Analyse des environnements de recherche doctorales en design en entreprises
Pages 20 à 41
Citer cet article
- RAPIN, Loélia,
- ARTIGNAN, Lucile
- et FOURNIER, Mélina,
- Rapin, Loélia.,
- et al.
- Rapin, L.,
- Artignan, L.
- et Fournier, M.
https://doi.org/10.3917/sdd.018.0020
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- Rapin, L.,
- Artignan, L.
- et Fournier, M.
- Rapin, Loélia.,
- et al.
- RAPIN, Loélia,
- ARTIGNAN, Lucile
- et FOURNIER, Mélina,
https://doi.org/10.3917/sdd.018.0020
Notes
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[1]
MIRO est un tableau blanc numérique collaboratif, où chaque acteur peut intervenir sur la même feuille dessin avec différents outils : stylo, formes, couleurs, traits, etc.
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[2]
Billet de blog rédigé par Jocelyne Le Boeuf en 2019, L’École de design Nantes Atlantique, 30 ans d’histoire, http://blogs.lecolededesign.com/designethistoires/2019/06/04/lecole-de-design-nantes-atlantique-30-ansdhistoire-3/
-
[3]
Le modèle de Chapman et Plewes (2014) « The stages of UX Maturity Model » évalue la maturité de l’expérience utilisateur dans une organisation. Le modèle se compose de cinq étapes : l’absence, la conscience, l’adoption, la réalisation et l’intégration.
1 Depuis plusieurs années, nous assistons au développement du design au sein de milieux professionnels variés. Dans cet élan, nous observons également l’émergence de travaux de recherche menés dans le domaine du design en France. Ces travaux envisagent la pratique et la pensée propres au designer dans une « quête systématique d’acquisition de connaissances en rapport avec l’écologie humaine » (Findeli, 2010, p.293 ; Vial, 2015). Parallèlement, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche encourage le rapprochement entre le milieu de la recherche académique et le milieu industriel. À travers l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT), il développe des dispositifs de Conventions Industrielles de Formation par la Recherche qui permettent de mettre en place des conventions de recherche au sein d’entreprises privées, d’associations et de collectivités territoriales pour intégrer un doctorant ou une doctorante dans des conditions salariales. Comme le montre le rapport de l’Institut des Politiques Publiques publié en 2020, ce dispositif gagne en popularité ces dernières années (Guillouzouic et Malgouyres, 2020). Si ce dispositif ne cible pas uniquement le design (Ferchaud et al., 2016), ce dernier y trouve un cadre favorable pour lier pratique professionnelle et recherche académique. Nous pouvons faire référence aux thèses récemment soutenues par les docteures et designers Zoé Bonnardot et Diane Beaulieu chez EDF, celle de Rose Dumesny chez Orange ou encore celle menée à la Région Occitanie par Alice Martin (Dumesny 2019 ; Bonnardot, 2021 ; Martin, 2022). Ces travaux sont d’excellents exemples de recherches doctorales en design qui ont bénéficié de ce dispositif.
2 L’ensemble des doctorants et jeunes chercheurs en design se regroupent au sein de communautés de recherche telles que l’association francophone Design en Recherche (Robin de Mourat et al., 2015), mais aussi au sein de réseaux locaux comme ceux portés par le laboratoire de recherche Projekt, par l’École de Design de Nantes Atlantique, ou encore à travers le réseau des doctorants en design de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Ces derniers sont de véritables lieux d’apprentissage qui permettent de créer des liens, de présenter les travaux de recherche menés par chacun, de questionner leurs positionnements respectifs de recherche en design et de partager leurs expériences personnelles.
3 C’est à partir de ces rencontres et de ces réflexions que nous avons constaté le peu de littérature existante sur les recherches en contrat CIFRE menées par des designers. Nous nous apercevions également que les recherches doctorales en design en entreprise que nous étions en train de mener pouvaient être à la fois similaires dans leur cadre et les problématiques qu’elles rencontrent et hétérogènes concernant les sujets qu’elles mobilisent, ainsi que les entreprises et les disciplines qui les accueillent. C’est pourquoi nous initions un travail de documentation et d’analyse de nos environnements humains et sociaux de recherche. Nous définissons l’environnement de notre recherche « à la fois comme un cadre aménagé et comme une matrice de l’existence qui influence l’expérience humaine et collective » (Fischer, 2020, p.301) Comment les environnements de recherche en design en entreprise sont-ils formés ? Quelles sont les dynamiques de recherche au sein de ces environnements ? En quoi la structuration de ces écosystèmes a-t-elle une influence sur les travaux de recherche ?
4 À travers un processus d’autoethnographie mobilisant la représentation graphique, cet article vise à contribuer à la documentation des recherches en design en entreprise. Nous proposons d’analyser la structuration des environnements de recherche et leurs influences à partir d’un retour d’expérience de trois recherches doctorales menées par des designers dans le cadre de contrats CIFRE. Pour ce faire, nous décrivons d’abord la méthode d’analyse que nous avons utilisée pour mettre en récit les recherches doctorales étudiées. Ensuite, nous présentons certaines caractéristiques communes qui composent ces environnements de recherche. Enfin, nous apportons des éléments de réponse sur la façon dont le positionnement de l’entreprise, la place du design et la discussion disciplinaire peuvent avoir une influence sur les dynamiques de recherche doctorale en design en entreprise. Tout au long de l’article, nous nous appuyons sur les récits et certaines représentations graphiques réalisées afin d’illustrer nos propos.
