Vers des algorithmes à dess(e)ins : intégration du design dans la conception d’une datavisualisation
Pages 30 à 50
Citer cet article
- GUERIN, Caroline,
- CHANDESRIS, Maguelonne
- et REMY, Anaïs,
- Guerin, Caroline.,
- et al.
- Guerin, C.,
- Chandesris, M.
- et Remy, A.
https://doi.org/10.3917/sdd.004.0030
Citer cet article
- Guerin, C.,
- Chandesris, M.
- et Remy, A.
- Guerin, Caroline.,
- et al.
- GUERIN, Caroline,
- CHANDESRIS, Maguelonne
- et REMY, Anaïs,
https://doi.org/10.3917/sdd.004.0030
Notes
-
[1]
Cette approche s’inspire notamment des travaux multidisciplinaires, donnant une large place au design, menés par l’équipe du SENSEable City Lab du MIT et décrit dans l’ouvrage Offenhuber et Ratti, Deocding the city : urbanism in the age of big data, Birkhauser Verlag, 2014, Basel.
-
[2]
En particulier, nous retenons ici une approche « recherche-projet » telle que proposée par Findeli (2015).
-
[3]
Voir le travail de David Bihanic (2014).
-
[4]
Les premiers travaux de visualisation de données réalisés par l’équipe Innovation & Recherche SNCF sont décrits par Chandesris et Rémy (2014).
-
[5]
Pour une caractérisation de l’innovation, on pourra se reporter à l’article de Norman et Verganti (2014).
-
[6]
Rémy A., Multimodal travel demand based on itineraries requests, 14th World Conference on Transport Research, Shanghaï, Juillet 2016.
-
[7]
Guérin C., Rémy A., Chandesris M., « Territoire vivant », Sciences du design, vol. 3 Urbanités, juin 2016.
-
[8]
Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle.
-
[9]
Pour une théorie opérationnelle des propriétés de l’écriture numérique, on pourra consulter de Crozat et al. (2011).
-
[10]
Vial S., « Le tournant design des humanités numériques », Revue française des sciences de l’information et de la communication, vol. 8, p. 7, mars 2016.
-
[11]
Gourlet P., Mollon M., The three stances of the designer in a research team, The value of design research, 11th european academy of design conference, 2015.
-
[12]
Sanders E. B. N., Stappers P. J., Co-creation and the new landscapes of design, p. 5-18, 2008.
-
[13]
Martin B., Hanington B. (2013), 100 méthodes de design, Paris, Eyrolles, p 100-101.
-
[14]
Lesartre N., Design et recherche technologique au CEA Grenoble, rôle du design dans l’émergence de nouveaux objets de coopération, Paris design Lab - ENSCI Les Ateliers, p.33, 2012.
-
[15]
L’interface et les principes d’interaction de cette datavisualisation sont décrits dans une précédente publication : Guérin C., Rémy A., Chandesris M., Territoire vivant, Sciences du design, vol.3 Urbanités, juin 2016.
1L’ère du numérique ouvre de nouvelles perspectives dans le domaine de la connaissance du marché du « porte-à-porte », au cœur de l’ambition d’opérateur global de mobilités SNCF.
2SNCF manipule et exploite quotidiennement de très grands volumes de données. Ces données sont nombreuses, parfois complexes et difficilement appréhendables, à la fois du fait de leur caractère immatériel, mais aussi parce qu’elles ne font pas sens de manière autonome. Pour autant, leur caractère numérique les rend calculables au moyen d’algorithmes pour mieux connaître et anticiper la demande de mobilité sur le territoire.
3L’équipe « Statistique, Econométrie et Datamining » de la direction Innovation & Recherche de SNCF a déjà développé et mis en œuvre de nombreuses « datavisualisations » à partir de données de validation des titres de transport, de consommation énergétique des trains, ou encore des traces de téléphonie mobile (Chandesris et Rémy, 2014). Pour autant, la démarche utilisée jusqu’à présent partait des données disponibles avec une approche très technique d’exploration statistique et de représentation informatique des données : « comment représenter les données disponibles ? ». Dans le projet qui sera décrit, nous avons souhaité faire une place explicite au design et à une approche multidisciplinaire, en s’extrayant volontairement du rapport technique aux données pour investiguer la question : « que donner à voir ? » [1]. Cette démarche, en prenant le risque de s’éloigner parfois des données disponibles et des réalisations directement concrétisables, permet pour autant, comme nous le verrons, de développer l’intention et le dessein du projet, tout en ouvrant de nouveaux champs de recherche. C’est pourquoi, nous qualifions les algorithmes mis en œuvre dans le cadre de cette approche » d’algorithmes à dess(e)ins ». Cette double lecture du terme traduit ainsi notre volonté de concevoir des algorithmes qui servent à la fois la représentation graphique des données (dessin) et l’intention donnée à voir (dessein).
4Dans ce contexte complexe, nous nous sommes donc interrogées sur la question de la contribution du design dans un projet de recherche et d’innovation mettant en œuvre ces algorithmes à dess(e)ins.
5Nous exposerons dans un premier temps l’ensemble des problématiques de recherche, étudiées au travers de la réalisation d’un projet [2] : rôle, posture, outils et méthodologies du designer au sein d’une équipe de recherche. Nous verrons dans un second temps comment ces problématiques s’incarnent à travers un cas pratique et concret. Puis, nous verrons au travers de ce projet comment les leviers identifiés et expérimentés nous ont permis de répondre à ces problématiques, mais également comment ils ont pu bénéficier au projet. Nous détaillerons par quels moyens nous avons pu apporter des réponses à ces questionnements en déroulant les différentes étapes du projet et en donnant une brève description de la maquette obtenue.
6Enfin, un dialogue permettra de constater comment les différents points de vue, positionnements et pratiques respectives des parties prenantes du projet ont pu être déplacés à l’issue de cette expérience.
