L’engagement dans une formation immersive en langue bretonne
Le cas de KEAV – Kamp Etrekeltiek ar Vrezhonegerion
Pages 71 à 87
Citer cet article
- PENTECOUTEAU, Hugues
- et SERVAIN, Pierre,
- Pentecouteau, Hugues.
- et al.
- Pentecouteau, H.
- et Servain, P.
https://doi.org/10.3917/savo.040.0071
Citer cet article
- Pentecouteau, H.
- et Servain, P.
- Pentecouteau, Hugues.
- et al.
- PENTECOUTEAU, Hugues
- et SERVAIN, Pierre,
https://doi.org/10.3917/savo.040.0071
Notes
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[1]
Hugues Pentecouteau est maître de conférences en sciences de l’éducation, Département de sciences de l’éducation, CREAD 3875, Université Rennes 2.
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[2]
Pierre Servain est ingénieur d’études et doctorant en sociologie, LABERS EA 3149, Université de Bretagne occidentale.
-
[3]
Littéralement, cela signifie : « aucun mot en français ».
-
[4]
Notons que la formulation n’est pas une invitation à ne parler que breton, alors que, dans les faits, c’est de cela dont il s’agit, car « la question n’est pas de se territorialiser sur un dialecte ou un patois mais de déterritorialiser la langue majeure » (Deleuze et Guattari, 1980, p. 132).
-
[5]
Littéralement : « ceux qui savent le plus aident ceux qui débutent ».
-
[6]
« Siop siarad » signifie « magasin de parole » en gallois. Le jeu consiste à créer deux rondes, l’une dans l’autre. La ronde intérieure se déplaçant dans les sens de l’aiguille d’une montre toutes les 5 minutes, chacun peut alors discuter brièvement avec un maximum de personnes en très peu de temps. Cela permet aux participants (environ une centaine) d’entrer en contact rapidement avec d’autres stagiaires inscrits dans des groupes différents et ayant un niveau de langue différent du leur.
1 – Introduction
1 Dans la littérature scientifique, l’apprentissage du breton a souvent été questionné en établissant une distinction entre bretonnants de naissance et nouveaux locuteurs, à partir des registres de la communication sociale et des sphères sociolinguistiques (Le Dû et Le Berre, 1998 ; Calvez, 2012) ou en opposant une pratique résiduelle (celle des locuteurs âgés) à une pratique volontariste (celle des nouveaux apprenants) (Le Pipec, 2013). Notre regard vise à compléter ces analyses, qui portent sur les dimensions collectives de l’apprentissage de la langue par des nouveaux locuteurs, en intégrant les dimensions personnelles ou les « logiques d’action » (Dubar, 1992), à travers ce que Mokhtar Kaddouri appelle des « formes d’engagement en formation » (2011). La notion d’engagement apparaît fondamentale pour explorer, au travers de l’expression d’un choix volontaire de se former, l’implication particulière qu’il y a à apprendre une langue qui n’est ni une langue d’État ni une langue parlée majoritairement en Bretagne, mais une langue qui révèle une cohérence de comportement conduisant à la définition d’une forme d’engagement individuel en formation.
2 Après la présentation du cadre théorique (partie 2) qui porte sur la double dimension sociale de la notion d’engagement, individuelle et collective, nous décrirons notre méthodologie (partie 3) et analyserons les formes d’engagement des stagiaires (partie 4). Dans cette dernière partie, nous questionnerons l’engagement collectif au travers de l’organisation du stage ainsi que des formes d’engagement individuel.
