Article de revue

Le silence des coquelicots

Pages 81 à 85

Citer cet article


  • Chandeigne, M.
(2012). Le silence des coquelicots. Sigila, 29(1), 81-85. https://doi.org/10.3917/sigila.029.0081.

  • Chandeigne, Michel.
« Le silence des coquelicots ». Sigila, 2012/1 N° 29, 2012. p.81-85. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sigila-2012-1-page-81?lang=fr.

  • CHANDEIGNE, Michel,
2012. Le silence des coquelicots. Sigila, 2012/1 N° 29, p.81-85. DOI : 10.3917/sigila.029.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-sigila-2012-1-page-81?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sigila.029.0081


Notes

  • [1]
    Aux sources des chansons populaires, Paris, Belin, 1984, p. 109-112.
  • [2]
    In Flanders Fields (1915), trad. de J. P van Noppen. « In Flanders fields the poppies blow / Between the crosses, row on row / That mark our place […] If ye break faith with us who die / We shall not sleep, though poppies grow / In Flanders fields. »
  • [3]
    On trouve cependant les gallicismes kukuriek en roumain et coclicó dans le nord de l’Espagne. En Grande-Bretagne, la fleur est également communément appelée dans le parler populaire, avec une métaphore analogue, cocks head, cock’s comb ou cockrose (écossais).
  • [4]
    Esthétique de la langue française, 1889, p. 192.
  • [5]
    Jean La Rue, La Langue verte. Dictionnaire de l’argot et des principales locutions populaires, 2e éd., 1901.

1Nous avons tous entendu ou murmuré Gentil coquelicot, chanson dite « enfantine » à la mélodie simple et mélancolique et au refrain obsédant. Cette vieille chanson n’apparaît cependant transcrite pour la première fois que dans le recueil Chansons et rondes enfantines, publié en 1846 par Marion Théophile Dumersan.

2

J’ai descendu dans mon jardin (bis)
Pour y cueillir du romarin
Gentil coquelicot, Mesdames
Gentil coquelicot nouveau
J’n’en avais pas cueilli trois brins (bis)
Qu’un rossignol vint sur ma main
Gentil coquelicot, Mesdames
Gentil coquelicot nouveau
Il me dit trois mots en latin (bis)
Que les hommes ne valent rien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot nouveau
Que les hommes ne valent rien (bis)
Et les garçons encore moins bien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot nouveau
Des dames, il ne me dit rien (bis)
Mais des d’moiselles beaucoup de bien
Gentil coquelicot Mesdames
Gentil coquelicot nouveau

3Martine David et Anne-Marie Delrieu en ont retracé savamment l’origine [1]. La chanson-mère est Belle Aelis et remonte au xiie siècle. On y trouve les trois thèmes fondamentaux (le jardin, la cueillette, le rossignol qui parle latin). Au fil du temps, de très nombreux avatars vont surgir, certains commençant là où la chanson s’achève : la descente au jardin. La violette initiale est remplacée par le romarin (1602), les trois brins surgissent peu après (1615). Mais les coquelicots du refrain sont toujours absents, et ne fleurissent en fait que dans la version transcrite par Dumersan. Il dit l’avoir entendue dans un jardin parisien, il faut le croire car aucune version ancienne n’atteste la présence de ces fleurs. Il s’agirait donc d’une tradition orale souterraine.

4Quoi qu’il en soit, dans sa forme actuelle, il faut convenir qu’elle a une tonalité étrange et que, sous ses paroles apparemment simples, elle semble délivrer un message plus secret qui effleure rarement les auditeurs. Rien n’est clair, car le sujet est délicat et appartient au non-dit de l’éducation des jeunes filles.

5Le cadre de la chanson est printanier. Après l’hiver, on peut enfin descendre au jardin. Dans les premières versions de la chanson, la jeune fille allait cueillir des violettes, premières fleurs du printemps, saison des amours naissantes. Dans la poésie populaire, le rossignol tient souvent le rôle du messager de l’amour. Le romarin est quant à lui traditionnellement lié aux cérémonies de fiançailles ou d’épousailles (élément de la couronne de la mariée, par exemple). La jeune fille descend au jardin, nouvel espace de liberté où la nouvelle saison la confronte aux prémisses d’un autre changement, le sien.