1 – Du rôle du design dans la conception d’algorithmes à dess(e)ins
7Nous allons exposer dans la partie suivante les trois problématiques de recherche qui ont guidé notre réflexion sur l’innovation par le design dans le cadre d’un projet de recherche axé sur la visualisation de données.
1.1 – Rôle du design
1.1.1 – Explorer, donner sens et corps aux données
8Pour valoriser le potentiel des gisements de données existants au sein du groupe SNCF, les traitements statistiques qui en sont faits, ainsi que pour communiquer de manière didactique sur ses travaux, l’équipe « Statistique, Econométrie et Datamining » a peu à peu intégré la visualisation de données [3] à sa démarche. L’intérêt de la visualisation est de permettre de donner corps et sens aux données. En rendant tangibles de grands volumes de données, ils deviennent accessibles au plus grand nombre [4], et leur potentiel en est révélé.
9Cette approche implique de concevoir des algorithmes de représentation au service des algorithmes statistiques. Nous qualifiions précédemment ces algorithmes mis en œuvre, « d’algorithmes à dess(e)ins », dans le sens où ils servent à la fois la représentation graphique des données et l’intention donnée à voir. Ce positionnement, plus exploratoire, implique pour les statisticiens d’étendre le champ de leurs compétences (graphisme, UX design, UI design…), or cette évolution n’est pas simple à opérer.
10Dans quelle mesure le design pourrait-il contribuer à la conception de visualisations innovantes tendant vers des algorithmes à dess(e)ins ?
1.1.2 – Intégrer une démarche d’innovation par le design
11Après avoir réalisé différents projets utilisant la visualisation de données, l’équipe « Statistique, Econométrie et Datamining » a souhaité intégrer la compétence design, ce qui n’avait pas pu être le cas jusqu’à présent. Elle était convaincue que le design pouvait contribuer activement au processus de création et d’innovation dans la conception de visualisations de données. L’arrivée d’une designer au sein de la Direction Innovation & Recherche, ainsi que l’envie commune des statisticiennes et de cette designer, a permis de concrétiser la collaboration. L’intégration de la designer au sein de l’équipe de recherche a permis de proposer de nouvelles formes de collaborations et d’interactions qui ont transformé le processus de recherche traditionnel de ces chercheurs. Au fil des projets, l’équipe mixte « visu-design » a imaginé, expérimenté et adapté une démarche, avec une méthode d’animation et des outils adaptés à chaque sujet. Les méthodes et outils du designer en ont été le support. L’implication du design en amont de la démarche a notamment permis de produire de nouveaux objets. En quoi cette nouvelle organisation influe-t-elle sur la nature de la production du travail de recherche ?
12Une dernière problématique s’est dégagée, complémentaire aux deux premières.
1.1.3 – Conception participative
13Dans le cadre de projets de recherche, et notamment d’innovation par le design, la constitution d’équipes pluridisciplinaires permet de marier des compétences complémentaires et d’enrichir les points de vue. Innover à plusieurs n’est pourtant pas aisé : profils, intérêts et visions différents ne facilitent pas toujours le travail collectif. Dans le contexte de la conduite de projet en transverse et en équipe pluridisciplinaire, le designer sait se révéler un bon catalyseur et médiateur entre les différentes parties prenantes. Sa méthode de travail et ses outils constituent des médias appropriés pour fédérer les différentes parties prenantes d’un projet.
14Dans le cas de la visualisation de données, la complexité des données à analyser et à donner à voir ne simplifie pas la tâche. Comment produire du nouveau [5] et s’approprier de manière collective des objets numériques complexes et abstraits ? Comment le design peut-il y contribuer ?
15Nous verrons par la suite, à travers la réalisation d’un projet concret, quels ont été les leviers qui nous ont permis de confronter ces trois problématiques à la pratique afin d’y répondre.
16A présent, nous allons présenter le projet qui a nous a permis d’interroger ces trois problématiques et de créer le terreau fertile de notre expérience de terrain.
1.2 – Le projet « Valorisation des requêtes d’itinéraires »
1.2.1 – Une nouvelle source de données à forte valeur ajoutée
17L’ère du numérique ouvre de nouvelles perspectives dans le domaine de la connaissance du marché de la mobilité « porte-à-porte ». Aujourd’hui, 30% des requêtes effectuées sur Internet concernent les transports et les voyages. Des millions de requêtes sont réalisées chaque jour par les voyageurs sur les médias SNCF (applications et sites web). Les données de mobilité habituellement manipulées pour l’analyse de la mobilité sont relatives aux validations des titres de transport, aux campagnes de comptage, à la billettique et aux enquêtes clients.
18Bien qu’elles doivent être interprétées avec précaution (toutes les demandes d’itinéraires ne sont pas concrétisées), les données de requêtes d’itinéraires sont l’expression des besoins de mobilité des individus et des activités motivant cette mobilité. Elles constituent donc une nouvelle source de données inexplorée qui pourrait être utile pour améliorer les services de transport : adéquation offre / demande, prise en charge des voyageurs lors d’événements, prévision de trafics, etc.
19La Direction Innovation & Recherche de SNCF a donc décidé de mener des travaux exploratoires en 2015/2016 afin d’explorer le potentiel de l’analyse de ces requêtes réalisées sur un moteur de calcul d’itinéraires. L’enjeu était de mieux connaître la demande de mobilité multimodale et son anticipation à l’échelle du territoire [6].
20Ce travail exploratoire a démontré que cette nouvelle source de données était à forte valeur ajoutée et a permis notamment de mettre au point des algorithmes de prévision de la mobilité. Au sein de ce projet ambitieux, une partie des travaux a consisté à valoriser ces données à travers une visualisation [7]. Cet article se concentrera essentiellement sur la nouvelle approche développée pour y parvenir.
