Compte rendu

Gisèle Séginger (dir.). Dictionnaire Flaubert. Paris, Honoré Champion, coll. « Champion Classiques », 2017, 1776 p.

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  • Pellini, P.
(2020). Gisèle Séginger (dir.). Dictionnaire Flaubert. Paris, Honoré Champion, coll. « Champion Classiques », 2017, 1776 p. Romantisme, 187(1), VII-VII. https://doi.org/10.3917/rom.187.0137g.

  • Pellini, Pierluigi.
« Gisèle Séginger (dir.). Dictionnaire Flaubert. Paris, Honoré Champion, coll. “Champion Classiques”, 2017, 1776 p. ». Romantisme, 2020/1 n° 187, 2020. p.VII-VII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-VII?lang=fr.

  • PELLINI, Pierluigi,
2020. Gisèle Séginger (dir.). Dictionnaire Flaubert. Paris, Honoré Champion, coll. « Champion Classiques », 2017, 1776 p. Romantisme, 2020/1 n° 187, p.VII-VII. DOI : 10.3917/rom.187.0137g. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-VII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137g


1 Consacrer un « dico » à l’auteur du Dictionnaire des idées reçues : cela relève presque de la gageure. Que l’on ait pu en publier deux et, qui plus est, décidément « hénaurmes », en la même année 2017 (le deuxième étant celui qu’a dirigé Éric Le Calvez aux Classiques Garnier : Dictionnaire Gustave Flaubert ; mais un troisième Dictionnaire Flaubert, à maints égards « mineur », avait déjà vu le jour, chez CNRS Éditions, en 2010, par les soins de Jean-Benoît Guinot), c’est l’indice d’une crise de surproduction universitaire, qui aurait sans doute déclenché le sarcasme de l’écrivain, estimant que la critique « ne sert à rien qu’à embêter les auteurs et à abrutir le public ».

2 Or, pour rendre compte avec justesse du monumental ouvrage dirigé par Gisèle Séginger, il faut le dire d’entrée de jeu : ceci n’est pas (qu’)un dictionnaire. Pas de renvois internes organisant les notices en réseau, pas d’index : la consultation ponctuelle, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas aisée. Surtout, aucune mesure commune, aucune catégorisation préalable ne hiérarchisent les différentes entrées, dont la nature est souvent fort disparate : à la biographie de l’auteur (famille, amitiés, amours, voyages, correspondance), aux informations sur son œuvre (histoire des textes, publication, réception, personnages fictifs), bref aux renseignements historiques et érudits qui caractérisent habituellement ce genre de publications – que l’on songe par exemple au modèle toujours valable proposé par Colette Becker, Gina Gourdin-Servenière et Véronique Lavielle dans leur Dictionnaire d’Émile Zola (Laffont, « Bouquins », 1993) – s’ajoutent ici, en un nombre assez important, les protagonistes et les mots-clés de la critique et même de la théorie littéraire du xx e siècle, ainsi qu’un certain nombre de thèmes et de problèmes qui sont au cœur de l’œuvre flaubertienne. Avec, parfois, des conséquences quelque peu plaisantes : dans le pêle-mêle de l’ordre alphabétique, la première maîtresse de l’écrivain, la souvent regrettée Eulalie Foucaud (une seule petite page lui est consacrée), échoue à côté de Michel Foucault, dont la présence (quatre pages !) dans un ouvrage sur Flaubert n’était sans doute pas indispensable.

3 Une confrontation purement extérieure avec le Dictionnaire Gustave Flaubert est d’ailleurs éclairante : presque autant de notices que de pages, chez Éric Le Calvez (1 300 environ) ; moins de 700 entrées en presque 1 800 pages chez Gisèle Séginger, pour qui la nécessité d’une mise au point herméneutique paraissait plus importante que la multiplication des informations érudites, le sien étant avant tout un « dictionnaire critique », ou « problématique », accessoirement enrichi par un certain nombre (malgré tout considérable) de données historiques. Cette précision générique, bien qu’elle permette de mieux cerner la nature de l’ouvrage, n’estompe cependant pas l’impression d’une certaine anarchie structurelle, plusieurs thèmes d’importance comparable donnant lieu à des notices de format et de qualité excessivement différents.

4 Dix pages très denses, signées par Didier Philippot, analysent par exemple la complexité, voire l’ambiguïté, de l’« Illusion » chez Flaubert. En un dialogue serré avec Clément Rosset, l’auteur souligne les causes contradictoires de l’échec d’Emma : à la fois trop sentimentale et trop positive, « elle n’a ni la naïveté de croire à ses illusions […], ni le génie de transformer ses illusions en œuvres ». Dans ce bel essai, qui fait preuve d’une rare intelligence critique, une seule chose étonnera le lecteur : à savoir, justement, le fait de le lire dans un dictionnaire. Or, le « Désir » n’est sans doute pas moins central, chez Flaubert, que l’« Illusion » : on est donc en droit d’être bien déçu des trois pages, assez plates et dépourvues d’originalité, qui lui sont consacrées.