1. Démarche de description et d’analyse des environnements de recherche doctorales en design en entreprise
5 Cet article s’appuie sur trois recherches doctorales actuellement menées par des designers dans le cadre de contrats de recherche industriels CIFRE en entreprise. Cette première partie vise à examiner la façon dont sont construits ces environnements de recherche. Nous y décrivons le processus autoethnographique que nous avons mis en place pour esquisser ces trois situations de recherche, c’est-à-dire une démarche qui mêle à la fois la documentation de notre expérience personnelle en tant que jeunes chercheuses en immersion dans nos environnements de recherche respectifs (Ellis et al., 2004), tout en mobilisant un travail de représentation graphique pour en proposer des interprétations (Berger, 2017). À travers cette démarche, notre objectif est de contribuer à la documentation de différentes perspectives de recherche en design en entreprise.
1.1. Une approche par l’autoethnographie
6 L’ethnographie envisage l’immersion comme une manière d’appréhender les réalités sociales des individus (Bichard et Gheerawo, 2010). C’est une approche empirique que nous mobilisons en tant que designers, « qui consiste à observer le comportement des gens dans leur propre environnement afin d’obtenir une compréhension globale de leur monde » (Nova, 2014, p.30), et que nous mettons au service de la conception. Si l’ethnographie s’intéresse à la compréhension des autres, l’autoethnographie, quant à elle, est un processus narratif subjectif qui se focalise sur l’étude de son environnement personnel. Cette approche produit une « observation directe de la vie réelle » (Malinowski, 1963, p.74 cité dans Flamme, 2021, p.4) mettant en lumière certaines dynamiques qui opèrent et dans lesquelles le chercheur est lui-même impliqué. Si Carolyn Ellis et ses collègues (2011) distinguent différents types d’autoethnographies, l’autoethnographie réflexive a retenu notre attention parce qu’elle tient compte de l’impact de notre subjectivité sur l’environnement de recherche lui-même.
7 Nous avons mobilisé les entretiens autoethnographiques afin d’étudier les environnements dans lesquels nous menons nos doctorats respectifs. Ces entretiens poursuivaient deux objectifs : esquisser une première compréhension de nos environnements de recherche respectifs et engager une prise de recul nécessaire par rapport à des travaux de recherche en cours. À travers ces récits, nous avons chacune décrit nos situations de recherche. Certains éléments récurrents, aussi appelés épiphanies (Flamme, 2021), sont apparus comme la structure d’un récit commun entre les trois situations de recherches doctorales en design en entreprise. Parmi ces éléments figurent les différentes parties prenantes de l’environnement de recherche et leurs rôles, le contexte industriel, l’intégration de la pratique de design dans les activités de l’entreprise ou encore l’inscription disciplinaire. Bien que ces éléments apparaissent comme des sujets récurrents dans les récits des trois situations de recherche, il semble y avoir des différences dans la manière dont ces éléments agissent. C’est pourquoi, au cours de notre processus réflexif, nous avons été amenées à passer par le dessin, comme un moyen d’appréhender tant leurs communs que leurs spécificités.
1.2. Description du processus de représentation graphique
8 Le processus réflexif engagé par l’autoethnographie nous a intuitivement amenées vers l’explicitation de nos environnements de recherche à travers leur représentation graphique. Selon Yves Voglaire (2020), agir sur les éléments sensibles pour faire converser les choses autrement qu’avec des mots caractérise l’une de nos spécificités en tant que designers.
9 À partir des récits autoethnographiques, nous avons réalisé plusieurs essais de représentation visuelle. Ce travail graphique nous a permis de produire des premières traductions visuelles de nos situations de recherche soutenant notre processus réflexif. Nous avons suivi une démarche graphique itérative jusqu’à aboutir à un langage commun, propice à la mise en dialogue des différents environnements de recherche. L’identification des épiphanies a servi de base pour définir le codage graphique. Les différentes parties prenantes qui composent l’environnement de recherche ont été représentées par des formes rondes pleines et dont les initiales donnent des précisions sur leur rôle. Le travail de la couleur permet d’ancrer chacune des parties prenantes dans son champ de pratique : celui du design, de la pratique industrielle ou de la recherche académique. Enfin, le positionnement de ces différents éléments et les flèches qui les rejoignent permettent de rendre compte du fonctionnement de l’environnement ; nous cherchons par là à comprendre les dynamiques existantes ou ressenties, qu’elles soient hiérarchiques, interpersonnelles, contractuelles ou liées au nombre de personnes. Un travail similaire a été engagé dans les travaux de Margaret Robertson (2017), qui passe par la schématisation pour étudier les différentes relations de pouvoir possibles dans l’encadrement des thèses.
Trois représentations graphiques d’environnements de recherches doctorales en design en entreprise
Trois représentations graphiques d’environnements de recherches doctorales en design en entreprise
10 Ainsi, le contenu de chacun des récits autoethnographiques a conduit à la représentation visuelle des situations de recherche en design en entreprise des doctorantes en utilisant des règles graphiques communes (Fig. 1). Ce langage commun a été mis au service d’un dialogue entre les différents environnements de recherche propices à leur interprétation. Pour reprendre les mots de Jean-François Bassereau et al. (2015, p.50) le dessin intervient ici comme « un langage facilitant un dialogue ».
1.3. Trois aperçus de recherches doctorales en design en entreprise
11 La première des trois thèses ayant fait l’objet d’une description autoethnographique illustre l’environnement de recherche d’une designer en doctorat dont le travail de recherche est engagé depuis deux ans au sein d’une multinationale française spécialisée dans les hautes technologies au service de l’aéronautique, de la défense et de la cybersécurité. Son travail de recherche vise à étudier l’intégration du design dans un contexte de conception spécifique aux technologies aéronautiques. Sa recherche est soutenue par un double encadrement industriel au sein de l’entreprise ainsi que par une double direction académique. L’un des directeurs scientifiques est rattaché aux sciences de l’information et de la communication, et l’autre directrice est designer-chercheuse rattachée à la section architecture et arts appliqués. C’est dans ce contexte que la doctorante étudie les apports d’une approche par le design aux différentes étapes de processus de conception des technologies aéronautiques.