2 – Un cadre théorique de l’engagement en formation
3 Pour définir cette notion d’engagement, il nous faut tout d’abord nous intéresser aux différents sens qu’elle recouvre, sans pour autant que nous prétendions présenter une exhaustivité des usages. Dans un sens commun, l’engagement est synonyme d’enrôlement (c’est le cas de l’engagement militaire), de respect d’une promesse (l’engagement dans une relation) et dans ces deux sens, nous voyons qu’il s’agit de « respecter » et de « porter une idée », au travers d’un contrat ou d’une mission. L’engagement fait référence à un investissement de soi vis-à-vis d’autrui, parfois fortement contraignant, notamment dans les formes excessives que sont l’enrôlement et l’embrigadement et dans celles qui misent sur l’échange, la reconnaissance ainsi que sur le partage de mêmes valeurs, principes ou caractéristiques. Quand il s’agit d’engager sa parole, sa foi ou son honneur, l’engagement devient promesse ou assurance. L’engagement apparaît alors comme une garantie pour le bénéficiaire. Utiliser cette notion, comme le font Jean-Marie Labelle (1996, pp. 239-298) et Mokhtar Kaddouri (2011) pour parler d’engagement en formation, permet d’insister sur une double dimension, individuelle (un engagement pour soi) et collective (un engagement avec les autres), que nous trouvons dans la formation en langue bretonne pour adultes. Analyser l’engagement permet de questionner des stratégies individuelles, au travers d’actions collectives militantes qui, bien que majoritairement culturelles, peuvent être également politiques.
4 Dans la sociologie des mouvements sociaux (Neveu, 1996), la notion d’engagement est employée pour désigner des formes de participation à un collectif organisé, s’exprimant dans un militantisme politique ou syndical. Mais de manière plus large, les mouvements sociaux sont questionnés en tant qu’espaces où se cristallisent des façons de vivre et des identités collectives (Neveu, 1996). Les travaux sur l’engagement militant de Jacques Ion (1997) questionnent l’articulation entre participation à un collectif et aspiration individuelle au travers de l’engagement distancié, déconstruisant ainsi l’idéalisation de l’engagement au nom et pour le mouvement collectif, comme on peut le trouver dans différents travaux portant sur l’engagement dans un parti politique, dans un syndicat ou pour une association reconnue d’utilité publique. En citant Michel Peroni, Alexandre Lambelet (2009, p. 207) insiste sur la relation entre distanciation de l’engagement et diversité des formes d’engagements dans les carrières individuelles : « Le collectif n’est plus un espace de totalisation de l’expérience et l’engagement doit ainsi compter avec d’autres “engagements” comme ceux de la vie privée. » Ce constat rend compte des aspirations de l’individu pluriel (Lahire, 1998) qui s’exprime au travers d’une représentation nouvelle de l’engagement collectif. Ce sont « les individus eux-mêmes, s’éprouvant en cela comme des personnes, qui seuls sont alors susceptibles de “fédérer” leur expérience ; le réseau n’est plus une donnée initiale, il est le résultat de l’action » (Lambelet, 2009, p. 207). La notion d’engagement distancié permet de faire état de formes d’implications des individus dans des mouvements sociaux, distinctes d’un engagement militant.
5 Ce constat d’une articulation entre engagement individuel et collectif dans les mouvements sociaux a déjà été questionné il y a une quarantaine d’années. En 1960, aux États-Unis, Howard Becker remarque que la notion d’engagement est très présente dans les écrits des sociologues pour analyser les comportements individuels et/ou collectifs en lien avec les carrières professionnelles. Becker parle de trajectoires d’activité cohérente (line of activity). En citant différents travaux (dont les siens), il remarque qu’il n’existe pas de définition stabilisée de l’engagement. Il note également que l’engagement est souvent considéré comme une variable indépendante, peu analysée pour elle-même. Or tout l’intérêt de cette notion repose dans le fait que l’état d’engagement n’est pas explicatif en lui-même « car il est lié au comportement cohérent qu’il est censé expliquer » (Becker, 2009, p. 350). Par conséquent, ce n’est pas tant la manière dont chacun perçoit l’apprentissage de la langue bretonne qui nous intéresse ici que les raisons pour lesquelles un individu définit son apprentissage dans une cohérence bien souvent organisée autour de motivations (en faisant référence ici à la définition qu’en propose Fabien Fenouillet (2011)). Dans la sociologie de Becker, ces raisons qui ne sont pas toujours clairement énoncées sont appelées des side bet, traduits par « paris subsidiaires » (2006) ou « paris adjacents » (2009). Les side bet permettent de porter une attention particulière à l’engagement individuel et surtout au fait qu’un engagement est fait d’alternatives et de négociations implicites. Dans ce cadre théorique, nous voyons que l’engagement collectif n’est pas indépendant du sens que chacun donne à son engagement individuel. Ce sont deux formes différentes qui se complètent. Il y a d’une part l’engagement collectif (le fait d’être engagé dans un apprentissage pouvant être interprété comme étant communautaire (Calvez, 2012)) et de l’autre, un engagement individuel (l’engagement en actes en tant que side bet qui s’inscrit dans une cohérence d’activités). Les auteurs que nous venons de citer montrent que la notion d’engagement s’inscrit dans un cadre théorique sociologique qui rencontre la psychologie sociale, cognitive, ou encore la psychosociologie comme le propose Mokhtar Kaddouri dans l’analyse des motifs identitaires des formes d’engagement en formation (2011).
