Marine Le Bail, L’Amour des livres la plume à la main. Écrivains bibliophiles du xixe siècle, préface de Daniel Sangsue, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2021, 380 p., 23 fig. en noir et blanc et 13 pl. coul.
- Par Ségolène Le Men
Pages 133 à 134
Citer cet article
- LE MEN, Ségolène,
- Le Men, Ségolène.
- Le Men, S.
https://doi.org/10.3917/rom.202.0133
Citer cet article
- Le Men, S.
- Le Men, Ségolène.
- LE MEN, Ségolène,
https://doi.org/10.3917/rom.202.0133
1 En s’intéressant aux « écrivains bibliophiles du xixe siècle », l’ouvrage de Marine Le Bail propose un corpus original d’auteurs pour lesquels ces deux activités « se nourrissent mutuellement […] au point d’apparaître comme indissociables » (p. 20). L’auteure cherche à montrer que « la bibliophilie, en tant que pratique socioculturelle historiquement circonscrite, mais aussi comme répertoire d’images et de représentations du livre, informe en profondeur un pan non négligeable de l’activité littéraire du xixe siècle » (p. 19). La question de la bibliophilie, déjà rapprochée par Nicolas Malais de la création littéraire (2016), se trouve ainsi réintroduite dans le champ de la littérature, sans pour autant négliger l’histoire de l’édition et du marché du livre, ni le contexte du collectionnisme à l’aune desquelles on l’aborde en général. Est ici prise en compte une bibliographie spécialisée qui a pris essor depuis les travaux fondateurs du libraire Louis Viardot dans l’Histoire de l’édition française de Roger Chartier et Henri-Jean Martin (t. 3, 1990, p. 387-402), de Didier Barrière sur Nodier (1989), de Daniel Desormeaux sur Flaubert (2001, à propos de Bibliomanie, sa première publication de 1837 qu’avait commentée Michel Foucault), et de Dominique Pety sur la poétique de la collection notamment dans La Maison d’un artiste des Goncourt (2010). Les ouvrages sur la littérature au temps des médias (tels ceux d’Alain Vaillant et de Marie-Ève Thérenty) contribuent indirectement à la compréhension de la posture bibliophilique qui s’est forgée en réaction contre l’édition de masse : il s’agissait d’un groupe social restreint revendiquant l’unicité de l’exemplaire et la tradition du beau livre face aux tirages pour le grand public qui l’emportaient désormais.
2 Au xixe siècle, la pratique bibliophilique est entrée en effet dans une période cruciale de son histoire, marquée tant par la circulation accrue des livres anciens après la Révolution que par la réaction à l’industrialisation contemporaine du livre, ainsi que le rappelle, à la suite de l’autrice, Daniel Sangsue dans sa préface (p. 11). Les bornes chronologiques retenues sont aussi celles qui délimitent en France la « seconde révolution du livre », depuis le tournant de la fin des années 1820 et des années 1830 jusqu’à la crise de l’édition des années 1890.
3 Classiquement organisé en trois parties, et issu d’une thèse de lettres, l’ouvrage passionnant, argumenté et très bien écrit de Marine Le Bail a été couronné par deux prix (le prix Jean Jaurès de l’Académie des Sciences, et le prix Ary Scheffer du CL19). Il présente tout d’abord le phénomène social de la bibliophilie au xixe siècle, qui se déploie sur plusieurs générations et débouche sur la constitution d’une prise de conscience collective à la fin du siècle. Il traite ensuite de la poétique de la bibliophilie, en montrant comment cette thématique donne lieu à un ensemble littéraire cohérent, dans lequel la matérialité de l’objet-livre devient un enjeu pris en compte dans le propos même du texte : mise en livre et mise en texte s’en trouvent étroitement articulés. Telle est la singularité du « récit bibliophilique » défini par Marine Le Bail, dans lequel la littérature s’étend au-delà des mots, jusqu’à l’expérience sensorielle. Il montre enfin comment la bibliophilie se situe « à la croisée des temps », dans la mesure où le regard sur le passé débouche, notamment chez Nodier, sur un « livre à venir », mallarméen avant l’heure.
