Article de revue

« Aller au bout de ses rêves »

Pages 59 à 61

Citer cet article


  • Entretien avec Kéita, N.,
  • Propos recueillis par Mazodier, M.
  • et Robinot Cottet-Dumoulin, M.
(2022). « Aller au bout de ses rêves » Servir, 516(6), 59-61. https://doi.org/10.3917/servir.516.0059.

  • Entretien avec Kéita, Nantenin.,
  • et al.
« “Aller au bout de ses rêves” ». Servir, 2022/6 N° 516, 2022. p.59-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-servir-2022-6-page-59?lang=fr.

  • Entretien avec KÉITA, Nantenin,
  • Propos recueillis par MAZODIER, Myriem
  • et ROBINOT COTTET-DUMOULIN, Marianne,
2022. « Aller au bout de ses rêves » Servir, 2022/6 N° 516, p.59-61. DOI : 10.3917/servir.516.0059. URL : https://shs.cairn.info/revue-servir-2022-6-page-59?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/servir.516.0059


Notes

  • [1]
    Le grand musicien malien Salif Keita

1 Myriem Mazodier et Marianne Robinot : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

2 Nantenin Kéita : Je suis née au Mali, à Bamako plus exactement. Je suis née albinos et donc déficiente visuelle parce qu’au-delà de la peau blanche et fragile, une des conséquences de l’albinisme, c’est bien souvent d’importants troubles visuels. En Afrique de l’Ouest, les albinos sont souvent discriminés et maltraités du fait de la couleur de leur peau. Mon père [1] aussi est albinos, il a souffert de discriminations et notamment de difficultés scolaires. Il ne voulait pas que j’aie les mêmes problèmes, aussi, il m’a fait venir à l’âge de deux ans en France où j’ai suivi une scolarité entre établissements spécialisés pour déficients visuels et établissements dits ordinaires. Une chose est certaine : ma vie a été plus facile en France qu’au Mali.

3 Au collège, j’ai commencé à faire du handball mais la balle est petite, elle va vite, il faut pourvoir anticiper et c’était trop compliqué avec ma vue. Je me suis tournée vers le basket, plus simple mais j’étais dans une équipe de filles où perdre n’était pas un souci et en fait, je déteste perdre ! C’est en classe de 5ème que tout a basculé. J’ai découvert l’athlétisme dans le collège spécialisé pour déficients visuels où j’étais. Chaque année, il y a une compétition qui est organisée pour tous les déficients visuels de France et j’ai gagné les trois épreuves de la compétition. C’est là que j’ai été repérée par la Fédération française handisport. J’ai commencé l’entraînement intensif, les compétitions… C’est ainsi que j’ai obtenu le palmarès que j’ai aujourd’hui.

4 Et votre parcours professionnel, un chemin facilité ou semé d’embûches ?

5 J’ai intégré Nanterre, une fac classique qui disposait d’une mission handicap. J’ai obtenu une licence de Sciences de l’éducation et après j’ai voulu très vite entrer dans le monde du travail.

6 C’était compliqué dans ma tête car plus jeune, j’avais exprimé le souhait d’être avocate pour enfants et l’on m’avait dit « impossible ! As-tu déjà vu une avocate handicapée ?! ». J’ai continué ma route avec détermination. Mon premier travail a été un job d’été chez SFR qui s’est transformé en CDI de trois ans. Ils ont accepté de m’embaucher à mi-temps en intégrant mon projet de sportive de haut niveau. Ensuite, j’ai su que Malakoff Humanis souhaitait accompagner des sportifs de haut niveau en situation de handicap en partant du constat que tout est plus compliqué pour nous en termes d’employabilité et de reconversion. J’ai été choisie et depuis 2009, j’y travaille comme chargée de qualité de vie au travail, Diversité et Handicap.

7 Vous êtes détentrice de quatre médailles paralympiques et de cinq médailles mondiales. Comment trouve-t-on la force de se dépasser dans un contexte de si grande vulnérabilité ?

8 J’ai toujours été bien entourée, j’ai toujours eu un tuteur de résilience pour me challenger et me dire : « Ok, tu es tombée mais qu’est-ce que l’on met en place pour que tu te relèves ? (…) Ton objectif, c’est d’être championne paralympique, qu’est-ce qu’il te manque aujourd’hui pour que demain tu sois championne paralympique ? ». Il y a aussi ma volonté de réussir tout simplement, d’être heureuse ! J’ai très vite compris que je n’avais qu’une seule vie et que c’était à moi de mettre les choses en place pour m’épanouir. Quand j’étais plus jeune, on m’a souvent bridée parce que j’étais déficiente visuelle, parce que j’étais albinos. Très tôt, j’ai eu à cœur de montrer que j’étais capable.