1.2.2 – Description des données utilisées
21Les requêtes d’itinéraires exploitées concernaient le périmètre Ile de France. Elles provenaient de l’application et du site Transilien. Avec près de huit millions de requêtes effectuées par les utilisateurs par semaine, le volume de données était donc massif. L’équipe-projet a travaillé à partir d’un jeu de données composé de trois mois de requêtes d’itinéraires en 2015.
22Trois typologies de données ont été exploitées dans le projet :
- les données relatives aux requêtes d’itinéraires,
- les données relatives au contexte territorial,
- les données liées aux événements culturels et sportifs qui se sont produits au cours de la période étudiée.
Structuration et compétences de l’équipe-projet
Structuration et compétences de l’équipe-projet
1.2.3 – Une collaboration inédite
23Ces travaux de recherche, basés sur les données décrites ci-dessus, ont fait l’objet d’un partenariat inédit entre différentes entités et filiales du groupe SNCF. Une équipe pluridisciplinaire, composée d’experts en analyse de la mobilité, en informatique et digital, en statistiques, en développement informatique ainsi qu’en design, a été constituée.
24En fonction des phases du projet, les acteurs ne sont pas tous intervenus. Comme le montre la figure 1, différentes configurations se sont présentées au cours du projet. « L’équipe-projet » intégrait toutes les parties prenantes (excepté le développeur qui est arrivé en fin de projet) ; « l’équipe pilotage démarche visu » (restreinte) était composée de la designer, de la chef de projet-statisticienne et de la docteur en mathématiques, à cette époque également en formation à l’ENSCI les Ateliers [8].
25Nous venons de poser le cadre du projet qui a constitué notre terrain d’étude. Nous allons à présent mettre en perspective les trois problématiques identifiées dans la première partie, dans le contexte de ce cas d’étude.
1.3 – De la théorisation à la mise en pratique
1.3.1 – De l’intention conceptuelle à la réalisation technique
26Les données brutes constituent la matière première du statisticien. A ce stade, cette matière numérique est immatérielle, impalpable et dénuée de sens [9]. Le prétraitement des données brutes et les traitements statistiques permettent de mettre en forme les données. La manière de représenter ces données tient une place tout aussi importante dans la visualisation. Il ne s’agit pas d’une simple couche « cosmétique » car il est bien question d’incarner l’intention conceptuelle à travers une représentation graphique.
27Stéphane Vial, d’après les travaux de Johanna Drucker (2004), exprime bien cette absence de dichotomie entre design graphique et formalisation des données :
« Tel est l’un des principes fondamentaux du design d’information : considérer que l’exercice cognitif qui consiste à structurer la donnée se confond avec l’exercice perceptif qui consiste à afficher la donnée. Les données ne préexistent pas à leur affichage car l’information n’existe pas indépendamment de sa présentation visuelle. Quand elle se présente, toute information est déjà représentée. Structurer ou analyser la donnée, c’est déjà lui donner forme. Par conséquent, le design graphique n’est pas un’exercice accessoire’ qui interviendrait après le’vrai travail d’analyse des données’. Il se fond dans et se confond avec le vrai travail d’analyse des données. [10] »
29C’est pourquoi nous parlions précédemment d’algorithmes à dess(e)ins car ils traduisent notre volonté de concevoir des algorithmes qui servent à la fois la représentation graphique des données (dessin) et l’intention donnée à voir (dessein), en mettant en œuvre techniquement des algorithmes statistiques et de représentation.
30Nous avons donc choisi de guider le projet par l’intention : que souhaite-t-on donner à voir ? Comment va-t-on le donner à voir (représentation graphique, modes d’interaction et de navigation) ? Ainsi, nous avons pris le temps de trouver la meilleure manière de représenter les données pour qu’elles racontent une histoire (phénomènes observés).
31Dans le cadre de notre projet, il s’agissait d’interroger la manière dont il était possible de façonner et d’interpréter les données de requêtes d’itinéraires formulées par les utilisateurs et issues des calculateurs d’itinéraires. Notre volonté était de montrer, à travers une visualisation de données, la vitalité du territoire francilien grâce à la matérialisation des demandes de mobilité et des événements qui se sont produits.
1.3.2 – Des objets intermédiaires au service d’une démarche exploratoire
32Nous aborderons ici la seconde problématique, en lien avec le projet : comment produire du nouveau et s’approprier de manière collective des objets numériques complexes et abstraits ? Comment le design peut-il y contribuer ?
33Les participants du projet venant tous d’horizons différents, il était fondamental avant d’entamer le processus de création de partager une vision commune des objectifs de ces travaux de visualisation. Notre volonté n’était pas de produire in fine un outil figé, prêt à être industrialisé et qui réponde à un besoin précis exprimé par un client interne.
34Les données de requêtes d’itinéraires n’avaient pas encore été étudiées jusqu’à présent. Il fallait donc les analyser pour valider qu’elles avaient véritablement de la valeur, et voir dans quelle mesure elles pouvaient nous apporter des connaissances nouvelles sur les souhaits de mobilité formulés par les utilisateurs du calculateur d’itinéraires.
35Ces travaux, dont le résultat était incertain, avaient donc un caractère très exploratoire qui nous permettait une prise de liberté dans la manière d’aborder le sujet et sur la nature de la production finale. Pour partager et transcrire cette notion d’exploration et de production « atypique » avec le groupe, nous avions qualifié « d’objet intermédiaire » (fig.2), le prototype de visualisation de données auquel nous souhaitions aboutir à l’issue de ce projet collaboratif. Ce produit de sortie avait pour vocation de révéler le potentiel et la valeur des données explorées afin d’inspirer de futurs travaux de recherche. Il constituait donc une étape pour permettre, dans un second temps, de proposer des usages précis qui pourraient être incarnés à travers des interfaces, mais que nous ne pouvions pas encore anticiper ni définir à ce stade du projet.