12 L’environnement de la deuxième thèse représente celui d’une designer-doctorante dont le sujet de recherche porte sur la coopération et la coordination des acteurs autour d’une personne en perte d’autonomie en faveur de son bien-être et de celui de ses aidants. Son travail de recherche s’inscrit depuis un an au sein d’une jeune entreprise spécialisée dans la conception de dispositifs numériques pour améliorer l’organisation de la vie à domicile des personnes en perte d’autonomie afin de soulager le quotidien des aidants. Sa recherche doctorale s’inscrit en géographie sociale, discipline d’où sont issus son directeur et son encadrant scientifique. Son travail de recherche est également encadré scientifiquement par une chercheuse en urbanisme, directrice d’une plateforme de formation et de recherche pour l’action sociale dans une École d’enseignement supérieur en design. C’est dans ce contexte que la doctorante fait communiquer la géographie avec le design en mobilisant celui-ci en tant que posture et méthode d’observation pour saisir les différentes représentations des acteurs, mais aussi en tant qu’outil de restitution (de Mourat et al., 2015) pour mettre en relation les résultats avec l’équipe interne afin de produire des connaissances contribuant à faire avancer les produits proposés par l’entreprise.
13 Enfin, le graphique de la troisième thèse met en avant l’environnement de recherche doctorale d’une designer-doctorante intégrée dans une agence d’innovation par le design composée d’une dizaine de designers praticiens. Sa recherche convoque le codesign aux côtés des sciences de l’informatique pour aborder un sujet de recherche ancré dans le milieu de la santé. Son questionnement de recherche porte sur la conception des dispositifs qui recueillent les expériences des usagers de façon à les mettre au service des projets de transformation dans le milieu hospitalier. Sa recherche doctorale mobilise le design comme une pratique de projet qui est ancrée en immersion sur le terrain (Koskinen et al., 2011 ; Findeli, 2015). Pour cela, elle est accueillie dans un service de soins d’urgence d’un Centre Hospitalier Universitaire français. D’un point de vue académique, sa thèse est dirigée par un professeur en informatique et encadrée par une docteure, directrice d’un laboratoire d’enseignement et de recherche dans une École d’enseignement supérieur en design.
1.4. D’un cheminement personnel vers une mise en perspective collective
14 Dans la continuité de cette démarche qui mobilise à la fois l’autoethnographie et la représentation graphique, nous avons cherché à impliquer l’ensemble des parties prenantes de nos environnements de recherche dans la poursuite de notre processus réflexif. La mobilisation de leurs points de vue est apparue comme un moyen d’enrichir nos représentations, afin de dépasser une compréhension subjective et partielle de nos environnements de thèse. De cette façon, nous nous sommes appuyées sur les travaux de P. Bourdieu et al. (2022) en cherchant à dépasser le champ que nous représentons, c’est-à-dire celui du jeune chercheur qui réalise sa recherche doctorale. Nous avons ainsi sollicité les parties prenantes de nos environnements de recherche afin qu’elles en décrivent leur vision dans une perspective de compréhension approfondie de notre sujet d’étude à travers les données empiriques (Strauss et Corbin, 1998).
15 Pour cela, nous avons mené des entretiens individuels avec l’ensemble des personnes qui faisaient partie des trois environnements de recherches doctorales étudiées. Chacune des designers-doctorantes a mobilisé sa direction scientifique de recherche, son encadrement académique ainsi que son encadrement industriel. Ces entretiens individuels dirigés se sont déroulés pendant 30 minutes, soit en distanciel par visioconférence et à l’aide de l’outil numérique collaboratif Miro [1], soit en présentiel à l’aide de papiers et de crayons. La trame d’entretien pour chacun des échanges s’est articulée en deux étapes distinctes :
- Demander à la personne interviewée de représenter l’environnement de thèse dans lequel elle se trouve à l’aide des codes graphiques définis plus tôt ;
- Échanger à partir des représentations visuelles produites afin d’expliciter les dynamiques existantes et la façon dont elles influencent la recherche menée.
16 Au cours de la première étape, nous avons d’abord proposé aux personnes interviewées d’identifier et de représenter les parties prenantes qui composent l’environnement de la recherche doctorale qu’elles supervisent. Elles ont ensuite utilisé les couleurs pour situer chacune des parties prenantes dans son champ de pratique. Enfin, les personnes interviewées avaient la possibilité d’adapter le positionnement des différents acteurs de l’environnement de façon à pouvoir exprimer les liens et les dynamiques existantes au sein de la recherche doctorale. Au cours de la deuxième étape, nous avons demandé aux personnes interviewées de décrire la production graphique à laquelle elles avaient abouti. Nous leur avons d’abord demandé d’expliciter chacun des éléments dessinés pour ensuite aborder les impacts de cet environnement sur la recherche. Nous avons questionné le rôle des différentes parties prenantes, les liens entre le milieu académique et le milieu professionnel ou encore la discussion disciplinaire qui s’opère avec le design.
17 Le travail de représentation visuelle a donné lieu à 13 graphiques. Ces représentations subjectives sont des interprétations personnelles des situations de recherche et des dynamiques relationnelles vécues par chacun des encadrants. Les trois premiers graphiques ont été produits par les designers-doctorantes et trois autres ont été réalisés par des directeurs de recherche. Ensuite, trois graphiques ont été produits par les personnes qui encadrent les recherches sur le plan académique. Enfin, quatre graphiques ont été produits par les encadrements industriels, car l’une des thèses est encadrée par un binôme dans son entreprise. Le contenu des entretiens associé à la production graphique a été traité par codage axial : nous avons cherché à identifier et à articuler des caractéristiques communes de façon transversale (Lejeune, 2019). De cette manière, nous avons pu appréhender la mise en lien des différents récits, mais aussi des contenus graphiques.
