Article de revue

L'accompagnement dans le champ professionnel: État des lieux

Pages 65 à 70

Citer cet article


  • Limoges, J.
(2009). L'accompagnement dans le champ professionnel: État des lieux. Savoirs, 20(2), 65-70. https://doi.org/10.3917/savo.020.0065.

  • Limoges, Jacques.
« L'accompagnement dans le champ professionnel: État des lieux ». Savoirs, 2009/2 n° 20, 2009. p.65-70. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoirs-2009-2-page-65?lang=fr.

  • LIMOGES, Jacques,
2009. L'accompagnement dans le champ professionnel: État des lieux. Savoirs, 2009/2 n° 20, p.65-70. DOI : 10.3917/savo.020.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoirs-2009-2-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/savo.020.0065


Notes

  • [1]
    Professeur associé à l’Université de Sherbrooke
  • [2]
    Voir au mot « counseling » dans les moteurs de recherche.
  • [3]
    Échanges qui ont fortement diminué, la France étant trop occupée à créer l’Union européenne, une organisation qui lui est plus rentable à court terme.
  • [4]
    Littéralement: se soucier de. Lors du Colloque sur Le défi des anticipations en janvier dernier à Angers, dans une conférence ayant pour titre « Anticipation et présence sociale: temporalités des interventions à l’égard d’autrui » Bessin n’a pas cru bon de traduire le terme « care ».
  • [5]
    Lorsqu’il y a 25 ans, j’ai tenté d’introduire en France les pratiques d’entraide, en particulier les pratiques éprouvées d’entraide vocationnelle, ce fut un tollé presque généralisé dont l’essentiel était: « Typiquement condescendant et très anglo-saxon, donc incompatible avec la culture française basée sur l’égalité ». Par la suite, les seules régions de France qui ont montré de l’intérêt pour une telle approche furent celles ayant appartenu à d’autres « maitres » comme l’Aquitaine, l’Alsace et la Lorraine ou encore les Néo-français.
  • [6]
    Limoges, J. (1996). S’entraider, Sherbrooke, Éditions du CRP/www.tq16.com.
  • [7]
    Dans S’entraider que cette tradition a pour mythe fondateur la descende de l’Esprit saint sur les apôtres ce qui les rendait, sur le champ, aptes à prêcher, guérir et ressusciter les morts. Quant à l’entraide de tradition catholique, elle s’appuie surtout sur la parabole des talents à faire fructifier.
  • [8]
    Limoges J. (2001). Stratégies de maintien au travail et dans d’autres situations de vie. Québec: Septembre <www.tq16.com>.
  • [9]
    Voir la série de guides produits à cette fin chez GGC éditons <www.tq16.com>.
  • [10]
    Idem. Voir aussi Doyon, D. (2003). « Modèle d’apprentissage continu axé sur les relations ». Congrès de l’AIOSP tenu à Berne <http://www.svb-asosp.ch/kongress/data/docs/doyon_01.pdf>
  • [11]
    L’été dernier, au Cedefop à Thessalonique en Grèce, s’est tenu un Colloque international sur ce sujet. Un autre est prévu au Pays-Bas l’été prochain.
  • [12]
    Doyon, D. (2008). « Le Cercle de legs, un accompagnement privilégié ». OrientAction, 5(1)2008.
    <http://www.orientaction.ca/bulletins/v5-n1/v5-n1.html>
  • [13]
    Un peu comme l’étaient les mots compagnon et compagnonnage, les mots « mentor » et « mentorat » passent mal en France, sans doute pour les mêmes raisons: gourou, secte, etc. On y préfère le néologisme anglais, coaching, mais en ne respectant pas le sens qu’il a dans cette langue.
  • [14]
    Lors du Congrès de l’AIPTLF à Québec l’été dernier, s’est tenu un Colloque faisant le point sur la pratique du Cercle de legs à travers 3 pays de la Francophonie: Belgique, Québec et Suisse.

1Lors du Colloque de Fontevraud en 2003 sur les Paradoxes de l’accompagnement, j’ai fait sourire sans doute de contentement plus d’une et plus d’un dans l’auditoire, très majoritairement de France, en précisant que l’accompagnement était un concept purement franco-français et qu’indirectement, la France faisant partie de la Communauté européenne. Ce concept me semblait commencer à se répandre dans cette Communauté, du moins dans ses pays d’expression française. Cela semble encore se confirmer aujourd’hui puisque l’auteure de cette note de synthèse n’a pas senti le besoin de répertorier la littérature anglophone sur ce sujet alors qu’il est de plus en plus admis que l’anglais est actuellement la langue de la science.

2Et pourtant, comme on le verra plus loin, mis à part une lacune importante quant au counseling - mot aussi « français » que camping et pressing [2] - cette synthèse est fort impressionnante, très riche, cohérente et bien articulée. Depuis la précision mentionnée dans le précédent paragraphe, les fréquents échanges entre la France et le Québec [3], ont fait que ce concept se répand de plus en plus sur cette terre d’outremer, surtout en éducation des jeunes et des adultes, sans pour autant susciter des théorisations et des débats importants. Pour l’essentiel, il me semble, ce concept vient remplacer et enrichir ceux de suivi et de supervision avec un biais évident pour la praxéologie.

