Ouverture
Rousseau et la rétroversion causale
- Par Jean Starobinski
Pages 11 à 17
Citer cet article
- STAROBINSKI, Jean,
- Starobinski, Jean.
- Starobinski, J.
https://doi.org/10.3917/sigila.025.0011
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Notes
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[1]
Voir Augustin, Contra mendacium, III, 18 : « Interest […] plurimum qua causa, quo fine, qua intentione quid fiat. » Par exemple, distribuer des largesses aux pauvres peut s’accomplir par miséricorde (causa misericordiae cum recta fide), ou par vantardise (jactantiae causa).
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[2]
Henri Gouhier, Les Méditations métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau, Paris, 1970.
1Les quatre Lettres à Malesherbes, premier grand texte autobiographique, sont un exposé des « motifs » de la conduite de Rousseau. Il déclare à son destinataire qu’il a résolu de s’expliquer, parce que celui-ci, rejoignant ceux qui « interprètent ses actions », se méprend sur la raison qui a déterminé son choix de la solitude. Rousseau tient à lui en faire connaître la « véritable cause ». La raison n’en était ni la mélancolie, ni la vanité déçue, mais « un amour naturel pour la solitude ». Quant à son « invincible dégoût […] dans le commerce des hommes », Rousseau prétend s’être « longtemps […] abusé » lui-même « sur [sa] cause ». Il découvre enfin que sa décision lui était dictée par « cet indomptable esprit de liberté que rien n’a pu vaincre ». Longtemps, il ne l’a pas su lui-même. Il lui aura fallu s’appliquer à mieux lire en soi. Peu s’en faut qu’il ne lui dise, comme il l’avait écrit à Madame d’Épinay : « Apprenez mieux mon dictionnaire ». Ce qui veut dire qu’un lexique particulier, lié à son être personnel, marque un écart que les autres doivent à la fois respecter et surmonter par un effort de compréhension.
2À s’examiner lui-même, Rousseau distingue deux catégories de motifs intérieurs. Les uns sont immédiatement repérables, et les autres le sont beaucoup moins. Quand Rousseau écrit, au début des Confessions, « Je sens mon cœur », il se prévaut d’une certitude immédiate, si évidente qu’elle n’appelle aucun effort de déchiffrement. La tâche, en principe, n’est alors que de fixer par l’écriture tout ce qui s’impose à la conscience, que ce soient les souvenirs ou les sentiments actuels. Mais maintes pages des Confessions, puis des Rêveries, attestent que le souvenir bute sur des actes injustifiables, et que leur assignation à une « vraie cause » demeure un problème difficile. Déchiffrer, découvrir, interpréter, justifier demeurent alors des tâches à remplir.
3Au fil du texte plus tardif des Dialogues, les deux premiers interlocuteurs mis en scène (Rousseau, le Français) s’efforcent de percer le « mystère impénétrable » de la persécution qui frappe un troisième personnage (Jean-Jacques). Ils conviennent alors de chercher, chacun de son côté, la vérité sur celui-ci : c’est l’être très singulier qui se prénomme Jean-Jacques. Le personnage qui porte le nom de Rousseau prend la résolution de rendre visite à Jean-Jacques, pour « le pénétrer s’il était possible en-dedans de lui-même ». Le Français, de son côté, lira les ouvrages de Rousseau. Nous avons affaire, en l’occurrence, à la mise en place d’un système d’exposition qui pourra se prétendre exhaustif puisque rien ne sera omis de l’homme Jean-Jacques, ni de l’œuvre qu’il a publiée. C’est là une procédure médiatisée à l’extrême, et qui peut paraître singulièrement contradictoire, quand on pense à la valeur que Rousseau attribue constamment à l’immédiateté. De fait, comme chez beaucoup d’écrivains du xviiie siècle, il y a chez lui une volonté de gagner sur plusieurs tableaux : le sentiment, le raisonnement, l’expérience. Dans le Troisième Dialogue, les deux locuteurs débattront de leurs découvertes respectives, et ouvriront des vues sur un avenir où les malentendus seraient dissipés. Combien révélatrice, toutefois, cette mise à distance qui, sous prétexte de saisir le vrai Jean-Jacques et ses « vrais motifs », procède par le détour d’une longue enquête, afin de revenir à une image de soi innocentée, et donc autorisée à persévérer dans son statut d’exception.