3 – Une méthodologie de l’observation participante
6 Afin de questionner les formes d’engagement de l’apprentissage chez les nouveaux locuteurs qui apprennent le breton, nous sommes allés voir comment s’organise et fonctionne une formation, historiquement très engagée dans le mouvement militant breton. Le Kamp Etrekeltiek ar Vrezhonegerion (KEAV - « Camp Interceltique des Bretonnants ») a été créé en 1948 par des militants nationalistes afin de créer un environnement permettant de se retrouver, entre familles, pour vivre en breton et apprendre la langue dans un entre-soi formatif. Ce stage est appelé « Kamp » car, les premières années, il se déroulait de manière itinérante, en camping, avant de devenir très rapidement sédentaire. Il a souvent changé de lieu pendant presque 30 ans avant de s’installer dans le Finistère, à Scaër à partir de 1976, puis à Châteaulin depuis 2009. Aujourd’hui, dans un environnement nettement moins politisé, KEAV porte toujours cet idéal de la régionalisation de l’espace-temps (Giddens, 2005) d’un environnement social uniquement en breton. Cela lui donne une place singulière dans le paysage de la formation en breton pour adultes, non seulement parce qu’il s’agit d’une formation linguistique par immersion, qui n’est proposée qu’une seule fois par an, mais également parce que KEAV organise les conditions de cette immersion, jusque dans la formalisation de règles de vie commune.
7 Dès l’origine du Kamp sont créés des principes que l’on retrouve encore aujourd’hui. Le premier de ces principes (« ger gallek ebet [3] ») est d’accepter de ne pas parler français pendant la durée du stage. À l’exception de quelques participants (Allemands, Britanniques, États-uniens), la plupart des stagiaires ont le français pour langue maternelle. Ce principe est énoncé clairement (en breton, mais également en français) dans les dépliants de présentation du stage. Ce qui apparaît comme un principe pédagogique a également, de manière évidente, un sens politique de reconnaissance et de revendication d’un usage linguistique dans la territorialité [4]. Pour participer à ce stage, il est donc nécessaire de pouvoir s’exprimer en breton, car tout s’y déroule en breton, aussi bien les cours que les activités de la vie quotidienne comme les repas, les veillées, les sorties…
8 Le deuxième principe s’énonce de la manière suivante : « ar re a oar ar muiañ a sikour a re a zo o kregiñ » [5]. Au travers de ce principe, l’apprentissage apparaît comme étant une action collective, nécessitant la participation active de chaque stagiaire dans une relation qui apparaît comme étant formative (Eneau, 2005) et qui se développe dans les sociabilités favorisées par l’organisation du stage. Le stage s’apparente alors à une région (Giddens, 2005) ou bien à un environnement d’éco-formation (Pineau, 1985). La langue est considérée comme devant être apprise avec les autres, qui la font vivre dans la réciprocité formative. Cette expression de réciprocité formative que nous proposons ici en nous centrant sur la démarche de formation de KEAV est inspirée par les concepts de « réciproquance » (Labelle, 1996, p. 293) et de réciprocité éducative, définis en andragogie par Jean-Marie Labelle (1996). Il s’agit d’un processus éducatif d’apprentissage (réciprocité didactique) qui se compose dans la relation aux autres (réciprocité relationnelle). Par conséquent, la manière dont Labelle conçoit la réciprocité éducative se comprend au-delà de la formation pour adultes, espace formatif auquel nous nous limitons ici.