6En effet, que viennent faire ces coquelicots qui vont scander toute la chanson ? Pourquoi sont-ils qualifiés de « gentils », comme si, pour la jeune fille, ils pouvaient porter une menace, ou au moins un trouble ?

7Lors des trois dernières strophes, le rossignol parle soudain en latin et se fait figure de l’ordre moral, prêtre ou juriste. Nous assistons alors à une mise en garde très claire : attention, « les hommes ne valent rien », les jeunes garçons « encore moins ». Sur les dames, il fait silence et n’épargne de sa semonce que les demoiselles.

8L’image du coquelicot n’est pas portée par une symbolique forte comme d’autres plantes. Depuis les guerres napoléoniennes, mais surtout après la guerre de 1914, il est cependant associé au souvenir des hommes tombés sur les champs de bataille, sur lesquels la fleur rouge fleurit massivement au printemps, comme irriguée par le sang des soldats défunts. Citons dans cette veine le célèbre poème du lieutenant-colonel canadien John McCrae, mort en 1918, qui commence et s’achève par ces vers :

9

Sous les rouges coquelicots des cimetières flamands, / qui parmi les rangées de croix bougent dans le vent, / nous sommes enterrés. […] Si vous ne partagez des morts la foi rebelle, / Nos corps ne pourront pas dormir paisiblement. / Sous les rouges coquelicots des cimetières flamands [2].

10Mais dans notre cas, la fleur est bien entendu porteuse d’un sens métaphorique plus ancien.

11Dans la plupart des langues européennes – en anglais poppy, en italien papavero, en portugais papoula, en espagnol amapola, etc. – le mot dérive du latin papaver, le pavot dont il n’est qu’une espèce. Ce n’est pas le cas en allemand – Klatschmohn, « pavot “qui fouette, qui claque” » (évocation de sa tige souple qui se penche au moindre souffle) – et en néerlandais où il trouve une forme mixte (klaproos). Il n’y a guère qu’en français [3] que son étymologie est obscure. L’hypothèse la plus probable, généralement retenue, est que « coquelicot » dérive de coquelicoq, onomatopée du chant du coq (1339). Le terme apparaît en français en 1545 pour désigner la fleur. Remy de Gourmont explique ainsi la métaphore : « L’idée de rouge se fixa sur la crête de coq, puis sur le coq et enfin sur le chant du coq que rendait l’onomatopée coquelicot ou coquericot. [4] » Certes. Mais la crête de coq, un organe plus charnel que les fragiles pétales, permet aussi des associations plus obscènes, dont les praticiens du langage oral et fleuri se sont aisément emparé. En argot, « avoir ses coquelicots [5] » est attesté au xixe siècle. Ajoutons que dans la pharmacopée traditionnelle européenne, depuis des siècles, les pétales du coquelicot entrent presque immanquablement dans la composition de remèdes censés lutter contre les règles douloureuses.

12Tous ces éléments reliés permettent de saisir que sous ses dehors légers, ce bel air évoque la transformation de la jeune fille en jeune femme après ses premières règles. Le coquelicot est l’image des lèvres du sexe rougies par le sang menstruel (telle une crête de coq), et aussi de la tache sur le drap blanc. Les deux premières strophes apaisent l’angoisse de la jeune fille, le coquelicot est « gentil », il n’y a rien à craindre, c’est un phénomène naturel qui éveillera les sentiments d’amour et plus tard la conduira vers les délices de l’union charnelle. Mais à peine s’empare-t-elle de trois brins, que l’urgence est de la prévenir du danger : les hommes, prédateurs dont il faut absolument se défier. La sentence est sans appel, ils « ne valent rien », les garçons « encore moins ». Des dames accomplies et de leurs activités galantes, on ne dit rien : silence en effet, car il s’agit des mystères de l’amour que la jeune fille découvrira à son heure ; en revanche, on fait l’éloge des demoiselles, c’est-à-dire de celles qui ont gardé leur virginité et leur ignorance.

13Le mois prochain, nous relirons « Le bon roi Dagobert » et « Frère Jacques ».


Date de mise en ligne : 01/01/2019

https://doi.org/10.3917/sigila.029.0081