5 Il faut cependant être juste : les notices qui ne se limitent pas à faire le point sur un sujet ou sur un problème, mais proposent des orientations interprétatives nouvelles, sont indéniablement plus fréquentes que les simples synthèses. Les essais critiques, pourrait-on dire, sont bien plus nombreux que les entrées de dictionnaire. C’est de ce paradoxe que découlent, à la fois, la richesse herméneutique (vraiment exceptionnelle) et les défauts d’organisation (parfois déroutants) du Dictionnaire Flaubert. Parmi les réussites les plus sûres, on citera au moins les entrées « Description », sept pages par Philippe Dufour (« Le regard de Flaubert préfère manifestement le parvis au monument » ; « Se succéder est un verbe de Flaubert ») ; Érotisme, quatre petites pages, mais d’une grande finesse, par Juliette Azoulai (« Tout l’art de Flaubert consiste donc à saisir dans son écriture la part d’imaginaire et d’idéal qui imprègne la sensualité érotique ») ; Ironie : « L’ironie flaubertienne est à double détente : elle fustige le faux et soupçonne le vrai d’être tout aussi faux » (c’est encore Dufour qui signe ces six pages éclairantes) ; Style, par Gilles Philippe, qui essaie de « comprendre pourquoi l’écriture de Flaubert est devenue l’emblème de l’entrée dans la modernité stylistique » ; Style indirect libre (et non « discours », puisque la dimension « citationnelle », si importante chez Zola, est presque absente chez Flaubert), par le même Philippe. On pourrait multiplier les exemples positifs – à propos du style, même les entrées « Et » et « On » sont passionnantes –, à côté desquels, par contraste, certaines notices abordant des thèmes qui ne sont pas de moindre envergure apparaissent franchement insuffisantes : ainsi, pour n’en citer que deux, « Hystérie » (moins de deux pages) et « Socialisme ».

6 On retrouve aussi des déséquilibres assez patents dans les notices consacrées à la réception de l’œuvre flaubertienne, en France (vingt-trois pages foisonnant d’idées, encore par Philippot : on dirait presque l’ébauche d’un livre) et à l’étranger (cinq petites pages, par exemple, pour le Royaume-Uni, qui ne rendent pas vraiment compte de l’influence décisive de Flaubert sur le modernisme anglo-saxon). Ou, encore, dans celles qui s’attachent aux grands écrivains du xix e siècle : le rapport de Flaubert avec les Goncourt est éclairé d’une façon magistrale par Jean-Louis Cabanès ; de très bonnes notices sont également consacrées à Balzac, à Hugo et à Zola (respectivement par Jacques-David Ebguy, Isabelle Daunais et Éléonore Reverzy) ; Stendhal est au contraire vite bâclé (une demi-page) : or, tout le monde sait que Flaubert n’aimait point l’auteur du Rouge et le Noir ; mais il est bien simpliste de n’y voir qu’un différend de style.

7 Certains choix théoriques, explicites ou implicites, suscitent cependant la perplexité : le Dictionnaire de Gisèle Séginger propose en effet une histoire de la critique flaubertienne dont la partialité détonne dans un ouvrage de consultation. C’est le Flaubert du structuralisme et du poststructuralisme français qui domine ; une attention très limitée est consacrée, au contraire, à la critique étrangère (sauf quand elle est portée par la mode de la theory : d’où une entrée, assez inutile, sur Giorgio Agamben), ce qui est assez paradoxal de la part d’une équipe réellement internationale et de très haut niveau. On ne trouve presque rien sur les études culturelles anglo-saxonnes (la notice sur les Gender Studies étant très faible), rien sur le Flaubert « postmoderne » dont on a souvent parlé aux États-Unis à la fin du xx e siècle ; des critiques réellement importants tels que Victor Brombert, Fredric Jameson, Peter Brooks ou Franco Moretti restent dans l’ombre, Edward Saïd n’est cité qu’en passant dans la notice sur l’« Orientalisme », tandis que quatre pages assez redondantes sont consacrées à un livre de Jean Bellemin-Noël (à l’entrée « Textanalyse »). Si la présence de Roland Barthes ou de Pierre Bourdieu, de Gérard Genette ou de Jacques Rancière, est certes justifiée, celle de Georges Poulet ne le serait pas moins (au fil de l’alphabet, le lecteur aura à se contenter du naturaliste rouennais Georges Pouchet). Parmi les « Genevois », qui ont écrit sur Flaubert des pages d’une finesse inégalée, on regrette aussi l’absence de Jean Rousset et de Jean Starobinski, tandis qu’on apprécie la très belle notice que Philippe Dufour a consacrée à Jean-Pierre Richard (étonnamment absent, au contraire, du dictionnaire d’Éric Le Calvez). Par ailleurs, il aurait été généreux de ne pas oublier un René Dumesnil ou un Jean Bruneau : s’il est sans doute légitime de considérer comme périmée la critique qui ne s’affiche pas comme « nouvelle », on ne devrait cependant pas lui nier une place dans l’histoire.

8 Pour autant, il serait également peu généreux d’insister davantage sur les défauts du Dictionnaire Flaubert, qui reste un ouvrage remarquable dans son ensemble et vraiment admirable en de nombreuses parties. Certes, on pourrait encore regretter le format, presque cubique et très peu maniable, du gros volume en brochure, vendu à 45 euros (l’édition reliée en deux tomes coûte, quant à elle, 130 euros) ; on pourrait également estimer que tout dictionnaire, notamment s’il est réalisé par une équipe de chercheurs provenant d’universités publiques, devrait désormais être disponible gratuitement en ligne, le format numérique favorisant par ailleurs une consultation beaucoup plus rapide et complète. On pourrait finalement rêver de retrouver sur internet toutes les entrées « factuelles », et de voir regroupées, au contraire, les entrées « herméneutiques » les plus originales dans un magnifique volume de trois cents pages. Néanmoins, eu égard à l’impeccable exactitude érudite des unes (notamment celles signées par Joëlle Robert) et du niveau critique, souvent excellent, des autres, on ne peut que saluer cet ouvrage comme une des réussites les plus importantes de la critique flaubertienne du xxi e siècle.

9 Pierluigi Pellini


Date de mise en ligne : 15/06/2020

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137g