Schéma explicatif de la notion d’objet intermédiaire, partagé avec les participants du projet
Schéma explicatif de la notion d’objet intermédiaire, partagé avec les participants du projet
36La pluridisciplinarité de l’équipe impliquait la cohabitation de cultures, de visions et d’approches différentes. Il s’agissait ici, non pas de la considérer comme une entrave à la bonne synergie du groupe, mais bien d’en tirer parti pour enrichir les réflexions. Dans le contexte particulier de ce projet, innover ensemble à partir de cette matière nouvelle constituait un défi. Il a donc fallu inventer progressivement un langage commun et partagé par tous pour faire consensus et ainsi créer les conditions favorables au dialogue et à la production.
37Le produit de sortie (maquette d’interface) n’a donc pas été le seul objet intermédiaire conçu au cours de la démarche de co-conception. Différents artefacts ont permis au groupe de cheminer dans ses réflexions.
38La conception d’objets intermédiaires au cours du projet a donc été un levier à la fois pour servir le caractère exploratoire des travaux, mais aussi pour impliquer pleinement les parties prenantes dans la phase de conception. Nous verrons par la suite de quelle nature ils étaient.
1.3.3 – Concevoir et innover ensemble
39Nous allons maintenant faire écho à la seconde problématique, dans le cadre du projet : comment produire du nouveau et s’approprier de manière collective des objets numériques complexes et abstraits ? Comment le design peut-il y contribuer ?
40Notre volonté était d’impliquer pleinement les membres de l’équipe- projet dans la phase d’idéation et de conceptualisation de notre visualisation de données. La designer a donc proposé une démarche itérative où le « faire ensemble » était au cœur du processus (conception participative).
41La posture du designer dans le processus de recherche est fondamentale en fonction de la synergie du groupe et de la nature de la production finale souhaitée. Gourlet et Mollon [11] ont d’ailleurs interrogé la posture du designer à travers un cas d’étude. A partir des travaux de Sanders et Stappers, ils distinguent deux postures : « classique » et « co-design ». Ainsi, la posture du designer influe sur le déroulement et le résultat des travaux de recherches, en fonction de la posture adoptée au sein de l’équipe pluridisciplinaire et de la nature des objets intermédiaires produits. Dans le cadre du projet, nous avons opté pour l’approche co-design (fig. 3).
Schéma explicatif des deux pratiques du design, d’après Gourlet et Mollon
Schéma explicatif des deux pratiques du design, d’après Gourlet et Mollon
42A partir des travaux de Sanders et Stappers [12] qui distinguent deux postures principales du designer, la posture « classique » et la posture de « co-design », Gourlet et Mollon enrichissent celles-ci d’une grille d’analyse :
43La seconde colonne (fig. 4) synthétise parfaitement la posture adoptée dans le cadre de notre projet.
Tableau comparatif des deux postures du designer par Gourlet et Mollon (traduit de l’anglais)
Tableau comparatif des deux postures du designer par Gourlet et Mollon (traduit de l’anglais)
44Nous allons maintenant nous attacher à décrire les différentes phases du projet, leurs objectifs, les outils mis en œuvre et la nature de la production. Nous relèverons au cours de ce déroulé les éléments de pratique qui ont alimenté les trois problématiques exposées dans la première partie de l’article.
2 – Des questions de recherche à la pratique
45Le projet s’est déroulé en alternant différentes phases : co-construction en équipe intégrale, itérations avec l’équipe de pilotage de la démarche visu et phases de conception individuelle.
46La figure 5 ci-dessous illustre ces différentes phases de travail, dont chaque segment est doté d’un motif correspondant aux intervenants ou à la combinaison d’intervenants sur chacune des phases.
47Comme indiqué dans l’introduction, la conception de la visualisation décrite dans cet article s’effectuait en parallèle d’autres phases d’analyses et de traitements avancés des données de valorisation des requêtes d’itinéraires (cf. article WCTR). A ce titre, la majorité de l’équipe travaillait quotidiennement avec les données et de nombreuses visualisations ont été réalisées, venant nourrir et étant nourries par la démarche décrite ici. A ce titre, l’approche déployée fut largement itérative dans l’aller-retour continu avec les données réelles du projet. Les ateliers qui seront décrits ci-après avaient donc pour vocation de réfléchir à comment les valoriser et les donner à voir. L’objet de l’article est donc de comprendre comment une approche multidisciplinaire incluant du design peut nourrir cette démarche, jusqu’ici réalisée uniquement par des scientifiques spécialistes des données et de l’informatique.
Déroulé chronologique du projet et de l’intervention des participants
Déroulé chronologique du projet et de l’intervention des participants
2.1 – L’atelier #1
48Le projet a démarré avec un premier atelier qui s’est déroulé en équipe intégrale (fig.5). L’atelier a donc été consacré à imaginer « comment donner à voir les données ». Il avait pour vocation d’établir un socle de connaissances et de références visuelles communes à tous pour amorcer le travail de co-conception. Dans la phase de recherche, le designer passe toujours par une phase d’ouverture et d’inspiration (visuelle, littéraire, scientifique…). Elle permet de faire travailler l’imaginaire et le pouvoir d’évocation des références par rapport à son propre sujet. Ces recherches sont souvent incarnées à travers des moodboards [13].
49Cet atelier s’est déroulé en trois temps :
- Partage de la thématique et du déroulé de l’atelier
Le thème était « Représenter des flux multimodaux à l’échelle d’un territoire, en fonction des dynamiques temporelles liées aux pôles “attracteurs” de mobilité ». - Partage des références et des sources d’inspiration graphiques
Les participants avaient été invités à collecter en amont une série d’images en rapport avec la thématique de l’atelier. Ces images pouvaient être en lien direct avec la thématique de la mobilité, mais également issues d’un tout autre univers. Les participants ont tour à tour expliqué au groupe en quoi ces images étaient pertinentes et inspirantes. - Classification des images
L’ensemble des images a ensuite été catégorisé en différentes thématiques par les participants.
