des aventures quotidiennes urbaines, d’habiter des contextes multiples en redessinant des cartes existentielles à travers la trajectoire et la pratique de lieux.

Bibliographie

  • Berque A., Médiance, de milieux en paysage, Reclus, Montpellier, 1990, rééd. Belin, Paris, 2000.
  • Di Felice M., Paesaggi post-urbaini. La fine dell’esperienza urbana e le forme comunicative dell’abitare, Bevivino, coll. « GOD Imaginario », Milano, 2010.
  • Foucault M., Dits et écrits, Gallimard, Paris, 1984.
  • Heidegger M., Sein und Zeit (1927), Être et Temps, traduit de l’allemand par F. Vezin, Gallimard, Paris, 1986.
  • Joron Ph., La vie improductive. Georges Bataille et l’hétérologie sociologique, PULM, coll. « Sociologie des imaginaires », Montpellier, 2010.
  • Kracauer S., L’histoire. Des avant-dernières choses, Stock, Paris, 2006.
  • La Rocca F., « Habiter la hype city », in M. Maffesoli, B. Perrier (dir.), L’homme postmoderne, Bourin, Paris, 2012, p. 77-85.
  • La Rocca F., Rafele A. (dir.), « La pensée de Siegfried Kracuer », Sociétés, n° 110/4, 2010.
  • Maffesoli M., Le temps revient. Formes élémentaires de la postmodernité, Desclée de Brouwer, coll. « Des Paroles et des Hommes », Paris, 2010.
  • Maffesoli M., Matrimonium. Petit traité d’écosophie, CNRS Éditions, Paris, 2010.
  • Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1964.
  • Simmel G., Sociologie et épistémologie (1884-1918), traduit de l’allemand par L. Gasparanini, introduction de J. Freund, Presses universitaires de France, coll. « Sociologies », Paris, 1981.
  • Simmel G., La tragédie de la culture, traduit de l’allemand par S. Cornille et Ph. Ivernel, Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Rivages », Paris, 1988.

Mots-clés éditeurs : cultures urbaines, sensibilité spatiale, situations

Date de mise en ligne : 06/05/2013

https://doi.org/10.3917/soc.119.0011