9 L’un de vos combats : être considérée comme une sportive, une performeuse, avant d’être perçue comme une handicapée. Comment luttez-vous contre les idées reçues ? Comment parlez-vous du handicap sans que cela soit un tabou ?

10 Pour moi, c’est de l’éducation. Avant, je n’osais pas dire que j’étais déficiente visuelle, que j’étais albinos. Plus jeune, on m’appelait la chabine, ce sont les antillais à la peau claire. Pendant très longtemps, j’ai été fière qu’on m’appelle de cette façon parce que cela voulait dire qu’on ne voyait pas que j’étais albinos. Et puis, j’ai mûri, j’ai passé le cap le jour où une copine m’a dit « salut chabine » et où j’ai répondu « non pas chabine mais albinos ! ». Les gens ne sont pas forcément au courant de ce qu’est l’albinisme, de la déficience visuelle qui l’accompagne. A nous de les sensibiliser pour que demain ils puissent mieux réagir. C’est l’ignorance qui crée la violence.

11 La représentation du handicap diffère d’une culture à l’autre. Quelle différence de traitement entre le Mali et la France ?

12 Les Albinos au Mali souffrent de croyances ancestrales autour de « super-pouvoirs » qu’ils possèderaient. Compliqué de faire changer les mentalités dans un tel contexte, cela prend du temps, cela avance doucement. Certains pensent qu’un albinos peut apporter le pouvoir, la richesse et donc ils se disent « je vais le tuer et ainsi je pourrais être riche ! ». Au Mali, il y a encore besoin de sensibilisation, d’explication pour comprendre le handicap, ses conséquences et montrer des exemples de réussite.

13 En France, il y a de belles avancées. Il faut travailler sur la notion de « capacité » et non « d’incapacité » ! Se dire qu’une personne en situation de handicap, c’est une personne avant d’être un handicap. Les anglo-saxons ne disent pas « une personne handicapée » mais « une personne capable différemment » et c’est réellement ça. Je suis handicapée mais je ne suis pas incapable, je suis capable différemment avec des aménagements, une adaptation plus importante mais, au final, je suis capable.

14 Seriez-vous plutôt pour ou contre des jeux olympiques / paralympiques mêlant les handi et les valides ?

15 Pendant très longtemps, j’ai pensé que cela pouvait être une bonne chose de faire les deux jeux en même temps. Mon argument était de dire qu’on était sportif tout simplement ! Je pense que nous ne sommes pas encore prêts, pas seulement en France mais de manière globale. Si nous sommes intégrés dans les jeux olympiques, s’il n’y a plus qu’un seul jeu, les paralympiques risquent aussi de perdre en visibilité. On est fière d’être sportif avec un handicap, à nous de nous mettre en valeur et de faire en sorte que les jeux paralympiques aient leur place au même titre que les jeux olympiques. Le fait que le sigle des JO soit le même que celui des paralympiques montre qu’il y a une avancée dans les mentalités. A Tokyo, sur les bus, il y avait les deux logos, un signe fort de la place accordée dorénavant aux jeux paralympiques.

16 Quels conseils souhaiteriez-vous transmettre aux jeunes en situation de handicap et plus spécifiquement à celles et ceux qui voudraient suivre votre voie ?

17 Il n’y a pas de trajectoire définie. Ce qui est important, c’est de se dire « De quoi a-t-on envie dans la vie ! » et tout mettre en place pour y arriver. Je ne vais pas mentir, quand on est porteur d’un handicap, cela va être très compliqué. Mais avant de dire « je ne suis pas capable » j’essaye, je rectifie, je retente, si besoin je rectifie à nouveau, je pleure, je suis en colère… Je trouve des solutions et je mets tout en place pour aller jusqu’au bout de ma démarche.

18 2+2=4 mais 1+3=4 aussi ! Peu importe le chemin, on peut avoir sa trajectoire et arriver là où l’on veut arriver. Ce qui est le plus important, c’est de rêver, ce sont les rêves qui nous permettent de tenir et de progresser.

Description de l'image par IA : Femme sportive brandit un drapeau bleu, blanc, rouge. Elle porte un maillot avec "NISSAN" et "KEITA".

Date de mise en ligne : 09/11/2022

https://doi.org/10.3917/servir.516.0059