18 Il convient ici de souligner que certains acteurs ont eu plus ou moins de facilité à produire la représentation graphique de l’environnement de recherche. Il est possible que le dessin ne soit pas le moyen d’expression de prédilection de certaines personnes participantes à l’étude et que la non-maîtrise de l’outil numérique ait pu également mettre un frein à la représentation graphique. Les personnes qui n’étaient pas à l’aise n’ont pas hésité à s’affranchir des codes graphiques proposés pour en définir de nouveaux. Par conséquent, cela nous a demandé un travail de traduction des graphiques à postériori, afin de garantir une homogénéité sans pour autant dénaturer les graphiques réalisés. Cette reprise s’est caractérisée à la fois par un requestionnement des codes graphiques qui avaient été définis et par une traduction des intentions dessinées sur certains schémas pour qu’ils correspondent aux codes graphiques communs établis. C’est pourquoi une dernière itération des codes graphiques a été réalisée après les entretiens.
19 Si certains résultats sont nécessairement partiels du fait du déroulement en cours de nos thèses, ils pourront être complétés par des recherches futures. Certains enjeux, qu’ils soient politiques, relationnels, financiers, contractuels ou autres, peuvent opérer de manière sous-jacente, voire de façon implicite au sein de nos environnements, et ne permettent pas la totale expression des acteurs. C’est pourquoi nous nous concentrerons sur une première lecture des éléments visibles et explicites.
20 Pour conclure, à travers ce processus réflexif qui repose sur l’autoethnographie et la représentation graphique, nous avons cheminé de l’explicitation personnelle de nos environnements de recherche à une mise en perspective collective. La définition d’un langage commun nous a permis de produire différentes lectures de nos environnements de recherche. C’est à travers cette diversité de perceptions que nous allons chercher à identifier les caractéristiques communes qui peuvent exercer une influence sur les dynamiques de recherche en design en entreprise. Nous nous appuierons sur les récits et sur certaines représentations graphiques réalisées afin d’illustrer nos propos.
2. Un positionnement stratégique des entreprises
21 Le premier élément-clé qui est apparu est la place de l’industriel au sein de l’environnement de recherche doctorale. La littérature propose certains éléments qui peuvent expliquer que le positionnement de l’entreprise est perçu comme une caractéristique-clé dans ces environnements de recherche. Alors que les travaux de Guerin et ses collègues (2015) ne soulignent que les rapports de pouvoir entre le directeur et le doctorant dans une thèse traditionnelle, le contexte des thèses CIFRE ne semble pas mettre en jeu les mêmes dynamiques. Ce qui fait la spécificité d’une thèse CIFRE, c’est le mode de financement de la recherche, qui passe par l’entreprise. Qu’il s’agisse d’une jeune entreprise, d’une agence ou d’une multinationale, le doctorant est recruté au sein de l’entreprise. Il devient un doctorant salarié, réalisant un travail de recherche et recevant un salaire de son employeur en contrepartie. Ce lien contractuel qui lie le doctorant à son cadre industriel implique l’existence d’une subordination salariale des doctorants (Perrin-Joly, 2010). En effet, l’entreprise en tant qu’employeur a la possibilité d’orienter, de donner des directives ou d’avoir des attentes spécifiques (Chauchard, 2003). Cela nous amène à nous interroger sur l’influence que pourrait exercer l’entreprise sur la recherche. Dans quelle mesure l’encadrement industriel influence-t-il les travaux menés par le doctorant ?
22 Nos trois retours d’expérience montrent que, en tant qu’actrice financière, l’entreprise prend largement part à la décision, à commencer par la définition du questionnement initial de la recherche. En effet, ce positionnement doit correspondre aux orientations stratégiques d’innovation de l’entreprise. La question sur laquelle porte la thèse est considérée comme un investissement aux yeux de l’entreprise. Les éléments de réponse apportés par cette recherche doivent lui permettre de créer de la valeur pour faire progresser son activité. Le cadre scientifique devient alors garant de la rigueur et de la validité de la démarche ainsi que des éléments de réponse. L’échange que nous avons eu avec un des directeurs de recherche doctorale nous le confirme : « C’est l’entreprise, par le financement, qui exerce le pouvoir sur la recherche, que le monde académique doit suivre. »
23 Ce pouvoir décisionnel lié au financement intervient aussi tout au long du processus de recherche. Il peut se formaliser directement au sein de la recherche, à travers des orientations ou des choix effectués afin de positionner au mieux les travaux avec les besoins de l’industriel. De cette façon, le processus de recherche en entreprise vient se mouvoir sous l’influence de l’activité professionnelle. Comme le souligne Camille Rouchi (2018, p.4), « les conséquences peuvent alors toucher à la fois l’intégrité personnelle et professionnelle du doctorant ». Cet effet nous amène alors à nous demander dans quelle mesure ces influences de l’entreprise peuvent constituer un biais. Ce pouvoir décisionnel peut aussi se formaliser par des activités auxquelles l’employeur demande au doctorant de participer pour valoriser les travaux de recherche. Cela peut être à l’occasion d’événements publics, tels que des salons ou des conférences, pour permettre d’affirmer ses choix stratégiques d’innovation. Le travail de recherche devient alors un atout commercial pour les entreprises qui crédibilisent leur activité sur un marché. Ce point de vue est également soutenu dans l’article de Régis Garcia (2018, p.83), qui explique qu’avec le dispositif CIFRE, « l’entreprise confie au doctorant une mission de recherche stratégique pour son développement socio-économique », ce qui « induit par conséquent un rapport particulier avec l’employeur puisqu’il situe la recherche du doctorant en lien avec l’activité de l’entreprise et le doctorant dans un rapport de prestataire à commanditaire ».