4 L’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (1830) de ce dernier, dont l’analyse constitue l’un des temps forts de l’étude (p. 286-299), en offre l’exemple par excellence, et donne lieu à une forme d’art total où le livre met en scène tous les acteurs du monde de l’édition (qui fréquentent aussi le salon de Nodier à la bibliothèque de l’Arsenal). Inaugurale pour l’histoire du livre illustré romantique, cette « espèce de rébus » selon Charles Rabou (1865) – où se multiplient les jeux typographiques et les effets « mimologiques » de la mise en page jalonnée par les vignettes de Tony Johannot gravées par Porret qui s’ajoutent aux pastiches, aux énumérations et aux fantaisies lexicales du texte – mit en faillite son éditeur Delangle. Auteur de la nouvelle Le Bibliomane publiée dans Le Livre des Cent-et-un (tome I, 1831), Nodier, quelques années plus tard, devint lui-même le modèle du « type » de « l’amateur de livres », illustré par Johannot, dont il écrivit le texte à la demande de l’éditeur Léon Curmer pour Les Français peints par eux-mêmes (tome III, 1841, p. 202 et suiv.), où le bibliophile est mis en relation avec un champ lexical qui s’étend du bibliophobe (en italiques) au bouquiniste. Ici l’on regrette que cette évocation graphique et textuelle, amplement commentée dans le chapitre sur la figure du bibliophile, n’ait été référencée qu’à travers sa réédition récente en poche, laquelle n’est même pas un fac-similé.
5 C’est à partir de quelques personnalités saillantes d’écrivains bibliophiles que Marine Le Bail a déployé ses analyses : Paul Lacroix, dit « le bibliophile Jacob », et Charles Nodier, dont elle a pu étudier les archives à la bibliothèque de l’Arsenal (ainsi qu’à Montpellier pour P.-L. Jacob), apparaissent comme les deux figures tutélaires d’une première bibliophilie, contemporaine de la vogue des « vignettes romantiques » et de leurs nouveautés littéraires. Vient ensuite Charles Asselineau qui a contribué à la naissance du « second romantisme des années 1860 » (Pierre Georgel) marqué par l’entrée en bibliophilie des livres des écrivains du premier xixe siècle, en une période où le marché du livre ancien, raréfié, devenait trop onéreux : les Mélanges tirés d’une petite bibliothèque romantique paraissent en deux éditions dont la première introduit le livre à vignette des années 1830 dans la sphère du collectionnable (1866, avec une eau-forte originale de Célestin Nanteuil en frontispice), et la seconde (1874) y ajoute leurs éditions originales. Les bibliophiles contribuent alors à revaloriser les petits romantiques (sur lesquels a porté la thèse de Mélanie Leroy-Terquem, 2007). Enfin, dans les deux dernières décennies du siècle, les bibliophiles, bien qu’excentriques et attirés par les marginalités – tel des Esseintes, le héros reclus dans son cabinet de livres d’À rebours de Huysmans (1884) – se regroupent en sociétés et contribuent à Paris (mais aussi à Bruxelles et en province, ce qui mériterait d’être rappelé) à l’émergence de l’édition d’amateur, à tirage limité, sur papiers spéciaux, avec des gravures, qui s’intéresse à la littérature contemporaine. Octave Uzanne, dandy-bibliophile favorable à un « livre-bijou, livre féminisé et bibelotisé » (p. 308), déploie à la fin du siècle une intense activité d’animateur dans ce milieu restreint, et d’éditeur pour happy few. Il fonde la Société des bibliophiles contemporains en 1889 et la Société des bibliophiles indépendants en 1895, et publie en tant que directeur artistique des livres réservés à leurs membres, comme La Porte des rêves de Marcel Schwob dont l’ornementation Art nouveau est confiée à Georges de Feure (1899, repr. p. 309).
6 Auteur des Caprices d’un bibliophile et des Contes pour les bibliophiles, il prédit aussi « la fin des livres », dans une nouvelle portant ce titre, thème lancinant de la pensée des médias depuis le « ceci tuera cela » hugolien, que réactive aujourd’hui l’effet de dématérialisation associé à la révolution numérique. Dans cet ouvrage où l’on ressent, de la première à la dernière page, le goût du papier et, pour reprendre le terme d’Evanghelia Stead, de la « chair du livre », Marine Le Bail revient sur cet enjeu important, argument d’une conclusion-épilogue où elle s’interroge sur les motivations et l’actualité de sa recherche. Elle défend ainsi la proposition d’une histoire matérielle de la littérature.