9 Dans ce contexte de formation et de formalisation instituée (Eneau, 2005) établi autour de ces deux principes (ne parler que breton ; donner et recevoir), l’engagement individuel nécessite une adhésion dans cet engagement qui devient collectif. Cela nécessite par conséquent de participer de manière active à cette démarche pédagogique et d’accepter, sans forcément y adhérer, le rôle et l’action militante tacite qui lui sont associés.
10 Cette étude de cas a été menée à partir d’observations de terrain, en participant à la vie du groupe en formation. Comme « chaque terrain impose une démarche particulière » (Peretz, 2007, p. 48), nous avons créé notre propre protocole en nous inspirant de la manière dont avait procédé Erving Goffman pour mener des observations dans les asiles psychiatriques. En portant une blouse blanche, le sociologue américain recouvrait son identité de chercheur, mais s’il venait à être interpellé par une infirmière ou un médecin sur son statut, il se présentait alors sans camoufler sa démarche, en alternant entre deux postures distinctes : à découvert ou bien incognito (Arborio et Fournier, 1999). Notre connivence avec le milieu (Goffman, 1968) s’est faite au travers d’une réelle implication. Comme n’importe quel stagiaire, nous avons participé aux différentes activités et nous avons suivi des cours. Cela nécessite bien évidemment de parler breton et d’être prêt à faire, dans le contexte de cette formation, « ce que les personnes font d’ordinaire quand elles exécutent leurs activités quotidiennes » (Becker, 2009, p. 117). Procédant ainsi, nous étions des participants qui observent impliqués dans cet environnement de formation. Notre approche méthodologique, compréhensive, s’appuie sur un principe de saturation des modèles (Kaufmann, 1996). Concernant le matériau recueilli, nous nous sommes intéressés à l’organisation de la formation ainsi qu’aux contenus des échanges entre les participants. Nous avons également recueilli des entretiens informels, avec une méthodologie complètement intégrée aux formes de sociabilité développées durant le stage. Ces entretiens ont été analysés selon la démarche de l’induction analytique développée par Anselm Strauss (1992) et Howard Becker (2009). Ces données ont fait l’objet de prises de notes qui ont été mises en forme quotidiennement sous la forme d’un compte rendu des actions et des représentations des participants à la formation. Ce journal d’enquête, classique dans sa forme, contient des observations menées sur plusieurs années, de 2012 à 2014. La population des stagiaires est majoritairement composée de trois catégories principales : il y a des enseignants de breton (premier et second degrés) pour lesquels le stage est, selon les cas, une formation initiale ou une formation continue ; il y a des parents qui viennent pour acquérir un niveau linguistique suffisant pour accompagner la scolarité de leurs enfants inscrits dans une filière en breton ; et puis il y a des nouveaux locuteurs qui ont un projet personnel et/ou professionnel en lien avec l’usage de la langue. Bien entendu, ces trois catégories ne sont pas figées et se croisent dans la plupart des parcours de formation observés.
4 – Sociabilité immersive et formes d’engagement
4.1 – La sociabilité immersive et l’expression de l’engagement collectif
11 La transmission intergénérationnelle de la langue bretonne a été interrompue depuis au moins deux générations (Broudic, 2013, p. 452). Si les stagiaires de KEAV apprennent cette langue, c’est pour la parler, que ce soit dans leur vie privée et/ou dans leur vie professionnelle. À l’exception des écoles Diwan et bilingues, de l’Office public de la langue bretonne, de quelques entreprises spécialisées dans la conception de médias en breton, il est difficile de trouver des lieux où il est possible de parler breton. Cette difficulté est encore plus grande pour un nouveau locuteur débutant. Dans son organisation, KEAV propose ce que nous appelons une sociabilité immersive, c’est-à-dire un mode de vie qui s’impose à chacun au travers de l’usage du breton pendant toute la durée du stage. Cette sociabilité immersive rejoint les principes de la réciprocité éducative. C’est un aspect important qui nous permettra de comprendre l’articulation entre engagement collectif et engagement individuel.