24 Si l’entreprise occupe une place importante dans l’environnement de la recherche doctorale en design et en CIFRE, notre démarche de représentation graphique a permis d’identifier différents positionnements des entreprises au sein des trois environnements étudiés dans le cadre de l’étude (Fig. 2).
Les différents positionnements de l’acteur industriel observés au sein des environnements de recherche doctorale en design en entreprise
Les différents positionnements de l’acteur industriel observés au sein des environnements de recherche doctorale en design en entreprise
25 Ces positionnements montrent que le pouvoir de l’entreprise peut s’exercer de différentes façons au sein des recherches doctorales :
- L’entreprise est positionnée de la même façon que les autres acteurs de l’environnement. Même s’ils ne sont pas du même ordre, ils sont positionnés comme différentes perspectives autour du doctorant, qui cristallise leur rencontre. Le point de vue de l’entreprise intervient donc dans la recherche au même titre que celui des autres acteurs, ce qui tempère le pouvoir décisionnel qu’elle peut avoir. Dans cette situation, le pouvoir décisionnel se déplace vers le doctorant, qui joue un rôle de médiateur de son environnement de recherche (Levy, 2005). Il fait converser les différentes parties prenantes et prend des décisions qui lui sont propres pour parvenir à un consensus entre ces différentes perspectives.
- L’entreprise se positionne entre le doctorant et les champs de recherche. Dans cette situation, la pratique industrielle est intégrée comme un prisme par lequel passe le travail de recherche du doctorant. Ce positionnement de l’entreprise demande au doctorant de se saisir des pratiques professionnelles existantes pour envisager son travail de recherche. Il va alors mobiliser certains apports spécifiques issus du design et de sa discipline d’accueil, pour les mettre au profit de l’entreprise. Le contexte industriel sert à la fois d’ancrage pour les recherches, d’orientation des questionnements et de terrain d’expérimentation et de valorisation des résultats.
- L’entreprise se positionne en marge du milieu académique. Nous pouvons voir qu’elle accueille le doctorant, mais qu’elle n’est pas en contact direct avec les autres acteurs. Dans certaines situations, nous avons pu observer que l’entreprise n’est pas forcément acculturée à la recherche scientifique. Le travail se réalise davantage par la rencontre entre le design et la discipline de rattachement. Il demande au doctorant de jouer un rôle de transmetteur et de vulgarisateur des apports de sa recherche vers le contexte industriel. Ce positionnement ouvre la possibilité au designer-doctorant d’imaginer les formes de transmission de sa recherche auprès de l’entreprise. Le design peut ainsi être mis au service de cette valorisation. En effet, il est possible que l’entreprise accueillant une thèse CIFRE soit peu habituée à la recherche académique et ne comprenne pas son rôle stratégique dans le développement de son activité. Cela offre aux designers-doctorants l’opportunité de réfléchir à la valorisation de leur recherche auprès de l’entreprise.
26 Pour conclure, ces représentations mettent en avant plusieurs configurations rencontrées par chacune des doctorantes. Au cours de la recherche, les environnements et dynamiques relationnelles induites se transforment. La démarche que nous avons mise en place a permis de mettre en lumière la pluralité des rôles incarnés par l’entreprise et ses influences sur le travail du doctorant. Tantôt l’entreprise alimente les travaux de thèse par sa pratique professionnelle, tantôt elle se laisse guider par l’expertise disciplinaire incarnée par les directeurs et encadrants. Pour permettre au doctorant de trouver sa place, ces équilibres fragiles nécessitent d’être adaptés en fonction des temporalités de recherche. À l’instar de la réflexion proposée par Levy (2005), il semblerait intéressant d’approfondir les différentes pistes pouvant participer à cet équilibre bilatéral entre le monde de la recherche scientifique et celui de l’industrie. Quelles sont les clés d’une collaboration pérenne ? Ainsi, cette réflexion nous amène à nous interroger sur l’apport du design : dans quelle mesure le design peut-il influencer les rapports de pouvoirs et les dynamiques relationnelles ?
3. La place du design dans l’environnement de recherche en entreprise
27 Même si la recherche en design est le point de convergence des trois thèses discutées ici, nous avons observé qu’elle peut se structurer de manières différentes dans les environnements de recherche. Il s’agit d’abord de décrire les divers positionnements du design que nous avons pu observer (Fig. 3), et nous discuterons des possibles influences sur les travaux de recherche d’après nos retours d’expérience respectifs.
Les représentations graphiques des environnements de recherches doctorales en design en entreprise montrant différentes intégrations du design
Les représentations graphiques des environnements de recherches doctorales en design en entreprise montrant différentes intégrations du design
28 Un premier point d’entrée identifiable pourrait être la pratique du design par le doctorant. Les trois recherches doctorales discutées dans cet article sont menées par des designers issues de la même école d’enseignement supérieur en design [2]. Comme l’avance Yves Voglaire (2020), nous partageons alors une pratique professionnelle spécifique qui est commune à tous les designers et qui relève à la fois d’un intérêt pour les expériences humaines, de la médiation par le sensible et d’une capacité de conception qui s’inscrit dans une dimension systémique. De plus, nous pouvons préciser que l’enseignement suivi apporte une culture du design singulière. En effet, nous considérons le design comme une pratique de projet, c’est-à-dire comme une démarche de conception créative qui vise à répondre à des problématiques sociétales afin d’améliorer l’habitabilité du monde (Findeli, 2015 ; Vial, 2015). Malgré des sujets de recherche très différents, nous pouvons nous attendre à ce que l’ancrage professionnel et culturel du design chez le doctorant puisse exercer des influences similaires sur le processus de recherche.
