Article de revue

Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023, 189 pages

Pages 159 à 161

Citer cet article


  • Levécot, A.
(2024). Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023, 189 pages. Sigila, 53(1), 159-161. https://doi.org/10.3917/sigila.053.0159.

  • Levécot, Agnès.
« Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023, 189 pages ». Sigila, 2024/1 N° 53, 2024. p.159-161. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sigila-2024-1-page-159?lang=fr.

  • LEVÉCOT, Agnès,
2024. Deborah Puccio-Den, La nuit de la parole. Écouter le silence, Nanterre, Société d’ethnologie, 2023, 189 pages. Sigila, 2024/1 N° 53, p.159-161. DOI : 10.3917/sigila.053.0159. URL : https://shs.cairn.info/revue-sigila-2024-1-page-159?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sigila.053.0159


1 Dans cet ouvrage, Deborah Puccio-Den s’attache à décrypter les dimensions spatio-temporelles et socio-culturelles du silence nocturne, pour tenter de prendre la mesure de ce qui n’y est pas dit, ce qui y est tu et caché. Dans son introduction l’auteure énonce la principale raison de son choix d’investigation : « C’est un savoir ineffable que celui auquel l’expérience ethnographique du silence donne accès, savoir qui se niche entre la parole tue et la parole révélée, entre l’absence et la présence, entre l’évidence de la vie quotidienne et le vécu nocturne, sans jamais opposer ces deux pôles » (p. 17). C’est ce qu’elle entreprend en tenant la nocturnité « comme régime de pensée et d’action » (p. 13). Il s’agit donc pour elle d’explorer le rapport entre le silence et la nuit, montrer que celle-ci est un lieu de possible dévoilement mais aussi d’ambiguïté. L’originalité de son travail réside dans ses choix de terrains d’observation de prime abord très disparates : un Carnaval slave, une procession mariale en Espagne, l’omerta mafieuse et les rêves artistiques d’un juge italien coupé du monde, et les soirées de kizomba en banlieue parisienne. Ces scènes ont pourtant toutes en commun de s’inscrire dans un espace-temps nocturne où les individus se débattent « entre le ‘vrai’ et le ‘faux’, entre le jour et la nuit, entre le temps réel et le temps des rêves » (p. 67). L’exploration apparemment séparée de chacune des scènes (un chapitre pour chacune d’entre elles) n’empêche pas l’auteure de tisser sa toile pour mener à bien sa démonstration, chaque nouvelle situation renvoyant aux autres. Quels rapports les acteurs de ces scènes entretiennent-ils avec le silence, avec la nuit, comment ceux-ci peuvent-ils être à la fois exploités et renversés ? Pour chercher des réponses à ces questions sur les rapports entre le silence et la nuit, l’ethnologue doit se passer de la parole et donc analyser les gestes, les logiques rituelles ou « des formes de locutions singulières qui caractérisent les régimes de croyance suspendus entre le dit et le non-dit ».

2 Tâche ardue s’il en est ! Pour faire parler les femmes de Resia sur « les choses de la nuit », il faut trouver le langage à travers lequel le groupe « muet » des femmes puisse s’exprimer sans emprunter le langage fabriqué par le « groupe dominant » masculin, afin qu’elles racontent dans quelle mesure les bals nocturnes leur permettaient un jeu de voilement/dévoilement prénuptial pendant lequel elles se présentaient masquées et déguisées en animaux, donc dépourvues de tous les attributs féminins, ne parlant pas pour ne pas se faire reconnaître mais profitant de l’occasion pour faire des « repérages ». Pour analyser le silence mafieux, l’auteure a dû passer par les silences du juge anti-mafia qui, lui-même, ne se dévoilera qu’à travers les objets qui peuplent secrètement son intérieur. Quant à la kizomba, danse des banlieues parisiennes, la chercheuse devra donner d’elle-même en entrant dans les groupes de danse pour comprendre ce que signifie le silence que s’imposent les danseurs.

3 Dans tous ces cas de figure, sur un plan anthropologique, le silence nocturne entraîne la notion de déresponsabilisation : soit parce qu’on fait la nuit ce qu’on ne peut pas faire le jour (nuit mafieuse, nuit de bal nocturne) ; soit parce qu’il cache l’assujettissement, d’autrui ou de soi (les membres de Cosa Nostra pour respecter le code d’honneur, lequel existe aussi dans la kizomba où on ne doit pas parler de soi ni des autres car le « beau parleur n’est pas bon danseur ») ; et où, comme dans les milieux mafieux, on n’a pas de nom et on ne fait pas en demandant à l’autre de faire. Le silence est donc un point de possible basculement entre les mouvements de voilement et dévoilement, entre le jour et la nuit, entre vrai et faux, entre réalité et fiction.

4 Quelques redites, inévitables étant donné le tissage mis en œuvre par l’auteure pour parvenir à objectiver son intuition, n’entravent cependant pas la mise en évidence de constantes plutôt inattendues concernant des scènes d’observation si différentes et qui apportent à la notion de silence de nouvelles voies d’exploration. La démonstration échafaudée par Deborah Puccio-Den autour de diverses manifestations de silence nocturne est donc plutôt convaincante et séduisante, d’autant qu’elle conduit à ce qu’elle considère être une « vérité anthropologique », selon elle « inquiétante », qui pourra nourrir bien des débats : « ce n’est pas le jour qui dissipe les ténèbres, mais la nuit qui éclaire et dévoile le jour » (p. 106).


Date de mise en ligne : 12/06/2024

https://doi.org/10.3917/sigila.053.0159