12 La sociabilité immersive est présente dans tous les aspects du stage notamment par un partage social de l’intimité, dans les espaces communs que sont les chambres de 6 lits et les salles de bain collectives. Chaque chambrée accueille des stagiaires ayant des niveaux de langue différents. Ce choix d’organisation est fait afin de créer une mixité en termes de niveaux. L’usage de la salle de bains collective permet de mêler le rythme d’une vie quotidienne à l’apprentissage du breton. On se salue en se rasant. On échange quelques phrases avant de prendre sa douche. L’immersion permet la création d’une sociabilité en breton, ancrée par une pratique linguistique nouvelle pour la plupart des locuteurs. D’autres espaces offrent un contexte mixte privé/public où la contrainte de la sociabilité s’articule avec l’apprentissage. Il s’agit du temps des repas, qui se déroule plutôt dans une sociabilité choisie, qui nécessite un réel engagement personnel pour aller vers les autres. C’est le cas également des veillées, des ateliers de chant ou du siop siarad [6], qui est un jeu organisé au début de la semaine de stage pour favoriser les échanges entre participants.
13 Dans la sociabilité immersive mise en œuvre par KEAV, nous retrouvons les quatre principes définis par Jean-Marie Labelle (1996) quand il décrit la manière dont l’engagement prend corps dans une réciprocité éducative. Le premier de ces principes concerne le mode d’apprentissage coopératif et impliquant. La formation KEAV n’est pas construite comme un modèle transmissif mais plutôt comme un modèle participatif. Elle s’organise avec la mobilisation de tous les acteurs-partenaires (Labelle, 1996) (intervenants et stagiaires) et par leur implication aux différentes activités proposées. Si les intervenants (les formateurs explicites) sont les garants d’une compétence pédagogique de l’enseignement du breton (la plupart d’entre eux ont une expérience de l’enseignement et de la formation), ils ne sont pas considérés comme étant les seuls à participer au projet de formation. Le deuxième principe est que chaque participant est invité à endosser le rôle de formateur à l’égard d’autres participants, dans certains espaces sociaux du stage (notamment les espaces de sociabilité, les espaces de vie privée). Ce changement de rôles entre pairs (et parfois avec les intervenants, comme nous avons pu l’observer) favorise la promotion mutuelle et l’implication de chacun dans un engagement collectif formatif. Cette « réversibilité des situations asymétriques » (Eneau, 2005) (principalement en termes de niveaux de langue) permet un changement de posture valorisant, régulateur et émancipateur (Eneau, 2005). Les troisième et quatrième principes mettent en avant la relation entre stagiaires comme étant interactive (Labelle parle de « synergie automatrice »). Chacun apprend dans la relation à l’autre, quelles que soient les modalités d’apprentissage ou la forme de ce qui est appris. Les organisateurs s’appuient sur le respect de ces principes pour mobiliser les interactions des apprenants, dans un formalisme suffisant et acceptable par tous (Eneau, 2005) en jouant sur le caractère social de la solidarité (entre apprenants) et d’une appartenance commune.
14 Nous voyons que la dimension collective est au cœur de l’organisation de la formation et apparaît comme l’expression de deux aspects. Le premier (qui est clairement mis en avant) est pédagogique, comme nous venons de le voir (sociabilité immersive, réciprocité formative). Le second s’appuie sur la dimension politique du projet de formation et la finalité visée, qui est de former des bretonnants et de recréer des espaces sociaux bretonnants. C’est en cela que l’engagement collectif prend forme, car ce stage est une expérience pouvant être marquante. Chaque stagiaire apprend qu’il peut jouer un rôle, à sa mesure, au travers de sa pratique linguistique.