29 Notre deuxième observation porte sur le rapport de l’industriel au design. Notre étude des environnements de recherche en design en entreprise met en lumière deux contextes différents (Fig. 3) :
- La pratique du design et le contexte industriel sont dissociés. Dans ces environnements de recherche, l’entreprise semble peu familière avec la pratique du design. Si nous faisons un rapprochement avec le modèle de Lorraine Chapman et Scott Plewes (2014), qui permet d’évaluer le niveau de maturité d’une organisation vis-à-vis de l’expérience utilisateur [3], et que nous le transposons à la maturité du design dans les entreprises qui accueillent des thèses en design, la pratique du design chez celles-ci se situe au niveau 2, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessairement existant, mais que l’entreprise comprend l’intérêt du design et ce qu’il peut apporter à son activité, même s’il ne fait pas encore partie intégrante de son processus. Nous pouvons prendre exemple sur le travail de recherche doctorale mené dans le domaine aéronautique. L’entreprise perçoit la valeur ajoutée du design, notamment à travers sa capacité à innover et à aborder de nouvelles problématiques, mais également à travers ses questionnements liés aux usages. Le travail de recherche consiste alors à expérimenter la façon dont il est possible de l’intégrer à un processus de conception de technologies pour l’aérospatial. La recherche doctorale en design intervient alors comme un moyen de faire progresser et de développer cette intégration du design pour qu’elle soit adoptée dans le contexte industriel de l’entreprise.
- La pratique du design est intégrée à l’activité de l’industriel. C’est ce que nous pouvons voir dans la deuxième représentation graphique des environnements de recherche en design en entreprise, où le design et la pratique professionnelle se confondent. Dans ce cas de figure, le design fait déjà partie intégrante de l’activité professionnelle de l’industriel qui accueille la recherche. L’entreprise est mature et familière avec l’intégration du design à son activité ; elle se positionne plutôt à l’étape 4 du modèle proposé par Lorraine Chapman et Scott Plewes (2014). L’accueil d’un travail de recherche en design intervient davantage comme une quête d’excellence de la pratique du design au sein de l’activité de l’entreprise. Les travaux de recherche consistent surtout à aller questionner certaines nuances et particularités de la pratique du design comme, c’est le cas dans la recherche doctorale menée dans une agence de design. L’entreprise cherche à étudier la façon dont le design peut réimaginer le recueil de l’expérience des patients au sein des projets de transformation en santé.
30 Si l’entreprise qui accueille la recherche en design prend une place importante dans l’environnement de la recherche, nous pensons qu’il est nécessaire d’avoir cette réflexion sur la place qu’occupe le design au sein des pratiques professionnelles de l’entreprise, notamment, car cela influencera la façon d’envisager les travaux de recherche. La compréhension du contexte dans lequel se situe l’entreprise par rapport au design permettrait d’ancrer son travail de recherche afin de produire des connaissances en cohérence avec les perspectives d’évolution de la pratique professionnelle de l’entreprise (Kihlander et al., 2011). Qu’il s’agisse d’une acculturation ou d’un contexte familier avec le design, cela ne mobilise pas les mêmes enjeux pour les travaux de recherche.
31 Enfin, nous nous interrogeons sur la place du design au sein de l’encadrement de la recherche. Le design n’ayant pas de section au Conseil National des Universités (CNU) propre à lui et étant absent des sections du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), chaque recherche doctorale en design doit se rattacher à une discipline d’accueil existante qui est en lien avec son sujet d’étude. Comme l’exprime Michela Deni (2019, p.94) « jusqu’à présent, en France, les designers titulaires d’un doctorat ont mené leurs recherches au sein des disciplines voisines ». En 2015, le réseau Design en Recherche, qui réunit des doctorants et des jeunes chercheurs en design, convoquait plus de 18 disciplines d’accueil différentes (de Mourat et al., 2015). C’est pourquoi nous pouvons observer sur les graphiques (Fig. 3) que les directions de recherches doctorales ne sont pas portées par le design, mais bien par une autre discipline, distinguée par la couleur bleue. Ces colorations apportées par le rattachement disciplinaire du directeur impliquent alors des environnements pluridisciplinaires. Que nous soyons accueillis par des disciplines telles que la géographie sociale, l’informatique ou les sciences de l’information et de la communication, ce que les recherches en design ont en commun est la nécessité d’ouvrir un dialogue, tant épistémologique que méthodologique, avec une autre discipline. Nous pouvons alors nous demander si certaines disciplines ont une plus grande proximité avec le design. Certaines sont-elles plus enclines à accueillir une recherche en design ? Nos expériences respectives montrent qu’une partie des travaux de recherche consiste justement à questionner cet ancrage disciplinaire singulier et demande une réflexion sur les caractéristiques communes qui conduisent à la rencontre du design et de la discipline d’accueil. Par exemple, la thèse en géographie sociale trouve le dialogue interdisciplinaire à travers l’usage des méthodes qualitatives et des questionnements communs autour de la notion d’échelles. Pour la thèse en informatique, ce dialogue se situe plutôt autour de l’intérêt commun pour les processus de conception et d’innovation. Cette discussion peut demander du temps puisqu’elle nécessite un travail d’acculturation du designer-doctorant aux concepts et méthodes propres à sa discipline d’accueil, afin d’envisager une complémentarité avec le design.
32 Même si le design trouve aujourd’hui difficilement sa place dans la direction des recherches doctorales, il peut néanmoins intégrer l’environnement des recherches en design par un coencadrement. En effet, le contexte pluridisciplinaire d’une recherche le rend propice à un encadrement multiple, en équipe, car il nécessite souvent un croisement de plusieurs expertises (Watts, 2010). L’échange avec un des directeurs de recherche que nous avons interviewés décrit le rôle stratégique que joue un coencadrement par le design dans ces situations de recherches pluridisciplinaires menées par des designers. Selon lui, le coencadrement par le design « vient contribuer à trouver un équilibre des approches pour que la discipline d’accueil ne prenne pas le pas sur le design, mais que le design ne prenne pas le pas sur la discipline d’accueil ». Il permet de « trouver les liens d’interconnaissances nécessaires » à la réalisation de la recherche.
