Compte rendu

Hélène Parent, Modernes Cicéron. La romanité des orateurs révolutionnaires (1789-1807), Paris, Classiques Garnier, 2022, 550 p.

Pages 135 à 136

Citer cet article


  • Saminadayar-Perrin, C.
(2023). Hélène Parent, Modernes Cicéron. La romanité des orateurs révolutionnaires (1789-1807), Paris, Classiques Garnier, 2022, 550 p. Romantisme, 202(4), 135-136. https://doi.org/10.3917/rom.202.0135.

  • Saminadayar-Perrin, Corinne.
« Hélène Parent, Modernes Cicéron. La romanité des orateurs révolutionnaires (1789-1807), Paris, Classiques Garnier, 2022, 550 p. ». Romantisme, 2023/4 n° 202, 2023. p.135-136. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2023-4-page-135?lang=fr.

  • SAMINADAYAR-PERRIN, Corinne,
2023. Hélène Parent, Modernes Cicéron. La romanité des orateurs révolutionnaires (1789-1807), Paris, Classiques Garnier, 2022, 550 p. Romantisme, 2023/4 n° 202, p.135-136. DOI : 10.3917/rom.202.0135. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2023-4-page-135?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.202.0135


1 L’éloquence de la Révolution française constitue un paradoxe aussi évident que difficile à justifier. Les bâtisseurs d’avenir, les fondateurs d’un monde nouveau, les régénérateurs de l’humanité ont usé d’une rhétorique aussi classique que les contemporains tableaux de David : dans une langue oratoire toute infusée de latin, ils n’ont cessé de se référer à l’histoire ancienne et notamment romaine, pour en tirer des exemples, des références, des parallèles. Cette romanité des orateurs révolutionnaires, à laquelle Hélène Parent consacre un ouvrage passionnant autant que novateur, se définit comme un ensemble de représentations, d’imaginaires et de valeurs, incarné dans une rhétorique d’héritage ouvertement cicéronien.

2 Cette hantise de l’Antiquité est si prégnante, et si caractéristique, qu’elle a très tôt fait l’objet d’un démontage critique et d’une dénonciation idéologique. Le discours thermidorien, relayé par les Idéologues puis prolongé tout au long du xixe siècle, voit dans la religion de l’Antiquité une erreur à la fois historique et politique – la « liberté des Anciens », fondée sur l’esclavage et un patriotisme férocement exclusif, n’a rien à voir avec la « liberté des Modernes » : d’où les dérapages du fanatisme terroriste, et la corruption de la langue qui en est à la fois le symptôme et l’instrument. À l’inverse, la vision romantique, fascinée par l’énergie intrinsèque de cette éloquence superbement incarnée par Mirabeau, voit dans le moment révolutionnaire la consécration des pouvoirs de la parole inspirée, sans pour autant minimiser sa préoccupante tendance rétrograde – Hugo y réfléchit lorsqu’il écrit Quatrevingt-Treize (1874), à l’heure où le verbe flamboyant de Gambetta, inspiré de Danton, tente d’affermir la Troisième République naissante : « Cette assemblée péremptoire [la Convention] parlait une langue diffuse. Cette tribune délayait l’absolu. Jamais on ne vit tant de concision dans les actes et tant de prolixité dans les paroles. Les décrets tranchaient, l’éloquence émoussait. Rien d’étrange comme cette déclamation dans l’abîme. Coups droits, et phraséologie indécise. Une amplification molle et vague se répand sur tous ces fermes profils d’hommes, et voile d’on ne sait quelle faconde pompeuse les grandes lignes de catastrophes. Le terrorisme était racinien. Des têtes qui allaient être coupées parlaient comme on parle à l’Académie. Couthon haranguait comme Théramène. C’était quelque chose comme la redondance noble des tragédies classiques, une emphase terne, la sauvagerie recourant à l’élégance, toujours l’action directe et jamais le mot propre, des périphrases à travers lesquelles tombait le couteau de la guillotine. » Quant à la tradition socialiste, elle analyse l’obsession antiquisante comme l’une des manifestations de la pulsion de répétition à l’œuvre dans l’histoire, renforcée par l’hégémonie de la culture dominante des élites bourgeoises : symptôme préoccupant donc, que sanctionne l’inaboutissement des tentatives révolutionnaires de 1830, 1832, 1848 et 1871.

3 Cette obsession de la romanité s’explique, historiquement, par l’héritage classique transmis dans les classes d’humanités, qu’ont suivies la plupart des élus de la Constituante, de la Législative et de la Convention. Bastion de la rhétorique, citadelle du latin, le collège forme les futures élites par la fréquentation des auteurs latins (orateurs, poètes et historiens), en les entraînant assidûment à la pratique du discours sous toutes ses formes. D’où un tropisme oratoire commun à toute une génération, comme le note Jules Vallès – ayant subi une éducation classique très similaire, il en reconnaît les marques chez ses contemporains et en lui-même : « Des imitateurs aussi, et des forts en thème, ces révolutionnaires de 93, tout grands qu’ils furent ! Rousseau, le philosophe chagrin et froid, ramena l’humanité sous les murs de Sparte, et Robespierre, son élève, avait invoqué l’ombre de Lycurgue pour protéger la République. Saint-Just et tous les hardis de la Montagne qui fauchaient avec lui ne firent que mettre en action leurs versions de classe, et c’est au nom des morts qu’on tua les vivants, dans ce temps-là » (La Rue, 1866).