50Dans ce premier atelier, nous avons observé que le fait de solliciter les participants en leur demandant de préparer leur contribution en amont de l’atelier a permis de les rendre acteurs avant même le démarrage des travaux.
51Cette cartographie de visuels a été le premier objet intermédiaire produit ensemble. Elle a permis d’établir une base de sources d’inspiration commune qui a permis d’identifier collectivement des partis pris graphiques, colorés et interactifs. Si cette méthode de travail apporte beaucoup d’ouverture et semble très décalée par rapport aux méthodes de travail habituelles des participants, elle a permis de les immerger pleinement dans l’univers de la visualisation.
2.2 – L’interlude #1
52Cet interlude s’est déroulé entre l’atelier #1 et l’atelier #2 qui sera décrit après. Cette nouvelle phase de travail a été menée par l’équipe de pilotage de la démarche de visualisation.
53A la suite du premier atelier, l’objectif était de repartager en équipe réduite les idées issues du premier atelier, afin de dégager des pistes de travail pour la suite. Cette fois, il s’agissait de mettre en regard les idées de représentation visuelle avec les phénomènes observés (connaissances) et les données réelles dont nous disposions.
54La chef de projet-statisticienne et la docteur en mathématiques de l’équipe de pilotage, maîtrisaient les données du projet. Il n’en était pas de même pour la designer. Une phase d’incarnation et d’interprétation des données était donc nécessaire, en combinant leurs médias : tables de données pour les statisticiens (fig. 8, visuel de gauche) et design d’information pour le designer (fig.6, visuel de droite). En matérialisant les données sur un support tangible, la designer les a rendues visibles, manipulables et appropriables par tous.
Table de données sous Excel produite par la chef de projet-statisticienne, transcrite par le design d’information par la designer
Table de données sous Excel produite par la chef de projet-statisticienne, transcrite par le design d’information par la designer
55Il était alors plus facile de faire dialoguer et de combiner « physiquement » les différents types de données disponibles pour réfléchir à de nouveaux concepts pouvant être générés.
56Un second poster (fig. 7), intitulé « phénomènes observés », a également été réalisé pour partager les connaissances extraites des données en amont de la conception de la visualisation.
Poster des phénomènes observés lors de l’analyse des données, conçu par la designer
Poster des phénomènes observés lors de l’analyse des données, conçu par la designer
57Les idées dégagées lors du premier atelier ont été enrichies avec les sources d’inspiration du premier atelier et ont fait l’objet d’un nouveau poster de synthèse (fig. 8).
Poster synthétisant les idées issues du premier atelier et les sources d’inspiration graphiques associées
Poster synthétisant les idées issues du premier atelier et les sources d’inspiration graphiques associées
58Ces trois posters de recherche ont permis de visualiser les « ingrédients » à disposition, mais aussi les premières associations d’intentions conceptuelles et graphiques.
59Quatre concepts ont été dégagés à partir de cette matière, illustrés à travers des croquis (modes de représentation possibles et légendes – fig. 11).
60Une fois ce travail réalisé, l’objectif était de pouvoir restituer au reste du groupe le fruit du travail réalisé lors du premier atelier et durant l’interlude. La designer a donc proposé de réaliser des posters de restitution afin de cristalliser la réflexion à ce moment du processus, qui ont été réalisés en collaboration avec la chef de projet-statisticienne. Ils ont permis de définir le concept de chaque piste : schéma, légende, données exploitées, sources d’inspiration graphique et intention.
Croquis d’intentions réalisés à plusieurs
Croquis d’intentions réalisés à plusieurs
61Au-delà de restituer et de communiquer le travail accompli aux participants, les posters ont permis de valoriser et rendre tangible la réflexion en cours, en montrant le processus de création. Noémie Lesartre développe cette approche où elle qualifie les objets intermédiaires « d’objets de coopération » [14] :
La manière de formaliser ces posters (croquis, collages) était donc importante pour laisser ces objets suffisamment ouverts (fig. 10) afin de rester dans une posture de co-construction et d’itération avec le groupe. Ce mode de restitution a également permis de s’abstraire de la qualité plastique ou la faisabilité technique pour se focaliser sur l’intention du concept, ce qui était primordial à ce stade du projet.« L’une des aptitudes du designer réside également dans son aptitude à représenter l’inconnu et les objets en cours d’élaboration lors du processus de conception. Par les outils qu’il maîtrise, il donne forme à l’objet inconnu. L’intention des représentations et formalisations produites ne se limite pas à une démarche de communication et de partage. […] Dans une démarche d’innovation, il paraît indispensable de donner forme à l’exploration en cours, de représenter la variété des pistes élaborées, de rendre visibles les enjeux associés à chacune, les nouvelles compétences à déployer, les connaissances produites, etc. »
Un des quatre posters de restitution illustrant les pistes de travail potentielles
Un des quatre posters de restitution illustrant les pistes de travail potentielles
62Ces quatre posters exposant les quatre concepts ont ensuite été présentés à l’ensemble des participants lors du deuxième atelier, puis soumis au vote.
2.3 – L’atelier #2
63Les quatre posters ont été présentés et enrichis au fil des discussions où chacun a pu exprimer ce qu’il aimerait voir ou ce que les données « racontent ». Le pouvoir de projection de ces supports nous a permis d’aller loin dans la réflexion.
64Une série de critères d’évaluation a ensuite été proposée aux participants, sous la forme d’un formulaire, afin de choisir la piste à développer par la suite avec une maquette de visualisation, puis un prototype de visualisation. Ces critères ont été enrichis et priorisés collectivement en séance, en fonction du poids accordé à ce critère dans le vote final.
65Le caractère exploratoire des travaux avait bien fait consensus au sein du groupe. Le vote a suscité un véritable engouement auprès des participants qui ont retenu la piste « Territoire vivant ». Elle semblait comporter le plus de difficultés dans la concrétisation technique et graphique, mais la perspective de ce challenge à relever a stimulé l’équipe.