4À l’inverse de la mise à distance et du dédoublement des témoins extérieurs qui constituent le postulat formel des Dialogues, les Rêveries du promeneur solitaire revendiquent l’extrême proximité, le témoignage intime. Elles se veulent monologue absolu, en prétendant même exclure tout lecteur. Mais un dédoublement ne manque pas de se produire, entre un être actuel et un être du passé. Le programme des Rêveries, on le sait, n’est que partiellement celui d’une immédiate transcription du vagabondage de la pensée. Le projet est aussi de compléter, pour soi seul, un examen demeuré inachevé, afin de mettre en pleine lumière ce qui demeurait encore caché.
5Les Rêveries, dernière étape de l’autobiographie, ne sont pas des abandons rêveurs. Chacun des dix textes du recueil inachevé retrace le travail d’une libération provisoire de l’angoisse, ou l’effort minutieux d’un éclaircissement jugé indispensable. Dans le projet constant de trouver le dédommagement de ses malheurs, Rousseau procède à une mise en scène de soi qui pense et même ressasse le rapport avec un monde hostile, en racontant, à l’occasion, des extases anciennes ou récentes. Qu’on relise la « Première Promenade », où Rousseau expose le projet de s’examiner et de « réfléchir sur [ses] dispositions intérieures », en appliquant « le baromètre à [son] âme ». On voit se marquer deux plans distincts : celui de l’âme soumise à ses variations atmosphériques, et d’autre part, celui de l’observateur au baromètre, qui se veut précis et clairvoyant. Comme l’a remarqué Marcel Raymond, l’image du baromètre n’implique pas seulement une perception météorologique du monde intérieur livré aux sautes imprévisibles de la passion, mais elle exprime l’utopie d’une traduction chiffrée et presque millimétrée des changements intérieurs. L’observateur se fait un autre pour lui-même. Trop distant pour ne pas trahir, trop proche pour n’être pas complice. Quand on « applique le baromètre » à son âme, la métaphore et la structure grammaticale font intervenir une relation instrumentale fictive entre un moi-sujet et un moi-objet. C’est le paradoxe de l’introspection – si l’on prend cette notion à la lettre – de n’ouvrir l’espace intime qu’au prix d’une scission impossible. Rousseau, par cet effort volontaire, et donc tout artificiel, espère acquérir « une nouvelle connaissance de [son] naturel ».
6Celui qui écrit les Rêveries n’est pas un sujet qui s’abandonne. Quand il part en promenade, c’est pour échapper aux autres, pour s’appartenir à lui-même, tout en herborisant, c’est-à-dire en identifiant des plantes. Il se met en chemin pour trouver du nouveau – mais ce nouveau désiré est l’invariable en soi-même et dans la plante conforme à son type. Revenu à son papier, il formule des résolutions, il recommence à vivre, et il désire que ce soit désormais autrement, dans la sécurité qui avait tant manqué. Sa pensée se tourne vers le passé, mais pour pouvoir habiter un temps ultérieur, où s’ouvre un nouveau point de vue, dont il se promet que ce sera le dernier. Telles sont les voies de l’obsessionnalité.
7Discerner des causes, des motifs, des dispositions, dans le secret de l’âme. Ce projet est formulé dans l’un des premiers grands textes autobiographiques de l’histoire « occidentale », les Confessions d’Augustin, que Rousseau connaît au point d’en reprendre le titre, comme il en connaît la descendance littéraire et mondaine : les moralistes marqués par l’influence janséniste, surtout La Rochefoucauld, qu’il a lu attentivement, mais dont les Maximes lui paraissent un « triste livre ». Leur méthode constante est d’opposer l’être et le paraître pour faire tomber les masques de l’apparence. Ils s’appliquent à dénoncer les fausses vertus, le faux éclat, pour mettre à découvert les « ressorts » qui ont « véritablement » déterminé une action, ou les « fins » que celle-ci a recherchées. « Il importe au premier chef », écrit Augustin, « de savoir par quelle cause, pour quel but et avec quelle intention on agit [1]. » Cette interrogation morale ressemble à celle qu’avait de longue date recommandée la rhétorique judiciaire.
8La psychologie augustinienne décèle, au fond des cœurs, l’omniprésence de l’amour-propre : elle y voit la cause des causes, qui s’active inlassablement. C’est par lui que nous agissons. C’est lui qui nous inspire nos motifs, c’est-à-dire les satisfactions pour lesquelles nous formons nos entreprises. Comme Pascal et ses amis de Port-Royal, ils se font les accusateurs des intentions et des désirs dont nous sommes les marionnettes. Ce qui est honorable selon les règles et les conventions du « monde » s’inverse en péché selon les vérités révélées, qui enseignent que la nature humaine est blessée parce qu’elle est marquée par l’héritage de la désobéissance d’Adam. Sur le théâtre mondain s’étalent des gloires et des prestiges, qui perdent tout leur éclat au regard de la foi. Cette confrontation est un acte d’interprétation, qui recourt aux lumières de l’ordre surnaturel pour lire les réalités de l’ordre mondain. (Le système donna lieu à de belles études, de Sainte-Beuve à Paul Bénichou, et aux travaux de Patrick Dandrey.)