33 Ces éléments de discussion sur la place du design dans les environnements de recherche doctorale en design en entreprise nous amènent à nous questionner sur l’articulation disciplinaire au sein de ces environnements. C’est pourquoi la section suivante est consacrée à la rencontre disciplinaire ainsi qu’à l’exploration de ses impacts sur les travaux de recherche.
4. Les relations disciplinaires
34 Comme discuté dans la partie précédente, le contexte universitaire français nécessite que l’environnement d’une recherche doctorale en design se construise à proximité d’une discipline académique (Deni, 2019). Dans son article qui discute du rapport entre le design et les sciences humaines et sociales, Annie Gentes (2015) envisage la rencontre disciplinaire comme « un espace conceptif et critique » en convoquant les travaux de la philosophe Anne-Françoise Schmid et de ses associés (2011), c’est-à-dire que la recherche en design représente un lieu propice pour construire l’hybridation des réflexions et des pratiques pour un enrichissement mutuel. Les travaux des designers-chercheurs Émeline Brulé et Anthony Masure (2015) s’inscrivent justement dans cette perspective en apportant une analyse sur le déplacement qu’opère le design en recherche au contact d’une autre discipline.
35 Notre travail de lecture des environnements de recherche en design en entreprise aborde également la question de la rencontre disciplinaire. En effet, nous avons pu observer à travers les représentations graphiques que cet espace de dialogue entre le design et la discipline d’accueil de la recherche pouvait prendre différentes formes (Fig. 4). L’ensemble des représentations graphiques montre la diversité des rencontres et questionnent la façon dont leur conversation influence les travaux de recherche. Certaines disciplines sont-elles plus favorables à cette rencontre avec le design ? Comment la recherche construit-elle ou se nourrit-elle de cette rencontre disciplinaire ? Dans quelle mesure le contexte industriel de la recherche influence-t-il les relations entre le design et la discipline d’accueil ? Renforce-t-il une diversité d’ancrages ou, au contraire, permet-il de faire le lien ? Nous tenterons d’apporter certains éléments de réponse à travers la lecture de nos environnements de recherche.
Les représentations graphiques des environnements de recherches doctorales en design en entreprise mettant en avant différents espaces de dialogue pluridisciplinaires
Les représentations graphiques des environnements de recherches doctorales en design en entreprise mettant en avant différents espaces de dialogue pluridisciplinaires
36 Dans le graphique A, le design et la discipline d’accueil sont considérés comme des points de vue respectifs qui trouvent leur complémentarité à travers la recherche doctorale. Dans les travaux de Frédéric Darbellay (2014), nous pouvons lire une situation de recherche en interdisciplinarité. Dans cet environnement, le design et la discipline d’accueil agissent comme différentes approches, tant épistémologiques que méthodologiques, pour envisager un objet d’étude commun. C’est le partage et l’emprunt de concepts, de méthodes ou de postures qui permet de construire la dynamique d’interaction entre le design et la discipline d’accueil au sein du travail de recherche. Cette interaction se situe justement dans le contexte professionnel, c’est-à-dire que l’enjeu est de mettre l’interdisciplinarité au service du questionnement industriel.
37 Comme nous pouvons le voir dans le graphique B, la rencontre disciplinaire s’envisage différemment. Le champ de la pratique professionnelle, du design et celui de la discipline d’accueil se recouvrent partiellement. Ils dessinent un espace fertile où se positionne le travail de recherche doctoral. Cette situation demande de penser les complémentarités et les différences disciplinaires, mais elle montre aussi que cet espace de dialogue peut s’affranchir d’un cloisonnement entre le milieu académique et le milieu industriel. Le retour d’expérience de la recherche en design accueillie par les sciences de l’information et de la communication décrit que cette discussion passe par une ouverture de chacun des acteurs vers le domaine des autres, tout en reconnaissant et en respectant les expertises mutuelles.
38 Dans le graphique C, la recherche doctorale se déplace et se positionne au-delà des espaces disciplinaires dans une autre couleur. L’auteur du graphique a discuté de la notion « d’injonction à l’interdisciplinarité » dans la recherche en design. Comme l’évoque Estelle Berger (2017, p.114), la pratique professionnelle du design est nécessairement interdisciplinaire, car elle se produit par un « exercice d’articulation de savoirs et de points de vue, pour les sublimer dans une synthèse créative ». C’est pourquoi l’interdisciplinarité peut sembler une réponse logique pour les travaux de recherche en design. Pourtant, ce retour d’expérience montre que le dialogue entre le design et la discipline pour la recherche s’est fait grâce à la définition d’un nouvel espace, ce qui remet en question la transdisciplinarité (Piaget, 1972 ; Darbellay, 2014).
39 Pour conclure, le travail de représentation graphique nous a permis d’identifier certaines dynamiques disciplinaires qui peuvent exister au sein des environnements de recherche en design en entreprise. Ce retour d’expérience montre que le dialogue entre la discipline d’accueil et le design peut être envisagé de différentes manières, mais qu’il est également nécessaire de le questionner, voire de le repenser, au regard du contexte industriel de la recherche.
Conclusion
40 L’émergence de travaux de recherche en design en entreprise nous a amenées à témoigner de nos expériences de designers en recherche doctorale dans le cadre de contrats industriels CIFRE. Ce travail souhaite contribuer à la documentation de ce format de recherche, afin de mieux comprendre comment les environnements sont formés et comment ils peuvent exercer une influence sur les dynamiques de recherche doctorales en design en entreprise.