66A travers cette dernière phase du travail, nous voyons que cette démarche montre bien l’importance des différents objets intermédiaires dans le processus de recherche et de conceptualisation. Ils ont permis d’impliquer les participants et de favoriser une posture de co-conception. Ils ont contribué à intégrer les participants tout au long du processus de création, et nous ont permis de rendre compte du cheminement intellectuel parcouru ensemble, malgré le caractère très exploratoire des travaux. En restituant et en partageant au fur et à mesure l’état d’avancée du projet, le consensus créé a permis un déroulé fluide du projet.
67Ces objets intermédiaires ont revêtu différentes fonctions :
- supports d’amorce des ateliers : objets de coordination et de consensus
- poster de données : objet de traduction
- poster des phénomènes observés dans les données : objet de partage des connaissances extraites
- posters de restitution : objets de cristallisation et de dialogue
- formulaire de vote : objet de consensus
- maquette de l’interface de visualisation et prototype
(décrits ci-après) : objets de cristallisation
3 – Territoire vivant, de l’intention à la conception
3.1 – Intention
68A travers notre datavisualisation, nous souhaitions donner à voir la vitalité du territoire francilien, en fonction de la demande de mobilité exprimée par les voyageurs et de la motivation potentielle de leurs déplacements. Ainsi, notre volonté était de proposer une représentation qui s’abstrayait des dénominations et représentations classiques de flux allant du point « d’origine » au point de « destination » du déplacement. L’originalité de cette proposition réside donc principalement dans le fait qu’elle ne donne pas à voir les requêtes d’itinéraires en elles-mêmes, mais leur ancrage territorial.
69En fonction des heures de la journée, le territoire s’anime et se teinte pour mieux faire saisir quelles activités sont à l’origine ou en destination des demandes de mobilité. Ainsi, cette proposition de visualisation permet d’appréhender et de mieux comprendre les dynamiques de mobilité sur le territoire francilien : attracteurs et diffuseurs de mobilité en fonction du contexte territorial (emploi, logement, commerces, etc.) et des événements culturels et sportifs qui se sont produits.
3.2 – Conception de la maquette graphique
70La designer a expérimenté différents principes graphiques pour traduire cette intention autour du « territoire vivant ». Le parti pris final a été de travailler sur une trame colorée photomécanique, déterminée par un nombre de points fixes, espacés régulièrement dans deux directions perpendiculaires et alignés selon un certain angle par rapport à l’horizontale. Cette trame permet de croiser différentes données, en superposant plusieurs informations à la fois sur une même zone, ici les données contextuelles. L’utilisation de la couleur permet également de représenter différentes caractéristiques simultanément.
71Cette trame est constituée de croix représentant chacune un point (coordonnées du point de départ ou d’arrivée de la requête d’itinéraire). Elles se teintent en fonction de la caractéristique sélectionnée dans l’interface de la visualisation. L’opacité indique le volume de requêtes associé à ce point : plus la couleur est intense, plus le volume de requêtes est important (fig. 11). Ces principes s’inspirent des techniques d’imprimerie où la trame correspond à un maillage de points. L’image tramée présente des nuances de couleurs allant du blanc à la couleur pure et saturée de l’encre.
Maquette de visualisation « Territoire vivant »
Maquette de visualisation « Territoire vivant »
72Au-delà du traitement graphique, il était nécessaire d’imaginer les modes d’interaction et de navigation pour les futurs utilisateurs de l’interface [15], mais aussi pour faciliter le travail du développeur en livrant un support didactique.
3.3 – Réalisation du prototype de l’interface de visualisation
73En parallèle de la conception de la maquette graphique par la designer, le développeur a pris en main les données et a testé des algorithmes de représentation. La contrainte de temps alloué initialement à la phase de développement, le temps conséquent pour expérimenter ces algorithmes, la difficulté technique à les mettre en œuvre et le retour à un mode d’organisation plus séquentiel et siloté (développeur en prestation) n’ont pas permis d’aboutir à un prototype de visualisation finalisé. Les réalités technique et temporelle avaient donc rattrapé l’intention.
« Le pensable-possible peut atteindre son objectif en réempruntant des chemins déjà utilisés ou en cherchant de nouvelles voies : l’invention se détache ainsi du cadre général de l’activité projet. Celui-ci, comme l’invention, intègre la pensée à la pratique et s’appuie sur un mélange d’intuition et de capacité stratégique. Mais alors que le projet met surtout l’accent sur la finalité, au nom de grandes valeurs socio-culturelles ou de nécessités productives plus précises, dans l’invention l’essentiel est la nouveauté de la solution trouvée, au seul nom éventuellement de la valeur attribuée au nouveau, en tant qu’élargissement de l’éventail possible. »
75Comme Ezio Manzini l’évoque ici, s’autoriser à explorer le pensable en faisant dans un premier temps abstraction de ce qui est réalisable permet d’ouvrir le champ des possibles. En cherchant à dépasser les limites techniques et en s’affranchissant des contraintes, on aboutit à un résultat que l’on ne soupçonnait pas pouvoir atteindre.
« L’acte créateur et inventif se traduit notamment par la capacité de déplacer dans un autre système de références certaines données contraignantes, pour produire ainsi quelque chose de nouveau auquel on n’avait pas pensé, et qui pouvait donc sembler impensable. »
77Malgré la difficulté à faire converger intention conceptuelle et faisabilité technique, cette phase de prototypage et d’expérimentation d’algorithmes de représentation nous a permis de challenger la production finale en faisant émerger de nouvelles questions de recherche. Deux principaux verrous scientifiques et techniques ont été identifiés :
- la nécessité de « zoomer » de manière interactive et fluide sur une représentation géographique avec un niveau d’information (incluant une dimension temporelle) qui s’adapte suivant le périmètre visualisé (génération automatique d’un tuilage cartographique adapté à ces données massives de mobilité) ;
- la combinaison d’une approche cartographique (tuiles pour les fonds de carte) et d’objets graphiques « avancés » pour représenter les phénomènes complexes de mobilité ancrés sur un territoire.