9La maxime réductrice prend forme de définition. Et la série des définitions requiert un ordre, un classement. La forme du dictionnaire se propose aussitôt, sous la forme de la table alphabétique des livres de piété et de morale. Ce fut le cas pour La Rochefoucauld, dès 1678 (quatorze ans après l’originale de 1664). Le lecteur pouvait commencer par la table et l’utiliser comme un lexique. Au reste, il existait en France des liens entre la société « galante » – cultivant la conversation où l’on s’attachait à définir les vertus, les mérites et les vices – et la société littéraire et savante ayant statut d’Académie, dont l’un des devoirs institutionnels était de produire un dictionnaire de la langue. Quand Rousseau enjoint à son amie « Apprenez mieux mon dictionnaire », il pense peut-être aux éditeurs des moralistes, voire à ses collègues de l’Encyclopédie, qui fixaient un répertoire général. Mais Rousseau, à l’évidence, réclame un répertoire pour lui seul.
10Pour accuser les vices de la société, on le voit, Rousseau a utilisé les arguments de la critique religieuse du « cœur humain ». Avec un correctif d’importance : dans son dictionnaire, l’etumon de son moi singulier n’est pas l’amour-propre. Car l’amour-propre n’est pas inné, il s’est introduit au cours de l’histoire du genre humain, quand une humanité d’abord éparse et oisive a été contrainte d’inventer le travail et de former des sociétés. L’amour de soi, spontané, parfaitement innocent, a été supplanté par la passion néfaste, réfléchie, dans laquelle l’individu se compare aux autres et rivalise avec eux. C’est sur ce postulat « généalogique » et sur ce renversement qualitatif que Rousseau fait reposer presque toute sa philosophie de l’histoire. Il tient à établir une différence lexicale : l’amour-propre, auquel peuvent être imputés tous les vices de l’homme social, est une défiguration tardive et un fourvoiement du primitif amour de soi, présent dans l’homme de la nature, et proche de l’instinct de conservation commun à tous les êtres vivants. Dans ses écrits de doctrine, Rousseau a combattu expressément le dogme du péché originel. Dès lors, la responsabilité du mal ne pèse plus sur la nature humaine originelle, mais sur les hommes tels qu’ils se sont faits en formant les premières sociétés. Il refuse donc d’admettre que la coupable convoitise condamnée par les moralistes chrétiens constitue le tréfonds de la nature humaine. Si les êtres humains font de mauvais choix, c’est que les « circonstances » les y auront poussés. Sortant « des mains de la nature », l’homme est « naturellement bon ». Et quelque chose de cette primitive innocence persiste chez ceux qui sauront (comme Rousseau en revendique pour lui-même le privilège) écouter leur conscience. La psychologie d’inspiration augustinienne soupçonnait les ruses de l’amour-propre derrière les apparentes vertus humaines, et retraduisait les vertus en vices dissimulés. Rousseau, en revanche, devant le mal, se donne la ressource d’en faire peser la responsabilité sur la société, tout en absolvant ceux qui n’auraient pas renié la bonté native de l’espèce. Cette doctrine autorise quiconque n’aura pas été profondément défiguré par la vie sociale, donc Jean-Jacques au premier chef, à retraduire toute défaillance coupable en une innocence malavisée, en une bonté entravée.
11On en trouvera la preuve en relisant, au deuxième Livre des Confessions, le pathétique épisode de Marion et du ruban volé. Comme en d’autres circonstances, Rousseau trouve refuge en son cœur et en ses sentiments primitifs. Il y découvre une pureté, une générosité affligées, seule trace du mal auquel la vie en société l’a entraîné par surprise. Il a volé et il a menti parce qu’il voulait donner. Il veut qu’on l’en croie, il n’y eut jamais d’homme meilleur que lui. À une doctrine qui voit dans les vertus humaines des péchés déguisés, il a ainsi opposé sa conviction que le mal qu’il a pu commettre est le produit involontaire d’une innocence que les obstacles sociaux ont fait dévier. Henri Gouhier l’a bien montré, Rousseau dans sa foi personnelle, a substitué la « nature » à la « grâce ». De la sorte, en se définissant lui-même comme l’« homme de la nature », il a tenté de maintenir ouverte une voie de communication avec une origine limpide et une transparence première, c’est-à-dire avec la possibilité de rester l’habitant d’un monde inaltéré [2].