4 La verve pamphlétaire de Vallès néglige cependant la place centrale de l’imaginaire romain (texte et images) dans la culture contemporaine, bien au-delà d’un enseignement classique déjà très critiqué. À la fin du xviiie siècle, la romanité est, au sens propre du terme, un lieu commun, dont l’efficacité argumentative est indéniable, et la plasticité presque sans limites. Les références romaines ne sont pas (ou pas seulement) des modèles ou des parallèles : elles fonctionnent comme des embrayeurs d’imaginaires, comme des images-concepts, comme des modélisations expérimentales – Rome est une démocratie imaginaire, un âge d’or fantasmé, un trésor de valeurs alternatives, ouvrant un monde d’expériences virtuelles qu’explore le discours. La référence romaine se métamorphose au creuset du discours révolutionnaire : au travers d’une réflexion intensément critique sur les dangers de l’imagerie ancienne ou sur les risques d’une éloquence spectaculaire dévoyée, les orateurs se veulent les inventeurs d’une romanité renouvelée, régénérée, « constitutive de la nation française entendue comme peuple, et comme république » (p. 285). Il s’agit de forger un mythe nouveau pour dire l’événement inédit, et inouï, que représente la Révolution.

5 Aussi les orateurs font-ils de Rome un espace fictionnel partagé où se projette, et se joue, la stasis révolutionnaire, sur un mode héroïque et épique : l’histoire romaine fournit un répertoire de schémas narratifs où les antagonismes s’incarnent en personae adverses, selon une scénographie performative dont les auteurs sont à la fois les créateurs et les acteurs. La romanitas est au cœur de l’épopée révolutionnaire, de ses valeurs et de ses héros : il s’agit de créer « un espace de fabrication du mythe […] par le travail du matériel romain » (p. 341), en recourant à une poétique dont l’efficacité s’avérera aussi vivace que durable tout au long du xixe siècle. La nation s’invente ainsi comme « communauté imaginée » (B. Anderson) : la République française, née (comme Rome elle-même) d’une translatio imperii, renouvelle et régénère les antiques vertus dont elle est à la fois l’héritière et l’auteure.

6 Stimulant et nécessaire, le livre d’Hélène Parent est d’autant plus suggestif qu’il ouvre maintes pistes de recherche à prolonger ou à approfondir, ce que la talentueuse chercheuse a montré dans ses récents travaux, ainsi que dans les projets collectifs qu’elle a coordonnés ou auxquels elle a participé. Modernes Cicéron rappelle d’abord que le tournant révolutionnaire a ouvert en France un nouvel âge rhétorique qui ne s’est pas achevé avec l’Empire ou la Restauration : le xixe siècle, qui consacre le triomphe du journal et de la littérature-texte, est aussi une civilisation de l’éloquence ; le passage des belles-lettres à la littérature n’a pas supprimé l’importance du discours, mais en a reconfiguré les modalités, les formes d’expression et les enjeux communicationnels – l’ouvrage collectif Le Deuxième âge de l’éloquence (1750-1870), à paraître sous peu aux Presses universitaires de Nanterre, en témoigne avec éclat.

7 Les belles analyses d’Hélène Parent, en renouvelant les perspectives, appellent aussi toutes sortes de questions : si l’inspiration de la romanitas domine dans le discours révolutionnaire, qu’en est-il des autres références, notamment à Athènes (on songe à Camille Desmoulins) ou à Carthage, dont Flaubert dans Salammbô (1862) fera l’image de la modernité capitaliste et impérialiste ? Comment la référence romaine cohabite-t-elle avec d’autres imaginaires – les métaphores naturelles si brillamment étudiées par Olivier Ritz, ou le modèle américain, incarné aux yeux de tous par La Fayette ? D’autre part, le corpus étudié par Hélène Parent est exclusivement parlementaire : qu’en est-il des foisonnants discours proférés « hors les murs », dans la rue, dans les clubs, dans les journaux ? comment se positionnent-ils par rapport à la rhétorique de ceux que Marat appelait les « hommes d’État » ? Là encore, le xixe siècle, ère des révolutions et de la difficile fondation républicaine, ne cesse de se heurter à ces problématiques, essentielles pour inventer une éloquence authentiquement démocratique. Enfin, Modernes Cicéron rappelle que la parole éloquente, par sa capacité à déployer des imaginaires et à créer des modèles expérimentaux, agit aussi bien sur notre perception du réel que les formes de notre action politique : à cet égard, elle relève d’une perspective littéraire, au sens plein du terme.


Date de mise en ligne : 14/12/2023

https://doi.org/10.3917/rom.202.0135