78Ces deux points constituent des questions de recherche émergentes dans le domaine de la Cartoviz mais il n’existe pas encore à l’heure actuelle d’outils sur étagère pour créer des cartes dynamiques et interactives permettant d’intégrer des objets combinant simultanément des dimensions géographiques, temporelles et graphiques complexes.
79Ces deux problématiques font d’ailleurs actuellement l’objet de travaux de recherche avec des chercheurs spécialistes du domaine, afin de développer les modules correspondant et, ainsi, la version aboutie du prototype de visualisation. En réouvrant le « pensable », l’approche multidisciplinaire et design a ainsi permis de développer du nouveau « possible ».
4 – Regards croisés
80Une fois le projet achevé, nous (équipe de pilotage de la visualisation) avons débriefé de cette expérience que nous venons de décrire. Cet aparté a été l’occasion d’échanger sur nos vécus respectifs de cette expérience et de confronter nos points de vue. Nous verrons que les trois problématiques qui ont guidé notre démarche se retrouvent à travers ces échanges.
81Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette expérience ?
82Anaïs, statisticienne
83« C’est surtout que je ne savais pas où nous allions arriver, les choses se faisaient vraiment au fur et à mesure, alors que d’habitude, je connais et maîtrise les étapes de déroulement de mes projets. C’est ce qui m’a décalée le plus. Mais… ce n’est pas désagréable ! »
84Maguelonne, docteur en mathématique
85« C’est vrai qu’au départ, nous allions vers l’inconnu. Nous avons dû nous libérer d’une approche séquentielle pour favoriser l’itération. Nous avions un plan mais il y avait une part d’aléas possible et d’adaptation en cours de route, mais nous y sommes allées ! »
86Anaïs
87« Il fallait avoir envie de prendre le risque ! »
88Caroline, designer
89« Oui, il y a eu une prise de risque à la fois individuelle et collective, dans le sens où nous expérimentions déjà de travailler toutes les trois, et nous avons ensuite intégré d’autres personnes dans l’aventure. Je ne doutais pas du tout du bon déroulé du projet et du résultat puisque nous avions un objectif clair et un plan d’action établi. Mon incertitude résidait plutôt dans la manière dont la démarche allait être accueillie par le reste du groupe. »
90Maguelonne
91« C’est parce que nous sommes allées dans l’inconnu que nous avons appris des choses, nous avons produit d’autres choses que ce que nous avions pu imaginer au départ. »
92Comment cette expérience nouvelle vous a bousculées, a apporté du décalage par rapport à votre manière de faire habituelle ?
93Anaïs
94« Moi, vraiment, le fait de fonctionner de cette façon m’a vraiment décalée par rapport à ma manière de travailler. »
95Caroline
96« Ce qui m’a le plus décalée, c’est le fait de ne pas avoir de prise sur les données. Je connaissais le contenu des données de requêtes mais ce n’était pas mon média ; cela peut être difficile à appréhender quand on n’est pas du domaine. Repasser par le tangible, par le design d’information, c’était un moyen de mieux intégrer les choses, de mieux me les approprier et de procéder ainsi à une « mise à niveau ». Et d’ailleurs, ces « cartes datas » nous ont servi à tous par la suite ! »
97Maguelonne
98« Ce que je retiens aussi, c’est l’écart entre le « pensable » et le « possible ». Jusqu’à présent, nous avions l’habitude de travailler à partir des données et des contraintes et nous nous demandions de manière plus directe ce que nous allions pouvoir produire avec cela. Nous étions davantage focalisées sur le traitement ou la production. Alors que pour moi, dans le cadre de ce projet, la réflexion était davantage tirée vers l’intention que par le produit fini : qu’est-ce que nous voulions faire, qu’est-ce que nous pouvons imaginer que nous pourrions faire. Ce parti pris nous a donné de l’ambition et nous a amenées vers des choses auxquelles nous n’aurions peut-être pas abouti. Il est vrai qu’au final certaines choses n’ont pas pu être réalisées techniquement, mais en même temps, cela nous a ouvert d’autres pistes de projets de recherche auxquelles nous n’aurions pas pensé si nous n’étions pas passées par ce chemin. »
99Caroline
100« Et c’est ce qui est vraiment intéressant, c’est aussi en prenant le risque de s’écarter de ce qui est possible techniquement, que nous nous sommes accordé la liberté de vraiment nous intéresser à l’intention que nous souhaitions donner au concept. »
101Selon vous, quels sont les ingrédients qui ont contribué à rendre l’expérience fructueuse ?
102Caroline
103« Tout l’enjeu était de bien intégrer les participants de bout en bout car il y a eu des phases de travail collectif et d’autres en petit comité. Cela apportait donc une difficulté supplémentaire parce qu’il fallait toujours garder l’essence du travail collectif réalisé en ateliers, mais aussi parvenir à cristalliser ces réflexions et les cadrer au fil de l’eau. La production de nos objets intermédiaires a beaucoup joué. »
104Maguelonne
105« Il est vrai qu’il était important pour nous que la démarche soit suffisamment décalée mais que cela reste acceptable pour les participants. J’ai vraiment été étonnée que le concept d’objets intermédiaires ait été aussi bien reçu par les participants. Tout le monde était en phase sur le fait que nous n’allions pas produire un produit final, mais que c’était une étape vers des produits finis. »
106Caroline
107« Ces objets intermédiaires devaient être suffisamment ouverts pour permettre de restituer fidèlement le travail collectif, tout en nous donnant la possibilité de les enrichir à nouveau tous ensemble. Je pense que ces objets ont joué un vrai rôle dans la co-construction en équipe et ont pleinement contribué à maintenir cette belle dynamique de groupe jusqu’au bout. »
108Anaïs
109« Sur l’aspect collectif, nous partions tout de même de profils très différents, et la démarche était plutôt éloignée de leurs préoccupations quotidiennes. Chacun avait des approches différentes, je pense que personne n’avait déjà participé à ce type d’atelier, avec ce type d’objectif et cette forme de restitution. Malgré tout, chacun des participants a trouvé sa place dans les échanges et a été étonné que nous ayons réussi à retranscrire des réflexions aussi ouvertes à travers un support clair et abouti. »
110Quel impact cette expérience a eu sur vous et sur l’ensemble des participants ?