4.2 – L’engagement militant
15 Si l’environnement est bien évidemment militant, le stage KEAV n’apparaît pas comme un lieu de socialisation politique. Ce n’est pas là, non plus, que se trouve la demande des apprenants, qui sont de moins en moins politisés (Le Coadic, 2001). Ce qui relie fondamentalement les apprenants n’est pas tant le partage de valeurs militantes, politiques, voire même culturelles que la convergence (en tant que « résultat d’action » (Lambelet, 2009)) autour d’un usage linguistique pour lequel les motivations peuvent varier d’un participant à l’autre. Au-delà d’une représentation de l’engagement, perçu ou revendiqué comme étant uniquement militant, il y a toujours un processus d’ajustement individuel entre engagement collectif et engagement individuel. De notre point de vue, il y a une hiérarchisation entre engagement collectif et engagement individuel car la « formation n’est pas une donnée désincarnée des intentionnalités de ceux qui la décident, l’organisent ou l’animent, ni des intentionnalités de ceux qui s’y engagent » (Kaddouri, 2011, p. 75). La grille de lecture que nous utilisons, inspirée des travaux de Mokhtar Kaddouri, permet de questionner trois formes d’engagement du point de vue de l’entrée en formation (l’engagement comme valeur, comme contrainte et comme amorçage) que nous croisons avec une typologie de l’engagement pour soi qui comprend trois catégories : le militantisme (revendication de valeurs culturelles et politiques), l’héritage (reconnaissance d’un patrimoine et/ou d’une filiation) et le pragmatisme (engagement à partir de la formalisation d’un projet) (Servain, 2012 ; Pentecouteau, 2002). Ici, nous nous intéressons à l’engagement comme valeur, que nous comprenons dans le contexte de KEAV comme étant l’expression d’un militantisme implicite. Selon Kaddouri, l’engagement comme valeur est « l’acception politique de l’engagement où s’expriment la conscience et le libre choix d’une personne mobilisée pour la défense d’une cause et des valeurs qui la sous-tendent » (Kaddouri, 2012, p. 73). L’expression d’un engagement militant apparaît dans les rituels de présentation de soi, qui comprend deux niveaux. Le premier niveau est un niveau général de façade (Goffman, 1973) qui trouvera forcément écho dans le contexte du stage. Il s’agit par exemple de dire que l’on apprend le breton parce que c’est la langue de nos ancêtres, parce que c’est une langue qui ne nous a pas été transmise, ou tout simplement parce qu’on est Breton et qu’on cherche à être cohérent avec notre identité. Sans oublier les références au jacobinisme de l’État français ou aux hussards noirs de la République, ce type de réponse est très fréquent et insiste sur la dimension collective de l’engagement en confirmant que chacun est là pour les mêmes raisons que les autres ; « c’est là une façon de “socialiser” une représentation, de l’aménager, de la modifier pour l’adapter au niveau d’intellection et aux attentes de la société dans laquelle elle se déroule » (Goffman, 1973, p. 40). C’est ainsi que Daniel a commencé à nous raconter son engagement en formation. Puis, il s’est ensuite présenté comme étant un Breton ayant découvert son identité après avoir vécu dans différentes villes françaises, à Paris, Toulouse et Bordeaux. De retour en Bretagne, en accord avec sa compagne, il scolarise son fils de 3 ans dans une école Diwan (école en langue bretonne) et commence à apprendre le breton, seul et en suivant des cours du soir. Le second niveau dans son récit d’engagement, celui des side bet, apparaîtra plus tard, quand la relation sociale commencera à se construire dans un climat de confiance et d’échange. Hormis quelques rares exceptions, l’engagement militant apparaît plutôt comme un complément aux deux autres formes d’engagement que sont « l’héritage » et l’engagement « pragmatique ».
4.3 – Appropriation d’une histoire familiale : filiation et nouvelle filiation
16 La présentation d’un engagement en termes d’héritage fait souvent référence, pour les stagiaires, à un apprentissage passif de la langue auprès des parents ou des grands-parents. Majoritairement, ils évoquent leur apprentissage en le re-contextualisant à partir de leur biographie familiale, ainsi qu’en rappelant leur origine paysanne ou l’investissement militant de leurs parents. François a grandi dans une ferme et a toujours entendu ses parents parler breton. Cet enseignant en maintenance industrielle de 56 ans suit des cours du soir depuis 15 ans, et il travaille beaucoup et régulièrement, avec des manuels et en écoutant la radio en langue bretonne. Aujourd’hui, pouvoir s’exprimer en breton avec aisance lui permet d’établir une relation nouvelle avec son père (qui est bretonnant de naissance) et de créer ainsi une nouvelle intimité sociale : « J’apprends le breton pour parler avec lui et il est fier de pouvoir discuter avec moi. On se parle désormais comme nous ne nous sommes jamais parlé auparavant. C’est comme si nous étions en train de nous découvrir. Nous apprenons à nous connaître. Quand j’étais enfant, on ne se parlait pas car il était toujours en train de travailler. Là, maintenant, on rattrape le temps perdu et on passe du temps ensemble. »
17 Une autre situation d’intimité sociale intrafamiliale est évoquée par Line, mais ici dans une relation de mère à enfant. Line a 52 ans, elle est employée dans un service d’aide à la personne et elle a grandi dans un environnement bretonnant. Bien qu’elle n’ait jamais parlé breton avec ses parents, elle a une connaissance passive de la langue. Son mari n’est pas bretonnant et la seule personne avec laquelle elle pourrait parler breton régulièrement est son fils, qui a été scolarisé dans une école bilingue. Il a aujourd’hui 20 ans. Line le voit faire sa vie d’adulte et s’éloigner du foyer. Elle aimerait bien que le breton, qu’elle est en train de réapprendre, puisse lui permettre de créer un nouvel espace de communication avec lui. Dans un cas comme dans l’autre, l’apprentissage apparaît ici comme un engagement pour soi qui se définit dans la relation aux autres, dans un contexte de filiation. C’est également une relation qui se joue dans la distinction positive pour en conserver (ou bien pour en construire) la singularité.