3La non-pénétration du concept d’accompagnement ailleurs dans le monde, plus spécifiquement dans l’anglosaxonnie, pourrait être attribuable au fait que ce concept tombe « malheureusement » entre deux autres fort bien développés dans cette partie du monde soit, celui de caring et - justement - celui de counseling. Care et sa forme active caring sont pour ainsi dire la fusion de prendre soin et de sollicitude. Comme l’a récemment souligné Bessin [4], ce terme est particulièrement pertinent lorsqu’il est question de personnes aux prises avec des « problèmes insolubles »: emprisonnement, maladie dégénérative, vieillissement, etc. Quant au counseling, terme attribué à Rogers, il est décrit comme « une relation d’aide en situation. Sa première caractéristique est d’apporter une aide, une facilitation, une médiation à un groupe ou une personne dans son contexte propre » (Association française de counseling). On y voit bien des similitudes avec l’accompagnement quant au « avec » et quant au « vers », mais moins quant à la notion de relation d’aide.

4À ce sujet, aux dires de Paul, l’accompagnement converge de plus en plus vers la symétrie au point de réhabiliter un terme, longtemps banni en France dû à ses antécédents religieux voire sectaires [5], celui de compagnonnage et, du coup, ce pays de l’égalité s’ouvrirait, selon cette dernière, à la notion de « peer counseling » (c.f. conseil par les pairs, pairs aidants ou tout simplement entraide). Cette notion, comme je l’ai déjà démontré, présuppose que, sous des apparences de similitude (ex. même âge, même problème, etc.), il y a -évidemment et fort heureusement - de nombreuses différences (ex. même âge mais pas le même problème ou besoin, même problème mais pas au même moment ou de même intensité, etc.), pierres angulaires de l’efficacité de cette entraide [6].

5Les concepts et pratiques de caring et de counseling se situent généralement dans la grande tradition protestante, celle qui reconnait qu’il y a des choyés, des bénis, des élus et des doués; donc que tous les Hommes ne sont pas égaux [7]. Cependant, loin d’être une prétexte pour l’arrogance et la ségrégation - même si de tels dérapages arrivent malheureusement- cette différence entre les humains appelle à la compassion (caring) et à l’aide d’autrui (relation d’aide).

6Comme pour ce rebond, je suis interpellé en tant que professionnel de l’accompagnement, je voudrais prolonger cette réflexion sur la dissymétrie entre l’accompagnant ou aidant et l’accompagné ou aidé. Depuis une quinzaine d’années, je m’intéresse tout particulièrement au « maintien professionnel », paradigme qui fait en sorte que, le plus souvent sans aucun support ni valorisation, 55 % des travailleurs parviennent à éviter à la fois l’épuisement (burnout) et l’obsolescence (stagnation, désinvestissement, etc.). Ici, il n’est donc pas question de choix à faire ou de décision à prendre; ici il est surtout question de maintenir un choix ou une décision, donc de non-choix, un maintien qui s’appuie sur la temporalité. Or, pour parvenir à se maintenir… en forme, motivés, engagés, compétents et quoi encore, neuf sur dix des mainteneurs affirment n’y parvenir qu’avec le support des autres [8]. Alors, pour que ce maintien se maintienne, quoi de mieux que des mesures à la fois formelles (dissymétriques) et informelles (symétriques) d’accompagnement ? [9]

7Le maintien appelle donc une forme d’accompagnement qui irait en sens contraire de la tendance actuelle si on se fie à l’analyse de Paul.

8En revanche, comme la tendance actuelle, l’accompagnement du maintien réussit mieux s’il mise sur des approches collectives ou groupales: jumelage, parrainage, codéveloppement, espace de parole, Groupe MOT (Maintenir en orbite autour du travail) pour le 1er tiers de carrière, Groupe Mi-tien pour le 2e tiers, Cercle de legs pour le 3e tiers, etc. [10]

9Toujours dans la veine d’accompagnements dissymétriques, je me préoccupe présentement des travailleurs avançant en âge et à leur rétention dans le monde du travail, phénomène en émergence, il va sans dire [11]. Cet intérêt m’est venu à la suite d’une demande en vue d’opérationnaliser, théoriquement et pratiquement, le concept de « Cercle de legs », concept mis de l’avant par Doyon [12] et qui lui est devenu prégnant à la suite d’implantations dans la fonction publique de diverses mesures d’entraide comme le mentorat et le codéveloppement. La question que soulevait celle-ci était: « Au moment où se termine sa vie active et productive, c’est-à-dire sa vie professionnelle au sens très large de ce terme, qu’est-ce qu’un travailleur a à léguer professionnellement ?
Or qui dit legs, dit héritier, dauphin, poulain ou relève, que ces termes réfèrent à un individu, à un groupe, à une organisation ou à une partie du monde. Et comme il appert que ce legs porte souvent sur une manière de faire, sur une approche particulière, sur une vision particulière des choses et des événements; bref sur un savoir-faire ou un savoir-être donné, cela prend du temps à léguer et ce legs se fait avec le temps, d’où l’attrait et la pertinence de diverses formes d’accompagnement où, évidemment, dominent une certaine dissymétrie entre les personnes impliquées, dissymétrie d’un côté souhaitée et de l’autre assumée, due à l’âge, à l’expérience ou au stade de vie-carrière. Dans ce contexte, cette dissymétrie rime avec intergénérationalité et s’inspire généralement d’accompagnements de type mentoral, type n’ayant pas retenu l’auteure de cet État des lieux [13].
Par ailleurs, ce travail du legs qui, soit dit en passant fait qu’un peu plus de la moitié des « légueurs » optent pour prolonger leur vie professionnelle, appelle une autre philosophie, quelque chose entre ce que Paul appelle la philosophie de l’être et la philosophie de l’agir; une nouvelle philosophie qui va dans le sens de la synthèse des deux précédentes, une forme d’androgénie à la Yung ou à la Riverin-Simard, tous deux parlant d’intégration des opposés [14].


Date de mise en ligne : 01/01/2010

https://doi.org/10.3917/savo.020.0065