111Anaïs
112« Au niveau du groupe, il a fallu faire des choix, des renoncements sur certaines pistes identifiées qui avaient vraiment du potentiel. Ces pistes non traitées dans le cadre du projet ont suscité de l’appétence chez les participants. Certaines sont d’ailleurs en cours de développement dans les entités respectives des uns et des autres. Les participants sont repartis enrichis et la production a également fait écho à des projets que les uns et les autres mènent individuellement. »
113Maguelonne
114« Chacun est reparti satisfait de la production finale et de ce que ça leur a apporté respectivement. L’écueil des ateliers, c’est que l’on peut passer un bon moment, découvrir de nouvelles méthodes et outils mais qu’il n’en ressorte rien au final d’exploitable. Dans le cas de ce projet, c’était vraiment agréable, enrichissant et constructif. »
115Anaïs
116« De mon côté, le décalage d’univers m’a beaucoup apporté. Le matin, dans le métro, en passant devant l’affiche d’une exposition, son graphisme m’interpellait et je pensais à notre projet. C’est agréable de pouvoir sortir du cadre et en même temps de réussir à reprendre des éléments qui sont extérieurs et voir comment ils font écho à notre problématique du moment, de réfléchir à ce qui m’a interpellée dans cet élément et en quoi il peut alimenter mes projets. »
117Caroline
118« Cette expérience m’interroge sur notre mode d’organisation, notre structuration. Comment pourrions-nous être encore plus agiles dans nos approches méthodologiques et faciliter davantage le travail pluridisciplinaire et collectif ? Le mode itératif devrait pouvoir se mettre en place de la phase d’idéation jusqu’à la phase de prototypage informatique de l’interface de visualisation. Le design doit être au maximum intégré en amont, mais le développement aussi, nous avons vu que cela a pu pécher à certains stades du projet. En tout cas, j’ai hâte de renouveler l’expérience ! »
5 – Conclusion et perspectives
119A travers ce trilogue, nous pouvons voir que différentes thématiques ont été mises en lumière et alimentent les trois problématiques posées initialement.
- L’intégration d’une démarche d’innovation par le design a permis d’étoffer les compétences de l’équipe mixte. Le parti pris de concevoir des algorithmes à dess(e)ins a été rendu possible par la méthode et les outils mis en place. La question de l’appréhension de l’inconnu est fortement ressortie dans les échanges. Dans une démarche d’innovation par le design, il est important de se fier à son intuition, d’être dans une posture d’ouverture, d’accepter de laisser la place à l’aléa et d’expérimenter par la pratique. Dans un contexte de pratiques scientifiques d’analyse et de traitement de données, la démarche est généralement plus rationnelle, séquentielle, laissant peu de place à « l’inconnu désirable ». Nous avons pu constater que le dépassement de ses propres limites individuelles, comme les frontières de la question de recherche permet de créer un « nouveau » inattendu.
- Pour impliquer les participants et favoriser une posture de co-conception, nous avons produit et utilisé des objets intermédiaires. Ils constituent de véritables médiateurs qui s’inventent au cours de la démarche : à la fois comme éléments de cohérence du processus de création, comme éléments fédérateurs des participants à la démarche, comme éléments de valorisation du travail produit et comme éléments de cristallisation des réflexions. Ils nous ont permis d’intégrer les participants dans le processus de création, tout au long du projet et nous ont ainsi permis de rendre compte du cheminement intellectuel parcouru ensemble, malgré le caractère très exploratoire des travaux. En restituant et en partageant au fur et à mesure l’état d’avancée du projet, le consensus créé a permis un déroulé fluide du projet. Cette démarche a également contribué à une meilleure appropriation des résultats par les participants pour s’en emparer et en être les ambassadeurs a posteriori.
- Enfin, le recours à la compétence design a permis d’amener des méthodes de travail nouvelles et de concevoir des outils adaptés à la problématique. Le fait de guider le projet par l’intention en cherchant à travailler ce que nous souhaitions donner à voir a permis de challenger nos propositions afin qu’elles exploitent de manière innovante les données utilisées, quitte à repousser les limites du possible « actuel ».
120Nous remarquons aussi que ce travail a été extrêmement ouvrant et enrichissant pour l’ensemble des participants et les champs de recherche associés au projet. Les idées qui n’ont pas pu être développées ont trouvé écho en dehors du projet. Les participants se les sont appropriées et se sont emparé des résultats du projet pour les porter dans leurs entités respectives.
121Cette expérience nous a permis depuis d’adapter notre méthodologie et nos outils lors de nouveaux projets, en développant par exemple des « jeux de cartes de données ». L’intérêt du design et d’une démarche multidisciplinaire dans la conception de datavisualisations innovantes est donc acquis. Il reste à voir dans quelle mesure la démarche peut être prolongée pour intégrer le design plus encore dans les projets de traitements avancés de données et pas seulement sur la partie visualisation. De nouvelles expérimentations ne manqueront pas d’être conduites et partagées avec la communauté.
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Mots-clés éditeurs : algorithmes, co-conception, data visualisation, innovation par le design, objets intermédiaires
Date de mise en ligne : 07/12/2016
https://doi.org/10.3917/sdd.004.0030