41 À travers une démarche qui met en lien l’autoethnographie et la représentation graphique, nous avons cheminé de l’explicitation de nos environnements de recherche respectifs à la définition d’un langage graphique commun. En effet, ce langage graphique commun nous a permis d’engager une réflexion collective pour produire différentes lectures de nos environnements de recherche par les parties prenantes qui les composent. Nous proposons qu’une approche autoethnographique puisse aboutir à une mise en récit des environnements de recherche propices à l’étude des environnements de recherche en design en entreprise. Bien qu’il puisse exister autant d’environnements que de recherches menées, cette démarche a mis en évidence l’existence de certaines caractéristiques communes dans les environnements de recherches doctorales en design en entreprise.
42 Nos retours d’expériences montrent que l’acteur industriel joue un rôle-clé dans l’environnement de la recherche en design en entreprise, notamment car le mode de financement de la recherche passe par l’entreprise. Les recherches menées s’inscrivent dans une perspective d’innovation stratégique propre à ses besoins et dont les éléments de réponses apportées par cette recherche doivent lui permettre de créer de la valeur pour faire progresser son activité. Nous avons pu mettre en avant que, par sa posture financière, il peut exercer une influence notamment sur les activités ou les orientations données aux travaux. Il serait intéressant de mener de futures recherches qui posent des questions sur les biais, sur les opportunités ou sur les limitations qui pourraient être impliqués.
43 Cet article met également en lumière la nécessité d’avoir une réflexion sur la place que le design occupe au sein des environnements de recherche, même s’il est le point de convergence des recherches discutées. La compréhension du contexte dans lequel se situe l’entreprise par rapport au design permet d’envisager la façon dont le travail de recherche mobilise la pratique et la pensée propres au design afin de s’inscrire en cohérence avec les pratiques professionnelles de l’entreprise. De plus, l’intégration du design au sein de ces environnements de recherche spécifiques soulève des interrogations concernant le dialogue interdisciplinaire. Nos expériences respectives montrent qu’une partie des travaux de recherche consiste justement à chercher à ouvrir un dialogue, tant épistémologique que méthodologique, avec une autre discipline. Ainsi, nous recommandons de porter une attention particulière au niveau d’intégration du design au sein de l’entreprise. En intégrant le design dans ces processus de conception, l’entreprise semble plus favorable à saisir pleinement l’apport de cette approche. Par ailleurs, nous suggérons également de mener une réflexion en amont sur le choix de la discipline d’accueil. En effet, chaque discipline détermine ses propres approches ou méthodologies, qui peuvent exercer une influence significative sur le développement de la recherche. Il est donc essentiel que le design, la discipline d’accueil et le sujet de recherche soient en harmonie pour garantir une recherche fructueuse. Nos observations montrent que les sciences humaines et sociales peuvent être plus enclines à collaborer avec le design, notamment car elles partagent une approche commune de leur sujet d’étude en immersion sur le terrain. Toutefois, d’autres disciplines tournées vers l’humain, portant un regard attentif à l’usage et favorisant les méthodes de recherche qualitatives, semblent adaptées.
44 Enfin, il est intéressant d’observer la pluralité des dynamiques disciplinaires possibles au sein des environnements de recherche en design en entreprise. Les représentations graphiques soulignent la diversité des dialogues entre le design et la discipline qui accueille la recherche. Ces interactions mettent en avant l’importance de concevoir un espace de dialogue favorable à l’hybridation des réflexions et des pratiques. Néanmoins, le contexte de la CIFRE demande de penser cet espace à la rencontre des disciplines, mais aussi des pratiques. Il serait intéressant de développer ces discussions avec davantage de rencontres disciplinaires. Pour favoriser l’équilibre entre l’ensemble des parties prenantes, notre analyse nous amène à proposer plusieurs pistes de réflexion. Nous suggérons, sur le plan académique, d’opter pour une codirection à la frontière entre la discipline d’accueil et le design. Pour parvenir à un équilibre disciplinaire, il semble nécessaire d’avoir à la fois une direction spécialisée dans le domaine du design, et un directeur scientifique disposé à discuter des passerelles et points de convergence entre sa discipline et le design.
45 Par ailleurs, nous conseillons, sur le plan industriel, de bénéficier d’un double encadrement. L’idéal serait d’être accompagné par un spécialiste du terrain industriel pour assurer une prise en compte optimale des contraintes opérationnelles et d’un spécialiste ayant suivi une formation à la recherche, pour faciliter la discussion entre le contexte industriel et académique. Ces différentes expertises combinées permettront d’assurer un suivi de qualité, une approche globale du projet de recherche ainsi qu’un équilibre dans les rôles de chacun.
46 Pour terminer, nous envisageons la possibilité de continuer ce travail. En effet, il a engagé des discussions plus larges au sein des environnements de recherche étudiés. À la demande des différents acteurs que nous avons sollicités, nous les réunirons pour leur partager les résultats de notre étude afin de continuer ces réflexions de façon collective pour la suite de nos recherches doctorales.
47 Nous pouvons imaginer que les apprentissages que nous soulignons dans cet article aideront de futurs porteurs de projets de thèse à définir les environnements de la recherche doctorale en design en entreprise. Nous espérons que la compréhension des enjeux du positionnement du design, de l’acteur industriel et de la rencontre disciplinaire puisse contribuer au développement du positionnement de ces recherches.
48 De futures recherches pourraient également enrichir les résultats que nous proposons, notamment en appliquant la démarche que nous avons utilisée à d’autres situations de recherche en design en entreprise.
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Mots-clés éditeurs : Environnement de recherche, Étude de cas, Recherche en design, Représentation graphique, Thèse CIFRE
Date de mise en ligne : 22/03/2024
https://doi.org/10.3917/sdd.018.0020