Aimée Boutin, Adrianna Paliyenko et Catherine Witt (dir.). Redécouvrir Louisa Siefert (1845-1877) : richesse d’une œuvre de femme à l’ère de la modernité. Paris, Honoré Champion, coll. « Littérature et genre », 2024, 290 p.
Pages 132 à 133
Citer cet article
- BERGER-MARTIN, Henri,
- Berger-Martin, Henri.
- Berger-Martin, H.
https://doi.org/10.3917/rom.206.0132
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- Berger-Martin, Henri.
- BERGER-MARTIN, Henri,
https://doi.org/10.3917/rom.206.0132
1 La poète lyonnaise Louisa Siefert (1845-1877) est à l’honneur ces dernières années : en 2022, son premier recueil Rayons perdus a été réédité par Jérémie Pinguet et Adrien Bresson ; l’année suivante, c’était au tour des Stoïques, son deuxième grand livre, dans une édition critique préparée par Adrianna Paliyenko et traduite en anglais par Norman Shapiro. 2024 est marqué par la parution d’une riche bibliographie critique à son propos, témoin d’un regain d’intérêt. En effet, en 2021, deux journées d’études organisées par Aimée Boutin depuis le Collegium de Lyon et tenues à l’IHRIM s’étaient centrées sur cette autrice. Redécouvrir Louisa Siefert en rassemble les actes, témoins des efforts pour lui redonner une visibilité.
2 Aimée Boutin, Adrianna Paliyenko et Catherine Witt ouvrent le livre dans une partie introductive : après une présentation par C. Witt, un dialogue s’établit entre A. Boutin et A. Paliyenko, ce qui rompt avec la pratique habituelle de l’article mais pourra sembler à certains un exercice artificiel. Il est question des « Postérités de Louisa Siefert » où retrouver ses traces : sur sa tombe, dans des noms de rue, parmi des manuscrits, des livres ou des œuvres d’art… Le format permet de toucher à des détails pointilleux, au point de commenter le choix architectural du centre culturel baptisé du nom de l’écrivaine et ce grâce aux nouvelles sources où sont puisés ces objets mémoriels. Bien qu’on puisse regretter l’oubli des mises en musique des poèmes de Siefert, signalons la richesse des éléments réunis.
3 L’ouvrage étudie ensuite, à partir d’éléments biographiques ou contextuels, l’insertion familiale de Louisa Siefert. Hervé Joly se penche sur son « ascendance germanique, protestante et soyeuse », bien que l’étude de son protestantisme soit plutôt réservée au chapitre suivant. Sur l’ascendance germanique de Siefert, il éclaire de nombreux angles morts qu’avaient laissés les Souvenirs rassemblés par sa mère ; il offre un historique du travail de soieries exercé par la famille de Louisa et découvre la faillite de l’entreprise familiale, passée sous silence dans son œuvre. On peut regretter, à côté des illustrations pour situer la Hesse ou les divers appartements occupés par la famille, l’absence d’arbre généalogique qui permette de rassembler toutes les données sur les aïeux disséminées dans le texte. Mais il y a là un travail d’archives qui apporte de nombreux éléments nouveaux. Pauline Morel, quant à elle, s’intéresse au « protestantisme de Louisa Siefert » en approfondissant les recherches autour de quelques ancêtres comme l’abbé Morellet et François Devillas. Elle explique leur implication dans les conflits religieux du xviiie siècle, puis dans les projets littéraires de Louisa, et ajoute des précisions sur la généalogie de la famille et son intégration à la communauté protestante de Lyon. Enfin, A. Paliyenko étudie le rôle de la mémoire et des archives dans l’œuvre de Louisa Siefert avant de s’interroger sur celui que joueront les manuscrits de l’autrice dans sa postérité. Une analyse du poème « Les papiers de famille » lui permet de signaler les mouvements d’âme de l’énonciateur qui rendent compte d’un désir de mémoire, frustré, toutefois, par un manque d’archives.