18 Un troisième cas, encore différent, définit une filiation linguistique par l’appartenance territoriale. Louise, qui vit en Haute-Bretagne (qui est une zone linguistique non bretonnante), nous dit avoir appris la langue pour accompagner l’éducation bilingue de ses enfants, de 8 et 11 ans, scolarisés dans une école Diwan. Elle n’est pas bretonne et n’a pas jamais entendu parler breton dans sa famille (originaire de la Mayenne). Dans le choix personnel d’ancrage culturel qui est le sien (scolariser ses enfants dans une école « en breton » et apprendre elle-même la langue) le side bet apparaît ici comme une stratégie d’éducation scolaire. Elle s’est aménagé un rôle éducatif, négocié et accepté par son conjoint, qui devient valorisant dans la définition du statut qui est le sien dans sa famille. Pour Louise, qui ne travaille pas pour pouvoir s’occuper de l’éducation de ses enfants, c’est une façon de marquer un territoire de compétences dans la sphère privée.
19 Ces trois exemples présentent l’engagement individuel, comme s’inscrivant dans un projet de (ré-)affiliation qui a du sens pour l’individu.
4.4 – L’engagement pragmatique
20 Jusqu’au début des années 1990, le milieu bretonnant était faiblement professionnalisé. La création de dispositifs d’emplois aidés par la Région a permis de multiplier par six le nombre de postes, majoritairement dans le secteur de l’enseignement scolaire (Observatoire de la langue bretonne, 2007). Ces emplois ont créé des besoins de formation intensive en langue bretonne et ont attiré de nouveaux candidats, pour lesquels l’apprentissage du breton apparaît comme une possibilité d’élargir le champ des possibles en termes de professionnalisation. L’engagement apparaît alors sous une forme pragmatique, dans un contexte économique où la difficulté de trouver un emploi se fait de plus en plus forte. Cette forme d’engagement peut prendre la forme d’un amorçage, c’est-à-dire d’« un investissement motivé par une situation personnelle critique, sans intention explicite de poursuivre un objectif particulier » (Kaddouri, 2011, p. 74). C’est le cas d’Annette, qui est au chômage depuis presque deux ans, après avoir été secrétaire médicale en France et à l’étranger. Pour elle, trouver un emploi relève de l’urgence. Pourtant, après une formation intensive en breton de 6 mois et parce qu’elle est certaine de ne pas vouloir travailler dans l’enseignement, elle pense avoir peu de chances de trouver un emploi en lien avec la langue bretonne. Si bien qu’avant même de commencer le stage KEAV, elle envisageait déjà de partir à Paris pour chercher du travail. L’apprentissage du breton a été pour elle une opportunité pour se repositionner dans sa recherche d’emploi. Pour Thomas, la situation pragmatique se définit d’une manière différente et est liée à des changements dans son mode de vie. Il a quitté son emploi dans la marine marchande, car les horaires et les déplacements de longue durée étaient peu compatibles avec sa vie de famille et l’éducation des enfants. Bien qu’il rêve d’ouvrir une librairie consacrée la culture bretonne, il sait très bien que le contexte économique de ce secteur n’est pas vraiment favorable. S’il trouve un emploi, même très éloigné de la langue bretonne, il le prendra dans la mesure où les horaires et le rythme de travail lui permettront de rentrer chez lui tous les soirs.
21 Une autre situation distanciée articulant ces deux types d’engagement (contrainte et amorçage) est la négociation des tournants professionnels. C’est le cas par exemple d’enseignants des premier ou second degrés qui désirent entrer dans une filière bilingue. Ce changement apparaît comme une sorte d’évolution de carrière. Bien qu’il s’agisse ici des situations les plus fréquentes, certains, comme Andrev, consentent un engagement « pour s’essayer avant de s’investir » (Kaddouri, 2011). Andrev est enseignant dans un lycée technique, il veut saisir l’opportunité d’un poste dans une école bilingue pour se rapprocher de chez lui. Cela lui permettra d’avoir plus de temps pour lui, d’être moins fatigué et de faire des économies substantielles. Durant le stage, il apprend que finalement, il ne pourra pas muter car son niveau de langue est insuffisant pour intégrer une filière bilingue. Il nous dit que l’investissement lui apparaît trop important, au regard des retombées personnelles qu’il avait pu espérer. Finalement, il se désengagera et quittera le stage avant la fin de la semaine. Quand l’engagement n’est que pragmatique et trop éloigné d’un engagement parallèle permettant de donner du sens à l’implication, il est difficile de poursuivre l’apprentissage.
5 – Conclusion
22 Notre conclusion porte sur deux points : tout d’abord sur l’articulation entre engagement collectif et engagement individuel, et ensuite sur le lien que nous faisons entre sociabilité immersive et engagement collectif.
23 L’histoire de la Bretagne est celle d’une déculturation progressive, comme le montrent les données sur les pratiques linguistiques (Broudic, 2009, 2012), et cela malgré des espaces de résistance, militants, qui ont exprimé une volonté de faire vivre des idéaux de vie en breton. Dans ce contexte d’une (quasi-)absence de transmission familiale de la langue, l’engagement dans l’apprentissage du breton apparaît comme étant forcément individuel et complexe, comme le montre l’expression des side bet dans le récit des apprenants. Les locuteurs apprennent la langue car ils ont défini un projet dans lequel le breton occupe une place (créer une nouvelle relation avec son père ; négocier un rôle éducatif dans le couple ; trouver un emploi ou négocier une reconversion professionnelle ; etc.). C’est un engagement réfléchi, choisi, qui nécessite un investissement important et qui n’est pas anodin d’un point de vue symbolique. Si la définition d’un projet est essentielle, les entretiens informels montrent qu’elle est le plus souvent liée à un ancrage biographique. Il y a par conséquent une hiérarchie entre les engagements qui privilégient ces deux aspects par rapport à un engagement militant. Bien que la logique d’action puisse parfois être présentée comme étant militante et revendicative, les entretiens montrent clairement que l’apprentissage s’établit parce que cela a du sens pour soi, dans le projet de vie construit ou en construction. C’est cette articulation, dans un premier temps, qui conforte l’apprentissage (Pentecouteau, 2002).
24 Dans un second temps, nous voyons qu’une autre variable apparaît essentielle. Il s’agit du réseau social qui se fait dans la pratique de la langue avec d’autres locuteurs. C’est ici que nous retrouvons l’engagement collectif, avec les autres, et qui permet d’avancer dans le sentiment d’appartenance à un « nous » collectif. Nous avons déjà écrit que le réseau n’est pas une donnée initiale et que ce n’est pas ce qui fait l’engagement (Lambelet, 2009). Il apparaît néanmoins comme étant une donnée essentielle, à deux niveaux : premièrement car il permet d’installer la pratique de la langue dans un réseau de relations ; deuxièmement car il renforce l’idée d’appartenance à un groupe d’apprenants. Si la sociabilité immersive proposée par KEAV est moins l’expérimentation d’une communauté que celle d’une intimité sociale partagée autour d’un même projet de formation, les principes de réciprocité mis en place permettent à chacun de se sentir acteur et peut-être même responsable, à sa mesure, de la transmission du breton.
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Mots-clés éditeurs : engagement en formation, immersion linguistique, sociabilité immersive
Date de mise en ligne : 04/05/2016
https://doi.org/10.3917/savo.040.0071