4 Siefert est ensuite étudiée à travers sa formation littéraire et les commentaires d’autres poètes, dans une section où plane l’ombre de Charles Asselineau. D’abord dans le chapitre de C. Witt, qui se penche sur « les affinités électives » entre Louisa et lui : si elle décrit leur relation d’un point de vue biographique, c’est l’apprentissage poétique et formel de la poète qui intéresse le plus, visible dans des manuscrits présents à la Beinecke, qui fournissent des éléments originaux et nouveaux. En analysant le poème « Marguerite », Christine Planté questionne les commentaires qu’en ont donnés Asselineau et, après lui, Rimbaud. Elle en profite pour résumer l’état des connaissances sur la citation de Rimbaud et sur l’écriture féminine, avant d’analyser le poème en soi. Le chapitre d’Alain Chevrier sur les pantoums de Siefert trace une double généalogie de cette forme poétique, dont le type inauguré par Asselineau et Banville inspire « En passant en chemin de fer », « Pantoum » et « Brumaire ». L’analyse formelle d’A. Chevrier, nécessaire au vu de l’originalité de la poète sur ce terrain, montre qu’elle a cherché à concilier les différentes solutions, notamment pour fermer la dernière strophe. Nous ne sommes pas entièrement d’accord avec son assertion sur la classicité métrique de Louisa : A. Chevrier ne semble pas prendre en compte des vers tels que « Car son sommeil est plein de rêves – Parlez bas ! » (« Le lion »), « L’heure charmante, et c’est pourtant la même chose » (« Le banc »), « Neigeuse et rose comme une vierge ingénue » (« Voyage »), « Qui gazouillent, avec de beaux rires splendides » (« v. Enfantine »), pour ne citer que quelques-uns des alexandrins aux coupes originales de Rayons perdus. Le chapitre suivant, par A. Boutin, analyse justement « En passant en chemin de fer », ainsi qu’un poème inédit et des lettres de voyage pour déceler l’influence des trajets de Louisa Siefert sur son rapport à soi et à l’écriture. Dire que le schéma répétitif du pantoum (ou les quelques sons [f] ou [r] dans le poème) cherche à imiter le rythme de la locomotion est peut-être spéculatif ; en revanche, le discours sur la compression de l’espace-temps provoquée par ce nouveau moyen de transport et lue comme trait d’une modernité à la vie accélérée est pleinement convaincant.
5 Louisa Siefert n’a pas écrit que des poèmes : c’est ce à quoi s’attache une dernière section du livre où Olivier Bara commence par se pencher sur « Les Comédies romanesques ». Il en retrace les influences, les caractéristiques et va jusqu’à risquer un rapprochement entre l’espace-temps diffus de pièces comme « La Bague » et le théâtre symboliste de Maeterlinck. Laetitia Hanin s’interroge sur le récit Méline : « roman d’analyse ou autofiction ? » On ajoutera que ce livre se rattache également aux récits-cure à la mode du xixe et transcende le récit fictionnel ou autobiographique pour offrir une réflexion philosophique. Viennent ensuite les mémoires avec le chapitre de Lucy Frézard consacré aux Souvenirs rassemblés par sa mère, « Entre privé et public ». Une certaine ambiguïté entoure effectivement cet ouvrage conçu à destination des descendants de la famille mais aussi pour servir de publicité à Siefert, dans un geste tant biographique (tourné vers Louisa) qu’autobiographique (du point de vue de sa mère). En concluant que ces Souvenirs prennent le relais de l’écrivaine dans son effort de retracer une généalogie de sa famille, Redécouvrir Louisa Siefert ferme la boucle ouverte dans ses premiers chapitres.
6 L’ouvrage envisage donc plusieurs aspects pour « révéler l’œuvre [de Louisa Siefert] dans son intégralité » (p. 12). Il y manque toutefois les contes ainsi que l’œuvre critique des Causeries poétiques. On pourrait souhaiter un recours plus systématique aux manuscrits, notamment pour les analyses de poèmes. Mais on ne peut que saluer la parution du premier ouvrage monographique sur Louisa Siefert après l’oubli qu’elle a subi au xxe siècle.